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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 19:15

Ce que je vous ai dit lundi sur les antécédents mythologiques d'Horatius Cocles, Mucius Scaeuola et Cloelia est très insuffisant. Ce qui me dissuade, alors que j'en avais quelque peu caressé l'idée, de choisir ce thème comme sujet d'examen pour le 21 mai.

Les travaux qui ont lieu en Sorbonne actuellement interdisent à vos enseignants d'aller consulter les tirés-à-part de Dumézil enfermés dans des bureaux inaccessibles, d'où l'insuffisance des quelques photocopies que j'en ai gardées.

Pourtant, l'épisode ne manque pas d'intérêt, mais l'explication comparatiste est vraiment complexe. On retiendra, puisque l'examen en première ou deuxième année nous limite à des notions assez basiques, que les textes à visée historique de Tite-Live, de Denys d'Halicarnasse, de Strabon, de Plutarque, de Florus, incorporent des éléments de mythologies indo-européennes qui remontent, pour leur fabrication, à l'expansion indo-européenne, soit au néolithique, six à quatre mille aans avant leur rédaction.

Il n'est pas exclu que les Horatii, les Cloelii, les Mucii (mais ces gentes n'avaient aucune influence à la fin de la République) aient conservé par tradition orale des souvenirs de ces mythes. Mais comment ? Les traditions sont trop fidèles pour qu'on évoque, avec Freud, une simple réminiscence de concepts inconscients ; et l'inconscient collectif cher à K. G.. Jung, on attend depuis lurette que quelqu'un lui donne une explication scientifique.

On retiendra, et c'est la question fondamentale pour notre module, que les historiens relatent des éléments archaïques, anhistoriques, et les incorporent dans des récits qui se veulent historiques. Le comparatisme de Dumézil et de quelques autres a prouvé que quand les Grecs fabriquent des dieux, les Romains fabriquent des personnages historiques avec les mêmes attributs. Mais dans le cas qui nous occupe, et là je prends quelque distance avec Dumézil, les homologies entre mythologies grecque et latine sont assez limitées.

Il y a d'abord et avant tout, ce que Dumézil a écrit, la manière de paralyser l'ennemi que Cocles partage non tant avec le Cyclope qu'avec la Gorgone Méduse, qu'il ne mentionne pas (sauf erreur de ma part). La monophtalmie se divise entre une infirmité voulue par les dieux (comme le Cyclope de l'Odyssée) qui n'a qu'un œil, ou la grimace qui consiste à grossir démesurément un œil en fermant l'autre. L'aspect technique n'est pas très important, c'est le gros œil, ou mauvais œil, qui compte. La Méduse paralyse l'ennemi, et on la trouve sur les navires, sur les boucliers, à la proue des navires. Cocles, dont le nom est transposé du Cyclope grec, paralyse les guerriers de Porsenna en dardant sur eux un œil menaçant. De même le dieu Lug ou Nodons, dans l'épopée irlandaise des Tuatha dê Dannan, provoque la victoire en faisant le tour de son armée en fermant un œil… mais il exécute cette circumambulation sur un pied, ce qui n'apparaît pas dans la légende de Cocles. Oddin, de son côté, est borgne, et gagne les batailles de cette même manière. Mais ce n'est que dans la légende nordique que le lien entre le borgne et le manchot se structure : les deux dieux doivent neutraliser le jeune loup Fenrîr, avant qu'il ne devienne adulte et ne menace leur dominance. Tyrr propose un contrat : si Fenrîr se laisse enchaîner par un lien dont il jure qu'il n'est pas définitif, le loup accédera à l'âge adulte et à la toute-puissance ; en gage de la validité de son faux serment, il laisse son bras droit dans la gueule de Fenrîr, lequel, s'apercevant que la chaîne est solide, lui coupe le bras. C'est le seul récit mythologique qui lie le borgne au manchot, bien que les monophtalmes et les manchots abondent, séparément, dans les mythes indo-européens.

La démonstration de Dumézil sur Clélie est plus délicate. Dans les deux éditions de Mitra-Varuna, Dumézil avait bien relié le borgne et le manchot aux dieux magicien et juriste, mais il manquait le représenant de la troisième fonction. La légende latine la livre, en fait, en la répartissant entre trois personnages : le consul Publicola (celui qui honore la plèbe, or la plèbe est πλῆθος, la majorité productive), Clélie qui préserve les otages en âge de reproduire (et non les enfants susceptibles d'être violés, comme le dit Tite-Live), et Porsenna le pourvoyeur de vivres. Le lien n'est pas très clair avec Publicola, mais le départ de Porsenna qui laisse aux Romains non seulement la liberté, mais la force de reproduction et des vivres, et convaincant.

Reprenons le contexte rhétorique du début de la république romaine : selon Tite-Live, nous sommes toujours en 509, l'année de la Libération, donc au départ d'un nouvel avenir. Les dieux y président, puisqu'elle se place sous l'inauguration deu temple capitolin. Mais le temple capitolin est voué à trois dieux, Jupiter, Junon, Minerve, qui ne sont pas exactement latins : c'est la triade imposée par les Étrusques, tinia uni menrva, à la place de Jupiter, Mars et Quirinus. Nous allons donc avoir des fondateurs autres, héros plutôt que dieux, pour symboliser les trois fonctions : Cocles pour la magie, Scaeuola pour les aspects juridiques, Cloelia pour la troisième fonction. C'est un schéma cohérent.

L'épisode Porsenna, avec ses contes mythologiques, serait donc une interprétation indo-européenne de la naissance de la Rome indépendante, mais encore étrusque, matérialisée par la dédicace du temple capitolin. Pas bête, cette idée. Dumézil ne l'a pas envisagée sous cet angle, mais je suppose que Briquel l'a déjà publiée dans l'un de ses innombrables articles.

Dans le cas contraire, vous bénéficiez d'un scoop supplémentaire !

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 19:51

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Transcription du § 2 de la table de Lyon.

 

Rappel : ce bronze monumental, visible au musée de Fourvière à Lyon, transcrit un discours de l’empereur Claude en 48 ap. J.-C. Claude, lui-même élève de Tite-Live, lisait l’étrusque et avait rédigé une histoire de l’Étrurie, d’où l’opposition entre les auteurs en latin et leurs collègues étrusques. Que ce discours ait été prononcé devant le sénat de Rome ou celui des Gaules, le propos est de rappeler que la ville de Rome a souvent changé de régime, été dirigée par des allogènes, pour officialiser le recrutement de sénateurs gaulois.

Mes explications improvisées de ce midi auraient été plus cohérentes si je n’avais pas sauté une ligne en retranscrivant le paragraphe. C’est ce qu’on appelle en paléographie un saut du même au même : la superposition aux l. 15 et 16 du participe appell(it)atus en est cause. L’inscription est en capitales lisibles, mais sans séparation entre mots ni ponctuation, et le style de Claude plutôt lourd, ce qui suffit à me faire pardonner.

Corrigeons donc ce que j’ai raconté sur le Capitole suite à une mauvaise lecture des premières lettres de la ligne 15 : ce n’est que dans le récit de Tite-Live et après la découverte de la « tête d’Olus » (p. 55-56) que le Capitole aurait cessé de s’appeler Tarpeius (ce qui signifie « mont Tarquin »). L’étymologie par *caput Oli ne tient pas, mais on peut supposer que des historiens antérieurs à Tite-Live  avaient pensé que, suite à l’expulsion d’un Tarquin, le Capitole aurait été rebaptisé à partir du nom d’Aulus Vibenna. Mais il est incohérent de situer ce changement éventuel sous Tarquin le Tyran.

 

1 Quondam reges hanc tenuere urbem nec tamen domesticis succes-

Jadis des rois ont gouverné notre cité, et ce n’est pas à des héritiers de leur famille

2 soribus eam tradere contigit. Superuenere alieni et quidam exter-

qu’il leur échut de la transmettre. Intervinrent des gens d’ailleurs, certains étrangers.

3 ni, ut Numa Romulo successerit ex Sabinis ueniens, uicinus qui-

Ainsi <il arriva que> succède à Romulus Numa, venu du pays sabin, voisin

4 dem, sed tunc externus ; ut Anco Martio Priscus Tarquinius

certes, mais à l’époque étranger ; ainsi à Ancus Marcus Tarquin l’Ancien,

5 propter temeratum sanguinem, quod patre Demaratho Co-

à cause de son sang mêlé, puisqu’il était né d’un père, Démarate,

6 rinthio natus erat et Tarquiniensi matre generosa sed inopi,

corinthien, et d’une mère tarquinienne, noble mais pauvre,

7 ut quae tali marito necesse habuit succumbere, cum domi re-

au point de devoir se résoudre à un mari de ce genre, car à Tarquinia (chez elle)

8 pelleretur a gerendis honoribus, postquam Romam migrauit

on lui interdisait l’accès aux honneurs, <Tarquin>, après avoir émigré à Rome,

9 regnum adeptus est. Huic quoque et filio nepotiue eius, nam et

obtint la royauté. Entre lui et son fils ou petit-fils, car aussi

10 hoc inter auctores discrepat, insertus Seruius Tullius, si nostros

sur cela nos sources divergent, s’insère Servius Tullius,

11 sequimur captiua natus Socresia, si Tuscos Caeli quondam Vi-

si nous suivons les auteurs latins né de la prisonnière Socresia, mais si nous suivons les sources étrusques

12 uennae sodalis fidelissimus omnisque casus comes. Post-

de Caelus Vivenna, auparavant, le plus fidèle compagnons d’armes. Après

13 quam uaria fortuna exactus cum omnibus reliquis Caeliani

que, poussé par la fortune changeante, avec tous les restes de l’armée de Caelus,

14 exercitus Etruria excessit, montem Caelium occupauit et a duce suo

               il quitta l’Étrurie, occupa le mont Caelius et du nom de son chef

15 Caelio ita appellitatus est mutatoque nomine, nam Tusce Mastarna

Caelius porta usuellement ce même nom, après en avoir changé car en étrusque c’est Mastarna

16 ei nomen erat, ita appellatus est ut dixi et regnum summa cum rei

qui était son nom, ainsi appelé comme je l’ai dit, la monarchie, au plus grand avantage

17 p. optinuit. Deinde postquam Tarquini Superbi mores in-

de l’État, il l’occupa. Ensuite, après que la conduite de Tarquin le Tyran

18 uisi nostrae ciuitati esse coeperunt, qua ipsius, quae filiorum, et-

commençat à devenir odieuse à notre cité, tant la sienne que celle des ses fils,

19 enim pertaesum est mentes regni et ad consules annuos magis-

les esprits furent entièrement dégoûtés de la monarchie et à des consuls, magistrats annuels,

20 tratus administratio rei p. translata est.

fut confiée l’administration de l’État.

 

Les éléments commmuns entre Tite-Live, Claude et les documents archéologiques.

Aulus Vibenna

Caelus Vibenna

Mastarna

Tite-Live

Claude

Claude

Tombe François

Tombe François

Tombe François

Dédicaces de Veii

 

 

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 19:44

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Histoire des amphores.

 

Arte, émission du 28 janvier 2012.

 

Je vous ai souvent signalé les documentaires archéo-historiques de cette chaîne, mais jamais il ne m’était arrivé de prendre des notes sur l’un d’entre eux.

 

Le thème était l’expansion commerciale romaine en Méditerranée. Les intervenants (Luc Long et Fabienne Holmer) ont noté un premier point, à partir des épaves du Grand Congloué au large de Marseille : le passage d’une production civique à une industrie autour de 100 av. J.-C. Jusque-là, chaque cité possède sa forme d’amphore, avec un contenu (l’amphore est à la fois un type de vase et une unité de mesure) variable dans la fourchette des 25/35 litres, et on peut distinguer facilement les rhodiennes, les puniques, les gréco-italiques et les hispaniques pour ne citer que les plus représen­tées ; mais la production, liée à chaque cité ou confédération, se tient dans l’ordre 103.

Le site du Grand Congloué a d’abord été fouillé par Cousteau, qui imaginait un navire à deux ponts ; il apparut dans les années 70 qu’il y avait en fait deux épaves superposées, l’une du deuxième siècle, l’autre du premier. La plus récente était chargée d’amphores du type Dressel I, qui permet de les stocker de manière très serrée.

Ainsi dénommée d’après le savant allemand qui a étudié en stratigraphie la fameuse colline romaine entièrement constituée d’amphores mises au rebut, le monte Testaccio, proche des greniers de Marcellus, l’amphore Dressel I (formes A, B, C, D) est cylindrique, d’un volume constant, avec une longue queue massive qui permet de les stocker de manière jointive, optimisant le transport. Une Dressel I pèse 25 kg à vide, 50 kg à plein, et ne sert pratiquement qu’au vin.

Au passage, on estime que la colline du Testaccio est formée de 4.500 000 amphores montées à dos d’âne : le récipient n’était pas consigné. De mémoire, la colline fait 50 m de haut sur 250 de long et 200 de large.

Avec la mainmise des familles sénatoriales romaines sur l’économie italienne, d’une part les terres sont vouées à une agriculture spécialisée vigne/olivier/élevage extensif, ce qui provoque la désertifi­cation constatée par Tiberius Gracchus en 133. D’autre part l’arrivée massive d’esclaves (la valeur d’un esclave était égale à celle d’une amphore de vin !) permet une production à l’échelle 106. On parle de millions et non plus de milliers.

La villa de Settefinestre, en Étrurie, possède des cuves pour plusieurs centaines d’hectolitres, ainsi qu’une unité de production d’huile.

Il fallait évidemment des débouchés pour diffuser ces millions de récipients, et la Gaule était idéale : du port de Cosa à Marseille, il suffisait de trois jours, et à partir de Marseille on diffusait par le Rhône et la Saône vers toute la Gaule du nord-est, de Narbonne quand elle fut fondée (115 ?) vers Toulouse, par voie terrestre, puis vers l’Atlantique, mais aussi le Massif Central : à Corent près de Gergovie, une villa a livré 40 tonnes d’amphores stockées, soit 1.600 individus, tandis que du côté de Toulouse une villa, des routes, ont été pavées avec des amphores dans les mêmes quantités (1.600 et non pas 16.000 comme l’a dit le commentateur).

Louis Bonnamour, conservateur du Musée Denon, et Gérard Monthel, archéologue municipal, me disaient naguère qu’on pouvait envisager plusieurs dizaines de milliers d’amphores jetées dans la Saône au long du port de Chalon, qui s’étend sur 8 km. Luc Long, qui mène maintenant les fouilles d’Arles où vient d’être découverte une déjà célèbre statue de César, a montré un dépotoir suffisam­ment massif pour détourner le cours du Rhône. Fabienne Holmer estime que les Éduens ont pu consommer un million d’amphores, mais là je doute un peu : même si l’on retrouve des exemplaires au Beuvray ou sur Château, oppidum antérieur à Sens, à l’échelle 102 ou 103, et des tessons un peu partout dans des sols ou des murs, l’estimation paraît un peu exagérée, d’autant plus que très tôt, à partir de ports de débarquement comme Chalon ou Mâcon, Seurre, Verdun-sur-le-Doubs, on a versé le contenu des amphores dans des tonneaux de bois cerclé, plus aptes au transport terrestre.

Ces constatations archéologiques ont un grand intérêt historique : elles prouvent que la Gaule était déjà romaine bien avant César, comme le confirme d’ailleurs Cicéron dans le Pro Sestio en 70, disant que la Gaule est pleine de negotiatores romains, et comme l’indique aussi le livre VII du Bellum Gallicum qui relate le massacre de ces negotiatoresà Orléans, à Bourges, à Gien…

Le revers des statères d’or de Vercingétorix (les authentiques, puisqu’il en circule de faux) com­porte une amphore sous un cheval.

