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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 17:41

Fin décembre, je vous avais posté des réactions à chaud (voir l'article La belle Sarah…) sur une mystification télévisée tellement ignoble qu'elle m'avait semblé américaine alors qu'elle se revendiquait franco-britannique. Si seulement les dialogues n'étaient pas doublés, le faux accent oxfordien m'aurait détrompé, mais ce n'en était pas moins une supercherie. Et j'avais promis de recourir à de meilleurs documents pour mettre les choses au point.

Les bibliothèques de Paris-IV étant toujours inaccessibles et Wikipédia pas franchement terrible, j'ai retrouvé dans un grenier deux plaquettes touristiques achetées jadis à Rome, l'une vraiment trop sommaire (simple guide NB des vestiges ouverts au public), l'autre un peu plus développé bien que la collection Zone archeologiche del Lazio s'adresse à un public plutôt touristique moyennement cultivé que scientifique ; les auteurs sont Leonardo dal Maso et Roberto Vighi, la Surintendance des Antiquités, l'Institut de Topographie antique de l'Université de Rome et le CNR ont été mis à contribution, et malgré son ancienneté (1975), ce volume reste utilisable comme les autres de la série (Tivoli, l'Étrurie médionale, Tivoli et l'Anio, les monts Albains et Palestrina).

Notons d'abord que si l'Ostie rive gauche est la zone bien fouillée et présentée au public, l'Ostie rive droite a été fouillée aussi, et pas de la manière fantaisiste racontée dans le documentaire. Mais aussi qu'il faut séparer chronologiquement les deux zones, et tenir compte des déformations du cours du Tibre au cours de l'histoire. C'est une zone très plate, comme le delta du Rhône, de longtemps drainée par des canaux perpendiculaires pour assainir les champs, et susceptible donc de recevoir des canaux de transport en plus des cheneaux d'irrigation.

Avant la prise de possession officielle de Rome sur le Latium et le nord de la Campanie (338), il est inévitable qu'une darse ait permis d'accueillir des navires sur la côte de la rive gauche, certainement pas sous forme architecturale à l'arrivée mythique d'Énée (XIIe siècle !) – mais on a quelques tessons mycéniens sur les côtes campaniennes et latiales qui prouvent qu'elles étaient fréquentées au Bronze final – ni sous forme de colonie romaine sous Ancus Martius, au VIIe siècle. La création d'une ville Ostie, sur la rive gauche donc, et d'une voie empierrée jusqu'à Rome, peut être tout juste postérieure à la prise d'Antium en 338. On a des indices historiques pour 278 (débarquement d'une flotte carthaginoise), 217 (départ d'une flotte militaire vers l'Espagne), 212 (entreposage du blé acheté en Sardaigne quand Hannibal occupait la Campanie). La première ville, repérée malgré la construction de bâtiments et de voies plus récents, était un castrum de nature militaire : rectangulaire, de 194 par 128 mètres, avec les axes perpendiculaires classiques, cardo et decumanus. Du cardo partait la via Ostiensis qui rejoignait les ports de rive gauche, la zone du Forum Boarium créée par les Étrusques dès le VIIe siècle, celle des entrepôts de Marcellus et du Monte Testaccio (colline articielle composée uniquement d'amphores de rebut, site remarquable négligé des touristes) à partir du IIème siècle.

La création d'Ostie, comme colonie militaire probablement donc, se justifie par la volonté de Rome de priver les ports naturels rivaux, Antium et Anxur-Terracina, de toute activité maritime : en 338, Antium prise, les Romains emportèrent les béliers de bronze des navires antiates (ils servaient à ouvrir des voies d'eau dans les coques ennemies et à les couler), et les disposèrent au-dessus de la tribune dite des Rostres, centre de la vie politique romaine ; Antium fut interdite d'activité maritime, symbole très fort et durable de l'impérrialisme romain.

Une autre voie très antique, antérieure sans doute à la domination étrusque sur Rome mais située en pays étrusque, sur la rive droite, menait aux salines de la rive droite : c'était la via Campana, ainsi nommée non parce qu'elle aurait mené en Campanie (erreur souvent commise : ce sont la Latina et l'Appia), mais parce que les salines s'appelaient Campi Salarii ou Salini, actuellement Campo Salina tout près de l'aéroport Leonardo da Vinci et de Fregenae. Autour de cette ville, aujourd'hui Maccarese, on produisait (et on produit toujours, hélas) un très mauvais vin cité par Horace et Martial : ce qui veut dire qu'à leur époque il existait une route de rive droite, plus au nord que la Campana.

Cette route, c'est la via Portuensis ainsi nommée parce qu'elle dessert les ports de rive droite de la ville de Rome : le Trastevere, au pied du Janicule, dont l'axe s'appelle aujourd'hui viale porta Portese et où se tient le marché aux puces le dimanche (on y trouve des objets archéologiques issus de pillages ou de falsificatins), a été englobé dans le mur d'Hadrien qui englobe également le Vatican.

 

N.B. : à partir de maintenant, dates après J.-C.

C'est donc sur cette rive droite que les premiers empereurs romains créèrent deux nouveaux ports, d'abord Claude (port achevé par Néron en 54 de l'ère courante), ensuite Trajan.

Claude avait utilisé un immense navire de son prédécesseur Caligula, l'avait coulé au bout du môle, comblé de scories et autres déblais, et construit dessus un phare dont les dimensions réelles n'ont rien à voir avec le délire de l'émission qui a provoqué ma juste colère : une base carrée de quinze mètres de côté, 8/9 de haut, un premier étage de 8 m de côté et 12 de haut, et un troisième de 6 m sur 15 à 20 de haut, soit en tout dans les 45 m (d'après un dessin d'architecte, nombres très approximatifs, mais on voit qu'il s'agissait d'un beffroi très ordinaire, comme ceux des cathédrales de Reims, Soissons ou Paris).

C'est sans doute ce que le pseudo-reportage appelle Portus ou Portus Romae, confondant les darses d'Ostie rive droite et le port du Trastevere, et extrapolant à partir d'un manuscrit byzantin très tardif.

Bien qu'il y ait déjà eu des canaux de régulation du cours inférieur du Tibre (si nous avions Tite-Live en entier, on pourrait voir à partir de quand il mentionne moins f'réquemment des inondations), mais ces douze ans de travaux claudiens contribuèrent à la fois à diminuer le risque d'inondations en amont, et réduisit l'encombrement du Tibre grâce à un canal direct vers le quartier Portuensis, et la route du même nom élargie. Mais cela ne suffisait pas, le port s'ensablait et résistait mal aux tempêtes (ce qui est rappelé par Tacite pour l'année 62). Vers 100, donc, Trajan fit creuser un immense bassin hexagonal dans les terres en arrière-plan du port de Claude, qui devenait ainsi un avant-port, relié par une chicane  étroite, assurant ainsi une sécurité absolue aux navires. L'agglomération créée autour du nouveau port, que le nom Porto rappelle encore, était reliée à Ostie rive gauche par une route littorale bordée de tombeaux, qu'on repère encore sur Google Earth.

Toute cette partie des ports maritimes de Rome (à toujours distinguer des ports fluviaux) a été recouverte de limons, et la rive droite, apparemment moins intéressantes pour le tourisme, n'a été que partiellement fouillée et reste pour une autre partie enfouie sous les pistes de Fiumicino.

 

(cartes à venir… le temps de scanner)

 

 

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 19:57

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La belle Sarah et le port de Rome

 

Hier soir (29/12/12), La5 proposait un assez long « documentaire » (docufictionconviendrait mieux) bâti comme un thriller, et prétendant tourner autour d’un port de Rome inconnu, nommé simplement Portus, qui se distinguerait d’Ostie et se situerait, grosso modo, au bout des pistes de Fiumicino.

Facile : aux USA, quand on construit un aéroport ou une highway, on ne se soucie pas de détruire un patrimoine archéologique ; en France, légalement, depuis vingt ans, en Finlande ou en Suisse, depuis plus d’un siècle, y compris sur des travaux de faible emprise ; en Italie, il est tout simplement inimaginable qu’on se soit contenté de l’affirmation de Tite-Live qui place la fondation d’Ostie (celle de la rive gauche du Tibre) à l’époque d’Ancus Martius (alors que l’Ostia antica ne comporte que des vestiges tardo-républicains et impériaux, qui ont effacé toutes traces antérieures), et que la Surintendance des Antiquités du Latium ait laissé détruire, au moment de la construction de l’aéroport Leonardo da Vinci, des vestiges antiques.

On peut arguer que le Tibre charrie beaucoup d’alluvions, surtout depuis que des canaux ont transformé son estuaire en delta, et que des vestiges de 2.500 ans se situeraient à quelques mètres de profondeur. En bonne méthodologie, on éviterait d’affabuler sur de supposés vestiges qui n’en ont que 2.000.

Or le point est important, on l’a évoqué en cours : Coarelli, suivi par Grandazzi entre autres, émet cette hypothèse que Rome ayant fatalement eu un port à haute époque, celui-ci se situait logiquement à l’extrémité de la Via Campana qui allait des champs salins (d’où son nom) au pont Sublicius, où elle traversait le Tibre pour devenir la Via Salaria ; laquelle explique la prospérité du site de Rome, attestée par les fouilles du Forum Boarium.

Mais, dans ce triste « reportage », il ne sera jamais fait allusion à la Via Campana, mais à une vague Via Flavia qui aurait acheminé les travailleurs d’Ostia antica au fameux Portus, en traversant le Tibre… où et comment ? C’est là qu’il est le plus large et soumis à des crues importantes. Rappelons-nous aussi que ces terres littorales sont à presque rien au-dessus du niveau de la mer, donc inondables.

Comment est construit ce film ? On a une héroïne, Sarah, « archéologue », jeune, mignonne et un peu potelée selon les poncifs américains. Elle a toujours, même en pleine campagne ou dans le désert, un ordinateur portable et/ou une tablette, où elle zoome à loisir sur des photos satellites d’une netteté assez incroyable par rapport à Google Earth (donc d’origine militaire) et, dit-on, avec des jeux de photos infrarouge qui permettent de voir sous terre (ce n’est pas possible par satellite, et très limité par avion) ; elle pratique la plongée, l’avion, le trekking, la montgolfière, le relevé au sol par résistivité électrique (avec un appareil bien petit par rapport à ce que j’ai vu en fonction, ceux du CNRS exigeant au moins trois personnes) et trouve sans problème un bimoteur pour une couverture LIDAR pour explorer une forêt en Roumanie (pour mémoire, le LIDAR est un radar spécial qui envoie plusieurs longueurs d’ondes, dont une partie est renvoyée par le sol et l’autre par la canopée ; on l’utilise normalement par hélicoptère parce que les avions vont trop vite et que l’appareillage est trop lourd pour un ULM, et ça coûte très, très cher).

Disons que cette universitaire est un Indiana Jones féminisé et modernisé.

L’idée générale semble être que l’impérialisme romain a dominé le monde connu avec seulement 150.000 légionnaires, en jouant surtout du prestige de son architecture. Cela dit, on nous dit que quand Trajan envoie 60.000 hommes contre Décébale, roi des Daces, ils constituent 20% des légions existantes, qui se monteraient donc à 300.000 hommes.

Le découpage comporte quatre séquences sur l’estuaire du Tibre, entrelaçant images de synthèse et phases d’action et de dialogues avec des collègues italiens ou anglais qui découvrent enfin ce qu’ils cherchaient depuis trente ans, et trois sur d’autres régions de l’Empire, montées selon les mêmes principes. Donc : :1. Italie ; 2. Roumanie ; 3. Italie ; 4. Jordanie ; 5. Italie ; 6. Tunisie ; 7. Italie.

