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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 20:06

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« Les Étrusques, un hymne à la vie »

Musée Maillol, 59 rue de Grenelle, jusqu’au 9 février 2014

(t.l.j. de 10 h 30 à 19 h ou 20 h 30)

 

La civilisation étrusque est réputée, depuis le romantisme français et italien (Stendhal), se baser sur la joie de vivre, alors qu’on n’en connaît guère que les tombes ! L’écossais George Dennis, lui, avait insisté sur l’aspect gloomy, sombre, funèbre, des ruines que le touriste en voyait au début du xixe.

L’expo, que je n’ai pas encore vue, semble jouer sur l’aspect stendhalien. Je voudrais juste dire un mot du n° 513 de la revue Archéologia de septembre, qui y consacre quelques pages sous la plume de Sophie Crançon.

On peut acheter le mensuel qui comporte aussi un reportage sur l’expo Stonehenge qui se tient à Saintes, et des données inédites sur des bronzes figuratifs découverts à Châteaumeillant (Cher), les mines d’or espagnoles de Las Medulas (Asturies), les tours en pierre sèche ou brochs d’Écosse, et de nouvelles gravures pariétales du Sahara.

L’article sur les Étrusques, lui, n’apporte strictement rien de nouveau : Pallottino, Heurgon, Bloch aurait pu l’écrire, Briquel, Agnès Rouveret, Jean Gran-Aymerich… ou moi le mettre à jour. La seule différence est que les universitaires ne collent pas de points d’exclamation partout. On regrette le temps de Louis Faton, quand Archéologia demandait des articles aux professionnels et non à des journalistes.

Donc le texte part de l’histoire étrusque perdue de l’empereur Claude et des survivances de la société étrusque au début du principat, remonte à la dernière cité soumise (Bolsena, qui n’est pas forcément Orvieto, en 265… et les Romains étaient bien venus au secours de l’aristocratie locale, non pour la protéger contre les esclaves mais contre sa plèbe révoltée). Ensuite aux plus anciennes découvertes qui remontent à la Renaissance (pour plus de précisions, voir le catalogue de l’expo Les Étrusques et la Méditerranée, Grand Palais, 1990). Une page de chronologie avec carte, un résumé de l’histoire des cités, et bien sûr le couplet habituel sur le rôle inhabituel des femmes : « Pour un temps unique, es femmes eurent une place à l’égal de celle des hommes dans une société méditerranéenne. Loin de leurs pairs ( ?) grecs ou plus tard romains… ».

Enfin un micro-inventaire des 250 objets réunis, dont beaucoup viennent du musée archéologique de Florence. Rien ou presque d’original dans l’illustration, mais ce qu’on trouve dans n’importe quel manuel, une antéfixe de temple (Cerveteri ou Latium ?, un casque de Tarquinia, une urne-cabane (de Tarquinia ?), l’homme à chapeau et barbe de pharaon de Murlo, une frise de banquet (Murlo ou San Giovenale ?), quelques vues de Cerveteri, une urne tardive à couple (où précisément la femme n’est pas couchée sur le lit de banquet), le pectoral aux lions qui, ce me semble, vient de la tombe Regolini-Galassi et doit donc être au Vatican, enfin l’ossuaire de Montescudaio qui est largement plus ancien. Les seules vues moins banales sont des éléments en place de la tombe François, à Vulci. Il aurait été plus sérieux de marquer les provenances dans les légendes au lieu de les regrouper vaguement à la fin.

Enfin la bibliographie… réduite au minimum (et avec une faute : le Bianchi-Bandinelli et Giuliano remonte au moins à 1965)… mais les éditions Faton sont liées à la Librairie archéologique par quelque lien de clientèle, au sens romain du terme.


 

 

 

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 21:04

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Les structures de la première pentade de Tite-Live. Leurs significations.

 

1. Il a fallu attendre longtemps après Jean Bayet pour l’observer, bien que ce grand éditeur ait déjà perçu l’idée : l’œuvre de Tite-Live développe une temporalité propre, indépendante de l’histoire événementielle, qui relie des dates symboliques selon un système de « grande année » : tous les 365 ans, une révolution, au sens astronomique du terme, autrement dit une nouvelle fondation. Certes, il faut un peu torturer l’histoire événementielle et admettre ce qu’en maths on appelle un ∆, un pourcentage d’approximation. Reprenons donc :

– de la fondation par Romulus à la seconde fondation par Camille : 753 – 386 = 367 ans ;

– de la refondation par Camille à la restauration par Auguste : 386 – 27 = 359 ans ;

– mais si l’on admet l’autre système de datation issu de Varron, selon lequel la prise de Véies daterait de 396 et celle de Rome de 391, on tombe presque juste : 364 ans.

 

Il faut tenir compte du fait que l’année de 365 jours ¼ n’est pas une évidence : en fait, elle ne date à Rome que de l’année 46 et de la dictature de César, qui imposa un calendrier calculé par les astronomes alexandrins, dont Sosigène. C’est le calendrier julien, qui nous sert encore avec la petite correction du pape Grégoire (les années dites bissextiles). Avant, on calculait sur douze mois de trente jours, et les Pontifes calculaient quand ils trouvaient le temps des périodes de compensation appelées mois intercalaires (même racine que les kalendes, jour où on convoquait le peuple pour lui annoncer les jours fériés du mois), et comme en période de guerre on oubliait souvent l’intercalation, le calendrier officiel s’est trouvé en avance sur le calendrier astronomique de trois à quatre mois, par exemple, en 190. Je vous épargne les très savantes études qui ont tenté, grâce aux éclipses, d’y mettre de l’ordre : il y en a cinq principales, et elles ne sont pas d’accord entre elles.

 

Donc, admettons que cette idée de calquer l’histoire universelle sur l’année astronomique, qui remonte aux Babyloniens, est arrivée en Grèce (où elle laisse des traces chez Platon) puis chez les Étrusques et enfin à Rome. L’érudit Terentius Varron, l’un des lieutenants de César, est sans doute responsable de son adaptation à la chronologie mythique de Rome, mais comme il écrivait au moment où César travaillait au calendrier de Sosigène, on comprend qu’il se soit un peu mélangé les comptes entre l’année de 360 jours et celle de 365.

 

Le projet de Tite-Live, on l’a dit, s’est développé en trois temps : un récit des origines jusqu’à la république, soit 753-509, rédigé dans les années où Octavien prenait le pouvoir et reconstituait l’État sous le nom d’Auguste ; un peu après la bataille d’Actium (31) ou un peu avant la totalisation des pouvoirs (janvier 27) ? Je penche pour la première hypothèse, Bayet pour la seconde, mais cela n’a pas grande importance. Dans un deuxième temps, en, accord avec Auguste, Tite-Live conçoit un récit prolongé jusqu’à la prise de Rome par les Gaulois, et publie la première pentade, remaniant au passage le livre I. Puis il continue… jusqu’à sa mort, survenue quatre ans après celle d’Auguste, en + 18. Comme l’essentiel a disparu, il ne sert à rien de spéculer sur une disposition par livres, décades ou pentades, qui convenait mieux aux éditeur qu’à l’écrivain, mais on trouve de fait des praefationesplus ou moins discrètes aux livres vi, xxi, xxvi, xxxi, xli.

 

2. Si le livre I couvre 244 ans et les livres II-IV 102 ou 107 ans, le livre V n’en couvre que 14. C’est donc une œuvre en soi, qui s’articule comme je vous l’ai dit en trois temps : victoire, expiation, résurrection. Et le troisième temps, qui occupe le dernier tiers du livre, avec le très long discours de Camille, se déroule sur deux ans seulement. Essayons de démonter un peu la mécanique de ce drame.

 

2.1. L’épisode véien. C’est une guerre homérique qui dure dix ans et masque, sous les effets épiques, toute réalité historique. Des collègues se sont essayés en vain à y voir clair, et n’ont abouti à rien. Donc, je passe très vite sur ce qu’on peut reconstituer d’historique :

2.1.1. La rivalité de Rome et de Veii pour le contrôle des voies commerciales et stratégiques entre Étrurie et Italie grecque du sud remonte forcément très haut. Véies, défendue par le Fosso di Formello et le Fosso dell’Isola qui confluent dans le Crémère, contrôle facilement le gué de Fidènes qui débouche sur l’Anio et les voies intérieures vers la Campanie, dominées plus au sud par Préneste et Tibur. La richesse de Préneste à l’époque féodale, dite à tort orientalisante (viie siècle) est révélatrice de cette prospérité « douanière ». Il est possible (voici quelques années, j’aurais dit probable) que Veii ait dominé Rome dans la dernière partie du vie siècle, marquée par la construction du temple de Jupiter, dont l’architecte, selon Pline l’ancien, aurait été Vulca le véien. Il n’est pas moins possible que Rome, relais du pouvoir des aristocraties de Caere et Tarquinia, puis Vulci, ait été relativement indépendante et ait déjà dominé, avant 500, une bonne partie de la plaine latiale et des Monts albains.

2.1.2. L’on ne peut en aucun croire que la rivalité entre les deux villes remonte à Romulus… qui n’a pas existé, de toute façon… mais même que de petites ligues de villages, à vingt kilomètres de distance, se soient livrées à autre chose que des razzias saisonnières au viiie siècle. Tout change avec l’urbanisation, et la grande Roma dei Tarquini a forcément servi de tête de pont aux aristocraties de la côte dans la concurrence pour le monopole des voies commerciales, et le contrôle à la fois de celle de Fidènes et de celle du pont Sublicius (à quoi on ajoutera, grâce aux travaux de Grandazzi, celle de Ficana, plus en aval sur le Tibre).

2.1.3. Mais quoi qu’il en soit, l’idée d’une guerre de trois fois cent ans entrecoupée de trêves (de cent ans…), de l’amputation du territoire véien, distribué aux troupes, par Romulus, par Tullus Hostilius, par Servius Tullius, puis par certains consuls, ne tient pas debout ; pas plus que l’histoire du camp installé au-dessus du Crémère par 306 membres de la gens Fabia en 477. Quant à l’histoire du siège de dix ans, manifestement élaborée d’après l’Iliade, elle ne tient pas davantage : d’une part les tactiques de siège (poliorcétique) sont inconnues jusqu’à Alexandre le Grand, d’autre part le site ne permet en aucun cas d’utiliser la tactique de la sape, que Tite-Live interprète à tort et à travers, et enfin il n’y a pas la moindre possibilité que l’armée ait été mobilisée l’hiver à cette époque ! Tite-Live a-t-il seulement pris une voiture pour suivre la via Aurelia et examiner le site d’Isola Farnese, dans la banlieue nord de Rome ? Il n’aurait pas raconté de pareilles âneries.

 

2.2. Les crises sociales. Tout est lié, et tout est, ici aussi, invraisemblable à pareille époque, mais nécessaire pour faire monter la mayonnaise dramatique.