Malheureusement, l’émission a esquivé le problème de la chronologie précise : les Dressel I, si reconnaissables, apparaissent-elles en Gaule dès 125, 80 ou 40 ? Voici une génération, leur présence sur un site continental comme Melun ou Paris était considérée comme augustéenne et tibérienne (20 av. J.-C. et au-delà) ; on y liait des formes indigènes comme la marmite ou olla de type Besançon, un gros vase sphérique prévu pour être suspendu au-dessus d’un foyer. Certains pensent que la chrono­logie a été remontée artificiellement pour dater d’avant la guerre de César certains sites gallo-romains, comme Alise Sainte-Reine.

Il manque encore de grandes synthèses comme celle de Fanette Laubenheimer (sur les amphores gauloises, qui ont un fond plat ou annelé) sur les amphores méditerranéennes en Gaule. Comme on peut savoir, avec une loupe binoculaire, où les amphores ont été fabriquées (exemple facile : des inclusions de mica violet du Vésuve indiquent une fabrication pompéienne, et forcément antérieure à 70 ap. J.-C.), il est envisageable de créer une banque de métadonnées à partir des publications et d’enquêtes ciblées dans les dépôts de fouilles.

 

Après César, il y eut plusieurs changements : d’abord Arles remplaça Marseille, qui était restée dans le parti républicain en 49 et qu’il fallut assiéger pendant un an. Et on se mit à fabriquer, surtout à Minturnes, des dolia embarqués de 30 hectolitres, connus au Cap Corse ; ces énormes récipients, qui devaient être mis en place par une grue, étaient complétés d’amphores de Tarraconnaise sur quelques épaves. Le problème était que si un dolium de soixante tonnes se brisait, au mieux il gîtait, au pis il coulait. Ce système, qui n’aurait pas dépassé l’époque flavienne, manifestait une inversion des cou­rants de distribution : l’origine des produits n’était plus l’Italie, mais l’Espagne.

Il est bon de rappeler à ce sujet que les amphores ne servaient pas à transporter que le vin, mais aussi le garumou saumure de poisson, indispensable pour aromatiser et surtout conserver certains mets, les anchois et sardines, l’huile et même les pâtes d’aromates à l’huile et au vinaigre, comme le pesto.

Le tonneau de bois s’impose lentement, et on utilise encore des amphores fabriquées en Syrie-Palestine au viie siècle ap. J.-C.

 

L’émission n’étant pas assez structurée, j’ai gardé pour la fin quelques données sur le capitalisme de l’époque.

On a vu que les terres italiennes avaient été accaparées par les familles sénatoriales, après la guerre d’Hannibal, dans un contexte que je pourrai vous rappeler à la demande (mais voir tout simplement les travaux de Moses J. Finley, publiés en français). Une lex Claudia, dès 218 av. J.-C., avait interdit aux sénateurs de posséder en propre des navires de plus de 30 amphores…  ce qui n’avait rien de comparable avec les cargaisons du Grand Congloué et tant d’autres ; mais il y avait des sous-traitants. Ainsi un nommé SESTIUS appose sa marque sur la plupart des amphores de Corent et du Grand Congloué 2 ;  il semble avoir été à la fois patron de l’officine céramique et exploitant des vignes, du côté de Pompei. Ce Sestius était-il apparenté à la famille sénatoriale des Sextii, l’émission semblait le laisser entendre.

L’estampille d’un nommé PIRANVS (ou PIRANI au génitif) caractérise les dolia de Tarracon­naise. Un nommé Q. IVLIVS PRIMVS fabriqua du faux vin espagnol à Aspiran dans l’Hérault, et pour l’exporter débaucha un potier espagnol nommé LAETVS et un autre, italien, VERECVNDVS, pour fabriquer des amphores d’aspect espagnol grâce à des terres locales de même aspect.

Ce qui prouve que le principe capitaliste, avec toutes ses dérives, n’a pas attendu Karl Marx. Pour vous en convaincre dans le domaine de la vaisselle de luxe, voyez donc Marcus Aper chez les Rutènesd’Anne de Léseleuc, chez 10/18.

 

L’émission est peut-être téléchargeable ? De toute façon, elle sera rediffusée dans l’année.

 

 

 

 

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 19:17

Devoir refaire une clé USB après avoir perdu celle qui aurait dû servir la semaine dernière m'a permis de réformer mon cours dans les sens suivants :

1. Confirmation que le "phénomène orientalisant" ne concerne pas que les quelques tombes étrusques et latines (Barberini, Bernardini à Préneste ; Regolini-Galassi à Cerveteri ; circolo degli Ori, circolo degli Avori, tomba del Littore à Vetulonia) dont tous les manuels montrent des images, mais globalement toute la Méditerranée occidentale, et en Italie à la fois la Grande-Grèce, la Campanie, le Latium, la région de Bologne en plus de la Toscane.

2. L'intégration de "tendances" artistiques venues d'Asie mineure, par l'intermédiaire des Phéniciens et celui des Grecs, touche toutes les régions susnommées ; plus encore, elle atteint le monde celtique un bon siècle plus tard. Les marqueurs iconographiques sont les animaux fantastiques, composites comme les sphinges, centaures, griffons, sirènes, qui pour ce qui nous concerne passent par l'intermédiaire de la mythologie grecque.

3. Ces tendances se réalisent dans un cadre sociologique nettement féodal (= puissance prépotente d'une personne ou d'une famille) dans le cas des grands ensembles orientalisants, mais aussi dans un système aristocratique plus classique, celui des gentes ou de leur équivalent étrusco-italique (des clans). L'évolution architecturale de la nécropole de la Banditaccia à Cerveteri en est l'exemplaire le plus facile à étudier avec le passage des grands tumuli aux tombes à dé alignées.

4. Dans le monde celtique, les tombes princières se développent à partir de 520-510 seulement, et les "princes" sont nettement guerriers : ce sont les Fürstengräber, toujours à char avec importations étrusques et grecques, Les chercheurs les situent au centre de Fürstensitzen ou domaines féodaux d'une quarantaine de kilomètres de diamètre, et on en trouve en Bavière, Rhénanie, Lorraine, Franche-Comté, Bourgogne, puis Champagne et Berry.

5. Les valeurs seigneuriales sont toujours les mêmes : luxe ostentatoire, prestige guerrier et partage du banquet. Dans les aristocraties ultérieures, on verra partager (au VIe siècle) le rituel du banquet couché ou symposion, et la chasse tendra, au Ve, à remplacer la guerre.

6. La féodalité ne peut se développer qu'à partir de l'appropriation, par un individu ou un clan, d'un monopole sur tout ou partie d'une voie économique internationale : l'intersection entre voie du sel (Ostie vers l'intérieur des terres par la vallée du Tibre) et voies terrestres entre Étrurie et Grande-Grèce pour Préneste, contrôle des voies terrestres et maritimes entre ces deux zones pour Caere. La princesse de Vix contrôlait un point idéal, la zone de rupture de charge sur la haute vallée de la Seine : une fois épuisés les filons d'étain en Italie, les Grecs de Tarente (entre autres), les Étrusques de Caere, Vulci, durent aller chercher le précieux métal dans les îles Cassitérides signalées par Strabon, soit, au plus vraisemblable, en Cornouaille anglaise : le fameux cratère de Vix, de style laconien, a dû être fabriqué à Tarente, mais sa cuve martelée, le plus grand ouvrage de dinanderie (tôle de bronze martelée) connu au monde, pourrait venir d'Étrurie du sud. Le complexe de la tombe princière de Vix, associé à l'oppidum du Mont Lassois où l'on vient de découvrir un palais de plan grec, livre des objets de fabrication athénienne (coupes en céramique peinte) ou vulciennes (cruches à vin ou oenochoés de bronze). On en conclut que des cités commerçantes grecques et étrusques avaient offert des cadeaux diplomatiques (les keimèlia, terme connu d'Homère) pour assurer un segment d'un trajet de presque 3.000 km, par la mer tyrrhénienne, Massalia, le Rhône, la Saône et la Seine, avec portage terrestre sur 100 km entre Saône et Seine.

6bis : il est probable que les objets de luxe retrouvés dans des lieux éloignés (Marsal, Moselle ; La Heuneburg, Hochdorf, en Rhénanie-Palatinat) sont dus au même type de commerce, mais dont l'objet serait tout simplement le sel ! car les côtes italiennes, hormis Ostie, sont impropres à l'installation de salines, et comme le sel est une denrée indispensables à l'alimentation, et qu'il en faut de grandes quantités, les sites d'exploitation du sel de terre ou de sources salifères  sont, dès le début de l'Âge du Fer, des centres de commerce avec importations italiques : Marsal, mais aussi Salins-les-Bains et surtout Hallstatt, en Tyrol, celui-ci dès les alentours de 1000 av. J.-C., contemporain donc du villanovien ; le fond du golfe adriatique, la région de Venise donc ou "angle vénète", participe sans doute de ce commerce avec du sel marin, mais les études ne sont pas très avancées dans ce secteur où l'on reconnaît toutefois une ineraction artistique entre le monde celtique et les Italiques.

7. Heureusement, pour des raisons commerciales, les agents économiques se mettent à écrire ! Ce qui permet de suggérer que la Vénétie n'a été concernée par le commerce du sel (marin dans son cas) et activités connexes qu'un peu plus tard, Ve siècle probablement ; les Celtes, eux, n'ont pas laissé d'écrits sur matières durables (peut-être sur tablettes de bois…) ; mais en Italie centrale, on a pour l'orientalisant final des noms de personnes et de familles étrusques (ex. le Spurinna du petit lion de S. Omobono, à Rome) et latines (Vetusia, propriétaire du trésor de la tombe Barberini, à Préneste). On sait par ailleurs que dans la zone latiale et sud-étrusque qui nous intéresse, il y avait des artisans grecs et phéniciens.

 

Les objets de prestige qu'on voit partout doivent leur prix à divers éléments :

a) l'origine lointaine (exotique) du matériau. Ivoire d'éléphant, ambre de la Baltique, albâtre et verre d'Égypte… Le coût est lié à la fois à la dangerosité de l'obtention (tuer les éléphants en Asie centrale, en Inde…) et à la longueur des trajets, avec des convois forcément sous bonne garde.

b) la rareté intrinsèque du matériau, s'il est d'origine locale : par exemple l'or ; mais l'on voit, en regardant de près les centaines de fibules et autres bijoux d'or et d'argent, qu'on travaillait sur une tôle ou lame très mince, et que les objets remarquables sont très légers (quelques grammes pour le fameux pectoral aux lions de la tombe Regolini-Galassi, moins d'un gramme pour les fibules à étui long).

c) le coût du travail, long et très spécialisé, d'une haute technicité : disons qu'un orfèvre travaillant le filigrane et la granulation ne pouvait produire une simple fibule a drago, à appendice allongé, en moins de deux ou trois jours, et que le pectoral aux lions a dû prendre des mois.

Mais ces objets de haute technicité sont nombreux, parfois en or, souvent en bronze, avec les mêmes caractères artistiques : la "valeur ajoutée" ou "fossilisation de la force de travail" en termes marxistes, est donc assez variables.

Par ailleurs les thèmes orientalisants évoqués en (2) ci-dessus vont s'inscrire dans le stock iconographique d'arts mineurs comme la céramique, et devenir très courants : les animaux fantastiques et la mère des animaux sont progressivement stylisés au point de devenir peu reconnaissables, par exemple sur des tuiles de bord de toit ou antéfixes ; le thème du banquet aristocratique se multiplie, jusqu'à figurer sur des plaques architectoniques reproduites au moule dans des palais, comme Acquarossa ou Murlo, qui prolongent l'art orientalisant jusqu'aux VIe et Ve siècles dans ces sites féodaux qui coexistent avec les cités.

Enfin, il faut tenir compte du transport de cette imagerie sur des objets standardisés comme les vases à parfum corinthiens, de fabrication grecque ou étrusque, et les séries de vases étrusco-corinthiens fabriqués à Caere, par des artisans immigrés puis locaux, et qui exploitent à fond la mythologie grecque (Ulysse, Héraklès) avec une ornementation orientale (lotus, palmettes).

 

Conclusion : on présente dans les manuels un art composite, "périphérique" selon les historiens de l'art, mais les objets, fabriqués dans des ateliers ou botteghe en grand nombre, deviennent standardisés à mesure que la société passe de la féodalité à l'aristocratie des cités, ce qui se produit clairement au VIe siècle… qu'on peut appeler, en Latium, le siècle des Tarquins, tout en se rappelant bien que les Tarquins des récits historiques ne sont qu'une grossière simplification d'une histoire beaucoup plus mouvante.

 

 

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 17:09
  1. L'histoire de Romulus et des rois latino-sabins résulte d'une stratigraphie d'éléments divers et d'origines différentes, qui ont été réunis maladroitement par divers écrivains à partir du IIe siècle av. J._C., dans un contexte romain. Ces éléments comprennent une très petite partie de faits contrôlables par l'archéologie (p. ex. la cabane dont parle Properce, ou la pauvre apparence du premier "sénat" romain) ; une partie d'éléments qui remontent à la pensée indo-européenne, en particulier aux liens de parenté (la transmission du pouvoir par les gendres, dont parle Benveniste) et les trois fonctions, sacerdotale, guerrière et productive (étudiées par Dumézil) ; une autre strate qui a été fabriquée dans un cadre bien précis, celui de l'irruption militaire, politique et diplomatique de l'Italie centrale dans le contexte méditerranéen ; enfin des éléments provenant de l'histoire gentilice et quelques notions venues de l'érudition des contemporains de César.

a) L'archéologie montre qu'il n'y a pas de villes en Italie centrale à l'époque considérée comme étant celle de la fondation : les collines de Rome sont peuplées de proto-Latins, que la démographie  pousse à s'établir sur les pentes, repoussant ainsi les nécropoles, jusqu'à la création possible d'un synoecisme qu'on appellera Roma quadrata, "Rome des quatre quartiers", et à l'établissement, certain vers 620-600, d'une vraie ville autour d'un forum : ce que réalise une domination étrusque, attribuée à Tarquin l'Ancien par le mythe, en asséchant la vallée du Vélabre et en y bâtissant quelques monuments dont la regia, après avoir enfoui les sépultures sous un dallage.

b) L'idéologie indo-européenne invite à répartir les trois fonctions entre trois dieux, Jupiter, Mars et Quirinus, et à les faire représenter par 1 + 3 rois. Romulus a principalement une fonction guerrière, et la légende le veut d'ailleurs fils de Mars ; mais il pourvoit aussi à la prospérité, fonction quirinale (d'où son titre posthume selon la déclaration de Proculus Julius), en important des femmes (enlèvement des Sabines) et en accroissant le territoire ; il a enfin une fonction magico-religieuse, de par la création d'une organisation sociale fondée, dit Cicéron, sur un équilibre entre roi, sénat, armée. C'est la rupture de ce pacte qui provoque l'assassinat, selon Plutarque et aussi Tite-Live, de Romulus devenu tyran.

[Les insignes du pouvoir sont ambivalents : les licteurs évidemment militaires, ainsi que le sceptre dont parle Denys d'Halicarnasse, mais la chaise curule et le nombre des licteurs, quand on le rapporte aux douze vautours de l'auguration primitive, sont de nature religieuse ; les deux étant volontiers mêlés, puisque tout magistrat de l'époque classique avait les trois pouvoirs, militaire, religieux et civil, avec des spécialisa-tions.]