Je n’ai pas tout vérifié, si c’est vérifiable, mais un pont inconnu sur le Danube dont la largeur est d’1,6 km, daté par un vague marteau de fer (indatable comme tout ce qui est fer) et attribué aux légions, puis un rempart (celui de Sarmigetuza, la capitale dace) en pleine forêt, qu’on déclare romain alors qu’il a un petit air celtique pour les connaisseurs, c’est un peu gros. En Jordanie, près de Petra (peut-on éviter la ville rose quand on parle de ce coin ?), des tas de cailloux dans le désert prouveraient une densité prodigieuse de villages à l’abri de forteresses romaines ; mais, dit l’archéologue local, il faudrait trouver des tessons de céramique (bon sang, mais c’est bien sûr ! le guide le plus sûr en prospection de surface, c’est la céramique), et, comme par hasard, il montre une lèvre d’amphore (ou d’autre chose, il n’y a pas de gros plan) qui date, assurément, de l’époque de Trajan. En Tunisie, toujours parmi les tas de cailloux, on identifie un élément du limes africain, qui ne mesure jamais que 6.500 km de long (celui d’Hadrien en Angleterre, étudié, lui, scientifiquement, n’en mesure que 120), et on nous dit que cette ligne de fortins était destinée à dissuader les moutons berbères de remonter vers le nord en période estivale. Ici, la concurrence est lourde, car les survols du désert remontent à 1925, les publications sont pour la plupart françaises et de bons universitaires, Rebuffat, Reddé et Le Bohec[1] par exemple, ont largement étudié le Maghreb ; c’était une erreur de diffuser cette chose en France, où des spécialistes ont tôt fait de déceler les supercheries.

Et Portus dans tout cela ? Déjà, hormis un avion à basse altitude qu’on suppose décoller de Fiumicino, il n’existe aucun élément cartographique désignant la rive droite. On aurait un bassin suffisant pour 150 bateaux normaux et un dix fois plus grand, un phare construit sous Claude, pour que le port soit visible à 30 km en mer, et surtout un canal tout droit pour pallier à l’encombrement des méandres du Tibre ; mais ce canal, projeté de fait par Néron, est en rive gauche ! quant au phare, son assise serait de 140 sur 40 m en superficie, ce qui implique, pour 110 mètres de haut, même avec des étages de dimensions dégressives, un terrassement largement supérieur à celui du Phare d’Alexandrie, l’une des merveilles du monde… Ajoutons un amphithéâtre de 43/40 m, découvert par satellite, qu’on illustre par des vues du Colisée… à côté duquel il ressemble à un théâtre de verdure face à l’Opéra Garnier. Et, pour faire bon poids, une statue monumentale de Trajan (apparemment, pour les responsables du film, l’histoire impériale se résume à l’année 106, celle de l’annexion du royaume nabatéen, d’où la promenade en Jordanie) – statue qui est, ou fut, soit à Ostia antica, soit à Rome, je vérifierai. Et une promenade dans une nécropole, authentique, placée sur la Flavia, et qui est celle d’Ostia antica.

On a même une vraie fouille, avec stratigraphie, sur le site inconnu…

Vous aurez compris que ces gens se moquent du monde, et que le titre (Les derniers trésors de Rome) est un attrape-couillon. J’en reparlerai après quelques vérifications.



[1] . Sur ces deux derniers, vous pouvez voir ailleurs ce que je dis à propos de leur « Alésia » ; leurs erreurs en Gaule n’entachent nullement le sérieux de leurs travaux en Afrique.

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 15:43

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Le démagogue et le tyran.

 

Il est plus que temps – désolé de ne pas l’avoir fait plus tôt, j’ai eu une semaine chargée –  de préciser les perspectives des Anciens sur la monarchie, en particulier pour l’époque royale de l’ « histoire » romaine.

Premier point très important à garder à l’esprit, un historien ne peut pas écrire sans tenir compte de l’époque à laquelle il vit. Pour prendre un exemple proche, mon camarade (de promotion uniquement) François Bayrou a commis un gros ouvrage sur son compatriote Henry IV, dans une perspective qui est celle de sa démarche centriste actuelle : Henry IV y est présenté comme un roi du juste milieu, soucieux tant du populaire (la fameuse poule au pot, et des mesures fiscales que la légende a moins notées) que de l’aristocratie, et aussi, ce qui ne nous concerne guère, des deux religions en conflit à son époque. Un roi conciliateur, universaliste, c’est une perspective moderne sur un personnage qui a vécu, réellement, trois siècles plus tôt.

Avec Tite-Live, nous avons un historien qui utilise largement les techniques du roman, de la tragédie, parfois (rarement) de la comédie. Il écrit, comme Bayrou, à une époque où l’équilibre des pouvoirs est en train de basculer et hésite entre régime monarchisant (de Gaulle) et sénatorial (parlementaire) ; entre homme providentiel et assemblées de notables. Le conflit se répète un peu partout (exceptons l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud ou les Etats-Unis par exemple, ou encore toutes les monarchies africaines et les dictatures staliniennes, nées de l’apparition de l’État dans des populations qui avaient vécu jusqu’au xviii ou xixe siècles sans organisation étatique).

Fonder du neuf durable sur du vieux instable, c’est le problème qui s’est présenté à de Gaulle en 1959-61 comme à Auguste en –27. L’historien ne peut pas être neutre, et dessine donc, selon son idéologie, un dessein et un récit soit extrémistes, soit de « juste milieu ».

La république romaine qu’a connue Cicéron était encore aristocratique, ou plus exactement ploutocratique et clanique : de très vieilles familles régnaient en se conformant à des associations entre clans, comparables aux mafias, se fabriquaient des ancêtres pour justifier leur pouvoir (comme les Bourbons et auparavant les Valois, par exemple), et elles étaient incapables d’assurer le maintien d’un État dont les cadres avaient été progressivement fabriqués pour une cité de quelques dizaines de milliers de citoyens, alors qu’à l’époque de César et d’Auguste l’impérialisme romain concernait des dizaines de millions de sujets.

On peut comparer la crise du premier siècle avant l’ère courante à celle qui a mis fin à la très brève démocratie athénienne : elle fonctionna pour environ 40.000 citoyens pendant un siècle, mais ne survécut pas dès lors que les cités se livrèrent des combats impérialistes pour la domination du commerce méditerranéen – ce qui veut dire mondial, à cette époque.

À Athènes, une assemblée de tous les citoyens, riches et pauvres, hiérarchisés selon leur niveau de fortune et donc d’armement (les plus pauvres faisaient leur service comme rameurs, les plus riches comme cavaliers, les moyens comme hoplites ou fantassins), décidait souverainement de tous les actes politiques et judiciaires, mais l’ordre du jour (je simplifie : voyez le petit U2 de Claude Mossé, La démocratie athénienne au ive siècle) était fixé par un sénat de 500 chefs de famille partie élus, partie tirés au sort. Ecclesia et Boulè, ou pour l’écrire dans la langue d’origine, κκλησα et βολη, correspondent à peu près aux assemblées populaires (concilium plebis, comitia tributa, comitia centuriata) et au sénat.

De temps en temps, un coup d’État renversait la démocratie, et on se retrouvait avec le régime des Trente (les trente tyrans), ceci au ive siècle, et encore avant Athènes avait connu la tyrannie d’un seul, Pisistrate, tué par Harmodios et Aristogiton, les Libérateurs, dont la statue trôna ensuite sur l’Acropole.

Pourtant les tyrans, à Athènes mais aussi à Syracuse ou à Tarente, avait assuré la prospérité par la guerre et la thalassocratie. De même qu’à Sparte les rois, qui étaient deux comme les consuls romains. On voit donc la complexité de cette problématique du pouvoir personnel.

On a le droit, en licence, de simplifier beaucoup.

Ce que les romains détestaient, c’était simplement le mot roi, rex. La légende voulait que Brutus eût fait prêter serment aux Romains libres (début du livre II de Tite-Live) de ne plus tolérer ce terme. Donc, quand César fut soupçonné de vouloir le revêtir, des sénateurs jugèrent bon de l’assassiner : ce psychodrame de mars 44 retentit sur les deux générations d’historiens qui suivent, dont Tite-Live qui commence à écrire douze à quinze ans plus tard.

C’est un traumatisme parce que le magistrat, quand il a vaincu des ennemis, sauvé les citoyens et gagné le titre de pater patriae, est un père, donc inviolable, et que le tuer est un parricide, le pire des crimes.

Dans les guerres civiles qui suivirent la mort de César, il y eut plusieurs dizaines de milliers de citoyens tués, et Auguste se vanta d’avoir rétabli la paix civile et extérieure, assuré la prospérité et le calme. Virgile, Horace, Properce furent ses propagandistes, Tite-Live aussi, dans une certaine mesure : la monarchie était-elle tolérable, souhaitable ou exécrable ?

À partir de là, on joue sur les symboles.

César était dictateur le jour de sa mort, mais ça, ce n’est pas grave : la dictature est une très vieille magistrature républicaine, à laquelle on recourt pour remplacer les consuls quand ils n’arrivent pas à terminer une guerre, et qui ne dure au maximum que le temps d’une campagne militaire (six mois). Certes, Sulla en 82 et César en 46 se l’étaient laissé octroyer sans limitation de durée, et même officiellement à vie, mais cela restait à la limite républicain, comme l’article 16 de la Constitution de 61 dont fit usage, une fois, le Général de Gaulle. Non, ce qu’on reprochait surtout à César, c’était d’avoir voulu devenir monarque oriental, coiffé du diadème (une simple couronne de laine), et les Romains n’aimaient pas ça du tout ; ils n’étaient peut-être pas racistes à proprement parler, mais ils n’aimaient pas les Orientaux. Or Marc-Antoine avait par deux fois, pendant les Lupercales de février 44, tendu à César un diadème qu’il avait refusé, et de nuit ses statues avaient été couronnées de ce symbole de la royauté étrangère : c’était assez pour le supprimer.

Mais surtout, César s’était légèrement assis sur le sénat : en organisant l’État avec ses bureaux personnels, où figuraient des banquiers comme l’espagnol Balbus, des techniciens comme Vitruve, et le sénat, où il avait fait entrer quelques (sans doute rares) centurions et nobles gaulois, n’était plus consulté que comme chambre d’enregistrement : ce que Plutarque dénonce un siècle et demi plus tard, et qui était passé dans les mœurs ; malgré quoi Caligula fut assassiné par un complot de sénateurs, il y en eut un ou deux contre Tibère, contre Claude, et contre Néron.

On pensa donc que César voulait devenir un monarque hellénistique, et même qu’il envisageait de transporter la capitale de l’empire à Alexandrie… il est sûr qu’avoir couché avec Cléopatre et lui avoir fait un enfant ne plaidait pas en sa faveur.

Voici un premier élément de l’image complexe du tyran : il est libidineux et ne respecte pas les liens sacrés de la famille romaine, où l’infidélité conjugale devait rester discrète.

Un autre élément constitutif de cette image, c’est qu’il a profité de la fuite des magistrats, en 49, pour saisir les trésors conservés dans les sous-sols des temples, pour payer ses légionnaires.

Mais si César avait respecté presque scrupuleusement les institutions ancestrales, son héritier, petit-neveu et fils adoptif Octavien, devenu Auguste, avait intérêt à laisser filtrer toutes les accusations de tyrannie : après avoir prétendu défendre la mémoire et pourchasser les meurtriers de son père, il se créa un personnage qui en était l’opposé. C’est de là que naît une propagande qui vise à confondre le monarque avec le tyran, Octavien devenu Auguste s’employant à passer pour primus inter pares, le premier parmi les sénateurs, dévoué au sénat mais gouvernant sans lui, avec ses amis (Mécène), son gendre (Agrippa), son cercle d’idéologues (Virgile, etc.).

Tite-Live, semble-t-il, tombe d’accord avec Cicéron pour dire que le régime monarchique est à la fois inévitable et souhaitable, à condition que le prince (notons que Machiavel, grand lecteur et commentateur de Tite-Live, utilise le même terme pour conseiller les Medicis de Florence) garde une allure républicaine, respecte le sénat et le consulte. L’idéologie augustéenne va donc développer, sinon créer, le type du tyran. Et ce tyran sera un démagogue, parce que César avait commencé sa carrière en s’appuyant sur les pauvres et l’armée. Les pauvres (citoyens) en tant qu’électeurs, l’armée en tant que fidèles au serment personnel prêté au général, et accessoirement force militaire susceptible de faire pression sur les élections et d’assurer l’obéissance des Italiens de citoyenneté romaine, mais qui ne venaient pas voter à Rome.