2.2.1. Invraisemblance du conflit social : pas beaucoup plus qu’avant 509, quand elle se serait lamentée d’être exploitée à creuser les égouts et les fondations du temple capitolin, la plèbe n’est une entité organisée. Toutefois, on a une constante historique : pas encore d’esclaves, pas encore de mercenaires (sauf les Gaulois…), pas encore d’armée de métier, on en est loin. Que la plèbe soit déjà organisée, qu’elle ait des magistrats, c’est historique, puisque nous avons vu que la création des tribuns, comme officiers de l’infanterie, est vraisemblable en 450. Et les familles plébéiennes riches ne sont pas loin d’accéder au consulat (367). Mais des conflits classe contre classe, et le refus de la conscription, et l’institution d’une solde liée au prolongement des combats en hiver[1], c’est invraisemblable, d’autant que les tribuns de la plèbe n’avaient que le ius auxilii, privilège de défendre les citoyens individuellement : comment imaginer les épisodes des ch. 8, 9, 11, 12… ? C’est que l’intérêt dramatique veut que Rome soit divisée.

2.2.2. Roma intestina discors. C’est un aspect que j’ai un peu oublié d’évoquer cette année, Rome, au moment où Tite-Live écrivait son manifeste camillien, se remettait à peine du psychodrame des guerres civiles et des Ides de Mars (sur quoi voir, toujours, le petit volume de Paul Martin). On avait vu, comme le chantera Lucain sous Néron, les armes romaines se tourner contre d’autres Romains, et c’était le péché capital dans un État dont le seul vrai dieu était la Nation. Tite-Live va se complaire à étaler, entre autres exemples d’impiété, cette discorde civique qui déplaît aux dieux. Dieux qui se manifestent en multipliant famines, épidémies, prodiges : le récit en est parsemé.

 

2.3. La malédiction. L’esprit religieux, qui renaît toujours dans les circonstances calamiteuses et masque les causes réelles, est omniprésent dans ce livre. Ce sont les prodiges, les mésententes entre généraux ambitieux que je vous épargnerai car elles se trouvent dans des chapitres que je n’ai pas reproduits, c’est un conflit de personnes entre un Verginius et un Sergius, dont le désaccord entraîne une défaite sous les murs de Veii au ch. 8, c’est le prodige du lac d’Albe qu’un devin étrusque interprète ainsi : si les Romains arrivent à vider le lac albain selon les règles, Veii est condamnée. Mais c’et de façon impie, « pas du tout romaine », que les Romains s’emparent de la parole sacrée. Ils accumulent dont les erreurs religieuses.

2.3.1. Le respect des procédures : dans la religion romaine, et indiscutablement aussi dans la religion étrusque dont elle est imprégnée, les dieux envoient des messages, mais de manière codifiée. L’oracle ne vient presque jamais par génération spontanée[2], il doit être évoqué, appelé vocalement, et apparaître visuellement. Donc, aussi bien celui qu’on arrache malgré lui au vieillard de Veii (p. 85) que le foie qu’un légionnaire enlève traîtreusement (p. 87), ce sont des présages volés. Le fait que les féries latines n’aient pas été gérées correctement parce que le magistrat président avait été invalidé, et que différentes cérémonies soient viciées des deux côtés, invite à se renseigner plus haut que les hommes.

2.3.2. Interventions directes des dieux : on notera en passant la parole du vieillard de Veii : « les dieux étaient sans doute irrités… » et bien sûr l’assentiment de Iuno Regina de se rendre à Rome, conduite par des enfants de chœur (camilli et camillae, évidemment vierges et purs…). Le récit est entièrement dominé, sans même beaucoup de discrétion, par une religiosité qu’il faudrait étudier de manière encore plus pointue que je l’a fait Bayet dans la postface de l’édition CUF de 1969. Autant que je sache, il y a beaucoup d’articles, mais pas de synthèse.

2.3.3. Genre littéraire, influences. J’ai parlé de drame en commençant, mais il faut préciser. L’action en trois mouvements est dramatique, mais quand on regarde de plus près les moteurs et les acteurs, il est évident qu’on a des hommes aveuglés et des dieux qui les rendent fous. Fous les généraux Sergius et Verginius (des plébéiens), fous les tribuns populaires qui empêchent la conscription, fous les magistrats qui négligent les présages, fous les Fabii (mais eux méritent une place à part), fou le peuple qui vote l’exil de Camille. Celui-ci, qui malgré la mort de son fils, malgré sa douleur, tient le très long discours qui remet Rome en place, est en fait un mort ressuscité : l’exil est une mort civique, mais dans cette mort il parvient à relancer une armée depuis Ardée. Ardée dont on sait, depuis la fin du livre I, qu’elle a joué un rôle capital dans la naissance de la Rome républicaine… est-ce encore un présage ?

Tite-Live joue donc, clairement, dans le registre de la tragédie de Sophocle et d’Eschyle, et avec les préceptes enseignés par Aristote pour cet aspect particulier de la littérature attique. Qui n’était pas très connue à Rome, car ce genre de spectacle plaisait moins que la comédie et le mime. Dans la tragédie grecque, il existe un dieu au-dessus des dieux, le destin, la parole supérieure, et c’est justement le destin qui désigne Camille comme fatalis dux (l’expression est répétée avec insistance, on la traduit parfois mal), et la parole divine qui se manifeste sous la forme d’Aius Locutius (ce qui veut dire, en latin, à peu près « le parleur parlant »), voix non-humaine qui avertit les Romains de l’arrivée des Gaulois (je vous renvoie à la p. 136 de Bayet). Donc, clairement, ce sont les dieux qui mènent l’action, voire, au-dessus d’eux, le destin.

 

3. Les instruments du destin.

3.1. Les hommes ont-ils quelque liberté ? Non, ils sont pour la plupart aveugles aux signes qu’on leur envoie (notez le début du ch. 37). Seul Camille, finalement, a la bonne idée de demander aux dieux que l’abondance du butin ne l’aveugle pas ! (p. 87). Mais il n’a pas les bonnes idées de respecter Apollon, à qui il avait promis la dixième part du butin (il avait mangé la consigne, oublié sa promesse, ce qui ne plaît jamais aux dieux), ni Jupiter, puisqu’il se fait remarquer en triomphant avec des chevaux blancs et non gris, donc en se montrant en égal du dieu suprême. La punition est la mort (civique, par l’exil), mais vu sa piété, les dieux offriront à Camille de se réhabiliter et de remettre Rome debout, de présider à sa reconstruction après avoir interdit à la plèbe de s’installer à Veii.

3.2. Les instruments aveugles. Les Gaulois sont forcément aussi bêtes que les Géants : beaucoup de muscle et peu de cervelle ; la preuve, ils commencent par prendre les patriciens assis sur leurs chaises curules devant leurs domus pour des statues, mais quand l’un d’entre eux se prend un coup de bâton d’un Papirius dont il a tiré la barbe, c’est le massacre. Mais il faut un autre élément pour les faire entrer dans le déroulement tragique : l’c qui consiste à fausser la balance (voir p. 93) et qui met Brennus à égalité avec Camille dans le défi aux dieux. L’image du Gaulois stupide, Tite-Live, qui aurait pourtant dû les connaître puisqu’il était cisalpin, la conserve jusqu’au livre xxxviii où il les décrit, abâtardis par leurs contacts avec les Grecs, comme des guerriers incapables de comprendre les javelots qui les clouent ensemble par les boucliers (image d’ailleurs piquée à César).

3.3. Les actes de piété. Dans la panique, sans forcément comprendre les enjeux supérieurs voulus par les dieux, les Romains se comportent selon leur habitude avec piété. Mais que signifie ce terme ? Virgile appelle toujours Énée pius Aeneas : le héros mythologique, fuyant l’incendie de Troie, emporte sur ses larges épaules son père Anchise, d’une main son fils Iulus, de l’autre un coffret qui contient les pénates de sa famille et de sa patrie. De même, les Vestales quittent Rome assiégée en emportant les objets du culte de la déesse, un pieux réfugié (imaginez la scène lors de l’exode de 39) les prend en stop en laissant à pied toute sa famille, et les gens de Caere recueillent pieusement Vestales et insignes du culte[3]

3.4. Le problème des Fabii. Dans le récit, un jeune Fabius réfugié sur le Capitole prend le risque de traverser les lignes gauloises pour accomplir un culte gentilice (ch. 46). Mais auparavant, ce sont trois Fabii Ambusti qui, par leur outrecuidance, ont provoqué Brennus. Où est la cohérence ? La gensFabia, patricienne et très ancienne (il y aurait eu un Fabius consul presque tous les ans entre 500 et 480), était liée à l’Étrurie et y envoyait ses enfants étudier, du côté de Clusium comme le montre un épisode de 320 environ (livre X). Ils étaient bilingues et, selon Eugen Cizek, les premiers Fabii (dont je doute) auraient été comme Brutus des zilath étrusques à Rome. Ce qui n’éclaire rien, mais pose des questions : d’un côté les Fabii se sont vantés d’avoir envoyé toute leur jeunesse, 306 Fabii, se faire massacrer sur le Crémère en menant une guerre privée contre Veii… ce qui n’est pas totalement impossible en 477. De l’autre, Tite-Live parle quelque part d’un Ambustus consul, mais un peu marginal, en quelque sorte d’une branche collatérale, dont la fille prend peur en entendant le licteur frapper à la porte (encore du roman). Est-ce que ces Fabii, dont l’un, Pictor, était le premier historien romain, écrivant en vers et en grec à la fin du iiie siècle, lui-même consul, dont un autre, Maximus dit Cunctator, avait contribué à gagner la guerre d’Hannibal avec des méthodes pieuses très opposées à celles de l’outrecuidant Scipion, est-ce que cette gens, donc, qui restait sénatoriale mais n’avait guère eu de magistrats depuis longtemps à l’époque d’Auguste, aurait pu laisser une « part d’ombre » dans ses annales gentilices, dont Tite-Live aurait tiré profit pour introduire dans la tragédie des mauvais Fabii rachetés par un autre, héroïque et pieux ? Possible. On remarquera que les Ambusti sont emportés par l’ βρις, mais aussi par la fougue (vertueuse, et justifiée par la sauvagerie gauloise) de la jeunesse, et que la faute retombe sur la plèbe qui les élit tribuns militaires…

4. La religiosité et la politique de l’époque. Virgile estime que Lavinium puis qu’Albe, mère de Rome, ont prospéré grâce à la piété d’Énée et de ses descendants. Qu’appelle-t’on piété ? C’est le respect, la conservation, de tout ce qui vient des ancêtres. En cela, Camille est absolument pieux une fois oubliée son βρις. Il prône, dans son interminable discours, que les Dieux veulent que Rome demeure là où les ancêtres l’ont créée, dans cette vallée insalubre du Vélabre, sans suggérer (lui dont le nom est probablement étrusque) que ce sont les Tarquins, ou d’autres Étrusques, qui en ont fait une ville. C’est exactement la série de thèmes propagandistes qu’évoque Auguste dans son testament (Res Gestae Diui Augusti) et qu’il a fait rédiger dans une poésie ampoulée par son larbin Virgile. Restaurer les temples anciens, conserver l’autorité du sénat, mais déléguée à un seul homme surnommé selon un mot de même racine (Augustus, de augere, augmenter, rendre supérieur, est de la même famille qu’auctoritas, qui était le privilège sénatorial, et peut-être que les augures, qui avaient le contact avec les dieux), voilà une politique parfaitement réactionnaire, opposée à celle du père adoptif César qu’on s’est empressé de renier discrètement après l’avoir utilisé pour lancer la deuxième guerre civile. Une politique qu’illustre le poète-serpillère Virgile, « le chantre compassé du travail, de la famille et de la patrie » comme disait Emmanuel Berl peu après la guerre, et aussi Tite-Live dans ce livre V, qui a parfois le souffle hugolien de La légende des siècles, mais plus souvent le relent de la pompe à encens.