Les successeurs, dont la biographie est à peu près vide, occupent une seule fonction essentielle : la religion pour Numa, le combat pour Tullus Hostilius et l'économie pour Ancus Martius, malgré son nom.

c) Au milieu du IVe siècle, Rome va dominer le Latium, le nord de la Campanie, le sud de l'Étrurie. Ce pouvoir fait suite à des guerres, en grande partie mythiques, entre Rome et Véies (Romulus aurait été le premier à prendre des terres à Véies, Ancus installe les salines d'Ostie sur des terres véiennes, et la via Salaria, qui traverse le Tibre à Rome, est disputée entre elle et les villes étrusques de Caere, Véies et Fidènes). Il s'agit dès lors de faire valoir ses origines en fabriquant des liens avec la Grèce : ce sont des Grecs,  cités par Plutarque, qui se sont chargés de cette élaboration et fabriquent, d'après le nom de la ville, tantôt une fondatrice au nom flatteur (Romè, homonyme du mot grec signifiant "puissance"'), tantôt un héros ou deux, d'origine divine. Le Romos, fils de Telegonos dont d'Ulysse et de Circé (dont la rencontre est située sur les côtes du Latium), aura moins de succès d'une autre légende liée à la chute de Troie : celle d'Énée. Mais avec les recherches d'époque hellénistique (IIIe et IIe siècles), on s'aperçoit qu'il faut combler un trou : 1200 à 750.

[Rappelons que le miroir à la louve, de fabrication latine, avait sans doute un rôle de propagande en direction des aristocraties étrusques, peut-être précisément de Volsinii].

d) Ici interviennent sans doute des mythographes romains, mais aussi les légendes gentilices. Rappelons que les grandes familles au pouvoir, clans ou gentes, glorifiaient leurs ancêtres réels ou mythiques à l'occasion des funérailles. C'est sans doute Varron, officier et ami de César, qui concilia une partie grecque et deux parties latines : d'abord Énée, l'un des princes renvoyés sur les mers après l'incendie de Troie, tout comme les chefs achéens, erre sur la mer, revivant une odyssée avec miracles et interventions divines, et aboutit dans le Latium, où il épouse la fille du roi et fonde Lavinium : c'est la légende mise en vers par Virgile. Ensuite le fils grec d'Énée, Ascagne, est substitué par Iulus : on peut voir ici une intervention de la gens Iulia, bien avant César sans doute, mais qui lui permettra d'affirmer qu'il descend de Vénus. La suite se situe à Albe, d'où les Jules sont originaires ; la série des Aeneas Silvius, Romulus Silvius, etc., est une reconstitution érudite nécessaire pour faire passer le mythe. Ensuite on réinsère facilement les légendes grecques, en insistant sur la gémellité et l'intervention de Mars. Romulus descend ainsi de deux dieux.

 

2. La chronologie : si l'on observe les systèmes chronologiques proposés pour l'Europe entière, on s'aperçoit d'un mélange rebutant : vers 2700, par exemple, on utlise en Égypte les dynasties, en Grèce on parle d'Helladique, Minoen ou Cycladique ancien II, en Europe centrale de Néolithique final, culture de la céramique cordée, après le Horgen, tandis qu'en Europe du nord on en est encore au Néolithique moyen et en France déjà au Bronze ancien, mais en Grande-Bretagne au faciès Midgale. AUtour de 800, on parle de géométrique moyen en Grèce, de Hallstatt C ou ancien en Europe centrale, de Bronze final en Suède, d'Orientalisant ou bronze final III en Espagne, de Swart Park en Grande-Bretagne, DE Bronze final III ou Atlantique III en Grance et de Villanovien II en Italie. C'est incohérent :  on mêle des matériaux (pierre, bronze, fer), des styles (céramique cordée, géométrique), des techniques (pierre polie), des sites (VIllanova, Hallstatt) ou des régions.

La chronologie italienne est assez simple si l'on écarte les différents faciès du Bronze final (terramare, apenninien, etc.) :

– De 1200 à 900, période de transition Bronze/fer qu'on appelle protovillanovien ; pour simplifier, le Fer est généralisé en 1000 avec tout ce que cela entraîne : extraction et transport de minerai, exploitation du bois, artisanat très spécialisé, armes efficaces. Le Villanovien proprement dit (900-750) est une période de concentration des peuplades sur des habitats de sommet, qui ne sont pas encore des villes : on utilisera donc plus scientifiquement le terme de période préurbaine pour le protovillanovien et protourbaine pour l'orientalisant, en tenant compte de ce que les villes vont se constituer presque toutes sur les sites déjà habités depuis le protovillanovien, mais de manière dispersée, et qu'il n'y a pas de rapture de continuité avec la phase urbaine, qu'on appelle encore archaïque.

– Le villanovien est ainsi nommé parce qu'il a été identifié au XIXe sur le site de Villanova, proche de Bologne, mais autour de 1000-900 les aspects matériels sont sinon identiques, du moins très voisins, autour de Bologne, en Toscane, dans le Latium et une partie de la Campanie ; il y a des cultures italiques sensiblement différentes en Sardaigne, dans les Pouilles, les Marches, etc. C'est une cuture incinérante et en apparence égalitaire : les nécropoles présentent des tombes serrées, en puits, avec des urnes funéraires très semblables (soit biconiques, soit pllus rarement en forme de cabanes, mais dans la région de Clusium on a plutôt des dolia que des bicones). Un trait de religion intéressant est que les cendres des défunts sont presque toujours enfermées dans deux récipients, urne et tonneau (Latium), soit dans un puits recreusé dans un plus large et couvert d'une pierre : le mort, semble-t-il, est conçu comme menaçant, et on empêche ainsi les fantômes de sortir.

[À Rome, la nuit des lemuria rappelle cette superstition : tout le monde se barricadait et les lémures, ou fantômes, erraient dans les rues.]

– Mais on voit, dès le IXe siècle, apparaître des différenciations : sexuelle (l'homme aura des pointes de lance, un casque en terre cuite…, la femme un brasero miniature, des pesons pour filer…), fonctionnelle (les guerriers se distinguent de plus en plus nettement) et sociale (casque de bronze, nombreuses armes en fer… exemple unique de banqueteur) et finalement individuelle (portraits sommaires, vases dits canopes, urnes en forme de trône avec un personnage creux, modèle qui persistera autour de Clusium pendant quatre siècles).

[Les "canopes" sont une spécialité de la région de Clusium et de l'Étrurie du nord ; le terme est fautif, puisque les canopes égyptiens étaient destinés à contenir les différents viscères, avec une tête de dieu comme bouchon ; ici, c'est un portrait en terre cuite, parfois en métal, et le vase contient l'ensemble des cendres.]

– Au VIIIe siècle, comme on le voit bien aux Sette Fontanili à Véies, apparaît l'inhumation en tombes plates. On bâtit en même temps les premiers tumulus. Ils sont plus ou moins énormes suivant la puissance de la famille et la nature du sol, le nombre d'ouvriers disponibles, donc la puissance du suzerain. Ensuite apparaissent des tombes normalisées qui semblent correspondre à une "classe moyenne supérieure" qui ressemble assez au patriciat romain, et qu'on connaît aussi par les inscriptions.

– La constitution d'aristocraties démesurément riches, qui comme tous les féodaux exposent leur richesse dans les tombes, les banquets, les cadeaux, repose forcément sur une puissance guerrière, mais, contrairement aux Celtes, ce n'est pas ce qui s'expose : les tombes orientalisantes les plus connues sont féminines (Regolini-Galassi à Caere, Barberini et Bernardini à Préneste, le Circolo degli Avori et le Circolo degli Ori à Marsigliana).  Il faut aussi une accumulation de richesse qui ne peut venir que du commerce et s'explique par le besoin qu'avait la Grèce des minerais de la région d'Orbetello (étain, cuivre) et de l'île d'Elbe (fer).

– Certains matériaux, comme l'ivoire, quelques objets d'aspect égyptien, proviennent bien d'Orient, mais par l'intermédiaire phénicien ; en fait, les influences artistiques sont plutôt grecques, sachant que les thèmes orientaux (animaux fantastiques, animaux exotiques, monstres, etc.) sont passés par la Grèce en premier. La bijouterie ccaractéristique, fibules surtout, est de fabrication locale, ainsi que nombre de céramiques ; Caere semble être un centre de production important.

– Le terme orientalisant vient de l'histoire de l'art et n'entraîne pas, comme on l'a trop répété, un apport de population. Toutefois, l'apprentissage de l'écriture concerne la langue étrusque, qui n'est ni sémitique ni indo-européenne. Deux éléments font que la question d'une venue de seigneurs d'Orient n'est pas encore close : la stèle de Lemnos, dans les Cyclades, porte une inscription dans une langue proche de l'étrusque (mais le mouvement peut s'être fait dans l'autre sens), et d'autre part l'étrusque est une langue agglutinante, comme le turc et les langues micrasiatiques que l'on connaît un peu.

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 16:31

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Marcion, Justin, Paul et les autres

 

Les chemins de la connaissance sont parfois imprévisibles ; ainsi une aventure qui m’a fait devenir chevalier errant, comme mon très cher Jacques Brel, me fait arriver devant quatre  panneaux où sont inscrits INRI, Foi, Espérance et Charité ? Suis-je tombé dans un piège vaticanesque ? Comment diable, moi qui m’honore d’être l’un des athées à 100% don’t Richard Dawkins regrette la rareté, tombé-je devant le vocabulaire de la religion chrétienne ? et ce après être passé par l’arbre des Sephiroth, pour arriver face à celle qui est la négation originelle du judaïsme ? Ces évenements personnels suscitebt une petite réflexion d'historien, selon un plan sinusoïdal : je partirai de l'établissement de l'église romaine, apostolique et catholique en 312 pour revenir sur le Yessuoah ben Youssef peut-être historique et étudier ensuite les avatars de ce personnage, devenu Christ, à la charnière du Ier et du IIe siècles.

Ces considerations ont été communiqués devant une assemblée nombreuse… à Vézelay ; ou plus exactement devant une loge maçonnique qui se réunit près de Vézelay.

 

1. Le bas-empire.

 

Le siècle de Constantin est celui où l'église chrétienne, officialisée au concile de Nicée, se constitue en suppléante de l'État romain défaillant, et s'octroie l'épithète de καθολίκη, qui signifie au choix "universelle" ou "totalitaire". Examinons l'inexactitude partiale des traductions : en grec ancien comme en κοινή, la préposition et préfixe κατά exprime bien l'écrasement, comme dans catastrophe, λος désigne bien la masse, la totalité, pas l'ensemble des individus qui s'exprime par πάντες,et qui se distingue encore de δμος, le peuple dans son activité civique, et de λάος, le peuple dans son activité militaire, en grec homérique, qui est bizarrement à l'origine de notre laïcité.

Il s'agit donc bien d'une entreprise totalitaire qui s'inscrit assez exactement dans le totalitarisme de l'empire romain. Et ceci, malgré la légende des doux agneaux qui honoraient le poisson, dans une logique qui, dès le départ, était docile à ce totalitarisme romain. Il a fallu pour cela créer un dieu, Christus ou Χρήστος.

On dit souvent que Yessouah a promis un royaume et que les Chrétiens ont offert, à la place, une Église, c'est-à-dire un régime totalitaire qui s'est habilement, grace à des potentats comme Grégoire de Milan, substitué à l'Empire romain défaillant.

Il est probable que Yessouah ben Youssef, ce qui veut dire à peu près Jean Dupont, a été pris comme un archétype de prophète juif, et qu'il réalise en même temps le prototype grec (et indo-européen) de l'enfant prophétique : quand on a 13 ans et qu'on fait sa bar-mitsvah, sous le regard suspicieux du rabbi, du père et des oncles, des frères aînés, qu'on doit réciter par cœur les versets de la Torah et leur explication, je ne connais aucun ami juif qui n'ait bafouillé ; or, à cet âge, Yessouah discute avec les Docteurs de la Foi, les Rabbins, Lévis et Cohens, et leur donne des leçons de Torah. Lui qui vient de Galilée, qui était un peu pour les Hiérosolymites ce que les Belges, ou les Morvandiaux, sont pour les Parisiens.

Vous me comprenez à demi-parabole, mes FF, l'archétype sémitique du prophète inspiré se mêle à l'archétype indo-européen de l'enfant prophétique. Jésus, Romulus, Servius Tullius, même combat. Mais c'est plus compliqué.

L'édition savante du nouveau testament grec dont je dispose mentionne à raison de dix à vingt par page les références littérales à la Torah, aux Prophètes et, un peu moins, aux Livres des Macchabées, presque pas à Daniel et à Esther, rédigés directement en grec : ce qui veut dire que les références du Yessouah authentique étaient en araméen et pas en grec, langue imposée par Antiochos IV. Lequel Antiochos IV disparaît opportunément suite à la guerre des Macchabées, offrant au peuple d'Israël une soixantaine d'années d'indépendance, jusqu'à ce qu'en 63 Pompée détruise le temple qu'il avait à peine reconstruit.

Sans parler du moyen-âge, où l’église chrétienne fonde les villages autour des chapelles et des cimetières qui les entourent dès le VIe siècle, dirige l’état-civil et l’enseignement, et contrôle plus ou moins les féodaux, reportons-nous au Ve à la fin du IVe siècle : c’est Léon Ier, évêque de Rome, qui négocie avec Attila ; c’est Ambroise de Milan qui dissuade Alaric Ier de pénétrer en Italie… et non l’empereur de Rome, Honorius qui venait de succéder en Occident à Théodose Ier. Cinq ans plus tôt, l’église chrétienne a proscrit les juifs, et au début du même siècle Constantin s’est, dit-on, converti suite à une vision près du pont Milvius, avant de christianiser l’Empire et de réunir le concile de Nicée qui constitue l’acte de fondation historique de l’église. En réalité, même là, la légende est double, et Lucien Jerphagnon, qui estime non-historique la légende du pont Milvius, reste également sceptique sur l’idée que Constantin se serait converti le jour de sa mort, en 336.

Ce siècle triomphal est certes fondateur pour l’église chrétienne, qui peut dès lors se prétendre catholique, c’est-à-dire universelle, ce qu’elle veut réaliser d’abord en excluant les schismatiques ariens et autres hérétiques. Si l’on se rappelle qu’hérésie signifie choix, il est facile de conclure que l’ange qui aurait brandi la croix en disant à Constantin in hoc signo uincessignifiait d’abord que ce signe, qui ne servait pas de ralliement auparavant (c’était le poisson), assurait l’autorité universelle aux évêques, surveillants des croyants.

Si l’on remonte un tout petit peu plus haut, on tombe sur la crise du pouvoir impérial centralisé : les Romains n’étaient pas très malins, ils auraient dû se rendre compte plus tôt qu’on ne pouvait pas dominer tout le monde habité, l’oikoumène, du cap Finisterre à Babylone et du nord de l’Angleterre au Soudan, avec des magistrats issus de la classe politique romaine étendue aux affranchis grecs et italiens.

Dioclétien avait inventé la tétrarchie, deux empereurs et deux suppléants, les uns comme les autres divinisés de leur vivant sous les noms d’Augustes et de Césars, mais ils se comparaient aussi volontiers à Hercule, à Apollon et au Soleil. C’étaient trop de puissants pour un pouvoir, et le résultat était qu’on bastonnait à mort, jetait aux bêtes ou crucifiait tous ceux qui rechignaient à payer les impôts. Et les esclaves qui se révoltaient à juste titre contre l’exploitation. Les premiers crucifiés officiels furent d’ailleurs des esclaves, ceux de Spartacus, quatre siècles avant : Crassus avait cru bon, pour donner l’exemple, d’en laisser pourrir un tous les cent pas le long de la voie appienne, de Brindes à Rome. Néron, dont je reparlerai, trouva amusant, en 64, d’asperger les crucifiés d’huile et de les allumer comme des torches pour éclairer les fêtes nocturnes qu’il donna pour la reconstruction de Rome incendiée. À partir ce cet événement où Tacite relate, on y reviendra, que Néron choisit de faire porter sur les chrétiens la responsabilité d’un incendie qu’il avait peut-être provoqué, la propagande martyrologique a eu beau jeu de faire croire que tous les malheureux que les Romains ont torturés et tués depuis l’ont été à cause de leur foi chrétienne. C’est totalement invraisemblable. L’État totalitaire romain préfigure le fascisme et le nazisme, chaque homme est le sujet soit d’un patron, soit du patron supérieur, l’empereur, qui a droit de vie et de mort. Le père sur sa femme et ses enfants, le propriétaire sur ses esclaves, l’empereur sur tous. Cela s’appelle imperium. Il paraissait absolument normal que ceux qui refusaient l’impôt (ce fut le cas d’une partie des Hébreux, mais tout autant des Illyriens, des Gaulois ou des Maures), ceux qui n’avaient pas envie de combattre dans les légions, comme ceux qui voulaient changer d’empereur, fussent soumis aux pires supplices.