L’image du tyran, donc, se fonde sur un prototype développé par les historiens grecs, avec la pusillanimité, la mesquinerie, l’avarice, les caprices, la cruauté, la fourberie, et aussi la libido : tous éléments montés par les écrivains athéniens contre les tyrans siciliens, Denys et Hiéron II, Xercès ou Darius, mais exploités par les Romains sénatoriaux dans une formule presque universelle : ceux qui aspirent à la tyrannie (= la royauté) à Rome s’appuient sur le petit peuple, l’armée, maltraitent le sénat et accessoirement trompent leurs alliés, leur tendent des pièges, convoitent la femme des autres… Tarquin le superbe est une caricature fabriquée à partir de tous ces éléments d’origine à la fois grecque (de l’époque de Denys) et romaine (de la fin de la République).

Plusieurs personnages situés au ve et au début du ive siècle ont été fabriqués par l’historiographie pour dénoncer ces tentatives tyranniques, mais ce sera le programme du prochain semestre, et je viens d’en parler en master. Il s’agit des « trois démagogues », Spurius Cassius, Spurius Maelius et Marcus Manlius Capitolinus, l’un ancien consul, l’autre chevalier (donc de la classe la plus riche), le troisième sauveur du Capitole, tous trois soupçonnés d’aspirer à la royauté et mis à mort plus ou moins légalement : le premier avait voulu répartir entre les citoyens pauvres des terres nationalisées, accaparées par les clans sénatoriaux ; le deuxième distribuer des grains achetés en Étrurie en négligeant les magistrats ; le troisième en rachetant les dettes des citoyens pauvres.

Ces trois personnages fictifs incarnent les trois types de projets de lois déposés par les tribuns « séditieux » entre Tiberius Gracchus et… César (de 133 donc à 63, mais Octave et Antoine en firent autant) : les lois agraires, frumentaires et tabellaires. L’anachronisme est patent : ce n’est qu’après la guerre d’Hannibal que la crise économique due à l’accaparement des terres par les familles sénatoriales, en Étrurie, Cisalpine, Campanie, Sicile et Sardaigne (les Romains, on le sait par Astérix, n’ont jamais pénétré l’intérieur de la Corse – et c’est historiquement vrai) déclencha ces projets de lois qui allaient contre les intérêts de l’oligarchie dominante, et que les tribuns qui les déposaient furent traités de tyrans et de rois, par Cicéron notamment.

Il va de soi qu’en ce qui nous concerne, il suffit d’indiquer globalement que les éléments de tyrannie sont vaguement signalés pour plusieurs des sept rois légendaires ou semi-légendaires : Cicéron, évidemment partisan de laisser au sénat un contre-pouvoir face au monarque qu’il estimait inévitable (enfin, dans la mesure où l’on peut lire sa pensée ampoulée, variable et toujours floue) – à condition d’être ce monarque en s’asseyant sur un siège commun avec le jeune Octavien qu’il pensait pouvoir manipuler ; Tite-Live, plus discrètement sénatorial, et Tacite dont nous n’avons pas à parler ici, plus ouvertement, reconstituent l’histoire selon cette perspective, historiquement plus que faible.

Il va de soi aussi que ceci ne constitue que des indications pour traiter l’un des sujets de lundi : si vos smartphones vous permettent d’afficher discrètement le contenu de mon blog, ce dont je ne doute pas, toute contrefaçon sera facilement détectée et sanctionnée non seulement selon les règles universitaires, mais aussi selon le Code de la Propriété intellectuelle, articles 121-124 .

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 18:07

Le supplément sabbatique de L'Yonne républicaine indique que ce soir 01/12, à 20 h 45, la chaîne bilingue propose deux épisodes de Le destin de Rome de Fabrice Hourlier, le premier s'intitulant "Venger César". De précédentes réalisations de la même série avaient paru plutôt correctes. Si cela en vaut la peine, je résumerai mes impressions demain.

 

Il est important de suivre non tant les images que les dialogues, surtout quand ils ne sont pas traduits de l'allemand (puisque, vous le savez, en allemand Kaiser, l'empereur, et Caesar, Jules, se prononcent identiquement, ce qui induit des confusions). Il faut observer en particulier l'emploi des termes roi, tyran, empereur, dieu, divin

Pour mémoire, le terme latin rex est honni et sert à la fois d'injure politique et de prétexte pour tuer légalement un magistrat qu'on soupçonne de rechercher le pouvoir personnel. Mais il recouvre aussi deux termes grecs, tyrannos et basileus. Or le premier qualifie des autocrates grecs ou siciliens qui ont pris le pouvoir aux dépens des aristocraties et en s'appuyant sur le peuple et l'armée ; le second les rois hellénistiques, autocrates et guerriers certes, mais entourés d'une cour aristocratique et qui se distinguaient surtout par leur luxe et leur mollesse. Si le documentaire est bien fait, il devrait indiquer qu'on reprochait à César de se rapprocher du premier modèle et à Antoine d'imiter le second, une fois qu'il fut hébergé par Cléopatre sur le Nil.

 

Dimanche : j'ai donc regardé la chose et pris des notes à mesure. En fait, on avait sans doute déjà vu ces deux montages, puisque la TV rediffuse de manière si industrielle que les programmes ne mentionnent plus depuis lurette "dernière diffusion le…". Peu importe. On a monté des acteurs qui parlent latin et grec (de manière très compréhensible) dans des décors de studio, parfois traités en bistre ou en NB, des reconstitutions numériques lassantes, et les interviews de quatre spécialistes dont Paul-Marius Martin, dont je vous ai parlé, Giovanni Brizzi, Pierre Cosme et un autre collègue. Tous maîtrisent leur sujet.

La première date abordée est le 18 mars 44 : Antoine (qui parle latin avec un accent piémontais) parle devant un sénat vide et les portes fermées, ce qui est normalement exclu (même erreur dans une BD d'Alix). Il est présenté comme "le n° 2 de l'Empire", ce qui n'a aucun sens à l'époque : il était maître de cavalerie de César dictateur, et au moment des faits consul. Cléopatre, enceinte de César, repart en Égypte (il n'est pas très sûr qu'elle ait vraiment été, à l'époque, hébergée à l'ambassade d'Égypte, actuelle villa Doria Pamphili, sur le Janicule).

Voix off : "c'est donc confiant qu'il demande la lecture du testament de César." Ce testament privé date d'août 45 et institue Octavien, petit-neveu et fils adoptif, comme légataire universel. On voit alors Octavien "s'acheter un parti"', ce qui est résumer un peu vite la théorie de Ronald Syme (lequel, à Oxford avant la guerre, avait analysé le travail propagandiste d'Octave comme léniniste avant l'heure).

Suivent les batailles de Dyrrarchium et Philippes. Cléopaatre, à l'avant de son navire, ravitaille Antoine à Neapolis d'Épire, mais les républicains Brutus et Cassius sont supérieurs en nombre. Cassius, en mauvaise posture, se suicide, laissant Brutus déclarer qu'il fut le dernier républicain. Nous sommes déjà le 23 octobre 42, et Brutus cède à ses troupes qui insistent pour combattre. On voit obsessionnellement deux aigles se battre au-dessus des armées (ce prodige viendrait d'Appien, je n'ai pas vérifié), et celui d'Antoine l'emporte. La voix off insiste sur "l'idéal républicain confronté à l'idée monarchique", ce qui est un résumé très sommaire. "Ils avaient lutté contre des amis, des parents et même des frères" : c'est l'image de l'intestina discordia véhiculée par Lucain à propos de Pharsale, donc de la guerre civile de César contre Pompée, en 49-46 ; en fait, les légions "romaines" étaient constituées depuis Marius d'Italiens et depuis César de Gaulois, d'Espagnols, d'Africains, voire de Germains : seuls les officiers étaient romains de souche.

"Le destin de Rome en marche avait balayé le régime des sénateurs épuisé par cinq siècles d'existence" : la voix off est assez bien renseignée finalement, mais le régime oligarchique était mort un bon siècle plus tôt.

Image finale : Cléopatre a quitté la bataille, et sait qu'Antoine lui demandera des comptes…

 

Second épisode : Antoine reçoit la charge de conquérir des territoires orientaux en s'appuyant sur les ressources d'Alexandrie. Il convoque Cléopatre à Tarse "'en Turquie" (exactement sur la côte ionienne, la Turquie est bien loin d'exister), mais c'est elle qui le reçoit sur son navire et le séduit, en grec. Plus tard,il épouse la sœur d'Octave, Octavie, qu'il répudiera bientôt : scène assez surréaliste d'un mariage patricien. Trois ans s'écoulent, Antoine s'ennuie à Rome et s'en va combattre les Parthes, désormais habillé à la grecque (Appien), tandis qu'Octave et Agrippa s'occupent de Sextus Pompée et des ses "pirates" qui occupent les côtes siciliennes et hispaniques. Sextus Pompée a réussi à affamer l'Italie, il faut donc rompre le blocus avec 200 navires égyptiens envoyés par Antoine en échange de 20.000 fantassins qu'Octave n'enverra jamais. Agrippa invente le grappin, nouveau mode de bataille navale (en fait connu depuis trois siècles), permet au prix du blé de baisser de deux tiers.

Pendant que cela se déroule en Occident, Antoine échoue contre les Parthes, dépudie Octavie de loin, et envisage de fonder une dynasttie avec les jumeaux qu'il a eus de Cléopatre, le Soleil et la Lune (Alexandre Hélios, Cléopatre Sélénè). Malgré ses échecs, il célèbre un triomphe… à Alexandrie. Comme les Dieux ne permettent cette cérémonie qu'à Rome, c'est l'occasion de le déclarer ennemi public ; Octave lance la formule exacte du senatusconsulte ultime : dent operam consules ne quid detrimenti res pulica capiat. Antoine n'est dès lors plus romain.

<Il est bon de rappeler qu'on aurait déjà reproché à César de vouloir être roi, non à Rome, mais à Alexandrie. Ce motif de son assassinat est rappelé par P. M. Martin dans Tuer César !>

Et voici, 'pari fou" selon la voix off, qu'Antoine se mêle d'attaquer Rome. Impossible ici de trancher entre rumeurs et projets réels, de même que le documentaire n'insiste pas sur l'idée, véhiculée par Suétone, Appien, Plutarque, qu'Antoine affaibli par les charmes de Cléopatre, le vin et les banquets, était physiquement diminué et incapable d'élaborer un projet militaire de cette ampleur. Toujours est-il que Cléopatre embarque 100.000 fantassins et 12.000 cavaliers. Le mauvais temps oblige la flotte à s'arrêter dans l'anse d'Actium, dans l'Adriatique, où elle ne peut être ravitaillée que par deux îles, Corcyre et Méthônè, dont Agrippa s'empare : l'armée d'Antoine est décimée par la malaria, la disette, les désertions et la décimation (les soldats soupçonnés sont tirés au sort et un sur dix tué… au poignard et non à la hache comme il était de rigueur). Cléopatre regagne l'Égypte avec la moitié des vaisseaux, le reste est détruit par Agrippa (impressionnante scène de bataille navale,bien sûr numérisée).

"Antoine et Cléopatre resteront à jamais unis, emportés dans le rêve d'un grand Orient unifié par la langue grecque." 