 

Enfin, c’est mon avis… après trente ans et plus passés à tourner et retourner dans et autour de ce travail littéraire. Je préférerais aller voir L’écume des jours au cinéma, adaptation de ce chef-d’œuvre que j’ai relu presque autant que Tite-Live V… mais sans réserves. Dommage que je sois cloué par un nénuphar dans la hanche droite (c’est moins mortel que dans le poumon, mais vraiment chiant quand même).



[1]. Bien que certains collègues veuillent que la solde ait été instituée à la fin du même siècle, il n’y a de certitudes qu’à partir de Marius, qui ouvrit l’armée aux affranchis et aux citoyens pauvres qui n’avaient pas les ressources nécessaires pour payer leur armement (107 à 105 av. J.-C.)

[2]. Il existe une légende, transmise de manière très indirecte, qui rappelle les apparitions de la Vierge à Lourdes ou ailleurs : un laboureur, nommé Tarchon ou Arruns, fit (ou vit ?) apparaître dans un sillon un enfant nommé Tagès, qui lui révéla l’histoire de l’Étrurie, ses dix siècles d’existence, et beaucoup d’autres éléments qui sont à l’origine de la science divinatoire locale. On a conclu que « la » religion étrusque était une religion révélée et aussi une religion du livre (mais quand même pas un monothéisme). C’est Briquel le spécialiste, et je vous renvoie à ses ouvrages, ainsi qu’à ceux de Capdeville, si le sujet vous intéresse. Disons simplement que Cicéron cite indirectement Nigidius Figulus, un haruspice contemporain, et que les faits mythiques sont aussi vieux que la guerre de Troie…  Ce qui est constant, c’et que les rites étrusques, tout comme les romains, étaient très formalisés, et que l’efficacité résidait dans la stricte observance des rituels.

[3]. Une longue étude de Marta Sordi, parue voici quarante ans, a montré qu’en fait les Gaulois n’étaient pas du tout descendus de Clusium vers Rome, mais étaient remontés depuis la Campanie comme mercenaires de Denys de Syracuse, et qu’ils avaient manœuvré à la fois contre Rome et les villes étrusques du sud. C’est à la suite de cet épisode que les Cérites obtinrent la citoyenneté romaine sans droit de vote ou civitas sine suffragio.

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 23:01

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Vous avez compris pourquoi Tite-Live reste au centre de notre enseignement, qui inclut aussi de l’archéologie, de l’histoire et de l’histoire de l’art.

 

Il n’y a pas que  l’archéohistoire idiosyncrastique de notre certificat, devenu module, qui justifie que Tite-Live nous serve de base ou de guide : c’est le seul qui ait créé une œuvre littéraire dont le sujet/objet est : la république romaine, acteur de l’éternel. Comme le sujet/objet de Marcel Proust est : la masturbation, celui d’Honoré Balzac : le bouton de culotte du bourgeois, celui du grand Zola : la dinguerie sociale.

Ceci simplement pour rappeler que, comme vous êtes majoritairement littéraires et issus d’un baccalauréat A, ou L (j’en suis resté aux années 68), je vous pose un, sur deux,  sujet d’examen qui est fondamentalement littéraire, et comme la santé ne m’a pas permis de développer ces conclusions en présence, je résume vaille que vaille cet unique aspect littéraire (attention, ce n’est pas une réponse à respuer en guise de réaction à l’un des sujets du 13 mai ; je vous estime quand même assez intelligents pour répondre à votre façon personnelle aux questions très banales que je vous ai préparées (et que d’ailleurs je me suis empressé d’oublier).

 

Nous allons donc reprendre les aspects littéraires de la première pentade de Tite-Live.

1. Il est à peu près établi, comme l’a dit Bayet dans la préface générale de l’édition des Belles-Lettres à quoi j’ajoute des conclusions personnelles, que le dénommé T. Livius, probablement chevalier, avocat de formation, originaire de Padoue, ami personnel du Prince, a rédigé une histoire de Rome entre la fondation (±753) et le début du régime républicain (±509), ceci du côté de 30 av. J.-C.,  quand ledit Auguste, qui s’appelait encore Octavien, éliminait Marcus Antonius au nom du souvenir de son père adoptif, Caius Iulius, mieux connu sous le nom de Jules César.

1.a. Il est à peu près établi que le premier livre a été publié selon les techniques de l’époque, c’est-à-dire par reproduction manuscrite dans des ateliers dont on connaît quelques commanditaires (Atticus, les Sosii), et qu’ensuite Octavien, devenu Octave puis Auguste, a demandé à T. Livius de continuer son histoire au moins jusqu’à la dictature de ©amille.

1b. L’étude très pointue de Bayet (que j’ai reprise et contrôlée cinquante ans plus tard, mais passons sur les détails qui la confirment) établit qu’au moment même où Octave devenait Auguste, en janvier 27 av. J.-C., T. Livius publiait à la fois son livre I, un peu remanié, et les quatre suivants, qui forment donc la Première pentade.

1c. Il est très possible que Tite-Live, à partir de ce moment, ait quitté son boulot d’avocat pour de bon et décidé de se consacrer à rédiger une histoire complète de l’État romain jusqu’à son époque ; il se serait arrêté en 8 ap  J.-C. et serait mort dix ans plus tard, mais cela ne concerne que les érudits, et qu’il ne reste des livres 36 (en fait 35,5) à 143 que des résumés.

 

2. Tenons compte de la double composition de la pentade : l’auteur conçoit et écrit un livre I, disons en 30, et le réécrit en partie pour l’inclure dans une architecture plus élaborée, probablement quand Auguste devient monarque.

2a. Est-il conscient que cet avènement de janvier 27 signifie la fin définitive de l’État sénatorial ? Aucun doute, de toute façon le sénat, dont il était quand même partisan, comme après lui Tacite, comportait déjà une majorité de membres nommés par César, Antoine et Octave,, en plus des sénateurs traditionnels, anciens magistrats élus par le peuple (enfin… par un suffrage vénal).

2b . Sa relation privée avec le Prince en fait-elle un propagandiste de celui-ci ?

[avez-vous remarqué ? c’est la thèse que je n’ai jamais fini d’écrire. Entre ces crochets, il y aurait 400  pages de conneries érudites–

2c. T. Livius est en fait un  conservateur prudent qui a bien compris que la monarchie est inévitable (comme Cicéron avant lui), mais qu’on pourra sauver la façade républicaine en évitant de tout casser (ce qui pourrait se décrire ainsi : bouffer au Fouquet’s et partir sur  un yacht prêté par la plus grosse fortune du coin, ou à l’époque se comporter comme un basileus oriental, un roi, un héritier d’Alexandre.

3. Il est plus facile d’être dieu que roi… c’est mon génial collègue Paul Marius Martin qui a le premier mis en lumière cette évidence.

 

Je vais couper court, parce que d’une part j’avais déclaré voici deux heures que j’arrêtais, et qu’il en faudra encore deux de plus pour analyser le livre V. Mais vous voyez déjà la problématique, que je vous ai répétée à satiété depuis octobre dernier :

1. Le monarque, c’est quelque chose de naturel, quelque part, mais il ne faut pas qu’il tourne tyran, par exemple en rendant la justice sans consulter personne, et en s’entourant d’une garde personnelle armée et menaçante ; Romulus, sur la fin, Tarquin le Tyran, tout de suite, et l’Appius Claudius de 451.

2. La république admet le monarque s’il est sauveur de l’État, contre un danger extérieur ou interne (même Cicéron quand il fait condamner Catilina, en 63…). Mais c’est un monarque à la mode hellénistique, σὢτηρ (litt. Sauveur, équivalent de pater patriae, titre dont même Cicéron se parfuma). En fait, pour les Grecs hellénistiques, le souverain est divin, inspiré, extraterrestre en quelque sorte, comme Alexandre ; pour les Romains, c’est celui qui a les propriétés du Père, ou patron, père de substitution : bienfaisant et privilégié du droit de vie et de mort, comme le paterfamilias sur ses enfants et sa femme, le général sur ses soldats, et le César sur son peuple… mais ça, ça passe difficilement. Et le seul terme de rex, c’est la mort ; voyez ce qu’on a dit en tout début de semestre.

3. Alors, qu’est-ce qui fait d’Octave un monarque admissible ? Tout à la fois : il descend des dieux, il restaure les cultes ancestraux (donc il incarne idéalement tous les Pères possibles et imaginables), et en plus il fait mine de respecter la République comme objet de culte !

 

La suite plus tard… mais enfin, si vous avez l’adresse fesse-bouc de François Hollande, passez-lui ces quelques réflexions.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 18:43

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Précisions sur l’année 509 et les suivantes.

 

Je me suis replongé ce matin dans l’ouvrage d’Eugen Cizek, Mentalités et institutions politiques romaines, publié en poche par Hachette en 96. Malgré les nombreuses erreurs et assertions arbitraires de cet auteur, cette relecture m’a suggéré quelques compléments et hypothèses à discuter.

1. L’année 509, suivant les sources, n’aurait pas vu quatre mais cinq consuls ! car avec Brutus, c’est Collatin qui aurait formé le premier couple. On connaît la suite : Collatin prié de s’exiler à cause de sa famille, Brutus tué au combat, Lucretius mort de vieillesse, et finalement P. Valerius Poplicola et M. Horatius Pulvillus pour terminer l’année et consacrer le temple capitolin. On a donc « bourré » cinq consuls dans la première année de la magistrature, ce qui sent la supercherie.