Mais il y avait des nuances : un soldat déserteur était battu de verges par les licteurs du général, les fameux fasces dont Mussolini prend le nom pour son mouvement d’extrême-droite, puis décapité. Un citoyen était privé de son droit de cité et interdit de séjour, mais le premier venu pouvait le tuer et apporter sa tête au gouvernant de l’époque, moyennant une part de sa fortune. Aux plus nobles, on envoyait un centurion qui les priait de s’ouvrir les veines ou de se jeter sur une épée, comme Sénèque ou Pétrone, s’ils ne préféraient pas le poison. Le cirque, c’était plutôt pour les prisonniers de guerre assez costauds pour faire durer le spectacle, et pour les esclaves, c’était la croix, ou les mines.

Ces pratiques montrent que le centralisme autocratique ne fonctionnait que sur la violence. On a depuis un siècle une explication un peu compliquée, celle des cercles de Polanyi qui a été vulgarisée par Fernand Braudel.

Que dit cette théorie ? Que le centre de pouvoir, Rome, Gênes ou Venise, exploite d’abord son environnement géographique immédiat sous forme esclavagiste, puis l’englobe comme un premier cercle dont les élites vont, à leur tour, exploiter puis englober une deuxième périphérie, puis une troisième, et ainsi de suite jusqu’à l’implosion. Ce qui est arrivé à l’impérialisme romain à l’époque de Dioclétien est qu’il ne contrôlait pas les marges de ses ultimes périphéries, Germanie, Dacie, Syrie, empire parthe et Égypte, et qu’il lui fallait des relais. Les évêques ont fait partie de ces relais quand l’Empire était coupé en deux. Depuis l’époque de Pompée, la Palestine avait été incluse dans le cercle le plus extérieur, donc le plus exposé aux conflits de suzeraineté.

 

2. La Palestine dans la politique romaine au tournant du millénaire.

César, Pompée et Crassus, qui rivalisaient pour le pouvoir centralisé de Rome dans les années 60 avant l’ère courante, avaient entrepris de créer des royaumes alliés, ou amis, ou tampons, comme on voudra, en face de Mithridate et de ses descendants, puis des Parthes. Crassus n’a pas compris la partition, ce qui lui vaut de mourir en 52. Antoine, héritier de César, n’a pas compris non plus : il va rencontrer les Parthes et revient vers Cléopatre la queue basse, si l’on peut oser l’expression, en 35. Pompée détruit le temple de Salomon en 63 avant l’ère courante ; ce qui, paradoxalement, fait prospérer l’économie locale, qui concentre tous ses efforts sur la reconstruction. En 70 après, Titus, fils de Vespasien, qui avait été légat de Néron en Palestine, réédite l’exploit, mais cette fois pour longtemps. Tous ces événements ont une importance dans l’histoire du judaisme : la seconde destruction du temple va jeter les juifs hors de Jérusalem et les contraindre à faire survivre leur religion dans la dispersion, ou diaspora, qui était déjà bien entamée à l’époque de César puisqu’on estime qu’il y avait six millions de juifs en Palestine, Galilée, Judée et Arabie et autant en Asie intérieure, en Afrique, en Grèce, en Italie et bien sûr en Égypte.

Il semblerait que l’incendie du Temple soit involontaire. L’extermination de Masada ne l’est évidemment pas, non plus que le pillage des objets de culte que commémore l’arc de Titus : la menorah, l’arche d’alliance, sont emportés par des soldats, source d’innombrables légendes qui se mêlent au trésor des Templiers et autres romans.

Il y a une chose que les historiens de la dispora et les exégètes bibliques n’ont pas relevée à ma connaissance, c’est que les juifs sont les vrais créateurs du culte impérial à Rome. Cela peut paraître paradoxal, mais s’explique encore par la rivalité entre Pompée, Crassus et César. Tandis que Pompée n’avait compris que la méthode belliqueuse, César, tout jeune ambassadeur en Bithynie, en 79, avait noué des contacts amicaux avec les prêtres du Temple qui, d’après Flavius Josèphe, avaient une culture hellénistique de tendance platonicienne. César avait été formé à Rhodes, et même si sa carrière politique le désigne plutôt comme épicurien, il n’avait aucun problème pour parler du dieu universel des stoïciens, θέος. Car depuis Platon, aucun Grec cultivé ne croyait évidemment aux légendes, Zeus, Apollon ou Athéna. Sénèque aussi évoque un vague deus qui convient aussi bien aux monothéismes qu’aux idées de Spinoza.

Après la bataille de Pharsale, Pompée s’enfuit vers l’Égypte où les conseillers de Ptolémée XIII, le général Achillas et l’eunuque Potheinos, n’eurent rien de plus pressé que de lui couper la tête pour l’offrir à César, qui débarqua peu après. César arrivait avec moins d’une légion, et, erreur assez rare de sa part, il dédaigne le cadeau de Ptolémée XIII et entre dans Alexandrie précédé par les licteurs, symbole de l’impérialisme romain. Très vite, il est enfermé dans le palais des Lagides, coupé de ses réserves et de l’armée de Cléopatre qui campait entre l’Égypte et la Palestine. C’est le grand prêtre Archélaos qui enverra un détachement pour permettre à César de tenir Alexandrie en attendant ses légions. La Judée en fut récompensée : en 44, César lui octroie un statut d’alliance avantageux, corrigeant la faute de Pompée. Et cette même année 44, il est tué par une faction conservatrice du sénat. Son corps n’ayant pas reçu les honneurs funèbres à la romaine, ce sont des juifs du Trastevere qui ont bâti sur l’emplacement de son bûcher une maquette de temple depuis laquelle, le 15 août de la même année, son fils adoptif Octave déclencha le combat pour le venger… plus exactement pour récupérer son pouvoir, ce qui sera fait en 27. Or lors de cette cérémonie commémorative du 15 août, une étoile nouvelle apparaît : on l’appelle sidus Iulium et on considère dès lors que César vient d’être admis parmi les dieux.

Cette théophanie n’était pas dans la mentalité romaine. Tite-Live relatera autour de 27 que Romulus avait bénéficié de ce même privilège d’être enlevé au ciel par un phénomène météorologique, tout en relatant l’autre hypothèse qu’il aurait tout aussi bien pu être coupé en morceaux par les sénateurs au profit d’un brouillard soudain… mais chez les historiens romains, quand un épisode se reproduit à plusieurs générations de distance, c’est généralement le plus récent qui est authentique et qui a servi de modèle aux plus anciens.

Ainsi, dans l’histoire du IVe siècle, trois généraux se sacrifient pour sauver leur armée : c’est ce qu’on appelle la deuotio, qui consiste après une prière à tous les dieux à se couvrir la tête de son manteau et à galoper au milieu des ennemis. Ces trois généraux s’appellent tous Publius Decius Mus, et on suppose que seul le troisième seul est authentique, et que l’historiographie de sa famille a calqué l’exemple sur les deux générations précédentes.

Dire qu’il y a une influence juive dans la divinisation de César et dans la tendance des empereurs ultérieurs à se faire diviniser de leur vivant serait exagéré, parce que les souverains hellénistiques, descendants des généraux d’Alexandre, avaient donné l’exemple avec des termes qu’on retrouve curieusement dans le nouveau testament. Mais il faut noter la présence judaïque autour des cérémonies funèbres de César.

Le nouveau testament fonctionne différemment : comme les pratiquants sont baignés dans la Torah et les Prophètes au point de les connaître par cœur, c’est très naturellement que la révélation de Moïse, fondatrice, sera répétée dans la vision d’Ézéchias, celle de Jérémie, celle de Paul et bien d’autres. La question est de savoir pourquoi, alors que l’édition savante dont je dispose mentionne à chaque page dix ou quinze références littérales à la tradition judaïque, à ce qu’on appellera par la suite ancien testament, pourquoi la doctrine chrétienne va s’élaborer en rupture avec cette tradition.

 

3. Le genre littéraire des Évangiles.

 

Le nouveau testament tel qu’on le trouve dans la Jérusalem comme dans la Chouraqui se compose de 27 textes dont 21 doctes et dogmatiques, 14 épîtres de Paul et d’autres de Iakob, Pierre, Yoannès et Yehuda, l’Apocalypse et l’évangile de Yoannès, et enfin, base de l’enseignement chrétien pour les enfants, les trois évangiles dits synoptiques. Ces textes ont tous été écrits directement en grec. Même s’ils sont comme je l’ai dit bourrés de références à la Torah, et les lettres de Paul encore plus que les évangiles, ils s’adressent aux gentils, c’est-à-dire pour l’essentiel aux “craignant-dieu” ou τιμομενοι, d’origine non-judaïque. Mais aussi aux juifs de la diaspora, comme l’indiquent leurs destinataires, Corinthe, les Galates, Rome… on sait par ailleurs que Paul prêcha en premier à Césarée, ville de fondation romaine.

Le journaliste Gérard Leclerc, admirateur tellement benoît de Paul qu’il en devient souvent naïf, admet ceci comme principe : la seule vérité que Paul assène est le Christ, tel qu’il l’a vu dans une apparition alors que, prétend-il, il se rendait à Damas précisément pour persécuter ses disciples, et c’est justement parce que la résurrection, les réapparitions sous forme corporelle ou sous forme lumineuse à différents groupes (les proches, Jacques son frère et Pierre, cinq cents personnes…), tout cela est invraisemblable, qu’il faut y croire, parce que ces miracles sont plus forts que ceux que relatent la Torah et les Prophètes. Credo quia absurdum, un principe qu’on peut appliquer aux extra-terrestres aussi bien qu’au libéralisme débridé.

Les critiques adressées par les libres penseurs reposent souvent sur le manque d’authenticité des textes ; les écoles bibliques anglaise et américaine tendent à montrer depuis quelques années que la personnalité de Paul est cohérente, que la fausse naïveté est une ruse de quelqu’un de particulièrement savant – au point que le roi Agrippa II avoue qu’il ne serait pas loin de se convertir, et que les Athéniens interrompent Paul en riant parce que sa rhétorique est meilleure que la leur. D’un côté Paul a un lexique dix fois plus riche que César, de l’autre il accumule les καί comme une scansion, qui prouve que les épîtres étaient faites pour être lues à haute voix devant les assemblées, les κκλησίαι.

Une autre critique revient depuis Nietzsche : Saül aurait été, sur le chemin de Damas, frappé d’un coup de soleil ou d’une congestion cérébrale qui le laissa diminué. L’argument ne mérite même plus les critiques que lui adresse Gérard Leclerc.

Enfin, cette partie du corpus a bien été rédigée précocement, avant la première persécution de Néron. On sait, de source à peu près sure, que Paul a rencontré Annaeus Gallus, le frère de Sénèque, légat imperial de Néron à Chyprece qui place une partie de sa prédication bien avant 64.

Quant aux évangiles, les quatre canoniques sont apparemment des biographies, et l’exégèse chrétienne s’est attachée à en montrer la cohérence à travers des listes synoptiques de citations communes, soit littéralement identiques, soit avec des variantes minimes. Il existe en revanche des évangiles non retenus, dits apocryphes, qui ne sont que des recueils d’aphorismes de Yessouah, comme celui dit de Thomas.

Un curé de campagne m’expliquait jadis que les évangélistes ont des personnalités différentes, Marc étant un simple pêcheur, Matthias quelqu’un de déjà plus savant, Loucas un bon raconteur d’histoires et Yoannès un érudit illuminé. Classiquement, c’est la chronologie qu’on trouve encore dans Les premiers temps de l’église de Marie-Françoise Baslez, qui date de 2004, Marc aurait rédigé vers 70, au moment de la destruction du Temple, et les trois autres une dizaine d’années plus tard. Il n’est pas absolument nécessaire de descendre aussi bas, mais cela n’a en fait guère d’importance, puisque les rédactions ne sont que la mise en forme de traditions orales, et que même les auteurs n’ont aucune importance : on dit d’ailleurs “selon”, κατά, tel ou tel.

Selon Mordillat et Prieur, ce sont d’abord des centons de citations et d’anecdotes, des aide-mémoire où le prédicateur trouvera des textes à commenter selon les circonstances. C’est d’ailleurs, je crois, toujours ainsi qu’on s’en sert à la messe.

C’est exactement ainsi que se constituent les mythologies, que ce soit Héraklès, la guerre de Troie, Cûchulainn ou Thorr et Odinn : par la synthèse écrite et forcée de traditions orales lointainement, parfois, issues de faits authentiques, mais surtout qui résultent de l’imagination forcenée des conteurs.  Roland Barthes a montré dans Mythologies, voici déjà cinquante ans, qu’il s’en crée encore de nos jours : il parlait de la DS 19, “voiture mythique”, on peut ajouter maintenant les golden boys ou les top-models.

Cette fabrication explique que Yessouah se voie attribuer des phrases totalement contradictoires : tantôt il dit qu’il est venu apporter la guerre et non la paix, qu’il vient chargé de foudre et d’épées, tantôt c’est le fameux message d’amour universel. Tantôt il prône de croître et de multiplier, tantôt il estime plus urgent de le suivre que d’embrasser sa mère, voire d’enterrer son père. On pourrait s’amuser à accumuler les contradictions si l’on perdait de vue que ces narrations ne sont pas historiques, mais apologétiques.

On trouvera donc passim trois types de messages.

Le premier est nationaliste. La Palestine s’était débarrassée de la monarchie syrienne, hellénistique, d’Antiochos IV Épiphane, en 124 sous l’action de la famille hasmonéenne, également connue sous le nom de Macchabées, et jusqu’à Pompée la Judée constitua un royaume indépendant, pour la seule fois de son histoire d’ailleurs. Ensuite les incertitudes de l’administration romaine firent que la Judée, la Galilée, la Samarie eurent tantôt des rois-clients comme Hérode, tantôt des proconsuls comme Pline le Jeune, tantôt de simples procurateurs comme Ponce Pilate.

Le nationalisme hasmonéen se revendiquait (pour simplifier) de l’hénothéisme primitif : seul le dieu d’Israël mérite obéissance, tous les autres peuples sont impurs et leurs dieux doivent être combattus. À la fin de la préhistoire, chaque tribu nomade avait son dieu, son El, et combattait l’El du voisin… si bien qu’en fédérant plusieurs tribus, Israël se trouvait avec plusieurs dieux, tous uniques, d’où le pluriel Elohim. C’est une religion hénothéiste plutôt que monothéiste.

S’ajoutait, dans le cas de Yessouah, son origine galiléenne : les Galiléens étaient considérés par les Judéens comme les Athéniens considéraient les Béotiens, ils étaient ruraux, pauvres et donc plus volontiers révoltés que les Judéens chez qui la foule de prêtres, de fonctionnaires, de marchands qui exerçaient dans le Temple sous l’autorité d’Hérode Agrippa étaient naturellement enclins à pactiser avec le roi pour garder leurs avantages. Ce sont ces scribes, pharisiens et sadducéens que le Galiléen aurait attaqués, non sans violence. D’un autre côté, quand Hérode veut recenser les Galiléens, sur le modèle romain, pour savoir qui peut servir dans l’armée et qui doit payer quels impôts, cela ne peut que soulever la révolte.