 

Avec quatre cautions universitaires dont deux prestigieuses, il n'est pas étonnant que ce double documentaire ait une valeur historique réelle, même s'il laisse forcément en chemin quelques éléments et cède, télévision oblige, à des facilités scénographiques dignes de Cccil B. de Mille ou de Mankiewicz : les grands mouvements de masse (sans figurants, donc pas coûteux), les dialogues champ-contrechamp, la contre-plongée systématique sur le personnage qui prononce des paroles définitives…

Dans l'étude de la Rezeeption de l'Antiquité, les "peplums" dégoulinants de bons et nobles sentiments, leurs héros bodybuildés, tout ce qui pouvait impressionner un public infantile et illettré (en se réclamant parfois de Shakespeare, pauvre Old Bill !), c'est apparemment fini. Est-ce que ce style de réalisation, qui cède encore aux fantasmes à grand spectacle et à quelques approximations historiques, est utile à la culture de l'Antiquité ?

Rien que sur la TNT, il y avait en concurrence Patrick Sébastien, le Titanic, Judgment Day, Fort Boyard, trois ou quatre polars (si celui de la 3 a eu du succès, j'en serai content, Pierre Arditi est un vieil ami), et les Simpson qui sont moins débiles que le doublage exaspérant. Alors, 0,12 % d'audience ? C'est ce que j'ai fait aux législatives de 96 pour un parti émergent, mais plein d'avenir…

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 18:03

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Alix Senator, tome I : « les aigles de sang », par Valérie Mangin et Thierry Demarez, Casterman, 2012, 48 pages, 12 € environ.

 

Comme toutes les séries à grand tirage (un nouveau tome de Blake et Mortimer, assez peu intéressant, vient de sortir et bénéficie d’une couverture médiatique intense), Alix revit cinq après la disparition de son auteur Jacques Martin.

Au cours de la trentaine d’albums signés par Martin, Alix, jeune prince gaulois adopté par un sénateur romain et affublé du surnom de Gracchus, invraisemblable puisqu’il ne s’agit pas du nom gentilice de son protecteur, avait connu des aventures invraisemblables qui le menaient en Égypte, en Afrique et même en Chine, sans se déparair de ses éternels 16 ou 17 ans, qui ne l’empêchaient pas de mener une légion, de triompher dans l’arène et dans les courses de chars, d’être l’ami de César peu après 52 et celui d’Auguste du côté de 30 av. J.-C.. Comme Tintin, modèle inévitable de l’école d’Hergé et du scoutisme belge, il ne vieillissait pas, restait accompagné depuis le deuxième épisode de son cadet, le jeune égyptien Enak, lui aussi d’origine noble, rencontrait parfois des filles quelque peu nymphomanes mais restait in extremis puceau, et se promenait dans des architectures fantasmées, d’Athènes à Carthage en passant par Alexandrie, Babylone et l’Afrique subsaharienne. Il croisait en Gaule cisalpine un Vercingétorix réchappé du triomphe de César ou le fils supposé de Spartacus.

La scénariste a choisi de lui fixer enfin une chronologie : il a « plus de 50 ans » en 12 av. J.-C., est toujours ami d’Auguste , monarque depuis 27, et le voilà sénateur (ce qui impliquait en fait un âge minimal de 43 ans). Enak a disparu , on ne sait dans quelles circonstances, mais enfin cela élimine l’amitié homosexuelle qui unissait les deux garçons ; en revanche il laisse un fils, Khephren, dont les rapports avec celui d’Alix, Titus, sont plus discrets. Les deux s’invitent d’ailleurs à la fête, moyennement orgiaque, donnée par une nommée Claudia Pulchra (homonyme donc de la sœur de Clodius, notoirement débauchée… mais dans les années 55) avec Julia, fille d’Auguste et fraîchement veuve de Marcus Vipsanius Agrippa

À partir de ces prémices, l’aventure repose sur la mort du Grand Pontife Lépide et sur celle d’Agrippa : tous deux sont tués par des aigles dressés, équipés de serres en or, et les héros vont rechercher dans Subure le dresseur égyptien, sans quoi l’on admettrait que c’est Jupiter qui a tué les deux dignitaires, furieux que depuis César l’on n’ait pas renouvelé son flamine. Tel est du moins le délire de l’augure aveugle qui vaticine devant Auguste.

Il est vrai qu’Auguste n’a pas revêtu le Grand Pontificat avant la mort de Lépide, qui avait reçu ce poste en 43 lors de la constitution du triumvirat avec Antoine et Octave (pas encore surnommé Auguste). Sauf que Lépide est mort en 17, de vieillesse, et Agrippa en 12, de maladie : on compresse donc cinq ans d’histoire, on oublie qu’il y avait un collège d’augures de quinze à vingt membres, et qu’il est tout simplement impossible de désigner à un épervier une cible humaine précise, et de dresser un aigle (encore faut-il en attraper un !). Donc, invraisemblances plus limitées que dans les anciens albums, mais persistantes.

On appréciera que les bulles soient infiniment moins bavardes et plus lisibles que dans les premiers albums, et que, délivrés du principe du feuilleton (qui oblige à trouver une chute et un suspense à chaque fin de page ou de double page), les auteurs ne nous fassent plus subir ces rebondissements à base de silhouettes furtives et de points d’exclamation.

Il y a beaucoup de vues cavalières, sans doute trop, mais il faut voir Rome du point de vue des aigles… n’empêche, le procédé (utilisé avec discrétion par Luccisano, par exemple) finit par lasser. Les monuments sont plutôt bien repris de la Forma Vrbis et des plans pour le Haut-Empire, si ce n’est que le pont Sublicius semble p. 9 déboucher en plein mur de scène du théâtre de Pompée, et qu’Auguste parle politique dans le théâtre plutôt qu’au Palatin ou sur le forum. Le Palatin est correct et débouche bien sur le Circus Maximus et non sur le Colisée, qui n’existera qu’un siècle plus tard. En revanche, je ne suis pas sûr que le forum julien soit bien circonscrit : il y a tellement d’édifices enchevêtrés qu’au sol on n’y comprend rien.

La scénographie n’abuse pas du champ-contrechamp mais dose habilement les plans larges, les gros plans, quelques contreplongées, des zooms, mais selon un rythme heurté qui nuit à la compréhension de la synopsis. Disons pour conclure qu’à beaucoup d’erreurs près, ce seul album vaut largement l’intégralité des précédents pour qui voudrait se documenter sur la période augustéenne à partir de la fiction graphique.

 

 

 

 

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 19:31

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Les écrivains augustéens

 

Le terme est réducteur, mais il faut bien constater que les gens qui ont écrit l’histoire sous forme poétique ou prosaïque autour du moment où Octave est devenu Auguste dépendent forcément du contexte historique, qu’on peut décomposer en deux termes :

1. les cent ans de guerres civiles, qui ont culminé avec le conflit entre César et Pompée de 49  à 45, puis entre Octave et Antoine de 43 à 31.

2. le rétablissement de deux paix, intérieure et extérieure, dans les années 40-30 ; Octave-Auguste, devenu princeps, est le garant de la concorde entre citoyens, qui ne se disputeront plus entre partisans de la plèbe et partisans du sénat, et en même temps il cesse de combattre contre les Hispaniques, les Gaulois, les Germains, les Daces de Roumanie, les Africains de  ce qu’on appellera plus tard le Maghreb, l’Égypte grecque devenue propriété personnelle du Prinde, la Syrie, la Palestine…

Il reste quand même des résistances : les Germains d’Arminius, les peuples alpins de Maurienne et de Tarentaise, les Bretons et surtout les Parthes, entre Syrie et Arménie, mais peu importe : on a décrété la pax Augusta ou « paix ennoblie par les Dieux », et en même temps la concorde définitive entre citoyens.

À l’intérieur, les campagnes sont désertées, suite à la surexploitation des terres dans une perspective de rapport immédiat : vigne, oliveraies, voire élevages d’huîtres et poissons de luxe, au bénéfice des grandes familles sénatoriales qui possèdent des dizaines de milliers d’hectares, avec des milliers d’esclaves. En ville, des citoyens réfugiés des campagnes, sans doute un million rien qu’à Rome, sans ressources à 95% , mais Quirites et donc pourvus du droit de vote…

3. Comme les populations pauvres (mais pas totalement indigentes, puisque la clientèle et les aides publiques les empêchent de tomber dans la déchéance absolue, comme on le verra dans le module 02) sont perméables à toute propagande, le régime augustéen va répandre toute une mythologie de l’Âge d’Or à l’usage des dominants, des sous-verges et en fin de course du public illettré qui, faute de télévision, sera abreuvé de fables.

 

Hormis les graffites de Pompei et de rares inscriptions populaires (généralement chrétiennes, donc pas antérieures au IIe siècle de l’ère courante, l’enseignement universitaire ne peut travailler que sur un épiphénomène qui est la littérature de cour, sans doute, toutefois, un peu diffusée dans la bourgeoisie municipale par des lectures publiques.

 

Conservatrice, tardigrade et physiologiquement inapte à toute novation, incapable par ailleurs à faire la part des faits sociaux quand ils ne manifestent pas dans l’écrit officiel, l’Université me contraint à quelques simples remarques utiles pour comprendre Tite-Live.

 

Vous aurez bien compris que celui-ci est le meilleur intellectuel de son époque, ce qui ne signifie pas qu’on puisse le considérer comme un historien exigeant. Il semble avoir échappé aux « cercles »’ littéraires de l’époque et avoir été à la fois ami, conseiller et (très mollement) critique de la monarchie augustéenne . La première page du polycopié rouge vous suffira de ce point de vue.

Je renvoie pour la suite à l’excellente Littérature latine I d’Hubert Zehnacker et J.-C. Fredouille, aux PUF, 1993.

Les dates essentielles du règne d’Auguste, pour ce qui concerne la littérature, sont : en –27, collation du titre Augustus et dédicace du Panthéon d’Agrippa, temple fédérateur.  En –20, la restitution des enseignes romaines prises par les Parthes en 52 : trimphe de la diplomatie sur la guerre ; dans la même ligne, en –10 la dédicace de l’autel des Gaules à Lyon, et en –9 de l’ara Pacis augustae. En –17 les Jeux Séculaires (long poème d’Horace) rappellent l’antiquité de Rome. En –12, à la mort du titulaire Lépide, Auguste devient Grand Pontife, chef suprême de la religion d’État.

Les écrivains augustéens sont en général des écrivains de cour : protégés et inspirés directement par le prince (Horace, dont le livre IV des Odes et le Carmen saeculare ressemblent à des commandes, ainsi que le livre IV de Properce et l’Énéide). Auguste lui-même a laissé quelques écrits dont ne subsistent que les Res gestae, une autobiographie politique. – ou par Mécène, épicurien, très riche, écrivain précieux – Asinius Pollino, ancien légat de César qui se retira de la politique et intervient pour préserver le domaine de Virgile, menacé par les lotissements aux vétérans – enfin M. Valerius Messala Corvinus, protecteur de Tibulle et d’autres élégiaques.

Les écrivains eux-mêmes sont presque tous des provinciaux, chevaliers ou fils d’affranchi (Horace), relativement aisés, propriétaires terriens, qui savent gré au nouveau régime de protéger leurs biens.

Virgile, de Mantoue, commence sa carrière en adaptant le sicilien Théocrite dans les Bucoliques, chants de bergers fictifs qui peuvent évoquer la mièvrerie d’Honoré d’Urfé ou de Mme de Scudéry ; mais dès le début du recueil publié il donne le thème idéologique : deus nobis haec otia fecit, c’est à un dieu que nous devons cette paix. Les Géorgiques, dédiées à Mécène, ne sont pas un traité sur l’aagriculture et l’élevage mis en vers (celui de Varron date de 37), mais un appel à la sagesse, au respect des dieux à qui l’on doit la fécondité, et dont on ne doit pas gaspiller les bienfaits dans de vaines querelles : comprenons la politique des derniers républicains. L’ouvrage était terminé en 29, avant donc qu’Auguste ne reçoive les pleins pouvoirs.