2. Un couple Horatius/Valerius occupe (c’est encore assez peu vraisemblable) en 449, après une seconde fondation de la république suite au régime des décemvirs (épisode de Virginie, qu’on commentera bientôt). À mon avis, ce couple a lui aussi été interpolé à partir de celui qui dédicace le temple reconstruit en 304.

3. Dans les Fastes, malgré des divergences entre Tite-Live et Denys d’Halicarnasse qui ne suivaient pas les mêmes sources, entre 509 et 493, sur 34 postes théoriques, 11 noms occupent la magistrature deux fois, il y a six dictateurs, et Paul-Marius Martin, dans son énorme thèse, estime qu’en ajoutant les consuls, les censeurs et les maîtres de cavalerie, soit 46 postes, il y en a au moins 26 d’interpolés ; et interpolés d’après les listes postérieures à 449, ce qui indiquerait que le consulat n’ait été créé vraiment que cette année-là.

D’ailleurs Salluste, historien antérieur de 20 ans à Tite-Live, ne parle pas de consuls, mais de titulaires d’imperium ou commandement militaire.

 

À partir de cela, Cizek émet, en accord ou non avec Martin, quelques hypothèses de détail :

4. Le premier pouvoir « non-royal » après Tarquin II (en fait III ou IV, parce qu’il est impossible que cette dynastie, authentique, n’ait envoyé au pouvoir que deux personnes, chacune pour 35 ans environ) serait celui de Brutus seul, gouverneur étrusque ; ensuite Porsenna, même sans avoir pris la ville, y aurait instauré un protectorat à la tête duquel aurait toujours été le maître de l’infanterie, magister populi, nommé plus tard « dictateur ». Dans le cas d’un couple avec le maître de la cavalerie, le premier était prépondérant, comme il est normal puisque l’infanterie était décisive dans les batailles. Les noms étrusques qui apparaissent dans les listes, comme les Larcii (avec le prénom Spurius, qui est étrusque), appartenant à des familles qui ont ensuite disparu, seraient des maîtres d’infanterie ou de cavalerie authentiques, mis à la tête de Rome et du Latium par les Étrusques, qui ne disparaîtront vraiment qu’après 474 comme l’a montré Raymond Bloch.

5. Les magistri peuvent s’être appelés praetores (= ceux qui marchent à la tête des troupes) ou praesules 5 (= deux qui siègent en tête), avant donc qu’on crée le titre de consuls (= ceux qui siègent côte à côte), en 449 ou 445.

6. Valerius Publicola serait le successeur de Brutus, gouvernant au nom de Porsenna, et son surnom pourrait signifier « maître de l’infanterie ». Une inscription archaïque de Tusculum prouve en tout cas son existence (en capitales : P VALESIOSIO SODALIVMQ, « à Publius Valerius et ses compagnons d’armes ».

7.  L’idée d’une élection par le peuple, réuni en comices centuriates, est illusoire : les magistrats nommaient leurs successeurs, le sénat et les comices n’avaient à l’époque qu’à confirmer leur choix. Il en irait de même pour les tribuns de la plèbe, dont la date de création (494/493) serait authentique selon Cizek, ce que je n’admets pas pour les raisons que nous verrons.

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 19:19

Les deux derniers cours ayant suscité quelques interrogations, voici un résumé d'une enquête quasi policière et assez complexe.

1. Tite-Live relate l'histoire (fictive) du premier Brutus. Il aurait fait semblant d'être quelque peu limité intellectuellement pour échapper à la vindicte de Tarquin II le tyran, qui aurait fait tuer des membres de sa famille. Le prenant pour un imbécile, deux des fils de Tarquin l'emmènent avec eux à Delphes pour consulter la Pythie. Mais Brutus, qui n'est pas aussi bête, offre à Apollon une baguette d'or dissimulée dans un bâton de cornouiller, les Tarquins lui dévoilent l'oracle, et il est seul à le comprendre correctement.

Ce récit est à l'évidence un mythe d'origine grecque, dont on trouve des équivalents ailleurs. Pourquoi a-t-il été inséré dans l'histoire officielle ? À partir des annales des clans dominants ou gentes, dont celui des Iunii, qui une fois parvenus aux magistratures importantes devaient justifier ce sobriquet disgracieux. Les clans avaient l'habitude de fabriquer des exploits fictifs de leurs ancêtres, qui servaient de précédents ou exempla pour les politiciens à leur époque. On déduit que l'histoire du premier Brutus a été, comme les mythes d'Énée, Romulus et autres, commandée à des spécialistes grecs, des mythographes ; évoquée dans les éloges funèbres, au fil des générations, la légende a fini par passer pour un fait historique, au point que M. Iunius Brutus, l'un des exécuteurs de César en 44, s'est laissé convaincre en fonction de ce précédent fictif. La légende a pu se créer quand les premiers Iunii sont parvenus au consulat, au IIIe siècle av. J.-C., ou un peu avant, au milieu du IVe, quand l'aristocratie romaine, pour des raisons diplomatiques, s'est forgé de pseudo-ancêtres grecs.

La deuxième partie de la légende, la création des consuls et l'expulsion des Tarquins, l'exsécration du seul nom de roi, est d'origine purement romaine.

a) le nom de rex désignait la tyrannie, la volonté de passer par-dessus le sénat et les assemblées populaires, et c'est précisément sous cette accusation qu'ont été tués, historiquement (entre 133 et 44), les Gracques, Saturninus, César ; et, légendairement, les "trois démagogues" Sp. Cassius, Sp. Maelius et M. Manlius Capitolinus dont je vous reparlerai.

b) l'épisode du viol et de la mort de Lucretia vient de la tragédie grecque, acccommodée à la sauce romaine : la femme mariée, ou matrona, tenait effectivement la maison quand le mari était à la guerre, et elle devait être fidèle, sobre, modeste, etc.

c) cet épisode romanesque est à rapprocher de celui de Virginie. Les historiens romains, dont Tite-Live dépend, aimaient lier les révolutions historiques à des épisodes pathétiques. On montre sans peine que l'épisode Lucrèce a été copié, avec un report en arrière d'une soixantaine d'années, sur celui de Virginie qui n'est pas plus authentique, mais accompagne une révolution républicaine qui peut être effective autour de 450.

 

2. Un deuxième motif du récit de l'année 509 est relatif à la dédicace du temple de Jupiter, Junon et Minerve sur le Capitole. Ce temple est étrusque, mais il importait de masquer cette origine. Raymond Bloch a démonté une falsification subtile : le récit officiel fait mourir les deux premiers consuls de 509, Brutus et Lucretius, l'un au combat, l'autre de vieillesse, et ce sont finalement un Horatius et un Valerius qui dédicacent le temple.

Or, le temple national ayant été incendié puis reconstruit et dédicacé en 304, c'étaient un Horatius et un Valerius qui étaient consuls cette année-là. Les histoires gentilices ont donc imaginé des homonymes qui auraient effectué la première dédicace, 205 ans plus tôt. Ce qui permet de confirmer la date officielle de la dédicace : on comptait en effet les années en plantant un clou dans le chambranle du temple (on nommait même un dictateur pour une journée à cette seule fin). Grâce à cette falsification habile, le temple projeté par un roi étrusque (Tarquin l'Ancien, selon l'histoire officielle) et achevé par un autre (Tarquin le tyran, toujours selon les sources écrites) ne sera pas consacré par les Étrusques, mais par les Romains.

C'est ainsi que la triade tinia, uni, menrva, d'origine étrusque, substituée à la triade indo-européenne Jupiter-Mars-Quirinus comme l'a montré Dumézil, sera récupérée par le nationalisme romain.

 

3. La création de la république et du consulat : comme Tite-Live l'annonce en termes grandiloquents au début du livre II, c'est grâce à Brutus que d'un coup on chasse les Tarquins, et tous les Étrusques avec eux, et que le peuple fait le serment de ne plus accepter le terme de roi (rex). Et sur la lancée, crée les institutions de la république, qui resteront inchangées jusqu'à Sylla et César. Tout cela est bien schématique et idéalisé.

Depuis plus d'un siècle, les historiens (à partir d'Ettore Païs) ont mis à mal cette image simpliste. Sans entrer dans les détails, voici des observations tirées de Raymond Bloch, Jacques Heurgon et Eugen Cizek, entre autres :

a) Le départ des Étrusques en général impliquerait une rupture économique visible dans l'importation de céramiques grecques, la construction de temples, etc… Or cette rupture n'apparaît dans le Latium qu'après la perte de l'hégémonie maritime des trois principales cités étrusques de la côte tyrrhénienne, Tarquinia, Caere et Vulci, qui suit les défaites navales de 484 et 470.

b) Les Fastes, qui sont les listes de magistrats et d'événements notoires consignées tous les ans par les Pontifes, laissent apparaître des familles de nom étrusque qui ont disparu ensuite, comme les Larcii. Ces listes, censées avoir disparu quand les Gaulois ont incendié Rome en ±390, ont été reconstituées après, sous l'influence des annales gentilices : suivant les périodes, les Fabii, les Claudii, les Iulii ont fabriqué des consuls imaginaires.

c) D'autre part, l'histoire de Porsenna, venu de Clusium pour rétablir les Tarquins à la tête de Rome, est très suspecte. Les hypothèses sont nombreuses, certains pensant que Clusium a pris le pouvoir sur Rome et le Latium, la tendance actuelle voulant que Rome ait été assez puissante pour dominer une bonne partie du Latium et nouer des liens diplomatiques et militaires avec la Campanie pour garder son indépendance.

d) En toute hypothèse, on peut tenir pour certain que l'organisation militaire de Servius Tullius (un étrusque, lui aussi), depuis environ 540, avait créé un système censitaire, fondé non sur la monnaie qui n'existait pas mais sur la richesse foncière symbolisée par le bétail (pecunia, la monnaie, vient de pecus, la tête de gros bétail), qui assignait aux plus riches le combat à cheval, aux moins riches l'infanterie. Or, au milieu du VIème siècle, l'infanterie, dix fois plus nombreuse, s'était imposée dans les batailles et l'occupation éventuelle des terres conquises.

Conclusion : s'il est possible qu'à partir de 509 le régime politique ait substitué à un "roi" deux magistrats, ce ne pouvaient guère être que le chef de la cavalerie (magister equitum) et le chef de l'infanterie (magister populi). Le second sera bientôt nommé dictateur, nommé juste le temps d'une campagne militaire (mars-octobre) et nommera son maître de cavalerie. Il est probable que ce couple inégal ait commandé les armées pendant l'été, mais que les deux magistrats aient pendant l'hiver dirigé les opérations civiques – lois, élections, gestion économique – et cela avec un pouvoir égal, d'où cette notion fondamentale de la république : tous les magistrats sont élus pour un an (limitation du pouvoir royal) et chacun des deux peut opposer son veto à l'autre (principe de la collégialité).