Le deuxième message est prophétique. Le peuple est devenu impur dans sa pratique tiède de la religion, il va donc vers sa perte, et c’est pour ses péchés que le Temple finira par être détruit. Il faudra attendre un jugement final pour discerner qui est juste, qui est impur, et restaurer le royaume. De ce fait le message est aussi apocalyptique, annonçant une catastrophe qui mettra tout au jour (c’est le sens du mot grec), et il est aussi messianique, en tant qu’il laisse entendre que cet avenir passe par une incarnation.

À maintes reprises dans les synoptiques et encore plus chez Yohannès, Yessouah clame qu’il est venu annoncer le feu et l’épée. C’est l’opposé du troisième message, celui du prologue de l’évangile de Yohannès, qui figure sur l’autel dans de très nombreuses loges ; ce message, qu’il vaut d’ailleurs mieux lire en grec, présente des aspects stoïciens et des rappels de la prédication de rabbi Illel. L’amour universel et la notion d’un dieu qui ne serait plus l’El d’une nation unique, mais celui de tous les hommes. Et qui donc, par définition, ne peut pas être un El ni un El multiple ou Elohim, ni même l’imprononçable Yahvé qui reste, dans la Torah, I, un dieu jaloux, fulminant et nationaliste.

La commodité de rabbi Illel (je tire mon information du Dictionnaire amoureux du judaïsmed’Attali), c’est qu’il est contemporain de Pompée et de Titus, puisqu’il a (aurait) vécu 120 ans, de 50 avant à 70 après. Comme d’habitude, il doit y avoir 10% d’histoire et 90% de légende, mais ce rabbi me plaît bien parce que c’est lui, et lui seul à ma connaissance, qui lie le message d’amour du judaïsme moderne (excluons les extrémistes, puisqu’il y en a aussi, hélas) et celui du christianisme expurgé de toutes ses purges, excommunications, anathèmes, persécutions, inquisitions et Saint-Barthélémy (ce qui ne laisse pas grand-monde, surtout au Vatican).

Je vous renvoie à Jacques Attali, qui bien entendu connaît le sujet mieux que moi. Il me reste à signaler quelques éléments qui, même dans la vie historique de Yessouah ben Youssef, le peu du moins que Mordillat et Prieur retiennent comme possiblement authentique, et dans la suite immédiate de sa communication, le rattache directement à l’univers politique hellénistique et romain.

Yessouah est un garçon juif ordinaire, mais prédestiné : il est circoncis à huit jours selon la règle, et fait sa bar-mitsvah à douze ans. La bar-mitsvah est une fête où l’adolescent récite pour la première fois un texte et un commentaire appris de la Torah, et en général il bafouille. Or Yessouah est dès cet âge capable de tenir tête aux scribes et aux rabbis pharisiens : c’est un thème légendaire, la précocité, qu’on retrouve dans le personnage de Romulus chez Plutarque, dans celui de Servius Tullius chez Tite-Live, chez Gilgamesh, Héraklès et un peu partout. Il marque la prédestination au pouvoir royal, chez les Indo-européens comme dans les légendes sémitiques, comme l’a souligné une grosse thèse allemande d’un nommé Binder, qui cite 80 légendes où la prédestination s’ajoute à la gémellité, à l’allaitement par des animaux et parfois à l’abandon du nouveau-né dans un berceau qu’on jette à l’eau.

Il semble d’après Loucas et les autres qu’on ait demandé à Yessouah s’il était le roi des Juifs. Il répond que son royaume n’est pas de ce monde, ce qui nous renvoie au messianisme. Mais le Messie, selon Attali, n’est pas forcément un individu unique : ce peut être un mot, un texte, une communauté. La conception d’un sauveur individuel n’est pas juive, mais hellénistique.

Le terme même de sauveur, σώτηρ, est hellénistique et romain. C’est le terme dont les cités grecques indépendantes remerciaient le roi qui prétendait leur redonner leur indépendance ; c’est celui que les Romains adaptent sous la forme pater patriae, attribuée à Cicéron, à Octave-Auguste et à presque tous les empereurs. Or le pater a droit de vie et de mort sur ses enfants, et on revient à la notion romaine d’imperium qui représente le pouvoir du père de famille et du magistrat, du prince, qui a ce pouvoir à l’armée d’abord, sans jugement, ensuite dans le civil.

La littérature néo-testamentaire attribue aussi au Christ le terme κύριος, qu’on traduit par Seigneur. C’est la traduction grecque du magister romain, celui dont le pouvoir terrestre est supérieur. C’est aussi l’un des termes de la titulature des rois hellénistiques.

Dans la liturgie catholique, ce κύριος en est venu à désigner le Père au lieu du fils. Cette évolution est trompeuse, car dans les synoptiques c’est bien Yessouah qui est le seigneur. Les rois hellénistiques se font volontiers passer pour descendants de Zeus, Apollon ou Hercule. Yessouah n’aurait, selon ceux qui lisent les évangiles, jamais prétendu être fils de Dieu ; d’ailleurs Dieu n’a pas de personnalité, si l’on suit Attali. C’est une interprétation chrétienne, qui remonte à 80 environ, qui a inventé cet χθυς pour créer le symbole et mot de passe du poisson. Il fallait remplacer l’agneau, symbole de l’animal immolé pour Pessah. Restons-en à κύριος.

Ce titre peut se traduire par rex. Or les Romains haïssaient depuis longtemps le simple mot rex : Tite-Live raconte que Brutus, fondateur de la république, après avoir expulsé les Tarquins dont le dernier s’était comporté comme une caricature de tyran syracusain, fit prêter serment à tous les citoyens de ne jamais accepter le retour du regnum. Dans l’histoire romaine, ou plutôt dans la légende qui en tient lieu, plusieurs personnages furent mis à mort à l’instigation du sénat pour adfectatio regni, prétention à la royauté, et quand Octave établit définitivement la monarchie, il évita soigneusement le terme rex : les monarques seront principes, ce qui veut dire premiers à prendre la parole au sénat, et imperatores, ce qui signifie simplement généraux d’armées. Si César, dont la mort sert de modèle aux légendes plus anciennes, fut tué par des sénateurs, c’est parce qu’Antoine avait posé sur la tête de ses statues le diadème des rois hellénistiques.

Tite-Live admet aussi que Romulus ait été tué par les sénateurs parce que son comportement devenait “royal”. Or comment se dit “sénat” en grec ? συνέδριον. En hébreu, sanhédrin. L’extrême confusion des récits de Loucas, Marc, Matthias et même Yohannès laisse supposer que le sénat de Jérusalem aurait livré ce candidat à la royauté à Pilate : ce n’est pas une conception judaïque, puisque les rois hasmonéens avaient procuré à Israël sa seule période d’indépendance. C’est une conception purement romaine, et qui répond à ce que des juifs avaient fait pour César en le divinisant alors que son sénat à lui l’avait tué : le sénat livre Christ – car il ne s’agit plus de Yessouah – au gouverneur romain qui va le châtier pour adfectatio regni. Non sans hésiter – encore une fois, je suis Mordillat et Prieur quand ils isolent les éléments possiblement historiques – Pilate lui inflige le châtiment des usurpateurs politiques, la croix, alors que si Yessouah n’avait été qu’un prophète abusif, le châtiment juif aurait été la lapidation.

Mais je vais aller un peu plus loin que Mordillat et Prieur : Pilate demande à Yessouah s’il est le roi des Juifs. Et il fait placer sur son corps, ou au pied de la croix, peu importe, ce panneau qui indique le motif du supplice : INRI. Rex Iudaeorum. Le motif de la crucifixion ne repose pas dans le terme Iudaei, qui n’aurait d’ailleurs pas grand sens puisque les Judéens le méprisaient officiellement comme galiléen. Ce qui motive le supplice, c’est le mot honni de tous les Romains, rex. Rien n’indique que Yessouah ait voulu se désigner roi d’Israël, de l’Israël géographique, eretz.

On ne sera pas étonné que ce motif, s’il est authentique, n’ait pas impressionné les magistrats romains éloignés de la Palestine. Il devait y avoir quantité de prophètes qui entraînaient des foules armées (même Jean le Baptiste aurait eu quelques centaines d’hommes) qui menaçaient plus ou moins le pouvoir impérialiste, ou étaient susceptibles, tout simplement, de déposer la dynastie des Hérodes Agrippa dévoués à Rome. Les Romains, à la suite de Pompée et de Crassus, étaient surtout préoccupés de maintenir partout des dynasties sujettes déjà plus ou moins fiables. Si le Yessouah historique risquait simplement de bouleverser l’ordre politique déjà instable dans une province éloignée mais indispensable, on pouvait toujours l’emmener comme otage à Rome et le latiniser, comme Hermann devenu Arminius, mais avec peu de succès puisque sitôt revenu en Germanie il s’empressa d’utiliser les compétences militaires apprises en Italie pour massacrer les légions de Varus. Ou, simplement, le supprimer en faisant en sorte que personne n’ait envie de le remplacer. La crucifixion, une torture inhumaine, servait d’exemple.

Les évangiles canoniques ont d’ailleurs beaucoup de mal à dissimuler que si Yessouah avait des troupes, tout le monde se défila courageusement et qu’aucun des apôtres ne l’aida à porter sa croix, et que même sa famille dut emprunter la tombe d’un autre. Mais là, on est déjà dans la légende.

Cette légende veut que Yessouah soit allé se promener hors du caveau de Joseph d’Arimathie, puis revenu apparaître (pour traduire exactement le grec, “être vu” ou “se faire voir”) en plusieurs occasions à des groupes différents. De là, on reconnaissait qu’il était bien l’oint du Seigneur, χρίστος, qui traduit à peu près l’hébreu messiah. Cette légende présente beaucoup de difficultés.

Le messie est celui sur la tête de qui on verse quelques gouttes d’huile d’olive, qui ont une valeur symbolique exceptionnelle. L’huile, je cite encore Attali, est le meilleur de l’olive, ou sa quintessence ; elle flotte quand le corps coule ; elle est ce qu’il y a de plus pur. À la fête de Hannouka, qui célèbre précisément la victoire des Macchabées sur Antiochos IV, la libération du peuple juif et à la fois, dit Attali, la pression qu’il doit subir pour sa propre pureté, on utilise l’huile d’olive la plus pure pour allumer la chandelle qui représente Yahvé, avec laquelle on allume ensuite les sept chandelles de la Menorah. Le messiah est donc oint d’une seule goutte d’huile d’olive. Si on le traduit en latin, on obtient unctus, et le sens est radicalement différent.

Les huileux sont, chez ces racistes et xénophobes impénitents bien représentés par le paléo-poujadiste Juvénal, ces Orientaux gras, parfumés, malhonnêtes et impies. Le surnom de Christus ne risquait pas de donner une bonne opinion de ses sectateurs.

Ajoutons que χρίστος n’apparaît qu’une fois dans la littérature grecque, chez Euripide. En κοινή, le participe parfait passif de χρίω est κεχρίσμενος, en grec classique κεχρίμμενος. Le terme Christiani n’est pas une formation grecque, ce serait Χρίστικος, c’est totalement latin. Les Chrétiens apparaissent dans l’histoire proprement romaine quand Néron les utilise comme torches vivantes pour éclairer ses jeux nocturnes, en 64. Nous avons deux témoignages postérieurs de cinquante ans environ, celui de Suétone, qui parle des disciples d’un nommé Chrestus ou Christus, condamné à mort sous Tibère, point. Manifestement, à cette époque, un érudit tout proche de l’empereur Domitien, dont il était secrétaire-archiviste, ne tranchait pas entre deux adjectifs grecs, χρίστος et χρήστος, qui signifie “utile”, “honorable” ; χρήστος était le sobriquet des esclaves efficaces. Le i et le e se prononçaient en grec commun à peu près de la même façon. Ceci ne prouve qu’une chose, c’est que Suétone suivait des sources écrites et n’avait pas entendu prononcer l’un ou l’autre des deux mots.

Tacite écrit un tout petit peu avant, mais le recul de l’histoire ne suffit pas à avaliser ses précisions. Il raconte le règne des Julio-Claudiens avec un luxe de précisions, mais surtout avec le souci de montrer que les empereurs qui ont succédé à Auguste, Tibère, Claude, Caligula et Néron, étaient tous des tarés dont la disparition a heureusement laissé la place à Trajan, l’empereur parfait qui l’a fait consul. Cela vaudrait la peine de commenter tout le texte des Annales XV 44, mais bornons-nous à le résumer puisqu’il est disponible en francais et en poche (GF). Après le fameux incendie, on va chercher les moyens d’expier la faute religieuse qui est à son origine, et les matrones sacrifient à Vulcain, au Capitole, on consulte les livres sibyllins, mais ces moyens habituels de la religion romaine ne suffisent pas à éloigner le soupçon d’une origine humaine de l’incendie. Pour éteindre la rumeur de sa propre culpabilité, Néron fait accuser et soumettre aux peines les plus recherchées quos per flagitia inuisos uulgus Christianos appellabat, ceux que le vulgaire, en raison de leurs crimes, haïssait et appelait Chrétiens. Auctor nominis eius Christus, Tiberio imperitante, per procuratorem Pontium Pilatum supplicio affectus erat. L’origine de ce nom était Christus qui, quand Tibère gouvernait, avait été mis au supplice par le procurateur Ponce Pilate. Repressaque in praesens exitiabilis superstitio rursum erumpebat non modo per Iudaeam, originem eius mali, sed per Vrbem etiam quo cuncta undique atrocia aut pudenda confluunt celebranturque. Et cette abominable superstition, réprimée dans l’immédiat, se relevait non seulement à travers la Judée, origine du mal, mais aussi à travers Rome où confluent et sont célébrées les choses les plus atroces et immorales. La suite parle d’un nombre immense de gens qui avouaient et que Néron fit immoler dans les conditions atroces qu’on sait, et Tacite conclut que ces gens, bien qu’ils fussent coupables et aient mérité ces peines inédites, soulevaient la pitié. Autant que je sache, ni les exégètes ni les romanciers chrétiens, comme Sienkiewicz, n’ont lu dans ce texte que ce qu’ils voulaient y voir. Tacite ne dit pas qu’il y avait d’innombrables chrétiens, mais qu’on en condamna beaucoup non comme coupables de l’incendie, mais pour leur haine du genre humain. Et qu’ils furent sacrifiés non à l’utilité publique, mais pour satisfaire à la cruauté d’un seul homme. Il me faut deux heures pour commenter ce texte quand je le donne à mes étudiants, donc abrégeons : les chrétiens détestent le genre humain, ce qui ne veut rien dire ; c’est une religion néfaste qui resurgit en 54, originaire de Judée : entre les lignes, on va lire que le judaïsme, religion nationale, admise en tant que telle malgré son monothéisme, retrouvait un certain activisme sous ce nom nouveau de christianisme, mais celui-ci n’avait aucun ancrage national.

Tacite ne plaide absolument pas contre les Chrétiens, il plaide contre Néron en les utilisant comme prétexte. Et les termes qu’il utilise pour les désigner comme néfastes à l’État sont à peu près ceux que les magistrats de 184, plus de deux siècles avant, avaient utilisés pour dénoncer les Bacchanales. Les adeptes du culte nocturne de Bacchus ou Dionysos, précise Tite-Live, auraient violé des enfants avant de les égorger, copulé contre nature, c’est-à-dire entre maîtres et esclaves. Les bacchants violaient l’ordre social comme les adeptes d’Isis, en admettant implicitement l’égalité entre hommes et femmes, entre maîtres et esclaves, et c’est pour cela qu’on les jugeait nuisibles. Tite-Live écrit que les adeptes de Bacchus composaient une deuxième Rome, Tacite ne parle que de multitudo ingens. C’est de la rhétorique, il n’y a pas de chiffres, pas de statistiques, et Tacite est aussi imprécis que les évangélistes et que Paul en évoquant des nombres qu’on pourrait dire apocalyptiques, au sens vulgaire du terme.