L’Énéide, rédigée de 29 à 19, est une longue épopée de quelque  10 000 versqui raconte comment Énée, échappé de Troie, surmonte tous les obstacles (amour de Didon, colères de Junon et de Poséidon qui ne cesse de lui susciter des tempêtes, folie des femmes troyennes qui brûlent la flotte, mort de ses proches…) pour fonder une ville nouvelle dans le Latium, Lavinium, du nom de la princesse locale qu’il prend comme deuxième épouse. Malgré une imitation (obligée) d’Homère, Virgile créée une épopée nationale assez originale dont le succès fut immédiat : on l’apprenait dans les écoles, et les premiers vers (arma uirumque cano…) ont même été graffités sur un mur de Pompéi.

 

Horace était fils d’un fonctionnaire public, esclave affranchi non sans fortune ni ambition : études à Athènes, tribun militaire qui finit à la tête d’une légion dans l’armée des tyrannicides. Amnistié, il rentra en grâce auprès de Mécène. Ses satires et épodes sont de ton épicurien, puis vers 25 il oriente ses poèmes vers le problème du bonheur dans la cité. Son idéal est l’aurea mediocritas, jouir en paix d’une relative aisance à la campagne (dans un domaine de Campanie offert par Auguste). Le Chant séulaire, œuvre de commande pour les cérémonies de 17, célèbre les dieux chers à Auguste, en premier lieu Apollon, et non la vieille triade Jupiter-Junon-Minerve, allégorie du régime républicain.

Dans la première génération des écrivains augustéens, ceux qui ont commencé leur œuvre avant 30, on compte aussi des techniciens : Agrippa, gendre du prince, géographe ; ANtistiiue Labeo et Ateius Capito, juristes ; Vitruve, architecte et tacticien, ancien officier de César ; Verrius Flaccus, astronome ; Hygin, cosmographe, bibliothécaire du prince.

C. Cornelius Gallus, mort en 26, ami personnel d’Auguste, importa le genre élégiaque grecc ; il s’agit de poésie amoureuse, dont les auteurs se font volontiers passer pour des émules de François Villon, mais, comme l’a montré Paul Veyne, appartiennent en fait aux classes aisées ; Tibulle, Lygdamus (panégyrique de Messala, son protecteur, pour son consulat de 31), Properce et Ovide parlent surtout de galanterie, mais utilisent aussi une érudition mythologique assez pesante pour les lecteurs modernes. Ovide, dont l’Ars amatoria est un traité de la séduction (ainsi que d’autres œuvres), a bâti les Métamorphoses sur des légendes grecques et les Héroïdes sont des lettres fictives entre héros mythologiques  les Fastes veulent expliciter, selon le calendrier, les innombrables fêtes archaïques. Exilé en +8 en Dacie, il érivit encore plusieurs livres pour se plaindre de son sort, qui ne sont nullement comparables à l’œuvre de Victor Hugo !

Le traité d’astronomie de Manlius évoque, en vers, l’équilibre du monde, de même sans doute que la traduction latine des Phénomènes d’Aratos, autre traité d’astronomie, mais dû à un membre de la famille impériale, fils de Tibère et époux d’Agrippine, petite-fille d’Auguste, célèbre pour ses campagnes en Germanie.

Il faut mentionner enfin Sénèque le Père (dit autrefois le Rhéteur), qui composa sous Caligula un centon d’exercices entendus dans les écoles de rhétorique. Ces écrits, bavards et artificiels, mériteraient d’être étudiés de près car les écoles de rhétorique furent le repaire favori des derniers républicains.

On voit donc que ce qui nous est parvenu de la littérature de l’époque augustéenne n’est jamais indépendant du pouvoir politique, même si une grande partie de la poésie élégiaque se présente comme personnelle et quasi romantique. Même Asinius Pollion, très critique de César après avoir été l’un de ses fidèles lieutenants, servait la propagande d’Auguste, qui prenait soigneusement ses distances par rapport au père adoptif du prince.

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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 20:56

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À propos de l’ouvrage définitif de Jean-Louis Voisin, Alésia, un village, une bataille, un site, Éditions de Bourgogne, 2012, 220 pages, 3 illustrations, 18,50 €.

 

C’est le bandeau rouge qui nous avertit qu’avec cet opuscule aussi banal qu’agressif le débat est définitivement tranché.

Il l’est effectivement dans l’esprit de ceux qui souscrivent aveuglément au dogme et ne permettent aucune interrogation, aucun doute. Comme les intégristes de n’importe quelle religion pour qui il y a eux, les pieux, les fidèles, les obédients perinde ac cadauer, et tous les autres, les atypiques, les hérétiques, les libres-penseurs. Mais comme on est entre gens polis, n’est-ce-pas, on ne lance pas vraiment d’excommunication ni de fatwa, on n’arrache pas les ongles, on ne brûle pas les sorcières, mais si les arguments ne sont pas contondants comme la fleur bleue de Boby Lapointe, ils sont frappants comme le Bottin dont us(ai)ent les interrogateurs musclés du 36 : ça fait mal, mais ça ne laisse pas de traces.

Pourtant, quelle platitude, quelle enfilade de banalités et d’arguments recuits ! magister dixit, telle est la ritournelle de ce pénible pensum qui a, de plus, été mal relu : innombrables fautes de français et de typo, et quelques perles comme p. 35 prénommer Sextus le Grand Pompée (qui s’appelait Cnaeus, pour qui l'ignorerait) ou d’inventer (p. 182) un « Chalon-sur-Seine » vers quoi mènerait l’une des neuf voies qui partent d’Alésia (et se limitent à quatre, puisqu’il y a évidemment des troncs communs entre Sombernon, Dijon et Chalon sur Saône, Vertault et Langres, Saulieu et Sens.  Autres bourdes en chronologie, quand on fait naître César en 100 alors que son cursus indique qu’il est né en 102, ou pis, qu’on estime les armes de l’Âge du Bronze antérieures de cinq siècles à Vercingétorix : c’est au moins le double.

Passons sur les anecdotes, le transport de la statue géante de Napoléon III, pardon, de Vercingétorix, les musiquettes inaugurales proposées par Léo Delibes (et jamais jouées), les braves paysans qui imaginèrent un saint Gétorix (p. 144) et les catholiques réactionnaires qui recréèrent, dans les années 1830, le pèlerinage de Sainte Reine, héritière de divinités gauloises des sources guérisseuses. Pas original, et en plus c'est piqué à Goudineau. L’Église, l’Empire et l’Université, un triple patronage dont l’esprit scientifique eut toujours à souffrir.

Après le flot de banalités, vient le morceau de bravoure qui n’a qu’un but, discréditer, calomnier, diffamer les « inventeurs » d’autres sites : ce sont des demi-habiles à la mode de Pascal, des savants de cabinet de sous-préfecture, soit corrects latinistes ignorants du terrain, soit naïfs complotistes, voire maires de communes qui veulent attirer le chaland dans des boutiques à touristes sous le prétexte qu’ils auraient Alésia chez eux ! (p. 162-164).

Or, si sur peut-être 400 communes et lieux-dits de la Normandie (Falaise) à la Haute Maurienne (Aussois), les Germanies (Bergen-Belsen) qui peuvent revendiquer l’origine *pal(s)sous divers consonantismes (sans compter Felsina, Bologne en étrusque), il y a sans doute une petite centaine de bourgs gallo-romains qui ont porté le nom d’Alesia, comme il y a des dizaines de Mediolanum et de Condate, il ne faut forcer ni dans un sens ni dans son opposé : que sur l’inscription d’Alise l’agglomération s’appelle ALISIIA n’interdit pas que le lapicide se soit trompé (les Gaulois écrivaient très peu) sur une graphie *ALIISIA, car on sait (enfin, ceux qui se sont documentés savent) que le II représentait E ; ce transfert d’une voyelle s’appelle métathèse vocalique. À l’inverse, ce n’est pas parce qu’on n’a pas d’inscription qu’Alaise, par exemple, ne s’appelait pas Alesia !

De là à publier que tous ceux qui proposent un autre site que le sacro-saint sont des imbéciles, il y a loin… mais pas si loin de l’article R 1621 du Code Pénal qui qualifie la diffamation.

Il est désolant qu’à la suite de cette chasse aux sorcières l’auteur se permette de donner comme acquise la traduction la plus inexacte de la phrase fameuse de VII 66,2 : « Elle signifie simplement que le proconsul et ses troupes font route en direction du territoire des Séquanes en passant par un secteur situé à la périphérie des Lingons, donc qu’ils se trouvent toujours en territoire lingon lorsqu’ils sont attaqués par la cavalerie gauloise… » (p. 165. Non ! per + accusatif, in + accusatif et l’imparfait du subjonctif avec cum historicum, réunis, ne laissent place à aucun doute : cette bataille de cavalerie eut lieu au moment où César était en train d’entrer chez les Séquanes en traversant l’extrémité du territoire lingon. César dit bien que sa tête de pont était chez les Séquanes, et pour donner quelque substance au dogme, il faut soit refabriquer une grammaire latine à sa façon, soit déplacer les Séquanes à l’ouest de la Saône moyenne (ce qu’a tenté Carcopino, en imaginant que les Mandubiens aient été un fragment des Séquanes détaché opportunément sur l’autre rive…).

Remarquons que César a également écrit que son Alésia ne peut pas être à cent kilomètres de la Saône, mais à une journée ou peut-être deux (on peut ergoter sur altero die ; Tite-Live aurait écrit proximis castris pour indiquer une journée de marche et alternis ou binis castris pour deux journées). Donc César démolit aussi Chaux-des-Crotenay.

Il est facile, à partir de ce patakès, de mélanger aussi tous les sites qui ont un jour prétendu sans aucun argument être l’Alésia de César : Alès est bien sûr trop au sud, Guillon trop au nord, Izernore trop près du Rhône, Novalaise trop loin (comme Aussois qui m’est cher pour ses paysages, mais qui appartenait aux Ceutrons qui n’ont été conquis que plus tard, par Auguste), Luzy trop à l’intérieur du territoire éduen, Authezat, évidemment, chez les Arvernes, Auxonne sur la Saône, et tant qu'on y est l'Aussois proche de Corbigny (Nièvre) sur la "mauvaise" bordure du Morvan. D’autres sites ne présentent aucun relief intéressant, dont ceux qui se situent au sud de Besançon. Mais il n’empêche que beaucoup de sites franc-comtois ont été proposés, ce qui signifie que les Franc-Comtois connaissent le latin ! Eux…

Traiter, au passage, d’ « authentiques savants » (sic) Berthier et Wartelle qui ont commis, on peut le dire après leur décès, des faux, en ne mentionnant que la fausse analyse 14C du malheureux Fèvre, c’est un moyen de détourner l’attention d’authentiques latinistes qui ont vu, sans doute avec un peu de paranoïa (je ne parle pas de moi, mais de Mérona) et de solides militaires qui, malheureusement, n’ont publié que sous forme de polycopiés confidentiels… ce qui confirme que paranoïaques, ils l’étaient, puisqu’ils soupçonnaient les revues savantes de ne pas vouloir d’eux, ce qui était vrai (ils ne rédigeaient pas selon les normes universitaires) et se confiaient aux Dernières nouvelles locales… ce qui est faux, mes amis salinois ont toujours été malheureux avec FR3 Franche-Comté comme avec la presse écrite locale, et les maisons de la presse ne mettaient pas souvent leurs polycopiés sur le comptoir.

Ce qui les a persuadés, et je ne saurais dire que c’est dû seulement à la paranoïa, que le mythe de Chaux des Crotenay n’avait été fabriqué que pour servir d’écran de fumée aux falsifications du dogme d’Alise Sainte-Reine.

Évidemment, ce n’est pas un tenant fanatique du dogme bourguignon qui va avouer un tel subterfuge, je ne suis pas psychiatre, mais je n’aurais pas jugé dignes de la camisole de force ceux avec qui j’ai longuement visité le site de Salins. D’ailleurs Voisin ne lui consacre que dix lignes, juste pour signaler l’oppidum du Château, qui est du Hallstatt final et ne saurait rien prouver pour une époque de quatre siècles postérieure… et pour dissimuler que le site de Salins correspond un peu mieux que le Mont-Auxois à la description, technique et forcément sommaire, de César.