Pointu, non ? J'ai fait bref, mais il y a quarante ans de boulot derrière…

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 17:41

Fin décembre, je vous avais posté des réactions à chaud (voir l'article La belle Sarah…) sur une mystification télévisée tellement ignoble qu'elle m'avait semblé américaine alors qu'elle se revendiquait franco-britannique. Si seulement les dialogues n'étaient pas doublés, le faux accent oxfordien m'aurait détrompé, mais ce n'en était pas moins une supercherie. Et j'avais promis de recourir à de meilleurs documents pour mettre les choses au point.

Les bibliothèques de Paris-IV étant toujours inaccessibles et Wikipédia pas franchement terrible, j'ai retrouvé dans un grenier deux plaquettes touristiques achetées jadis à Rome, l'une vraiment trop sommaire (simple guide NB des vestiges ouverts au public), l'autre un peu plus développé bien que la collection Zone archeologiche del Lazio s'adresse à un public plutôt touristique moyennement cultivé que scientifique ; les auteurs sont Leonardo dal Maso et Roberto Vighi, la Surintendance des Antiquités, l'Institut de Topographie antique de l'Université de Rome et le CNR ont été mis à contribution, et malgré son ancienneté (1975), ce volume reste utilisable comme les autres de la série (Tivoli, l'Étrurie médionale, Tivoli et l'Anio, les monts Albains et Palestrina).

Notons d'abord que si l'Ostie rive gauche est la zone bien fouillée et présentée au public, l'Ostie rive droite a été fouillée aussi, et pas de la manière fantaisiste racontée dans le documentaire. Mais aussi qu'il faut séparer chronologiquement les deux zones, et tenir compte des déformations du cours du Tibre au cours de l'histoire. C'est une zone très plate, comme le delta du Rhône, de longtemps drainée par des canaux perpendiculaires pour assainir les champs, et susceptible donc de recevoir des canaux de transport en plus des cheneaux d'irrigation.

Avant la prise de possession officielle de Rome sur le Latium et le nord de la Campanie (338), il est inévitable qu'une darse ait permis d'accueillir des navires sur la côte de la rive gauche, certainement pas sous forme architecturale à l'arrivée mythique d'Énée (XIIe siècle !) – mais on a quelques tessons mycéniens sur les côtes campaniennes et latiales qui prouvent qu'elles étaient fréquentées au Bronze final – ni sous forme de colonie romaine sous Ancus Martius, au VIIe siècle. La création d'une ville Ostie, sur la rive gauche donc, et d'une voie empierrée jusqu'à Rome, peut être tout juste postérieure à la prise d'Antium en 338. On a des indices historiques pour 278 (débarquement d'une flotte carthaginoise), 217 (départ d'une flotte militaire vers l'Espagne), 212 (entreposage du blé acheté en Sardaigne quand Hannibal occupait la Campanie). La première ville, repérée malgré la construction de bâtiments et de voies plus récents, était un castrum de nature militaire : rectangulaire, de 194 par 128 mètres, avec les axes perpendiculaires classiques, cardo et decumanus. Du cardo partait la via Ostiensis qui rejoignait les ports de rive gauche, la zone du Forum Boarium créée par les Étrusques dès le VIIe siècle, celle des entrepôts de Marcellus et du Monte Testaccio (colline articielle composée uniquement d'amphores de rebut, site remarquable négligé des touristes) à partir du IIème siècle.

La création d'Ostie, comme colonie militaire probablement donc, se justifie par la volonté de Rome de priver les ports naturels rivaux, Antium et Anxur-Terracina, de toute activité maritime : en 338, Antium prise, les Romains emportèrent les béliers de bronze des navires antiates (ils servaient à ouvrir des voies d'eau dans les coques ennemies et à les couler), et les disposèrent au-dessus de la tribune dite des Rostres, centre de la vie politique romaine ; Antium fut interdite d'activité maritime, symbole très fort et durable de l'impérrialisme romain.

Une autre voie très antique, antérieure sans doute à la domination étrusque sur Rome mais située en pays étrusque, sur la rive droite, menait aux salines de la rive droite : c'était la via Campana, ainsi nommée non parce qu'elle aurait mené en Campanie (erreur souvent commise : ce sont la Latina et l'Appia), mais parce que les salines s'appelaient Campi Salarii ou Salini, actuellement Campo Salina tout près de l'aéroport Leonardo da Vinci et de Fregenae. Autour de cette ville, aujourd'hui Maccarese, on produisait (et on produit toujours, hélas) un très mauvais vin cité par Horace et Martial : ce qui veut dire qu'à leur époque il existait une route de rive droite, plus au nord que la Campana.

Cette route, c'est la via Portuensis ainsi nommée parce qu'elle dessert les ports de rive droite de la ville de Rome : le Trastevere, au pied du Janicule, dont l'axe s'appelle aujourd'hui viale porta Portese et où se tient le marché aux puces le dimanche (on y trouve des objets archéologiques issus de pillages ou de falsificatins), a été englobé dans le mur d'Hadrien qui englobe également le Vatican.

 

N.B. : à partir de maintenant, dates après J.-C.

C'est donc sur cette rive droite que les premiers empereurs romains créèrent deux nouveaux ports, d'abord Claude (port achevé par Néron en 54 de l'ère courante), ensuite Trajan.

Claude avait utilisé un immense navire de son prédécesseur Caligula, l'avait coulé au bout du môle, comblé de scories et autres déblais, et construit dessus un phare dont les dimensions réelles n'ont rien à voir avec le délire de l'émission qui a provoqué ma juste colère : une base carrée de quinze mètres de côté, 8/9 de haut, un premier étage de 8 m de côté et 12 de haut, et un troisième de 6 m sur 15 à 20 de haut, soit en tout dans les 45 m (d'après un dessin d'architecte, nombres très approximatifs, mais on voit qu'il s'agissait d'un beffroi très ordinaire, comme ceux des cathédrales de Reims, Soissons ou Paris).

C'est sans doute ce que le pseudo-reportage appelle Portus ou Portus Romae, confondant les darses d'Ostie rive droite et le port du Trastevere, et extrapolant à partir d'un manuscrit byzantin très tardif.

Bien qu'il y ait déjà eu des canaux de régulation du cours inférieur du Tibre (si nous avions Tite-Live en entier, on pourrait voir à partir de quand il mentionne moins f'réquemment des inondations), mais ces douze ans de travaux claudiens contribuèrent à la fois à diminuer le risque d'inondations en amont, et réduisit l'encombrement du Tibre grâce à un canal direct vers le quartier Portuensis, et la route du même nom élargie. Mais cela ne suffisait pas, le port s'ensablait et résistait mal aux tempêtes (ce qui est rappelé par Tacite pour l'année 62). Vers 100, donc, Trajan fit creuser un immense bassin hexagonal dans les terres en arrière-plan du port de Claude, qui devenait ainsi un avant-port, relié par une chicane  étroite, assurant ainsi une sécurité absolue aux navires. L'agglomération créée autour du nouveau port, que le nom Porto rappelle encore, était reliée à Ostie rive gauche par une route littorale bordée de tombeaux, qu'on repère encore sur Google Earth.

Toute cette partie des ports maritimes de Rome (à toujours distinguer des ports fluviaux) a été recouverte de limons, et la rive droite, apparemment moins intéressantes pour le tourisme, n'a été que partiellement fouillée et reste pour une autre partie enfouie sous les pistes de Fiumicino.

 

(cartes à venir… le temps de scanner)

 

 

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 19:57

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La belle Sarah et le port de Rome

 

Hier soir (29/12/12), La5 proposait un assez long « documentaire » (docufictionconviendrait mieux) bâti comme un thriller, et prétendant tourner autour d’un port de Rome inconnu, nommé simplement Portus, qui se distinguerait d’Ostie et se situerait, grosso modo, au bout des pistes de Fiumicino.

Facile : aux USA, quand on construit un aéroport ou une highway, on ne se soucie pas de détruire un patrimoine archéologique ; en France, légalement, depuis vingt ans, en Finlande ou en Suisse, depuis plus d’un siècle, y compris sur des travaux de faible emprise ; en Italie, il est tout simplement inimaginable qu’on se soit contenté de l’affirmation de Tite-Live qui place la fondation d’Ostie (celle de la rive gauche du Tibre) à l’époque d’Ancus Martius (alors que l’Ostia antica ne comporte que des vestiges tardo-républicains et impériaux, qui ont effacé toutes traces antérieures), et que la Surintendance des Antiquités du Latium ait laissé détruire, au moment de la construction de l’aéroport Leonardo da Vinci, des vestiges antiques.

On peut arguer que le Tibre charrie beaucoup d’alluvions, surtout depuis que des canaux ont transformé son estuaire en delta, et que des vestiges de 2.500 ans se situeraient à quelques mètres de profondeur. En bonne méthodologie, on éviterait d’affabuler sur de supposés vestiges qui n’en ont que 2.000.

Or le point est important, on l’a évoqué en cours : Coarelli, suivi par Grandazzi entre autres, émet cette hypothèse que Rome ayant fatalement eu un port à haute époque, celui-ci se situait logiquement à l’extrémité de la Via Campana qui allait des champs salins (d’où son nom) au pont Sublicius, où elle traversait le Tibre pour devenir la Via Salaria ; laquelle explique la prospérité du site de Rome, attestée par les fouilles du Forum Boarium.

Mais, dans ce triste « reportage », il ne sera jamais fait allusion à la Via Campana, mais à une vague Via Flavia qui aurait acheminé les travailleurs d’Ostia antica au fameux Portus, en traversant le Tibre… où et comment ? C’est là qu’il est le plus large et soumis à des crues importantes. Rappelons-nous aussi que ces terres littorales sont à presque rien au-dessus du niveau de la mer, donc inondables.

Comment est construit ce film ? On a une héroïne, Sarah, « archéologue », jeune, mignonne et un peu potelée selon les poncifs américains. Elle a toujours, même en pleine campagne ou dans le désert, un ordinateur portable et/ou une tablette, où elle zoome à loisir sur des photos satellites d’une netteté assez incroyable par rapport à Google Earth (donc d’origine militaire) et, dit-on, avec des jeux de photos infrarouge qui permettent de voir sous terre (ce n’est pas possible par satellite, et très limité par avion) ; elle pratique la plongée, l’avion, le trekking, la montgolfière, le relevé au sol par résistivité électrique (avec un appareil bien petit par rapport à ce que j’ai vu en fonction, ceux du CNRS exigeant au moins trois personnes) et trouve sans problème un bimoteur pour une couverture LIDAR pour explorer une forêt en Roumanie (pour mémoire, le LIDAR est un radar spécial qui envoie plusieurs longueurs d’ondes, dont une partie est renvoyée par le sol et l’autre par la canopée ; on l’utilise normalement par hélicoptère parce que les avions vont trop vite et que l’appareillage est trop lourd pour un ULM, et ça coûte très, très cher).