Pline le Jeune, qui est un ami intime de Tacite, né dans le même sérail, se trouve en 112 proconsul en Bithynie. Il écrit à Trajan pour lui demander que faire des chrétiens ; la réponse de Trajan est brève : débrouille-toi. Comme si ces légions combattantes étaient négligeables ! Pline ne savait pas ce qu’étaient les chrétiens, mais on lui avait dit qu’il fallait les rechercher, les convoquer devant son tribunal et leur demander poliment d’abjurer leur foi. Il n’y en a qu’une toute petite minorité qui refuse, et ceux-là, non sans leur avoir donné une deuxième chance, il les envoie… au supplice, ou simplement en prison, le texte n’est pas clair.

Les autorités impériales, qui avaient quand même une police bien faite, disent à peu près le contraire de Paul : les chrétiens n’étaient ni si différents des juifs dont on avait l’habitude, au point que Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie deviennent proches du pouvoir impérial, ni si nombreux qu’on les livre au supplice pour leur foi. Les indépendantistes illyriens ou daces, les berbères de Maurétanie, étaient poursuivis avec bien plus de persévérance. Simplement, les chrétiens avaient hérité de leur passé juif l’habitude d’écrire et de commenter beaucoup. Leur succès littéraire va de pair avec leur succès historique.

J’ai presque dit, mais pas encore justifié mon titre, Marcion, Justin, Paul et les autres. Il aurait fallu parler de Tertullien, d’Augustin ou de Barnabé, mais cela supprimait le jeu de mots avec le film fameux. Tout simplement, dans les années qui ont suivi Tacite et Pline, autour de 150, trois écrivains parmi d’autres ont exprimé autant de manières de déjudaïser l’église chrétienne.

Le pseudo-Barnabé, dont une lettre figure dans les apocryphes et qui n’a rien à voir avec l’ami de Paul, estime que les juifs ont perdu l’Alliance de Moïse et qu’il revient à l’église de Christ de récupérer les écritures judaïques pour les relire à sa manière. Le temple ou la circoncision ne sont plus que des emblèmes, et la lecture littérale, guématrie ou kabbale, est désuète et même diabolique.

Justin va plus loin dans un dialogue fictif avec un rabbin nommé Tryphon : les témoins juifs n’ont rien compris à leurs propres livres, l’agneau de l’Exodeprédisait le Christ, tout comme le bâton de Moïse prédisait la croix et Jonas les trois jours au tombeau.  Il y a deux branches, déjà deux peuples, dès la descendance d’Abraham : les juifs descendent de la servante Agar et les chrétiens de la légitime Sara.

Enfin Marcion, qui n’est connu que par les objections de Tertullien, répudie toute parenté entre le Dieu limité, l’El hébraïque, soutient que les premiers fidèles juifs n’ont pas compris la Passion (Matthieu 13), et que les premiers textes de référence sont ceux de Paul. C’est à cette époque que se fondent donc les tendances antijudaïques du christianisme.

À la suite de Paul le converti, prompt à adorer ce qu'il prétend avoir brûlé et à se comporter avec le dogmatisme le plus étroit, les trois messages nationaliste, messianique et humaniste de Yessouah le Galiléen disparaissent dans la machine totalitaire de l'Empire romain et leur disparition permet à l'église de s'établir comme le nouveau totalitarisme auquel le Vatican se réfère encore, de manière peu lucide.

 

P. S. Le concile de Nicée, qui est le couronnement de la farce, mériterait un long développement. Je renvoie simplement à Gustave Welter, Histoire des sectes chrétiennes, p. 61-78 (1950, réédité en 2011 en poche par Payot, 9,50 €) et au tout dernier n° de La Calotte dont je ferai des copies à la demande.

 

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 21:39

Y'en a marre… la TV fait du bruit derrière moi, et j'ai cru entendre dire "Marcus Fulvius Cicero", au lieu de Tullius, ce qui ne m'étonnerait pas trop avec cette série traduite (forcément mal) de l'amerlaud.

Cela fait trois semaines que je m'impose, pour vous, de regarder cette série sur les guerres civiles, j'en suis à l'assassinat de Pompée, et franchement… l'arrivée de César à Alexandrie et les jurons d'Arsinoé (à moins que ce ne soit Ptolémée Aulète, avec une voix de fille) invitent à éteindre tout de suite le machin et à lire un bon bouquin.

Si j'ai bien suivi, mais c'est difficile parce que l'intrigue artificielle ne se pose, parfois, que par incidence sur les événements authentiques, les auteurs ont pris comme fil conducteur deux personnages dont César parle une fois, quelque part au livre VII du Bellum Gallicum, les centurions Pullo et Vorenus. Ces deux centurions vont se retrouver dans les bouges de Subure, se rengager dans les troupes de César, qui "'craint une guerre civile" alors même qu'elle existe depuis six mois, mais comme j'écoute d'une oreille tout en saisissant ce texte, il s'agit peut-être d'une guerre civile entre les gens d'Alexandrie. Qui étaient pour partie des légionnaires installés depuis un demi-siècle à Alexandrie et mariés avec des macédoniennes et des égyptiennes, et se sont de fait opposés à César.

Au fil des épisodes, j'ai observé un Cicéron bien trop jeune, un Brutus inconsistant, un Pompée calculateur alors qu'il n'a fait qu'hésiter… bref du roman, pas de l'histoire. Du telefilm amerlaud de qualité simplement moyenne, pour être clément.

En revanche, l'avant-dernier dimanche de juin je crois, la même chaîne avait diffusé une chose compliquée, en images de synthèse avec très peu d'acteurs qui parlaient latin et grec. Et, sans le sous-titrage, on comprenait ce qu'ils racontaient ! Le troisième épisode était le "making-off" et révélait les techniques de fabrication : les cavaliers sur une poutre dans un studio, qu'on revêtait ensuite d'un décor synthétique mobile, la méthode suivie pour leur apprendre à prononcer un latin et un grec à peu près vraisamblables, la phonétique du second étant calquée sur le grec parlé moderne, celle du latin sur le latin dit vulgaire, celui des inscriptions de Pompei.

Cette série en cours dépourvue du moindre intérêt fait, hélas, oublier la très novatrice reconstitution qu'on a pu voir fin juin. Comme vous savez manipuler les trucs internet pour revoir les choses déjà diffusées, vous avez déjà compris ce qu'il vaut mieux éviter.

Maintenant, je vous livre un scoop : les idolâtres de César répètent, sans aucune vérification, que l'imperator connaissait tous ses légionnaires par leurs noms et prénoms (chapeau ! il y en avait quand même 40 000 à 50 000, sans compter les auxiliaires ; il avait un ordinateur entre les oreilles, Jules !). Or il ne cite que Vorenus et Pullo, qui rivalisaient de vigueur et ne s'aimaient pas, mais un jour, devant Gergovie, Pullo est blessé et son ami/ennemi Vorenus se lance face à l'ennemi pour le récupérer (passage exact sur demande).

Vous croyez l'épisode authentique ? Relisez n'importe quelle mythologie grecque : César a repiqué un épisode, celui d'Oreste et Pylade, et d'ailleurs les noms romains ressemblent beaucoup aux noms grecs.

Étonnant, non ?

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27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 22:13

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LC 02. Compte-rendu du partiel du 23 mai.

 

Ne dites pas que vous n’étiez pas prévenus du domaine concerné par les sujets, c’était assez clair avec ce qu’a traité Jean-Baptiste Guillaumin et ce que je vous ai projeté le 16.

Ce n’est certainement pas d’excellente méthode d’annoncer aussi ouvertement un sujet, mais comment voulez-vous faire quand on ne dispose que de onze semaines et qu’on n’est jamais sûr que le système de projection fonctionnera ?

Évidemment, on repère ceux qui ont fait du tourisme sur le blog ou occasionnellement dans les couloirs de la fac, et ceux qui écoutent les cours sans dormir ni bavarder. Nul besoin d’anonymat, puisque je n’enregistre pas vos noms ni votre physionymie, souffrant d’un épouvantable manque de mémoire des personnes (c’est pour cela que je ne suis pas député, étant incapable d’appeler les électeurs par leur nom sur le marché du samedi).

À partir de vos copies, voici quelques observations de méthodologie et quelques détails.

 

1. Méthodologie : l’exercice n’est pas un commentaire composé, puisque vous n’êtes plus formés à cet exercice en terminale, ni une étude littéraire image par image, mais le commentaire cohérent de quelques éléments saillants du corpus de textes ou d’images fourni. Je vous avais indiqué un plan possible en trois points, certains l’ont traité dans un ordre différent, d’autres ont déjà utilisé une demi-page à le répéter, ce qui n’était pas franchement utile ; quelques-uns, assez nombreux, ont compris que parmi les aspects littéraires je comprenais les techniques cinématographiques, et d’autres, malheureusement, ont entassé des observations disparates sans faire de plan, sans se tenir au sujet (on parlait d’Astérix gladiateur, pas de Cléopatre ni des Belges, et Alix ne servait que de point de comparaison ; il ne fallait donc surtout pas disserter sur Alix, son pseudo-patriciat et la loi, totalement imaginaire, qui l’aurait autorisé en tant que patricien à combattre dans l’arène sans entraînement ni affichage préalable. Ceux qui ont signalé l’invraisemblance totale du récit de Jacques Martin ont raison, mais… ils sont hors sujet).

Reprécisons d’ailleurs ce point, puisqu’en postant le dernier article concernant les jeux sur le blog, j’avais un peu oublié le texte de Suétone que mon collègue vous a proposé : c’est bien Caligula qui a obligé des sénateurs à se prostituer dans l’arène, sans entraînement spécial (ni mise à mort, en principe), mais pour les humilier ; et si Suétone mentionne que César dictateur a laissé combattre des hommes libres, il s’agissait de centurions volontaires, assez entraînés au combat sans avoir besoin de passer par une école de gladiature. Mais il le mentionne parce que c’est nouveau, et chacun sait que toute innovation (res noua, chose inouïe, qu’on traduit à tort par « révolution ») est scandaleuse pour les Romains, hyper-conservateurs.

Le propriétaire d’un ludus ou centre de formation de gladiateurs, le fameux lanista, était aussi mal considéré que les bouchers par les aristocrates romains, d’autant qu’il s’agissait presque toujours d’Italiens d’origine grecque. Mais ils étaient indispensables pour fournir des combattants lors des spectacles, et on leur louait les gladiateurs ; le système était un peu différent pour les courses, puisque les auriges, les chars et les chevaux pouuvaient appartenir à des sénateurs.

On arrive à la notion de munus. Combien de fautes de latin j’ai vu ! †numera, †nummus, par exemple. Au-delà de ces âneries, qui entraînent évidemment une note néfaste, il faut se rappeler que si munus désigne sous le principat un combat de gladiateurs, le sens général d’origine est n’importe quel spectacle offert au peuple par un magistrat, un « don » (on dit edere ludos, « donner des jeux ») et en même temps une charge honorifique ; les venationes, les courses et les combats sont des munera (pluriel de munus), ainsi que les intermèdes théâtraux, les défilés et musiciens, et les naumachies, qui sont exceptionnelles et dont, pour cette raison, je n’ai pas parlé sur mon blog.

Réparons l’omission volontaire : les naumachies étaient des combats navals simulés, avec beaucoup d’esclaves pour figurer les rameurs et les combattants ; il s’agissait en fait de combats d’infanterie sur l’eau, avec des abordages. Mais cela ne date que d’Auguste, qui fit creuser (vers 25 ?) un bassin entre le Tibre et le Janicule ; c’est actuelleemnt un quartier populaire, où l’on trouve, je ne sais pourquoi, d’innombrables garages qui réparent voitures et vélos. Sous Trajan, le Colisée pouvait être inondé grâce à l’aqueduc claudien qui passait à côté, et quelques naumachies y eurent lieu, mais de manière exceptionnelle parce que la chose exigeait des moyens techniques et financiers pointus. Suétone mentionne une partie fine où un banquet raffiné fut organisé sur l’eau par Néron, mais sans préciser où cela se passait. Quant à Hadrien, l’empereur-philosophe qui ne valait guère mieux que ses prédécesseurs, il fit construire un théâtre d’eau dans sa villa de Tibur ; c’est un bassin assez long conçu comme un cirque, où des embarcations légères pouvaient faire la course. Allez le voir si vous passez par là : Villa Adriana à Tivoli, service d’autocars (aléatoire) à partir de la gare Roma-Termini. Si je me souviens bien, quelques trattorie médiocres, comme toujours dans le Latium.

Quant au Colisée, plusieurs ont bien noté qu’aussi bien Goscinny que Martin en font le décor architectural de jeux censés se dérouler sous la monarchie de César, autour de – 50, alors qu’il ne fut achevé par Titus qu’en + 80. À mon avis, c’est une erreur consciente de la part de Goscinny (Martin, qui a réussi à présenter une vue cavalière de l’Acropole d’Athènes où figure le musée construit en 1951, ne tenait aucun compte de la moindre chronologie). Il faut bien voir que Goscinny ne représente pas la réalité historique, mais retranscrit l’interprétation des peplums amerlauds ; l’un d’entre vous a cité l’évocation explicite du film Anthony and Cleopatra de Mankiewicz, ce qui était d’ailleurs hors sujet. Mais Goscinny, le scénariste, ne prend de l’Antiquité qu’un arrière-plan sans la moindre prétention à l’exactitude historique, qui n’a aucun intérêt pour lui ! La BD, dont les techniques sont si voisines de celles du cinéma, va travailler sur les images élaborées par celui-ci.

Historiquement, il n’y avait pas de théâtre en pierre susceptible d’accueillir 100.000 spectateurs (le théâtre de Pompée, le premier bâti en pierre en 55, était bien plus modeste avec 15.000 places ; on peut en visiter les vomitoria où s’est installé le restaurant La Pollarola, entre la place Farnese et le Campo de’ Fiori). Mais on n’allait pas situer l’intrigue dans un théâtre provisoire en bois !

Il faut d’ailleurs distinguer le cirque, construit en longueur sur 500 m environ (la piazza Navona recouvre exactement le cirque d’Antonin), l’odéon qui est un théâtre en demi-cercle, et l’amphithéâtre qui a un plan circulaire. Précisons qu’en Gaule intérieure on a en général des théâtres-amphithéâtres, dont le plan est en demi-cercle outrepassé jusqu’à 120° (Orange, fidèlement utilisé dans Le Chaudron, mais aussi Autun, Entrains, Jublains, Senan, Argenton-sur-Creuse… et tous ces lieux accueillaient des spectacles de gladiateurs offerts par les magistrats municipaux du coin).

Comme certains l’ont rappelé, les courses de chars avaient lieu dans les cirques, et les combats dans les amphithéâtres ; piste longue contre piste ronde. L’ambiguïté date des Romains, qui appelaient circus une piste en longueur, simplement parce qu’on y effectuait des circuitus ou courses revenant au point de départ, tandis que nos cirques modernes travaillent sur des pistes rondes (voyez le Cirque d’Hiver, à la station Filles-du-Calvaire).

Donc, la confusion entre les trois types d’épreuves est simplement un lieu commun de la littérature moderne. Goscinny, suivant en cela Sinkiewicz et le cinéma américain, imagine gratuitement que les cirques accueillent aussi les jeux de l’amphithéâtre.
Pour les différentes épreuves de l’amphithéâtre, c’est assez simple : les venationes avaient lieu le matin et opposaient des animaux exotiques entre eux, les esclaves fugitifs étaient crucifiés et non donnés comme petit déjeuner à des lions ; cela a pu arriver (sous Dioclétien par exemple), mais c’est la propagande paléochrétienne qui a inventé le supplice de Blandine. Ensuite on avait, normalement, des intermèdes musicaux et théâtraux, et les combats de gladiateurs venaient après. C’étaient des rounds de trois à cinq minutes, et le vaincu était épargné s’il avait bien combattu : la populace demandait à l’organisateur des jeux d’épargner ou de laisser égorger le vaincu, et c’était celui-ci (l’éditeur) qui décidait ,  comme il payait la location des combattants, la mise à mort était loin d’être systématique : les gladiateurs valaient des sommes considérables.