Alors, ayant passé sous silence la seule hypothèse susceptible de contrarier le dogme, on va asséner les neuf derniers coups – qu’on appellera sans vergogne « la preuve par neuf ». Ceci s’articule en dix petites pages ponctuées du refrain : « aucune Alésia supposée ne peut… ». Et pour cause ! Alise a bénéficié d’une tradition chrétienne autour de Germain d’Auxerre, pas le Jura ; on n’a trouvé nulle part d’inscriptions, ni d’armes, ni de fossés, ni de monnaies, ni de chevaux… puisqu’aucun site, hors l’officiel, n’a bénéficié d’un siècle et demi de fouilles grassement subventionnées ! C’est facile… ce sont les coups de Bottin dont je parlais en commençant.

Avec ça, oui, je reste assommé… devant tant d’aveuglement et de mauvaise foi. Dire autre chose que le refrain imposé, c’est faire de l’archéologie « imaginaire » (Reddé), « fantasque » (Jean-Pierre Adam, souvent mieux inspiré), « supposée »…

C’est aussi clairement nous prendre pour des cons.

Avis à mes étudiants de master et de CAPES, je ne parlerai plus d’Alésia en cours : vous regarderez ce blog, où figurent déjà quelques articles sur la question, et en particulier sur le Disneyland qu’on vient d’y poser.

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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 18:10

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N’allez pas au Disneyland™ d’ « Alésia ».

 

Voici, comme promis depuis le printemps, mes impressions sur ce qu’on appelle Muséoparc Alésia.

Un blog sans pub (c’est rare) qui fait en plus de la pub négative, mais un universitaire qui combat les dogmes officiels, c’est peut-être plus rare encore.

Or, il faut bien le dire, j’étais convaincu, mais pas à 100%, qu’Alésia, lieu d’une bataille en fin d’été 52 av. J.-C., n’a rien à voir avec Alise-Ste Reine en Côte d’Or, et c’est pour cela que j’ai tardé à y aller, depuis l’inauguration fin mars. Il a fallu l’occasion de plusieurs tâches à Dijon et environs pour que je m’y décidasse.

Eh bien, c’est au-delà de toutes mes craintes. Mais au moins le but est avoué dans les dépliants publicitaires qui traînent dans tous les OTSI de Bourgogne : « des animations à vire en famille ! ». Et une grosse pub pour François Ier (Sauvadet), qui comme président du Conseil Général est sur un siège éjectable. Et surtout pas pour le Conseil Régional, qui, lui, était déjà à gauche.

Titre officiel : « Centre d’interprétation et de reconstitution ». Pas de présentation scienti-fique ni muséographique, bien entendu. Je vais donc citer le dépliant publicitaire de 2011 :

« Bienvenue sur le site de la bataille d’Alésia, qui a vu s’affronter sur le Mont-Auxois… deux civilisations, romaine et gauloise, ainsi que deux stratèges géniaux, César et Vercingétorix. » Mot du Président Sauvadet, par ailleurs président de la SEM (Société d’économie mixte) Alésia.

« A Alésia, j’ai vu la ville gallo-romaine et on m’a raconté la bataille. Je me suis beaucoup amusé. Moi, c’est Vercingétorix que je préfère ! » (Adrien, 8 ans).

« papi m’a emmenée à Alésia et j’ai fabriqué une lampe à l’huile. C’était super-chouette ! » (Coralie, 5 ans).

« venez découvrir une archéologie ludique, vivante et surprenante. Visites guidées, visites théâtralisées, ateliers… »

La visite, rapide mais qui m’a quand même fait perdre 9 € (cela, le prospectus ne le mentionne pas), m’a convaincu qu’effectivement 8 ans est le meilleur âge pour jouer dans ce parc. Il y a de gentilles accompagnatrices pour les petits, des tondus en costard sombre pour surveiller (en plus de nombreuses caméras), des femmes pourvues d’un chariot pour chasser les traces de doigts sur toute surface vitrée (et il y en a !), une personne dont l’unique fonction semble être de réaligner les piles de bouquins de ce que l’on n’oserait pas appeler librairie.

Commençons par la fin, puisqu’en principe il faut faire deux fois le tour de l’escargot (forcément, on est en Bourgogne, et l’architecte Tschumi a repris l’image sans toutefois intégrer le concept de la visite hélicoïdale comme au musée de Fourvière) : exposition, film, bornes interactives, puis terrasse, avant de redescendre dans l’immense espace d’accueil où règne, parce qu’il faut bien nourrir les familles, une épouvantable odeur de rôti de porc. Donc, la boutique offre aux tout-petits des toupies, des T-shirts criards, aux plus âgés des jeux de rôle en boîte, des puzzles, des BD (à côté de l’excellent Silvio Luccisano, il y a Jacques Martin, dont l’on ne peut pas dire qu’il brille par l’exactitude historique), des illustrés pour l’école primaire à côté d’études sur les maquis de l’Auxois, et une troisième table d’ouvrages consacrés au site… mais où se mêlent les romans de Christian Goudineau (du Collège de France), de nombreux ouvrages hors de prix des éditions Errance, des études (sérieuses) de toponymie et de langue gauloise… mais où j’ai cherché en vain le chef-d’œuvre de Jean-Louis Voisin, pourtant paru, par le plus grand des hasards, au moment même de l’ouverture du Disneyland au public. Il s’intitule modestement « un village, une bataille, un site », et je vous en rendrai compte dans quelque temps, puisqu’il a fallu faire une halte à Avallon pour le trouver.

Il porte en bandeau rouge : FIN DE LA POLÉMIQUE ! Et sa première phrase est :  « Ce petit volume n’est pas un ouvrage d’érudition. Son auteur ne prétend pas apporter des hypothèses nouvelles sur un sujet qui en a déjà trop provoquées (on notera la faute de français), et des plus folles. » Il est vrai qu’on est bien mal payé dans l’Université, et beaucoup de collègues améliorent leur retraite en colligeant des notes de cours chez un éditeur bien diffusé…

On trouve aussi, comme dans les pharmacies canadiennes de Charles Trenet, des pots de moutarde, des anis de Flavigny, des biscuits mous ou croquants (pas de grands crus bourguignons, vu l’âge du public attendu), des torques en métal doré et même toute une panoplie de légionnaire en fer-blanc, à des prix prodigieux.

Bref, on aura compris qu’il ne manque que les figurants habillés en Obélix et la grande roue pour se convaincre qu’on est dans un parc à utilité purement commerciale, et pour les petits à qui les attractions manqueraient, le parc animalier de l’Auxois est à dix kilomètres, direction Vitteaux.

On regrettera au passage que l’architecture remarquable de la halle de Vitteaux, les forges de Buffon, le château-fort de Posanges, la vieilles ville de Semur-en-Auxois, à une pincée de kilomètres, ne soient pas évoqués… mais ce n’est qu’un indice supplémentaire qu’on n’est pas dans le culturel, mais dans le commercial. [pour être honnête, on gagne, avec son billet à 9 €, un petit guide qui les mentionne discrètement].

Au premier étage, on passe entre deux rangées de soldats de 5 m de haut, Romains d’un côté, Gaulois de l’autre, en bois, dans une sombre galerie qui évoque le train-fantôme dont l’absence nous ferait regretter la Foire du Trône. Mais l’on n’est pas moins dans le vulgaire absolu, surtout quand on est bloqué par des essaims de touristes pendus à leur téléphone bleu (qui donne des explications en des tas de langues). Quelques mètres plus loin on trouvera un immense transparent qui prétend représenter l’Italie vue d’Alésia ( !), avec notamment un fleuve qui s’appelle †Podus (j’aurais écrit PADUS, le vrai nom du Pô). Puis une salle qui prétend fournir « les preuves par l’archéologie », avec un minimum d’objets authentiques (et pour cause !), mais dans des vitrines des reconstitutions grandeur nature du légionnaire de base, des boucliers pendus sous plafond, et (seul élément utile, à mon sens) une grande fresque représentant tous les éléments d’une armée romaine en marche, des légionnaires au train en passant par les auxiliaires. Baliste et onagre reconstruits (je n’ai pas vérifié l’exactitude), puis on tombe sur un immense Napoléon III entouré de deux tables de découvertes authentiques, mais difficiles à examiner parce qu’on a collé une espèce de cloche en gaze autour de Sa Majesté de trois mètres cinquante, égale au rayon d’action de la bombe atomique du tonton de Boris Vian.

Au bout de cette coursive, une exposition provisoire où les touristes ne se pointent pas, qui prétend parler des fouilles ; en fait, c’est une pub pour les entreprises qui ont construit et rempli d’horreurs le bâtiment de Tschumi.

Montons enfin sur la terrasse, d’où l’on a vue sur les lignes reconstituées ; ici encore je veux faire confiance aux « reconstitueurs », mais vu de loin, cela me paraît faire aussi toc que les vieilles reconstitutions de l’Archéodrome de Beaune-Tailly-Merceuil, inauguré (à très grands frais, j’y étais, le champagne et le whisky coulaient à flots, et des gendarmes bonasses guidaient les visiteurs vers une sortie officieuse hors péage) ; Archéodrome qui est fermé depuis bien longtemps et n’aura vécu qu’une vingtaine d’années.

☀ ☁ ☂

 

Pour conclure, que l’Alésiadrome n’ait aucune valeur scientifique n’étonnera personne : il n’avait, dès le départ, aucune ambition dans ce domaine. Il s’agit de faire du fric, au grand bénéfice du Conseil général (pour son auto-promotion), mais surtout d’honorables et très désintéressés entrepreneurs parmi lesquels je ne serais pas surpris de retrouver Bouygues, Véolia et leurs filiales… je trouverai un moyen de le savoir, mais comme ces jours-ci Orange m’a privé d’internet, ce sera quand ma ligne refonctionnera.

Mais cette mise en scène vulgaire est cautionnée par des universitaires, certains qui sont mes collègues comme Reddé et Voisin, d’autres de la génération d’avant, qu’il m’est arrivé d’écouter comme des maîtres, Peyre, Goudineau, Le Gall, Mangin. Et ceux dont on peut évoquer la mémoire, ils ne raconteront plus leurs falsifications : Stoffel, Napoléon III et même Louis XIII. Et je me demande si cette foire commerciale d’une vulgarité extrême ne serait pas aussi une ultime et pathétique tentative de faire passer le dogme auprès du grand public, comme s’ils ne croyaient plus eux-mêmes à l’invraisemblable.

 

☀ ☁ ☂

Il se trouve qu’au hasard de mon passage en Côte d’Or, j’ai retrouvé une vieille amie artiste, qui travaille à l’écluse de Châteauneuf, commune de Vandenesse-en-Auxois, et qu’autour du café matinal elle m’a lancé sur l’archéosite ; et qu’en rentrant à Clamecy, j’ai retrouvé l’un des auteurs de ma petite maison d’édition, qui travaille à Dijon et pensait amener son fils (de cinq ans, donc le barnum est fait pour lui) sur cette chose, m’a posé la question. Il faut, pour dire qu’Alésia est ailleurs, connaître à la fois le latin, la toponomastique, l’archéologie, les techniques militaires… disciplines que ne dominent pas les universitaires trop spécialisés, et encore moins les amateurs qui ont proposé, dans un esprit romantique ou revanchard, des sites totalement impossibles.

Je résume, et peut-être posterai-je des avis plus détaillés à l’intention des étudiants des différents niveaux. Le latiniste, d’abord, vous dira que sauf à admettre des acceptions rares des prépositions, César écrit clairement que César (il parle de soi à la troisième personne, pas souci de feinte objectivité), en retraite vers la Province romaine, est arrêté par une bataille de cavalerie au moment où il traverse la limite la plus éloignée (de son itinéraire, depuis Sens) du territoire éduen, et est en train d’entrer dans le territoire séquane.