Disons que cette universitaire est un Indiana Jones féminisé et modernisé.

L’idée générale semble être que l’impérialisme romain a dominé le monde connu avec seulement 150.000 légionnaires, en jouant surtout du prestige de son architecture. Cela dit, on nous dit que quand Trajan envoie 60.000 hommes contre Décébale, roi des Daces, ils constituent 20% des légions existantes, qui se monteraient donc à 300.000 hommes.

Le découpage comporte quatre séquences sur l’estuaire du Tibre, entrelaçant images de synthèse et phases d’action et de dialogues avec des collègues italiens ou anglais qui découvrent enfin ce qu’ils cherchaient depuis trente ans, et trois sur d’autres régions de l’Empire, montées selon les mêmes principes. Donc : :1. Italie ; 2. Roumanie ; 3. Italie ; 4. Jordanie ; 5. Italie ; 6. Tunisie ; 7. Italie.

Je n’ai pas tout vérifié, si c’est vérifiable, mais un pont inconnu sur le Danube dont la largeur est d’1,6 km, daté par un vague marteau de fer (indatable comme tout ce qui est fer) et attribué aux légions, puis un rempart (celui de Sarmigetuza, la capitale dace) en pleine forêt, qu’on déclare romain alors qu’il a un petit air celtique pour les connaisseurs, c’est un peu gros. En Jordanie, près de Petra (peut-on éviter la ville rose quand on parle de ce coin ?), des tas de cailloux dans le désert prouveraient une densité prodigieuse de villages à l’abri de forteresses romaines ; mais, dit l’archéologue local, il faudrait trouver des tessons de céramique (bon sang, mais c’est bien sûr ! le guide le plus sûr en prospection de surface, c’est la céramique), et, comme par hasard, il montre une lèvre d’amphore (ou d’autre chose, il n’y a pas de gros plan) qui date, assurément, de l’époque de Trajan. En Tunisie, toujours parmi les tas de cailloux, on identifie un élément du limes africain, qui ne mesure jamais que 6.500 km de long (celui d’Hadrien en Angleterre, étudié, lui, scientifiquement, n’en mesure que 120), et on nous dit que cette ligne de fortins était destinée à dissuader les moutons berbères de remonter vers le nord en période estivale. Ici, la concurrence est lourde, car les survols du désert remontent à 1925, les publications sont pour la plupart françaises et de bons universitaires, Rebuffat, Reddé et Le Bohec[1] par exemple, ont largement étudié le Maghreb ; c’était une erreur de diffuser cette chose en France, où des spécialistes ont tôt fait de déceler les supercheries.

Et Portus dans tout cela ? Déjà, hormis un avion à basse altitude qu’on suppose décoller de Fiumicino, il n’existe aucun élément cartographique désignant la rive droite. On aurait un bassin suffisant pour 150 bateaux normaux et un dix fois plus grand, un phare construit sous Claude, pour que le port soit visible à 30 km en mer, et surtout un canal tout droit pour pallier à l’encombrement des méandres du Tibre ; mais ce canal, projeté de fait par Néron, est en rive gauche ! quant au phare, son assise serait de 140 sur 40 m en superficie, ce qui implique, pour 110 mètres de haut, même avec des étages de dimensions dégressives, un terrassement largement supérieur à celui du Phare d’Alexandrie, l’une des merveilles du monde… Ajoutons un amphithéâtre de 43/40 m, découvert par satellite, qu’on illustre par des vues du Colisée… à côté duquel il ressemble à un théâtre de verdure face à l’Opéra Garnier. Et, pour faire bon poids, une statue monumentale de Trajan (apparemment, pour les responsables du film, l’histoire impériale se résume à l’année 106, celle de l’annexion du royaume nabatéen, d’où la promenade en Jordanie) – statue qui est, ou fut, soit à Ostia antica, soit à Rome, je vérifierai. Et une promenade dans une nécropole, authentique, placée sur la Flavia, et qui est celle d’Ostia antica.

On a même une vraie fouille, avec stratigraphie, sur le site inconnu…

Vous aurez compris que ces gens se moquent du monde, et que le titre (Les derniers trésors de Rome) est un attrape-couillon. J’en reparlerai après quelques vérifications.



[1] . Sur ces deux derniers, vous pouvez voir ailleurs ce que je dis à propos de leur « Alésia » ; leurs erreurs en Gaule n’entachent nullement le sérieux de leurs travaux en Afrique.

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 15:43

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Le démagogue et le tyran.

 

Il est plus que temps – désolé de ne pas l’avoir fait plus tôt, j’ai eu une semaine chargée –  de préciser les perspectives des Anciens sur la monarchie, en particulier pour l’époque royale de l’ « histoire » romaine.

Premier point très important à garder à l’esprit, un historien ne peut pas écrire sans tenir compte de l’époque à laquelle il vit. Pour prendre un exemple proche, mon camarade (de promotion uniquement) François Bayrou a commis un gros ouvrage sur son compatriote Henry IV, dans une perspective qui est celle de sa démarche centriste actuelle : Henry IV y est présenté comme un roi du juste milieu, soucieux tant du populaire (la fameuse poule au pot, et des mesures fiscales que la légende a moins notées) que de l’aristocratie, et aussi, ce qui ne nous concerne guère, des deux religions en conflit à son époque. Un roi conciliateur, universaliste, c’est une perspective moderne sur un personnage qui a vécu, réellement, trois siècles plus tôt.

Avec Tite-Live, nous avons un historien qui utilise largement les techniques du roman, de la tragédie, parfois (rarement) de la comédie. Il écrit, comme Bayrou, à une époque où l’équilibre des pouvoirs est en train de basculer et hésite entre régime monarchisant (de Gaulle) et sénatorial (parlementaire) ; entre homme providentiel et assemblées de notables. Le conflit se répète un peu partout (exceptons l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud ou les Etats-Unis par exemple, ou encore toutes les monarchies africaines et les dictatures staliniennes, nées de l’apparition de l’État dans des populations qui avaient vécu jusqu’au xviii ou xixe siècles sans organisation étatique).

Fonder du neuf durable sur du vieux instable, c’est le problème qui s’est présenté à de Gaulle en 1959-61 comme à Auguste en –27. L’historien ne peut pas être neutre, et dessine donc, selon son idéologie, un dessein et un récit soit extrémistes, soit de « juste milieu ».

La république romaine qu’a connue Cicéron était encore aristocratique, ou plus exactement ploutocratique et clanique : de très vieilles familles régnaient en se conformant à des associations entre clans, comparables aux mafias, se fabriquaient des ancêtres pour justifier leur pouvoir (comme les Bourbons et auparavant les Valois, par exemple), et elles étaient incapables d’assurer le maintien d’un État dont les cadres avaient été progressivement fabriqués pour une cité de quelques dizaines de milliers de citoyens, alors qu’à l’époque de César et d’Auguste l’impérialisme romain concernait des dizaines de millions de sujets.

On peut comparer la crise du premier siècle avant l’ère courante à celle qui a mis fin à la très brève démocratie athénienne : elle fonctionna pour environ 40.000 citoyens pendant un siècle, mais ne survécut pas dès lors que les cités se livrèrent des combats impérialistes pour la domination du commerce méditerranéen – ce qui veut dire mondial, à cette époque.

À Athènes, une assemblée de tous les citoyens, riches et pauvres, hiérarchisés selon leur niveau de fortune et donc d’armement (les plus pauvres faisaient leur service comme rameurs, les plus riches comme cavaliers, les moyens comme hoplites ou fantassins), décidait souverainement de tous les actes politiques et judiciaires, mais l’ordre du jour (je simplifie : voyez le petit U2 de Claude Mossé, La démocratie athénienne au ive siècle) était fixé par un sénat de 500 chefs de famille partie élus, partie tirés au sort. Ecclesia et Boulè, ou pour l’écrire dans la langue d’origine, κκλησα et βολη, correspondent à peu près aux assemblées populaires (concilium plebis, comitia tributa, comitia centuriata) et au sénat.

De temps en temps, un coup d’État renversait la démocratie, et on se retrouvait avec le régime des Trente (les trente tyrans), ceci au ive siècle, et encore avant Athènes avait connu la tyrannie d’un seul, Pisistrate, tué par Harmodios et Aristogiton, les Libérateurs, dont la statue trôna ensuite sur l’Acropole.

Pourtant les tyrans, à Athènes mais aussi à Syracuse ou à Tarente, avait assuré la prospérité par la guerre et la thalassocratie. De même qu’à Sparte les rois, qui étaient deux comme les consuls romains. On voit donc la complexité de cette problématique du pouvoir personnel.

On a le droit, en licence, de simplifier beaucoup.

Ce que les romains détestaient, c’était simplement le mot roi, rex. La légende voulait que Brutus eût fait prêter serment aux Romains libres (début du livre II de Tite-Live) de ne plus tolérer ce terme. Donc, quand César fut soupçonné de vouloir le revêtir, des sénateurs jugèrent bon de l’assassiner : ce psychodrame de mars 44 retentit sur les deux générations d’historiens qui suivent, dont Tite-Live qui commence à écrire douze à quinze ans plus tard.

C’est un traumatisme parce que le magistrat, quand il a vaincu des ennemis, sauvé les citoyens et gagné le titre de pater patriae, est un père, donc inviolable, et que le tuer est un parricide, le pire des crimes.

Dans les guerres civiles qui suivirent la mort de César, il y eut plusieurs dizaines de milliers de citoyens tués, et Auguste se vanta d’avoir rétabli la paix civile et extérieure, assuré la prospérité et le calme. Virgile, Horace, Properce furent ses propagandistes, Tite-Live aussi, dans une certaine mesure : la monarchie était-elle tolérable, souhaitable ou exécrable ?

À partir de là, on joue sur les symboles.

César était dictateur le jour de sa mort, mais ça, ce n’est pas grave : la dictature est une très vieille magistrature républicaine, à laquelle on recourt pour remplacer les consuls quand ils n’arrivent pas à terminer une guerre, et qui ne dure au maximum que le temps d’une campagne militaire (six mois). Certes, Sulla en 82 et César en 46 se l’étaient laissé octroyer sans limitation de durée, et même officiellement à vie, mais cela restait à la limite républicain, comme l’article 16 de la Constitution de 61 dont fit usage, une fois, le Général de Gaulle. Non, ce qu’on reprochait surtout à César, c’était d’avoir voulu devenir monarque oriental, coiffé du diadème (une simple couronne de laine), et les Romains n’aimaient pas ça du tout ; ils n’étaient peut-être pas racistes à proprement parler, mais ils n’aimaient pas les Orientaux. Or Marc-Antoine avait par deux fois, pendant les Lupercales de février 44, tendu à César un diadème qu’il avait refusé, et de nuit ses statues avaient été couronnées de ce symbole de la royauté étrangère : c’était assez pour le supprimer.