En ce qui concerne les courses de chars, il est certain que beaucoup d’auriges mouraient suite aux naufragia, quand ils étaient désarçonnés dans les virages à 180° de la meta. Les images violentes de Martin, p. 4 du sujet, sont pourtant largement exagérées : le gros risque était d’être traîné par les chevaux, et c’est pour cela que les auriges avaient un poignard affûté, qui ne leur servait pas à attaquer les rivaux (impossible, de toute façon, à pareille vitesse), mais à se dégager des cordes qui les liaient à l’attelage.

Il était de toute façon hors sujet de commenter les images d’Alix. En revanche, j’aurais bien aimé trouver une copie qui évoque la manière dont Obélix arrête le char adverse… mais il aurait fallu suivre mon cours du 16 mai.

Désolé, pour des raisons de ©, je ne peux pas coller d’images sur le blog… à vous d’assister aux cours ou d’emprunter les œuvres dans quelque médiathèque d’arrondissement.

Revenons au sujet. Une seule candidate a noté qu’à la fois la concomitance des courses, de la gladiature et des intermèdes était invraisemblable, et la présence d’une cohorte armée encore davantage. Bravo.

Je termine sur des points de détail, mais importants.

César n’est pas rentré à Rome entre 58 et 50. Quand il a voulu réunir ses complices en hiver 53, il les a convoqués à Lucques, en rive droite de l’Arno, qui constituait la limite de la Gaule du côté tyrrhénien ; du côté adriatique, c’était le fameux Rubicon. En franchissant ces petits fleuves, il devait déposer les armes et abandonner son imperium, ce qui le rendait susceptible de comparaître devant des tribunaux tenus par les sénateurs conservateurs.

Ne pouvant rentrer à  Rome, même pendant les guerres civiles, il a reporté tous ses triomphes à 45. Même si, comme le prétend Suétone, il a obtenu le privilège de garder sa couronne de laurier pour dissimuler sa calvitie, ce ne peut être qu’à partir de 45.

La dictature est une magistrature républicaine parfaitement régulière, mais on n’y recourait que dans des circonstances exceptionnelles, quand les magistratsélus annuellement étaient incapables de conclure une guerre, et la dictature était limitée à six mois, le temps d’une campagne militaire d’été pas très loin de Rome. Quand les conquêtes débordent largement l’Italie, après la guerre d’Hannibal (200 av. J.-C.), la dictature n’a plus de raison d’être. Sulla la rétablit pour maîtriser des conflits internes à la classe politique romaine, en 88, et supprimela limite de six mois ; César se fait nommer dictateur pour six mois, puis dix ans, puis à vie, par l’assemblée du peuple, mais seulement en 46.

Il ne faut donc pas confondre dictateur, empereur et prince.

La dictature est une magistrature exceptionnelle, donc, de nature militaire ; le terme imperatordésigne simplement le magistrat régulier, consul ou préteur, qui commande deux légions ou plus . Auguste créera en 27 le terme de princeps, qui désignait auparavant le sénateur qui prenait la parole en premier. Ses successeurs, adoubés par le sénat, resteront simplement principes, mais inscriront sur leurs monnaies le titre d’Imperator parce que leurs armées les auront salués de ce titre qui signifie « général en chef ». À partir de la succession de Néron en 69, ce sont les légions qui commandent, et le titre imperator (complété par Caesar Augustus en général) désigne le chef de l’État, d’où la confusion entre empereur, prince et César (Kaiser, tsar en plus moderne). Charlemagne était empereur d’Occident.

Il ne faut donc pas confondre : César était IMPERATOR parce qu’il avait mené ses légions à la victoire, DICTATOR en tant qu’il l’emportait sur les autres magistrats élus, mais seulement à partir de 46. Il était aussi PONT MAX, Grand Pontife, donc chef de la religion Il fut assassiné parce que certains sénateurs conservateurs le soupçonnaient de vouloir devenir REX, soit à `Rome, soit à Alexandrie. Marc Antoine, qui lui aussi a connu bibliquement Ckéipatre, est très probablement à l’origine de  cette supposée volonté de devenir roi, qui mena à l’assassinat des Ides de mars 44.

iBrutus, pour terminer, donne lieu à un running-gag qui n’a pas été utilisé plus de trois fois : on sait que ce personnage, sénateur, préteur l’année 44, était un stoïcien particulièrement conservateur et convaincu que son ancêtre imaginaire avait fondé la république en 509. Les vrais comploteurs, les Cassius, Caesius et autres, tous magistrats à qui César avait déjà attribué des provinces qui les auraient enrichis, eurent beaucoup de mal à enrôler ce symbiole vivant dans le complot, et il ne se laissa embarquer que parce que tous les matins, étant préteur, il trouvait à son tribunal des inscriptions : « Brutus, rappelle-toi ton ancêtre ».

Au prétexte que César aurait, peut-être, couché avec sa mère Servilia, certains ont imaginé que Brutus était fils naturel du dictateur ; César aurait été précoce : il était né en 101 et Brutus autour de 85 .

Suétone raconte que quand Brutus, finalement convaincu de participer au complot, porta le dernier coup à César, celui-ci lui cria tu quoque mi fili. « Toi aussi, mon fils ! » Certains supposent qu’il aurait dit en grec καί σύ παῖ, « même toi, gamin » ; autre version, καί σύ τέκνον, qui pourrait signifier « fils » (naturel ou non). On ne connaît en fait qu’un fils à César, un fils adoptif qui était aussi son petit-neveu, C. Octavius devenu (suite à l’adoption) C. Iulius Caesar Octavianus, donc Octavien, qu’on appela ensuite Octave, puis Auguste à partir du 17 janvier 27, le premier monarque de cette époque qu’on appelle le Pcincipat ou, à tort, l’Empire.

 

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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 19:07

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Toponymie gallo-romaine 2

 

Après les dénominateurs de voies ou hodonymes, qui sont assez clairs, voyons un peu la stratigraphie des noms généraux.

Préalable, nous avons en France générale des zones qui ne sont pas toutes romanes : aire bretonne en Armorique, aire basque, aire catalane, aire savoisienne, aire germanique. Dans ce dernier cas, qui est assez simple, on peut citer l’élimination d’Argentorate, gaulois romanisé, par Straßburg, purement germanique, face au maintien d’un Colonia Martia = Colmar.

On considérera l’occitan comme responsable de la phonétique grosso modo dans le tiers sud du territoire hexagonal, mais il n’y a pas qu’un seul occitan : celui de Toulouse n’est pas celui de Marseille. La langue d’oui, opposée à la langue d’oc, est épouvantablement composite : on définit facilement le picard, l’artésien (le ch’ti) ou le tourangeau, le champenois de Reims et le champenois de Bar-sur-Aube, mais pas encore le nivernais par rapport au morvandiau ni, surtout, le nivernais par rapport au bourbonnais.

La faute en revient aux toponymistes qui ont durablement ignoré le franco-provençal, une langue distincte des occitans et des parlers d’oïl, et qui concerne l’Auvergne, le Bourbonnais, le Poitou, une petite partie de la Bourgogne et une grande partie de la Franche-Comté.

Pour ce qui nous concerne, ces distinctions n’interviennent guère que dans la phonalisation des toponymes qui, d’une manière générale, ont une évolution assez prévisible à partir des étymons, suivant les habitudes phonétiques de telle ou telle région. Pour ne citer que l’évolution du fameux suffixe -iaco-, les terminaisons -ay, ­-y, -ey seront liées à la langue d’ouais, les ­-acnettement occitans, mais les -ieu, -ieux et certains ­-ac ou ­-ax, ­-ez, ­-oz, à diverses parties de la zone franco-provençale.

 

Notre toponymie dépend pour beaucoup de l’époque gallo-romaine au sens étendu : du ier au viie siècle de l’ère courante. C’est dire qu’elle comporte des mots gaulois, des noms propres celtiques, des mots latins, des noms propres italiens, des mots germaniques et des noms propres germaniques. Beaucoup sont, en plus, dus aux religions à la mode, donc au christianisme et (plus rarement) aux religions druidiques, mithraïque et isiaque.

Mais une petite partie est antérieure non seulement aux Romains, mais même aux Celtes. Ces derniers arrivent en Gaule actuelle, selon les conclusions de l’archéologie, très lentement à partir du ixe siècle, et n’arrivent en Berry qu’au ve, avant d’intégrer progressivement des populations ibères, ligures, qui auraient parlé des langues néolithiques non indo-européennes. Mais comme ils n’écrivaient pas, ces peuples n’ont laissé de traces que dans la toponymie.

Il est naturel que les rivières et les montagnes fossilisent des noms très anciens : on estime ainsi que les noms Adour ou Oltseraient ibères, que Var (rivière et aussi montagne), Apt (montagne et agglomération) seraient ligures. Le suffixe -sco, qui se trouve aussi bien dans le Tessin suisse (Giubbiasco) qu’en Italie et en Gaule méridionale (Venasque, Tarascon…) serait ligure ou « celto-ligure », ce qui ne veut rien dire en fait puisque le gaulois est indo-européen et que le ligure, par définition, ne l’est pas.

Le terme « basque » vient des Vascons, qui semblent être issus d’une migration du néolithique final/Bronze ancien, du côté du xiiie siècle. À moins qu’ils ne soient des héritiers des hommes de Cro-Magnon et n’aient jamais bougé de leurs vallées : vieux mythe de l’autochthonie ! Si les linguistes s’accordaient enfin avec les archéologues, ils pourraient éventuellement accorder leurs thèses, mais l’archéologie, qui est scientifique, parle de cultures et de facies en ne se fiant qu’aux composantes matérielles ; tandis que les noms de lieu peuvent donner lieu à des infinités d’interprétations fantasmatiques, surtout chez des gens qui n’ont qu’un vague souvenir de leur latin de sixième.

Beaucoup d’érudits locaux voudraient que tel ou tel composant d’un nom moderne remonte aux âges obscurs : que Corvol, par exemple, ne soit pas une curvam vallem, mais vienne d’un hypothétique *kar- désignant le rocher, de même Varzy qui ne serait pas simplement le « domaine de Varcius », mais un haut-lieu préceltique. En fait, si l’on retrouve sur ces terroirs quelques bifaces moustériens (60.000 à 25.000 ans), il y en a partout, et les populations itinérantes du paléolithique moyen ne risquent guère d’avoir laissé des noms de lieux stables.

Un autre élément préceltique et préromain totalement sûr est le grec, qu’on retrouve dans les noms de Marseille, Nice, Antibes, Monaco, Ampurias… ; qui plus est, l’archéologie, les inscriptions  confirment l’origine grecque de ces ports (Ampurias = μπριον).

Il reste que certains noms de rivières ne s’expliquent ni par le gaulois ni par le latin, et qu’il est légitime de supposer qu’ils  ont été conservés d’une langue plus archaïque. Ce qui n’autorise pas à étendre le raisonnement : le Rhône dérive clairement du nom de la rose, je ne sais comment, la Saône est la déesse Souconna, l’Aube est la rivière blanche comme le Tibre dans son nom pré-étrusque supposé, la Marne est la rivière-mère, la Seine est la déesse Sequana, comme évidemment la Senne de Franche-Comté, les Bièvre et Beuvron sont celtiques, c’est le nom du castor, angl. beaver) ; mais on peut supposer que le nom césarien de la Saône, Arar, est préceltique, tout comme Liger, la Loire, ou Elaver, l’Allier, l’Aar en Alsace et en Rhénanie, sans qu’il soit permis de les attribuer à une supposée « ethnie » ligure. Les deux Doire et la Durance posent problème : on peut penser à un dialecte alpin préceltique.

Quelques fantaisistes ont pu émettre l’idée que l’Allier soit un fleuve hébreu : *El-aver, « le dieu-fleuve ». Autant prétendre que les deux villages nommés Adam en Franche-Comté sont dus à addam« l’homme de la terre » en hébreu, alors qu’ils dérivent clairement d’un germanique Ado, bien identifié.

Soyons sérieux. Au-delà des noms de rivières, il est convenu depuis longtemps, mais pas démontré, que les suffixes -asco (Tarascon, Venasque, Giubbiasco…) viennent du ligure, une langue de l’Âge du Bronze, voire du néolithique, qui n’a pas laissé beaucoup de traces, mais s’étend sur la zone historiquement appelée Ligurie (partie de la Provence et de l’Émilie-Romagne). Il est problématique de faire remonter au supposé ligure Matascoou Matisco, Mâcon, Blanot (Blanuscus), puisque Romanèche (Romanesca) renvoie directement à la présence romaine, tout comme La Romanée dans le même vignoble.

On considère avec certitude que les Condé, Cosne (condate, le confluent) sont celtiques et leurs équivalents sémantiques Conflans, Confolens, latins (confluentem). Brive, Briare, Brioude, Brèves et Sembrèves, dérivent du gaulois briva, pont, alors qu’il est impossible de savoir à quelle époque on a nommé Pont-sur-Yonne ou Pont-du-Navoy. Les Brinon, Brienon, doivent être le même avec un suffixe également celtique.

Les -dunum sont celtiques à condition qu’on puisse remonter à une forme anciene, sinon des mots sont trompeurs : Vermand vient du pagus des Veromandui. Les Bar de Lorraine et Champagne orientale seraient des forteresses de hauteur, or Bar-sur-Aube est en plaine. Il faut donc être prudent. Les -durum (Mandeure…) sont en général de même origine et désignent aussi des forteresses.

(P)alesia désignerait l’escarpement, en celtique ou dans une langue préexistante ? En viennent Falaise et Palaiseau, Alès et Alaise, Alise, mais certains proposent une autre hypothèse selon laquelle la consonne initiale aurait été une aspiration : comme en grec dans λς = sal en latin ; ainsi Salins (salinas) serait une formation parasite sur une *salesia, et Salins serait l’Alesia du livre VII de César.

Même aphérèse dans tous les mediolanum qui désigneraient le « milieu de la plaine ». Ici le gaulois et le latin sont si proches qu’on ne peut se fonder que sur la littérature : Tite-Live nous apprend que la ville étrusque de melpo a été prise par les Insubres et renommée en gaulois. De fait Milan est bien au milieu d’une plaine (très vaste…), mais l’on ne peut pas en dire autant de Mâlain en Côte d’Or.

Les dieux gaulois sont assez bien identifiés à Blismes ou Bellême (Belisama), Beaune (Belenos), Lyon (Lugdunum), et tous les Bourbon, Bourbonne, Barbonne, remontent en définitive à Borvo, le dieu des sources, mais les établissements thermaux y sont dus à la conquête romaine ; et en Province, c’est aquas qui désigne ces agglomérations : Ax-les-Thermes (redondance, Aix-les-Bains (id.), Chaudes-Aigues… Tonnerre, tornodurum, serait facilement la forteresse de Taranis. Epona a peut-être donné Épône, en Suisse, mais cela semble trop facile.

Est-ce qu’Antran et Entrains dériveraient aussi de Taranis ? On a des interamnes au Moyen-Âge, mais il peut s’agir de réfections ; toutefois quand je vois que près d’Entrains 58 on trouve Lain et Lainsecq (avec assimilation de l’article, donc à partir du XIIe siècle), je suppose que les fouilleurs d’Entrains ont voulu rattacher leur village à une racine gauloise par chauvinisme ; comme il est enserré entre le Trélong et le Nohain (qui lui-même doit dériver de amnis), la cause est presque entendue.