On peut toujours prétendre que in+ accusatif peut désigner l’intention de se rendre dans un lieu, mais le latin a d’autres moyens classiques d’exprimer cela : il emploie ad. C’est clair, les exceptions (vérification faite sur tout César, Tite-Live, Salluste et Tacite) ne se montent même pas à 1%, et encore s’agit-il de cas indécidables.

Donc, la bataille qui précède de deux jours le repli de Vercingétorix sur Alésia ne peut se dérouler que surla frontière entre Éduens et Séquanes. Or tous les textes anciens en sont d’accord, la frontière, c’est le cours de la Saône. On peut discuter sur des hypothèses infondées : que les Éduens aient eu une bande de territoire en rive gauche, ou que les Séquanes en aient une en rive droite. Mais cela reste gratuit. Le meilleur exemple est le canular de Jérôme Carcopino. Ce directeur de l’École française de Rome, excellent latiniste, savait bien qu’on ne pouvait pas jouer entre le in et le ad, confondre entrer dans le territoire séquane et se diriger vers celui-ci. Il a donc inventé, sans aucun fondement, une colonie séquane « de l’ouest », qui se trouverait être justement le pays d’Auxois ou pagus Alisiensis. C’est le seul moyen de sauver Alise-Sainte Reine : imaginer que les Mandubiens de l’Auxois appartenaient aux Séquanes… mais l’Auxois ne touche pas à la Saône, loin s’en faut, et on imagine mal une principauté séquane sans liens territoriaux avec son centre.

Quoique… les peuples gaulois bougeaient pas mal, les frontières n’étaient peut-être pas très stables, et on voit bien César placer des Boïens d’Helvétie, homonymes de ceux de Bohême et d’Italie, quelque part au sud de la Nièvre, alors pourquoi pas ?

Pourquoi pas ? Parce qu’il aurait été incohérent d’arrêter les Romains aussi loin de la Province : Vercingétorix voulait s’assurer qu’ils allaient mettre le pied en Province, donc chez les Allobroges, et il ne pouvait en être sûr que s’ils avaient passé la Saône et le Doubs pour gagner le Rhône par la Dombes, Bourg-en--Bresse, le Bugey ou simplement la rive gauche de la Saône. Itinéraires connus depuis 58.

C’est aux stratèges de voir ce qui est le plus vraisemblable. Les mêmes pourront calculer le tonnage des denrées nécessaires à une armée qui, depuis quelques mois, était privée d’approvisionnements par la tactique de la terre brûlée, et aux spécialistes des textes de tenter de déceler, dans le récit peu objectif de César, si tout simplement les Éduens avaient vraiment sacrifié les récoltes.

Un deuxième point relève de l’archéologue. Qu’il y ait eu un ou plusieurs sièges autour d’Alise, c’est hors de doute. Les photos aériennes de René Goguey montrent bien quelques camps, dont un seul vraiment net (le camp C) ; curieusement, on en parle beaucoup, mais la publication disponible n’en montre que 24, de ces fameuses photos, et je n’ai jamais pu accéder à la photothèque du Service régional de l’Archéologie. Siège donc, mais quand ?  Quand on sait que « les » monnaies d’or de Vercingétorix (il n’y en a sans doute qu’une) ont été achetées à Drouot pour que l’Empereur les découvre ; que le fameux vase d’argent découvert dans les fossés de la plaine des Laumes est plus jeune d’un siècle que le siège, et que le fameux camp découvert récemment, à titulus et clavicula, est d’un modèle largement postérieur aussi ; que par ailleurs les armes de fer, les boulets de baliste, les fragments d’armures, les pioches et les clous en fer sont absolument indatables, il reste peu d’arguments aux défenseurs d’Alise-52 :

– des balles de fronde en plomb avec l’empreinte TLAB ; la littérature ne mentionne aucun Titus Labienus après César ; encore faudrait-il montrer des photos et un inventaire du nombre de pièces ;

– les monnaies gauloises attribuées à l’armée de secours, et qui représenteraient un échantillon des peuples indiqués par César ; ainsi que les monnaies dites obsidionales, que Vercingétorix aurait frappées en métal vil pour payer ses troupes, faute d’or et d’argent. J’observe qu’à la fin de sa vie le grand numismate J.-B. Colbert de Beaulieu, lors d’un colloque, était revenu sur ses certitudes antérieures.

Cet argument des monnaies gauloises est sérieux. L’abbé Guy Villette, partisan d’une autre Alésia, totalement invraisemblable, au-delà de Champagnole, avait imaginé une hypothèse que je connais surtout par un long échange de courrier des années 80 : au moment de la pacification, sous Claude, le pouvoir romain aurait imaginé de reconstituer une « petite  Alésia commémorative » avec une fausse contrevallation, une fausse circonvallation, et un choix de monnaies gauloises de 80 ans plus anciennes. Le brave curé avait sans doute beaucoup d’imagination, et de toute façon il était aussi impossible à un pouvoir impérial du premier siècle ap. J.-C. qu’à Napoléon III de constituer un échantillon vraisemblable de monsaies gauloises, puisqu’on ne les connaissait tout simplement pas (et on les connaît encore assez peu, malgré les outils informatiques).

Un troisième point, et ce sera le dernier pour ce soir, c’est l’idéologie de la conquête : à chaque fois que les dirigeants français ont voulu unifier le pays, il fallait donner une image fondatrice ; on sait maintenant bien (grâce à Goudineau) ce que Napoléon III doit au romantisme et au mythe de Vercingétorix, né avec Amédée Thierry et Châteaubriand. On sait aussi que lorsque l’Empereur visitait ses sites, il empruntait les lignes ferroviaires toutes neuves, et que si l’une s’arrêtait à Clermont-Ferrand (Gergovie), le futur PLM ne dépassait pas Venarey-les-Laumes, limitrophe d’Alise. On sait moins que Louis XIII et son successeur voulaient donner l’idée d’une France historique, et que la « Franche Comté de Bourgogne » ne leur appartenait pas… il ne fallait surtout pas laisser leurs historiens et leurs géographes (dont le plus connu est Bourguignon d’Anville) situer Alésia en Franche-Comté actuelle, du « mauvais » côté de la Saône… ce que dit précisément César, et à la suite de cela on fit des traductions françaises falsifiées, jusqu’à la tristement célèbre Constans à la CUF, 1026, constamment rééditée.

Si l’on se rappelle que le fameux Félix Gaffiot a introduit dans son dictionnaire une interprétation fautive du verbe intermittere, simplement pour complaire à la traduction officielle de César, on voit que le dossier reste, à juste titre, bien épais, et que mon collègue Voisin n’a pas dit le dernier mot.

 

 

 

 

 

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 20:02

L’armée romaine vue par Goscinny et Uderzo.

Un mot d’abord sur les autres BD que je vous présenterai trop rapidement (90 diapos en une heure !) le 14 mai.

Je n’insisterai pas sur les œuvres de Silvio Luccisano, qu’il vous a présentées lui-même. Il s’agit de raconter le livre VII de La guerre des Gaules dans l’interprétation officielle qui situe l’oppidum à Alise en Bourgogne, à travers une histoire sentimentale, en représentant aussi scientifiquement que possible les équipements, les travaux de siège, mais aussi l’habitat gaulois. L’ouvrage Alésia a été élaboré en liaison avec le MuséoParc d’Alise, qui a ouvert ses portes au public le 26 mars.
Alcibiade Didascaux, comme son nom l’indique (διδάσκω signifiant « enseigner » en grec ancien), se veut un voyage à travers le temps où le narrateur dépeint diverses époques ; les scènes de bataille et de siège sont passablement confuses, mais dans l’ensemble conformes aux reconstitutions d’Alise Sainte Reine.
Alix de Jacques Martin préfère focaliser sur les héros que sur les masses. On voit quelques déplacements d’armées en arrière-plan.
Murena se spécialise dans les scènes érotiques et violentes. On ne voit l’armée qu’excep-tionnellement (lors de la salutation impériale de Néron par exemple), et il s’agit alors des prétoriens, la garde personnelle de l’empereur qui était stationnée à Rome.
Enfin Les aigles romaines de Marini ne font pas, malgré le titre, tellement figurer l’armée : ici encore on préfère les scènes sentimentales, érotiques, ou violentes.

La BD humoristique pratique le contre-emploi et la connivence comme procédés littéraires.
Le contre-emploi : exemple typique et récurrent, la légion défaite par des Gaulois sans méthode de combat.
La connivence : rappeler au lecteur contemporain des réalités qu’il connaît bien et faire une satire de l’époque actuelle.
Le comique :  le principe des grosses baffes cher à Laurel & Hardy, à Charlot… c’est pour cela que la BD passait très bien en dessin animé, du moins quand c’étaient les studios Idéfix qui les réalisaient. Mais aussi des calembours souvent épouvantables…

Pour préciser le contre-emploi, le comique repose sur une inversion de la réalité historique : la légion manipulaire, telle que nous vous l’avons présentée le 30 avril et le 7 mai, est à peu près invincible… sauf face à une arme organisée de façon identique, comme on l’a vu dans les guerres civiles à partir de 49. Vercingétorix a failli de peu y parvenir, après avoir peut-être fait un séjour comme otage noble dans les lignes romaines. L’histoire d’Hermann ou Arminius, jeune noble trévire qui a été otage à Rome, et qui prend le commandement de ses compatriotes pour massacrer les légions de Varus en – 14, est historiquement assuré (on repasse tous les ans sur Arte les documentaires tirés de son exploit de Teutoburg).
Le fond historique est toutefois solide : Tite-Live raconte au livre XXXVIII, à propos des Celtes Galates de Turquie, comment ils s’épuisent dans un premier assaut désordonné et se découragent ensuite, quand par exemple un pilum romain transperce plusieurs boucliers et les oblige à combattre sans protection. Tite-Live précise que les Gaulois se déshabillaient pour le combat, ce qui était certes noble mais pas très efficace.
La connivence : on sait comment, en 1961, le scénariste et le dessinateur se sont entretenus d’une nouvelle BD pour la revue Pilote, qui caricaturerait la France contemporaine à travers une époque historique ; comme la préhistoire, la chevalerie, le Roman de Renart, le Far-West étaient déjà pris (en particulier par Goscinny et Uderzo à travers Oumpah-Pah le peau-rouge), les deux auteurs sont convenus de choisir l’époque gauloise.
L’année 50 av. J.-C. a été choisie comme la première de la Gaule romanisée, ce qui est faux : la romanisation avait commencé cent ans plus tôt et les contacts avec l’Italie remontaient aux années 600 av. J.-C. Quand le chef Abraracourcix dit que César lui a proposé d’être « sénateur à Rome, mais j’ai refusé, bien sûr », c’est une approximation : César a bien nommé une pincée de sénateurs gaulois (ainsi que de sous-officiers de ses légions), mais c’est Claude qui a institué ce recrutement par son discours de Lyon en 34 ap. J.-C. Les garnisons permanentes, composées d’ailleurs surtout de Germains, sont une réalité bien postérieure. Les frontières gardées par des légionnaires-douaniers sont une absurdité : les lignes-frontières (limites, sing. limes) de Germanie et d’Angleterre (mur d’Hadrien) sont bien postérieures. Le matériau historique est donc mélangé et utilisé au profit de la narration et du comique.
De même, si l’on regarde bien Le tour de Gaule, on ne risquait pas de produire du vin pétillant à Reims (Durocortorum) ni des bêtises à Cambrai (Camaracum) puisque le sucre était inconnu, et que les plus anciennes vignes de Gaule Chevelue, celles d’Auxerre et du Bordelais, doivent dater de ± 0 (mais on a récemment fouillé une vigne fossile à Vosne-Romanée, en Bourgogne). Il est vrai en revanche que les Romains riches appréciaient les charcuteries de porc noir et autres salaisons. Il n’y a jamais eu de percepteurs d’impôts militaires, mais des chevaliers publicains soumissionnaient les marchés et se débrouillaient pour pressurer les peuples conquis, avec l’aide de l’armée (voir le roman d’Anne de Léseleuc, Marcus Aper en Illyrie).
Mais il s’agit de moquer la France des années 60 à travers la romanisation imaginaire, non de tenir un discours pédagogique. Ainsi étale-t-on des lieux communs que vos parents (et vos professeurs) ont subis : les congés payés (A. en Hispanie) ou des particularités mythiques de certains peuples (les Belges font de mauvaises plaisanteries et consomment beaucoup de cervoise, les Anglais cessent tout travail à 17 heures… à peu près la neuvième heure pour les Romains, les Corses ont la religion de la sieste, etc.).
Pour cibler le propos sur l’armée, il faut en fait procéder à une dichotomie, parce que la satire porte sur deux armées contemporaines : l’armée de conscription française et l’armée d’occupation allemande des années 39-45.
Les patrouilles à pied, omniprésentes, qui visitent les caves, les tavernes, forcent les maisons et trouvent des collabosdans la population, sont un triste souvenir de l’Occupation allemande, et d’ailleurs la manie qu’ont les légionnaires de tendre le bras droit en braillant « ave César » rappelle les comportements de l’armée nazie. En revanche, la paperasserie (devenue « marbrerie », Astérix légionnaire), les ordres hurlés, les supérieurs tyranniques, le goût pour les jeux de dés, l’ennui et l’ivrognerie sont des caractéristiques de toutes les armées  de conscription, ainsi qu’une allusion au « père cent », qu’on fêtait quand il n’y avait plus que trois mois à tirer… différence notable, dans l’armée française avant Chirac, on savait qu’on ne ferait que douze mois (24 jusqu’en 1967), alors que l’engagement du légionnaire était de l’ordre de 14/16 ans.