Mais surtout, César s’était légèrement assis sur le sénat : en organisant l’État avec ses bureaux personnels, où figuraient des banquiers comme l’espagnol Balbus, des techniciens comme Vitruve, et le sénat, où il avait fait entrer quelques (sans doute rares) centurions et nobles gaulois, n’était plus consulté que comme chambre d’enregistrement : ce que Plutarque dénonce un siècle et demi plus tard, et qui était passé dans les mœurs ; malgré quoi Caligula fut assassiné par un complot de sénateurs, il y en eut un ou deux contre Tibère, contre Claude, et contre Néron.

On pensa donc que César voulait devenir un monarque hellénistique, et même qu’il envisageait de transporter la capitale de l’empire à Alexandrie… il est sûr qu’avoir couché avec Cléopatre et lui avoir fait un enfant ne plaidait pas en sa faveur.

Voici un premier élément de l’image complexe du tyran : il est libidineux et ne respecte pas les liens sacrés de la famille romaine, où l’infidélité conjugale devait rester discrète.

Un autre élément constitutif de cette image, c’est qu’il a profité de la fuite des magistrats, en 49, pour saisir les trésors conservés dans les sous-sols des temples, pour payer ses légionnaires.

Mais si César avait respecté presque scrupuleusement les institutions ancestrales, son héritier, petit-neveu et fils adoptif Octavien, devenu Auguste, avait intérêt à laisser filtrer toutes les accusations de tyrannie : après avoir prétendu défendre la mémoire et pourchasser les meurtriers de son père, il se créa un personnage qui en était l’opposé. C’est de là que naît une propagande qui vise à confondre le monarque avec le tyran, Octavien devenu Auguste s’employant à passer pour primus inter pares, le premier parmi les sénateurs, dévoué au sénat mais gouvernant sans lui, avec ses amis (Mécène), son gendre (Agrippa), son cercle d’idéologues (Virgile, etc.).

Tite-Live, semble-t-il, tombe d’accord avec Cicéron pour dire que le régime monarchique est à la fois inévitable et souhaitable, à condition que le prince (notons que Machiavel, grand lecteur et commentateur de Tite-Live, utilise le même terme pour conseiller les Medicis de Florence) garde une allure républicaine, respecte le sénat et le consulte. L’idéologie augustéenne va donc développer, sinon créer, le type du tyran. Et ce tyran sera un démagogue, parce que César avait commencé sa carrière en s’appuyant sur les pauvres et l’armée. Les pauvres (citoyens) en tant qu’électeurs, l’armée en tant que fidèles au serment personnel prêté au général, et accessoirement force militaire susceptible de faire pression sur les élections et d’assurer l’obéissance des Italiens de citoyenneté romaine, mais qui ne venaient pas voter à Rome.

L’image du tyran, donc, se fonde sur un prototype développé par les historiens grecs, avec la pusillanimité, la mesquinerie, l’avarice, les caprices, la cruauté, la fourberie, et aussi la libido : tous éléments montés par les écrivains athéniens contre les tyrans siciliens, Denys et Hiéron II, Xercès ou Darius, mais exploités par les Romains sénatoriaux dans une formule presque universelle : ceux qui aspirent à la tyrannie (= la royauté) à Rome s’appuient sur le petit peuple, l’armée, maltraitent le sénat et accessoirement trompent leurs alliés, leur tendent des pièges, convoitent la femme des autres… Tarquin le superbe est une caricature fabriquée à partir de tous ces éléments d’origine à la fois grecque (de l’époque de Denys) et romaine (de la fin de la République).

Plusieurs personnages situés au ve et au début du ive siècle ont été fabriqués par l’historiographie pour dénoncer ces tentatives tyranniques, mais ce sera le programme du prochain semestre, et je viens d’en parler en master. Il s’agit des « trois démagogues », Spurius Cassius, Spurius Maelius et Marcus Manlius Capitolinus, l’un ancien consul, l’autre chevalier (donc de la classe la plus riche), le troisième sauveur du Capitole, tous trois soupçonnés d’aspirer à la royauté et mis à mort plus ou moins légalement : le premier avait voulu répartir entre les citoyens pauvres des terres nationalisées, accaparées par les clans sénatoriaux ; le deuxième distribuer des grains achetés en Étrurie en négligeant les magistrats ; le troisième en rachetant les dettes des citoyens pauvres.

Ces trois personnages fictifs incarnent les trois types de projets de lois déposés par les tribuns « séditieux » entre Tiberius Gracchus et… César (de 133 donc à 63, mais Octave et Antoine en firent autant) : les lois agraires, frumentaires et tabellaires. L’anachronisme est patent : ce n’est qu’après la guerre d’Hannibal que la crise économique due à l’accaparement des terres par les familles sénatoriales, en Étrurie, Cisalpine, Campanie, Sicile et Sardaigne (les Romains, on le sait par Astérix, n’ont jamais pénétré l’intérieur de la Corse – et c’est historiquement vrai) déclencha ces projets de lois qui allaient contre les intérêts de l’oligarchie dominante, et que les tribuns qui les déposaient furent traités de tyrans et de rois, par Cicéron notamment.

Il va de soi qu’en ce qui nous concerne, il suffit d’indiquer globalement que les éléments de tyrannie sont vaguement signalés pour plusieurs des sept rois légendaires ou semi-légendaires : Cicéron, évidemment partisan de laisser au sénat un contre-pouvoir face au monarque qu’il estimait inévitable (enfin, dans la mesure où l’on peut lire sa pensée ampoulée, variable et toujours floue) – à condition d’être ce monarque en s’asseyant sur un siège commun avec le jeune Octavien qu’il pensait pouvoir manipuler ; Tite-Live, plus discrètement sénatorial, et Tacite dont nous n’avons pas à parler ici, plus ouvertement, reconstituent l’histoire selon cette perspective, historiquement plus que faible.

Il va de soi aussi que ceci ne constitue que des indications pour traiter l’un des sujets de lundi : si vos smartphones vous permettent d’afficher discrètement le contenu de mon blog, ce dont je ne doute pas, toute contrefaçon sera facilement détectée et sanctionnée non seulement selon les règles universitaires, mais aussi selon le Code de la Propriété intellectuelle, articles 121-124 .

 

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 19:31

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Les écrivains augustéens

 

Le terme est réducteur, mais il faut bien constater que les gens qui ont écrit l’histoire sous forme poétique ou prosaïque autour du moment où Octave est devenu Auguste dépendent forcément du contexte historique, qu’on peut décomposer en deux termes :

1. les cent ans de guerres civiles, qui ont culminé avec le conflit entre César et Pompée de 49  à 45, puis entre Octave et Antoine de 43 à 31.

2. le rétablissement de deux paix, intérieure et extérieure, dans les années 40-30 ; Octave-Auguste, devenu princeps, est le garant de la concorde entre citoyens, qui ne se disputeront plus entre partisans de la plèbe et partisans du sénat, et en même temps il cesse de combattre contre les Hispaniques, les Gaulois, les Germains, les Daces de Roumanie, les Africains de  ce qu’on appellera plus tard le Maghreb, l’Égypte grecque devenue propriété personnelle du Prinde, la Syrie, la Palestine…

Il reste quand même des résistances : les Germains d’Arminius, les peuples alpins de Maurienne et de Tarentaise, les Bretons et surtout les Parthes, entre Syrie et Arménie, mais peu importe : on a décrété la pax Augusta ou « paix ennoblie par les Dieux », et en même temps la concorde définitive entre citoyens.

À l’intérieur, les campagnes sont désertées, suite à la surexploitation des terres dans une perspective de rapport immédiat : vigne, oliveraies, voire élevages d’huîtres et poissons de luxe, au bénéfice des grandes familles sénatoriales qui possèdent des dizaines de milliers d’hectares, avec des milliers d’esclaves. En ville, des citoyens réfugiés des campagnes, sans doute un million rien qu’à Rome, sans ressources à 95% , mais Quirites et donc pourvus du droit de vote…

3. Comme les populations pauvres (mais pas totalement indigentes, puisque la clientèle et les aides publiques les empêchent de tomber dans la déchéance absolue, comme on le verra dans le module 02) sont perméables à toute propagande, le régime augustéen va répandre toute une mythologie de l’Âge d’Or à l’usage des dominants, des sous-verges et en fin de course du public illettré qui, faute de télévision, sera abreuvé de fables.

 

Hormis les graffites de Pompei et de rares inscriptions populaires (généralement chrétiennes, donc pas antérieures au IIe siècle de l’ère courante, l’enseignement universitaire ne peut travailler que sur un épiphénomène qui est la littérature de cour, sans doute, toutefois, un peu diffusée dans la bourgeoisie municipale par des lectures publiques.

 

Conservatrice, tardigrade et physiologiquement inapte à toute novation, incapable par ailleurs à faire la part des faits sociaux quand ils ne manifestent pas dans l’écrit officiel, l’Université me contraint à quelques simples remarques utiles pour comprendre Tite-Live.

 

Vous aurez bien compris que celui-ci est le meilleur intellectuel de son époque, ce qui ne signifie pas qu’on puisse le considérer comme un historien exigeant. Il semble avoir échappé aux « cercles »’ littéraires de l’époque et avoir été à la fois ami, conseiller et (très mollement) critique de la monarchie augustéenne . La première page du polycopié rouge vous suffira de ce point de vue.

Je renvoie pour la suite à l’excellente Littérature latine I d’Hubert Zehnacker et J.-C. Fredouille, aux PUF, 1993.

Les dates essentielles du règne d’Auguste, pour ce qui concerne la littérature, sont : en –27, collation du titre Augustus et dédicace du Panthéon d’Agrippa, temple fédérateur.  En –20, la restitution des enseignes romaines prises par les Parthes en 52 : trimphe de la diplomatie sur la guerre ; dans la même ligne, en –10 la dédicace de l’autel des Gaules à Lyon, et en –9 de l’ara Pacis augustae. En –17 les Jeux Séculaires (long poème d’Horace) rappellent l’antiquité de Rome. En –12, à la mort du titulaire Lépide, Auguste devient Grand Pontife, chef suprême de la religion d’État.

Les écrivains augustéens sont en général des écrivains de cour : protégés et inspirés directement par le prince (Horace, dont le livre IV des Odes et le Carmen saeculare ressemblent à des commandes, ainsi que le livre IV de Properce et l’Énéide). Auguste lui-même a laissé quelques écrits dont ne subsistent que les Res gestae, une autobiographie politique. – ou par Mécène, épicurien, très riche, écrivain précieux – Asinius Pollino, ancien légat de César qui se retira de la politique et intervient pour préserver le domaine de Virgile, menacé par les lotissements aux vétérans – enfin M. Valerius Messala Corvinus, protecteur de Tibulle et d’autres élégiaques.