Mais le Nohain évoque Nohant, Nouan (le Fuzelier), Noanon (hameau du sud de l’Yonne), qui ont bien des allures celtiques. Or l’origine est médiévale : novanam, terre nouvelle (défrichée ou ajoutée à un fief), rejoignant les innombrables Neuilly ; mais ceux-ci, selon Jean Coste, pourraient tout aussi bien remonter à l’équivalent gaulois *novios ; ils pourraient aussi remonter à la nauda, marécage, qui donne les Noue. Les Noës près Troyes (on prononce les noues, d’ailleurs) n’ont rien de biblique !

Les terres cultivées, partagées, louées, offrent d’innombrables toponymes dont je ne donne que les Coulanges, Collonges, de colonicas, qui sont des terres affermées et nullement des colonies romaines ; les Défens, qui sont des enclos défendus par des haies, tout comme La Haye-Descartes : les haies entourant champs et vergers étaient si banales qu’on n’aurait pas nommé une agglomération sur ce seul trait de paysage : il faut quand même qu’une particularité soit un peu remarquable pour donner lieu à un toponyme durable.

Autre toponyme fréquent, tout ce qui est Essart, Essert, Lessert, Les Essarts, Lessartie ou Lessertie (agglutination de l’article) vient du latin exaratas qui désigne le défrichage, le labour. On comprend bien ici que ce terme banal donne lieu à toponymes : c’est une particularité, même si elle ne vaut que pour quelques années.

D’un autre côté, les lieux incultes, désignés selon les régions de friches (Frust), de frosses, de gâtines ou de guérets, de landes, de savarts, vèvres, de vastes ou gâtes, gâtines, sont légion, mais avec des nuances : les pouilles sont incultes par excès d’humidité comme les noues (il est donc inutile de postuler un propriétaire nommé Paulus pour chaque Pouilly ou Pauillac), tandis que les garrigues sont des terres sèches où ne pousse que le chêne vert, rabougri (mot gaulois ou hispanique ?)

Puisque nous en sommes aux arbres, habile transition, terminons cette partie avec le chêne, justement.

Le chêne est désigné en latin par robur ou par quercus. A priori, ce dernier n’a donné que quelques Cerque (ou Cercle) (le Quercy vient des Cadurques qui l’habitaient) ; on a quelques Rouvre(s), Rouble, Roble, Roure, Roule et même Rouge. En revanche cassanos, gaulois, a donné les Cassan, Cassin, Chasseigne, Cesseigne, Cassagnac, de formation ancienne ; mais casse, souvent devenu Chasse, remonterait à une racine préceltique (dont cassanos serait une suffixation). Les Tanne, Tanneau, Tannay, remonteraient à un tanne désignant un chêne riche en tanin. La série des Corre, Courre… remonterait à un autre nom préceltique du chêne, surtout dans le Massif Central. Le Reboul (Ripoll) est un petit chêne dans le Languedoc. Quant au fameux *dervos, racine inconnue en latin et proche du grec δρύς, bien conservé en Bretagne, il donne des Darve, Dervout, Darbe, Drave par métathèse consonantique, mais aussi Drouille, Dreuilh, Drouin…

La tendance des scribes à ajouter des consonnes euphoniques donne lieu à des confusions amusantes : ainsi Druyes-les-Belles-Fontaines n’a rien à voir avec les chênes, banals en Forterre, mais avec sa résurgence (Douix, Dhuys, Doye, Ladoix…) ; rien à voir non plus avec les druides (« très savants », de la même racine de uidereet οδα) ; en revanche, l’homonyme Druy-Parigny ne présente aucune source ni résurgence : il pourrait donc, lui, être lié à la souche *derv-, puisque les chênes sont exceptionnels dans ce coin de la vallée de la Loire.

Il va de soi que tous les toponymes comportant le nom moderne du chêne sont au plus tôt des XI-XIIIe siècles, quand la langue française avait remplacé les variantes du gallo-romain.

 

 

À suivre…

 

 

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 18:52

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Agrippa Menenius, Cincinnatus, Verginius : une certaine vision des conflits patricio-plébéiens et du patriotisme.

 

1. On notera la toute fin du livre III où, plèbe et patriciat réconciliés par la mort d’Appius Claudius, le consul T. Quinctius Capitolinus rappelle dans un très llong discours que les deux classes doivent concourir dans un effort commun pour défendre et agrandir l’État républicain.

Ce n’est pas un hasard que ce cognomen : il évoque le dieu principal de Rome, son protecteur, dont se réclamera Camille après les braves qui ont défendu le Capitole et l’arx pendant que les Gaulois pillaient la ville basse, et qui avait été déjà été évoqué dans la première prière de Romulus au combat, lorsque son armée pliait et qu’il promit un temple à Jupiter Stator.

Il y a donc une continuité du début du livre I à la fin du livre V sur ce thème du patriotisme ancré dans le sol où les dieux se sont installés de leur plein gré : Junon de Véii rejoint ainsi un autre Jupiter tout aussi étrusque qu’elle d’origine.

Il n’est pas possible, avec ce qu’on sait actuellement de la société étrusque, si leurs cités étaient étaient aussi liées à leurs dieux poliades.

La société romaine, en revanche, nous est assez bien connue. C’est un régime totalitaire où le citoyen est constamment engagé dans la vie civique sous ses deux aspects, milites et quirites, les citoyens « dehors » et les citoyens « dedans », ceux qui combattent et ceux qui votent, qui sont évidemment les mêmes. Accrochons ici une nouvelle fois tous ceux qui ont fait perdre un temps considérable à l’histoire scientifique en interprétant à tort la formule populus Romanus Quiritesque comme « le peuple romain d’un côté, les Quirites de l’autre », et en cherchant des substrats ethniques imaginaires à cette dichotomie : les Quirites auraient été, selon la vulgate la plus répandue, les descendants des Sabins de Titus Tatius.

En fait, la copule -que signifie exactement que ce sont les mêmes citoyens qu’on appelle tantôt populus, c’est-à-dire jeunesse combattante, tantôt quirites, = *co-uir-ites, ceux qui se réunissent pour voter ou juger.

C’est une première dichotomie entre deux rôles complémentaires du citoyen, enrôlé l’été dans l’armée, l’hiver dans la vie civique, attendu que ceux qui ne sont pas recrutés pour combattre doivent s’occuper de la vie collective aussi, chaque jour, dès les premières lueurs de l’aube.

 

2. Une autre dichotomie est celle qui sépare les plébéiens des patriciens. Elle apparaît à la fin du livre I, quand les plébéiens se plaignent d’être contraints par le tyran Tarquin à travailler pour creuser les égouts et bâtir les temples. Il est hors de doute que Tite-Live ait été influencé par l’attitude au quotidien de la plèbe d’une autre époque, où seuls les esclaves travaillaient. Mais cette époque, qui repose sur la guerre de conquête et non sur la guerre de razzia, est bien plus tardive : ce n’est qu’à partir de la fin de la guerre d’Hannibal (200) que les Romains goûtèrent à la conquête impérialiste qui leur apportait des milliers d’esclaves à chaque campagne. Au IIIe siècle, bien sûr, il y avait déjà des esclaves et des affranchis, qui étaient recrutés comme rameurs, mais il s’agissait d’Italiens, donc de cousins.

Les plébéiens, donc, sont au Ve siècle des gens qui travaillent pour gagner leur vie, et il est normal qu’ils participent aux grands travaux liés à l’essor économique de la ville. Mais à l’époque du Superbe, Tite-Live les imagine opposés au tyran, et juste après aux patriciens. Qu’en est-il historiquement ?

L’étymologie est au moins claire : patricii renvoie au père, les patriciens sont donc les « fils à papa » ou plus exactement les membres des clans qui accèdent au pouvoir politique, comme consuls ou tout autre titre de magistrature[1] ; la plèbe, c’est le πλθος, la masse, le grand nombre, indifférencié. Pour Cicéron, cette masse civique aurait été répartie par Romulus dans la clientèle des grandes familles. Et de fait, à l’époque bien connue qui va des Gracques à César, puis sous le Principat, chaque citoyen plébéien était client directement ou non d’un patricien ou d’une gens patricienne (indirectement, des gentesplébéiennes étaient clientes de gentes patriciennes). La société romaine foncctionnait ainsi de manière clanique et hiérarchisée.

Mais d’où vient la dichotomie ? Les Anciens imaginaient que les familles patriciennes descendaient des cent premiers sénateurs, nommés par Romulus en fonction de leur richessse foncière[2]. En fait, les familles patriciennes n’apparaissent en tant que telles qu’après 450 de manière sûre, et les plus anciennes listes de magistrats (509-475) comportent de nombreux noms de familles qui seront ensuite connues comme plébéiennes. Il faut donc trouver une autre explication.

La première, présentée par Arnaldo Momigliano dès 1936 et développée par Jean-Claude Richard en 1981, est la serrata del patriziato : vers 480, les familles dominantes se seraient auto-proclamées détentrices d’un rapport privilégié avec les dieux, seules habilitées à traiter avec Jupiter, Junon et Minerve, les dieux du Capitole ; tandis que les plébéiens avaient leur propre triade divine, hors de la ville, sur l’Aventin : Cérès, Liber et Libera. Et par la suite, tout en refusant longtemps les intermariages (c’est-à-dire la reconnaissance comme héritiers du patrimoine d’enfants nés d’une union entre les deux classes), le patriciat a éliminé certaines familles, voire certaines branches, au point d’arriver à environ 80 souches.

Mais il faut franchir une autre étape et revenir à ce que le VIe siècle nous apprend. Pendant ce siècle, après les Grecs et avant les Gaulois, les Étrusques et leur comptoir sur le Tibre, Rome, classent selon leur fortune les citoyens et les familles selon l’armement qu’ils peuvent s’offrir pour combattre. Les cavaliers sont les plus riches, on les appelle donc equites, ou chevaliers, les fantassins lourds forment la première classe des citoyens, et le rest se répartit en quatre autres classes, plus les musiciens et charpentiers ; seuls les plus pauvres sont infra classem, « en-dessous du recrutement », ou proletarii, ou capite censi (= recensés sur leurs enfants, susceptibles de combattre plus tard, ou sur leur seule personne).

Il est difficile de ne pas voir une filiation entre l’armée à cheval et le patriciat, entre l’armée de pied et la plèbe. On traite d’ailleurs toujours l’infanterie de « masse des batailles ». Mon idée est que les premiers magistrats non monarchiques furent non des consuls (« ceux qui s’azzeyent côte à côte ») mais des magistri, l’un pour la cavalerie, l’autre pour l’infanterie, celui-ci devenant prépondérant puisque l’infanterie était « la reine des batailles » et prenant le titre de dictatorquand il fallait fournir un effort militaire particulier.

3. Mais Tite-Live voit la dichotomie patriciat/plèbe d’une manière uniquement civique : pour lui, qui n’avait aucune compétence militaire et guère de réflexion historique, les plébéiens sont les pauvres, les patriciens les riches, et il imagine donc une lutte de classes simplistes.

Mais pour écrire une histoire tragique, il faut des intermédiaires pour résoudre les conflits, sans quoi la Ville serait morte à maintes reprises. Donc, il va (lui ou ses sources) fariquer un patriciat monolithique avec des clans particulièrement tyranniques, les Claudii en particulier, une plèbe tout aussi monolithique mais avec des éléments conciliants, comme les Icilii, Licinii, Sextii, qui emporteront en 367 seulement la parité dans les magistratures.

Les conciliateurs servent à expliquer que les grands conflits tragiques n’aient jamais divisé la ville de manière définitive : d’où cet Agrippa Menenius (p. 71 sq.) qui ramène la plèbe partie de la ville en racontant une fable d’Ésope[3] ; d’où les Valerii et les Horatii, qui durent faire valoir leur esprit de conciliation dans leurs éloges funèbres et donc dans leurs histoires gentilices, dont les annalistes se sont largement inspirés.

Il n’y a guère d’autre lecture possible pour les livres II-V : c’est de la littérature, non de l’histoire. Il faut bien expliquer l’essor des tribuns de la plèbe, qui arrivent à l’époque de César à imposer des lois (plébiscites) contre le sénat, en fonction de leur origine : difficile, donc, d’admettre qu’ils étaient au départ, comme le prouve l’épisode Virginie, des élus des sous-officiers d’infanterie ! On invente donc qu’ils s’opposent à la levée des troupes, voire qu’ils paralysent l’économie.

Or, cela était impossible dans un contexte postérieur à Marius, où les armées étaient formées d’engagés, citoyens, affranchis et allogènes, et plus de citoyens enrôlés selon leur fortune. Les tribuns de la plèbe, issus d’ailleurs de grandes familles quelquefois patriciennes (il suffit à P. Claudius de se faire adopter par un plébéien, avec l’accord du Grand Pontife César, et de faire prononcer son nom Clodius pour « faire peuple », pour servir ledit César à Rome tandis que l’imperatorétait en Gaule), ont une fonction purement civile. Il faut donc masquer leur origine militaire.

Ce que Tite-Live effectue en les présentant comme opposés au recrutement et donc traîtres. Le modèle opposé, c’est Cincinnatus ou Camille : tout pour la patrie. Alors, l’imagination rétroactive va s’en donner à cœur-joie. La plèbe joue un rôle, le patriciat un autre, les dieux un troisième puisque ce sont eux qui envoient, à tour de rôle, épidémies, famines, guerres étrangères… ou conflits entre patriciat et plèbe, selon la loi littéraire qui consiste à faire alterner les calamités qui éprouvent et forgent la vertu nationale romaine.

C’est simpliste, mais cela marche puisque le mouvement tragique est littérairement au point. Mais il faut pour cela que le plébéien-type soit un paysan pourvu d’un lopin de terre juste suffisant pour faire vivre une famille, et que la continuation des combats l’hiver le pousse à la révolte.

Aux livres II et III, lors de l’épisode du centurion endetté et celui de Cincinnatus, le citoyen-soldat est soit victime de la guerre, soit prêt à s’engager en laissant son champ : c’était un peu le rôle de colonies établies, à partir du IVe siècle seulement, sur les frontières. Au livre V, il faut imaginer une plèbe entièrement engagée dans une guerre de siège, invraisemblable à cette époque : les techniques poliorcétiques n’étaient pas inventées, on ne pouvait imaginer mener une sape vers Veii sur ses cinquante mètres de rocher, et la guerre de dix ans s’inspire d’Homère, la contrevallation et la circonvallation de César…

Ce que la recherche moderne a restitué, c’est qu’il existe dès le Ve siècle une série de familles riches mais exclues du patriciat, qui vont accéder très lentement aux magistratures et former cette nobilitas patricio-plébéienne toute de connivences. IL n’y a pas eu de Gavroche sur les barricades à Rome, seulement un lumpenproletariat perpétuellement affamé, et de plus en plus nombreux : un million de pauvres à l’époque d’Auguste… on les tenait par les spectacle, panem et circenses, mais c’est une autre histoire.

 

 



[1]. Les premiers magistrats ne furent certainement pas appelés consuls, mais préteurs selon certains, maîtres selon d’autres. Mon opinion ci-dessous.

[2]. Ce fonctionnement civique se retrouvera en France dans la Monarchie de Juillet et jusqu’au second Empire : les possédants, plus intéressés que les pauvres au bien de l’État, étaient seuls à voter et à être éligibles ; c’est le principe du suffrage censitaire.

[3]. À ce propos, je vous ai dit légèrement qu’Ésope était du IVe siècle. En fait, la légende le place bien plus tôt, au VIIe ou au VIe, mais les fables qu’on lui attribuait furent de fait difffusées à l’époque d’Aristophane, qui est aussi celle où des Grecs, Athéniens probablement, fabriquèrent des légendes d’origine pour les Italiens.

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