Les écrivains eux-mêmes sont presque tous des provinciaux, chevaliers ou fils d’affranchi (Horace), relativement aisés, propriétaires terriens, qui savent gré au nouveau régime de protéger leurs biens.

Virgile, de Mantoue, commence sa carrière en adaptant le sicilien Théocrite dans les Bucoliques, chants de bergers fictifs qui peuvent évoquer la mièvrerie d’Honoré d’Urfé ou de Mme de Scudéry ; mais dès le début du recueil publié il donne le thème idéologique : deus nobis haec otia fecit, c’est à un dieu que nous devons cette paix. Les Géorgiques, dédiées à Mécène, ne sont pas un traité sur l’aagriculture et l’élevage mis en vers (celui de Varron date de 37), mais un appel à la sagesse, au respect des dieux à qui l’on doit la fécondité, et dont on ne doit pas gaspiller les bienfaits dans de vaines querelles : comprenons la politique des derniers républicains. L’ouvrage était terminé en 29, avant donc qu’Auguste ne reçoive les pleins pouvoirs.

L’Énéide, rédigée de 29 à 19, est une longue épopée de quelque  10 000 versqui raconte comment Énée, échappé de Troie, surmonte tous les obstacles (amour de Didon, colères de Junon et de Poséidon qui ne cesse de lui susciter des tempêtes, folie des femmes troyennes qui brûlent la flotte, mort de ses proches…) pour fonder une ville nouvelle dans le Latium, Lavinium, du nom de la princesse locale qu’il prend comme deuxième épouse. Malgré une imitation (obligée) d’Homère, Virgile créée une épopée nationale assez originale dont le succès fut immédiat : on l’apprenait dans les écoles, et les premiers vers (arma uirumque cano…) ont même été graffités sur un mur de Pompéi.

 

Horace était fils d’un fonctionnaire public, esclave affranchi non sans fortune ni ambition : études à Athènes, tribun militaire qui finit à la tête d’une légion dans l’armée des tyrannicides. Amnistié, il rentra en grâce auprès de Mécène. Ses satires et épodes sont de ton épicurien, puis vers 25 il oriente ses poèmes vers le problème du bonheur dans la cité. Son idéal est l’aurea mediocritas, jouir en paix d’une relative aisance à la campagne (dans un domaine de Campanie offert par Auguste). Le Chant séulaire, œuvre de commande pour les cérémonies de 17, célèbre les dieux chers à Auguste, en premier lieu Apollon, et non la vieille triade Jupiter-Junon-Minerve, allégorie du régime républicain.

Dans la première génération des écrivains augustéens, ceux qui ont commencé leur œuvre avant 30, on compte aussi des techniciens : Agrippa, gendre du prince, géographe ; ANtistiiue Labeo et Ateius Capito, juristes ; Vitruve, architecte et tacticien, ancien officier de César ; Verrius Flaccus, astronome ; Hygin, cosmographe, bibliothécaire du prince.

C. Cornelius Gallus, mort en 26, ami personnel d’Auguste, importa le genre élégiaque grecc ; il s’agit de poésie amoureuse, dont les auteurs se font volontiers passer pour des émules de François Villon, mais, comme l’a montré Paul Veyne, appartiennent en fait aux classes aisées ; Tibulle, Lygdamus (panégyrique de Messala, son protecteur, pour son consulat de 31), Properce et Ovide parlent surtout de galanterie, mais utilisent aussi une érudition mythologique assez pesante pour les lecteurs modernes. Ovide, dont l’Ars amatoria est un traité de la séduction (ainsi que d’autres œuvres), a bâti les Métamorphoses sur des légendes grecques et les Héroïdes sont des lettres fictives entre héros mythologiques  les Fastes veulent expliciter, selon le calendrier, les innombrables fêtes archaïques. Exilé en +8 en Dacie, il érivit encore plusieurs livres pour se plaindre de son sort, qui ne sont nullement comparables à l’œuvre de Victor Hugo !

Le traité d’astronomie de Manlius évoque, en vers, l’équilibre du monde, de même sans doute que la traduction latine des Phénomènes d’Aratos, autre traité d’astronomie, mais dû à un membre de la famille impériale, fils de Tibère et époux d’Agrippine, petite-fille d’Auguste, célèbre pour ses campagnes en Germanie.

Il faut mentionner enfin Sénèque le Père (dit autrefois le Rhéteur), qui composa sous Caligula un centon d’exercices entendus dans les écoles de rhétorique. Ces écrits, bavards et artificiels, mériteraient d’être étudiés de près car les écoles de rhétorique furent le repaire favori des derniers républicains.

On voit donc que ce qui nous est parvenu de la littérature de l’époque augustéenne n’est jamais indépendant du pouvoir politique, même si une grande partie de la poésie élégiaque se présente comme personnelle et quasi romantique. Même Asinius Pollion, très critique de César après avoir été l’un de ses fidèles lieutenants, servait la propagande d’Auguste, qui prenait soigneusement ses distances par rapport au père adoptif du prince.

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 19:15

Ce que je vous ai dit lundi sur les antécédents mythologiques d'Horatius Cocles, Mucius Scaeuola et Cloelia est très insuffisant. Ce qui me dissuade, alors que j'en avais quelque peu caressé l'idée, de choisir ce thème comme sujet d'examen pour le 21 mai.

Les travaux qui ont lieu en Sorbonne actuellement interdisent à vos enseignants d'aller consulter les tirés-à-part de Dumézil enfermés dans des bureaux inaccessibles, d'où l'insuffisance des quelques photocopies que j'en ai gardées.

Pourtant, l'épisode ne manque pas d'intérêt, mais l'explication comparatiste est vraiment complexe. On retiendra, puisque l'examen en première ou deuxième année nous limite à des notions assez basiques, que les textes à visée historique de Tite-Live, de Denys d'Halicarnasse, de Strabon, de Plutarque, de Florus, incorporent des éléments de mythologies indo-européennes qui remontent, pour leur fabrication, à l'expansion indo-européenne, soit au néolithique, six à quatre mille aans avant leur rédaction.

Il n'est pas exclu que les Horatii, les Cloelii, les Mucii (mais ces gentes n'avaient aucune influence à la fin de la République) aient conservé par tradition orale des souvenirs de ces mythes. Mais comment ? Les traditions sont trop fidèles pour qu'on évoque, avec Freud, une simple réminiscence de concepts inconscients ; et l'inconscient collectif cher à K. G.. Jung, on attend depuis lurette que quelqu'un lui donne une explication scientifique.

On retiendra, et c'est la question fondamentale pour notre module, que les historiens relatent des éléments archaïques, anhistoriques, et les incorporent dans des récits qui se veulent historiques. Le comparatisme de Dumézil et de quelques autres a prouvé que quand les Grecs fabriquent des dieux, les Romains fabriquent des personnages historiques avec les mêmes attributs. Mais dans le cas qui nous occupe, et là je prends quelque distance avec Dumézil, les homologies entre mythologies grecque et latine sont assez limitées.

Il y a d'abord et avant tout, ce que Dumézil a écrit, la manière de paralyser l'ennemi que Cocles partage non tant avec le Cyclope qu'avec la Gorgone Méduse, qu'il ne mentionne pas (sauf erreur de ma part). La monophtalmie se divise entre une infirmité voulue par les dieux (comme le Cyclope de l'Odyssée) qui n'a qu'un œil, ou la grimace qui consiste à grossir démesurément un œil en fermant l'autre. L'aspect technique n'est pas très important, c'est le gros œil, ou mauvais œil, qui compte. La Méduse paralyse l'ennemi, et on la trouve sur les navires, sur les boucliers, à la proue des navires. Cocles, dont le nom est transposé du Cyclope grec, paralyse les guerriers de Porsenna en dardant sur eux un œil menaçant. De même le dieu Lug ou Nodons, dans l'épopée irlandaise des Tuatha dê Dannan, provoque la victoire en faisant le tour de son armée en fermant un œil… mais il exécute cette circumambulation sur un pied, ce qui n'apparaît pas dans la légende de Cocles. Oddin, de son côté, est borgne, et gagne les batailles de cette même manière. Mais ce n'est que dans la légende nordique que le lien entre le borgne et le manchot se structure : les deux dieux doivent neutraliser le jeune loup Fenrîr, avant qu'il ne devienne adulte et ne menace leur dominance. Tyrr propose un contrat : si Fenrîr se laisse enchaîner par un lien dont il jure qu'il n'est pas définitif, le loup accédera à l'âge adulte et à la toute-puissance ; en gage de la validité de son faux serment, il laisse son bras droit dans la gueule de Fenrîr, lequel, s'apercevant que la chaîne est solide, lui coupe le bras. C'est le seul récit mythologique qui lie le borgne au manchot, bien que les monophtalmes et les manchots abondent, séparément, dans les mythes indo-européens.

La démonstration de Dumézil sur Clélie est plus délicate. Dans les deux éditions de Mitra-Varuna, Dumézil avait bien relié le borgne et le manchot aux dieux magicien et juriste, mais il manquait le représenant de la troisième fonction. La légende latine la livre, en fait, en la répartissant entre trois personnages : le consul Publicola (celui qui honore la plèbe, or la plèbe est πλῆθος, la majorité productive), Clélie qui préserve les otages en âge de reproduire (et non les enfants susceptibles d'être violés, comme le dit Tite-Live), et Porsenna le pourvoyeur de vivres. Le lien n'est pas très clair avec Publicola, mais le départ de Porsenna qui laisse aux Romains non seulement la liberté, mais la force de reproduction et des vivres, et convaincant.

Reprenons le contexte rhétorique du début de la république romaine : selon Tite-Live, nous sommes toujours en 509, l'année de la Libération, donc au départ d'un nouvel avenir. Les dieux y président, puisqu'elle se place sous l'inauguration deu temple capitolin. Mais le temple capitolin est voué à trois dieux, Jupiter, Junon, Minerve, qui ne sont pas exactement latins : c'est la triade imposée par les Étrusques, tinia uni menrva, à la place de Jupiter, Mars et Quirinus. Nous allons donc avoir des fondateurs autres, héros plutôt que dieux, pour symboliser les trois fonctions : Cocles pour la magie, Scaeuola pour les aspects juridiques, Cloelia pour la troisième fonction. C'est un schéma cohérent.

L'épisode Porsenna, avec ses contes mythologiques, serait donc une interprétation indo-européenne de la naissance de la Rome indépendante, mais encore étrusque, matérialisée par la dédicace du temple capitolin. Pas bête, cette idée. Dumézil ne l'a pas envisagée sous cet angle, mais je suppose que Briquel l'a déjà publiée dans l'un de ses innombrables articles.

Dans le cas contraire, vous bénéficiez d'un scoop supplémentaire !

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