Voyons maintenant les principaux thème album par album, dans l’ordre chronologique :
– Astérix le Gaulois : une aimable farce à base de potion magique, déguisements et quiproquos.
– La serpe d’or : marché noir et collaboration dans le Paris occupé, sous le prétexte de remplacer la serpe du Druide.
– Astérix et les Goths : le Druide est de nouveau enlevé, mais par des Goths. Les héros passent la frontière et provoquent des guerres incessantes entre  peuples germaniques.
– Astérix gladiateur : cette fois c’est le barde qui est enlevé par le chef de la garnison voisin, qui l’offre à César… lequel le condamne à être livré aux bêtes du cirque (anachroni-que : les combats entre hommes et animaux sauvages n’apparaissent qu’avec Claude et Néron). Les héros s’engagent comme gladiateurs dans un ludus tenu par un laniste, Caius Obtus, inspiré du cinéma de la Résistance.
– Le tour de Gaule d’Astérix : pour défier le commandant de la garnison qui a fait entourer le village d’une circonvallation, les héros parient de rapporter des spécialités culinaires de toute la Gaule. Les patrouilles sont de plus en plus nombreuses à tenter de les intercepter, avec la complicité d’un collabo, mais la Résistance,à Lyon, Agen, Toulouse, est la plus forte.
– Astérix et Cléopatre  : Cléopatre a fait le pari avec César que malgré l’incompétence de son architecte Numérobis, elle lui érigerait un palais magnifique ; ce que réalisent Panoramix, Astérix et Obélix malgré la malveillance de l’architecte rival, Amonbôfis, et la déloyauté de César. Idéfix joue le rôle essentiel en trouvant la sortie du labyrinthe de la Grande Pyramide, Obélix casse le nez du sphinx de Gizeh, etc. Parodie affichée des « peplums » américains de Cecil B de Mille et Mankiewicz (Goscinny avait commencé sa carrière aux USA).
– Le combat des chefs : un chef collabo défie Abraracourcix. Anachronismes volontaires : combat de boxe, la Foire du Trône, etc.
– Astérix chez les Bretons : Les troupes romaines occupent Londres, les indépendantistes bretons appellent leurs frères gaulois au secours. Les Romains confisquent tous les tonneaux des tavernes locales pour repérer la potion magique, en ressortent horriblement ivres, Obélix est enfermé à la Tour de Londres, les légionnaires et les Gaulois interviennent dans un match ce rugby surréaliste, et finalement la potion magique se dilue dans la Tamise… où les poissons font tomber les pêcheurs. Comme l’Angleterre n’a jamais été occupée ni par César ni par les nazis, il s’agit surtout de caricaturer les mœurs locales, la tasse d’eau bouillie (c’est Panoramix qui apporte le thé), le five o’clock, les pubs, la cuisine peu réputée…
– Astérix et les Normands : Normands et Vikings sont des termes approximativement égaux ; il s’agit de conquérants païens dont l’expansion vers le sud, par mer, s’étend du VIIIe au XIIe siècle. Les Romains n’interviennent que par raccroc, puisque les héros retrouvent dans les solitudes glacées un esclave gaulois qui leur permet de rentrer en Armorique.
– Astériχ légionnaire : l’un des albums les plus fidèles à l’histoire authentique. Le fiancé de la belle Falbala est prisonnier en Afrique, et les héros s’engagent dans la légion pour aller le récupérer an Afrique où César combat contre Scipion, Caton et les républicains. Allusions très précises au contexte des guerres civiles (qui fut pour les Romains un traumatisme équivalent à celui de l’occupation pour nous), mais surtout au ridicule des manies militaires : visite médicale, fourniment, marches, mauvaise cuisine, etc.  Le recrutement international est caricaturé (on pense plutôt à notre Légion étrangère), et même si de fait les légions étaient complétées avec des indigènes, un Égyptien, un Anglais, un Belge de caricature sont invraisemblables. Goscinny, juif hongrois élevé en Argentine, et Uderzo, lombard, ont fait leur service militaire en France… ils se vengent ici de la stupidité de l’institution.
– Le bouclier arverne : le chef a besoin de maigrir, les druides l’envoie en Auvergne ; caricature des villes thermales, où Goscinny a dû passer en raison de son tour de taille… On retrouve un collabo enrichi dans le commerce des roues de char à Augustonemetum (Clermont-Ferrand, qui ne s’appelait évidemment pas ainsi ; on reconnaît la dynastie Michelin), un percepteur d’impôts détesté, les bougnats qui tiennent tous commerce de vin et charbon, des légionnaires qui fouillent dans les caves et en ressortent noirs aux deux sens du terme… finalement il s’avère que le bouclier de Vercingétorix avait fini entre les mains d’un mince guerrier gaulois, revenu en Auvergne pour retrouver sa taille de jeune homme… et qui triomphe sur son bouclier habituel, porté par Obélix, sous les yeux de César. Lequel, bien entendu, interdira qu’on rapporte l’épisode inglorieux. À mon avis l’un des deux ou trois meilleurs albums.
– Astérix aux Jeux olympiques : un légionnaire bodybuildé doit remporter les JO et son centurion le prépare à cela dans un luxe peu militaire, mais un Gaulois roux le bat à la course, au jet d’arbres, et le centurion supplie les Gaulois de le laisser en paix alors qu’il se trouve juste bon à balayer. Mais les Gaulois s’aperçoivent qu’étant citoyens romains ils peuvent concourir aux JO ! Voyage en Grèce, caricature du tourisme, quiproquos autour d’une vraie-fausse potion magique, jeux de mot autour du colosse de Rhodes, rien ne manque en matière de détournement. Les jeux olympiques ont disparu avant l’époque d’Alexandre et n’ont été recréés qu’en 1894, par un obscur baron qui aimait beaucoup le corps des jeunes hommes musclés et avait des idées très marquées par l’eugénisme.
– Astérix et le chaudron : un chef voisin confie au village, en l’occurrence à Astérix, la recette des impôts qu’il veut dissimuler au fisc romain ; mais il enlève traîtreusement le chaudron, et Astérix est banni. Des tentatives burlesques de gagner de l’argent se terminent festival d’Aix ou d’Orange, dans le milieu du théâtre d’avant-garde. Dans un autre épisode, Obélix et Astérix tentent un hold-up dans un temple, pardon, une banque…
– Astérix en Hispanie :  un centurion est chargé de mettre à l’abri un otage espagnol, un fils de noble, gamin insupportable, et ne trouve rien de mieux que de le déposer au village gaulois. Il s’agit de le ramener à son père : caricature de l’autoroute et de ses restaurants (les Jacques Borel à l’époque), du passage de la frontière, des caravaniers chauvins, des fêtes religieuses omniprésentes, et de la corrida. L’armée romaine n’est ici qu’un arrière-plan commode.
– La zizanie : le village gaulois résiste encore et toujours. Un sénateur suggère à César d’y envoyer Olibrius, un vilain bonhomme (inspiré de l’acteur Jean Mauvais) qui a le donc de semer la discorde ; les pirates sabordent d’eux-mêmes leur bateau, Olibrius offre à Astérix, « l’homme le plus important du village », un vase précieux (une amphore attique à figures rouges, anachronique de quatre siècles), ce qui suscite la colère des matrones gauloises : la femme du chef doit faire la queue chez le poissonnier, et les mégères se battent à coups de poissons pourris. Le chef du camp voisin (caricature de Lino Ventura) a des soupçons, mais il finit par marcher sur le village… qui se réconcilie aussitôt. Influence marquée des films populaires des années 60.
– Astérix chez les Helvètes : il faut absolument un edelweiss pour refaire de la potion magique. Le préteur de Rennes, Garovirus, organise des orgies dans son palais, avec comme traiteur Fellinus de Rome. À Genève, où les Helvètes sont très à cheval sur la propreté et l’heure juste, les Gaulois et les Romains ont les pieds boueux… après avoir échappé à diverses patrouilles, Obélix, qui a trop bu, finit par remorquer sur une haute montagne un légionnaire. Au passage, on a dérangé une séance de la Société des Nations, traversé plusieurs fois le lac Léman, rencontré des fêtards romains qui dégustent la fondue mais envoient dans le lac ceux qui font tomber leur petit bout de pain, etc. On rencontre aussi un centurion qui a placé son butin dans un coffre-fort. L’influence de Fellini est évidente.
– Le domaine des dieux : ici c’est le boom immobilier des années 60 qui est visé. César veut englober le village dans une sorte de Melun-Sénart pour classes moyennes supérieures, une famille romaine moyenne gagne un appartement à un tirage au sort organisé au Cirque par un odieux présentateur (caricature de Guy Lux, célèbre à l’époque pour Intervilles). Finalement le barde s’installe dans l’immeuble et fait fuir tout le monde, avec l’aide d’Obélix qui joue à faire peur aux matrones ; pendant ce temps toutefois les Gaulois se sont tous mis à vendre des antiquités et du poisson, l’inflation s’est installée. À la fin, les légionnaires s’installent dans les immeubles, négocient des augmentations de solde et des congés (on est peu après mai 68), et le lotissement finit en ruines.
– Les lauriers de César : le beau-frère du chef, qui habite l’île de la Cité, est un parvenu odieux ; éméchés, Abraracourcix et Obélix parient qu’ils lui offriront un ragoût parfumé avec la couronne de lauriers de César. À Rome, Astérix et Obélix se vendent comme esclaves, mais au lieu du palais de César arrivent dans la domus d’un sénateur un peu déjanté, dont par chance le fils revient chaque matin d’une nuit de débauche dont seule la recette de poulet au savon et au piment d’Obélix peut le remettre. Jalousie de l’intendant, qui fait arrêter les deux Gaulois dans le palais de César, mais ce sera le jaloux qui finira par leur dénicher la couronne de lauriers.
– Le devin : un charlatan s’abrite de l’orage et se fait passer pour devin. Les femmes du village y croient et lui apportent dans une clairière une abondance de nourriture. Astérix chasse le devin, ce qui soulève la colère des dieux, et le devin se réfugie dans le camp romain voisin. Les militaires, d’un crétinisme outrancier, se disputent pour savoir s’il est vraiment devin, d’où nombreux quiproquos inspirés de Molière. Finalement Panoramix réalisera avec ses recettes la prédiction du devin, le village (dont les Romains se sont pour une fois emparés) étant envahi par la pollution.
– Ast2rix en Corse : pas de chance pour le chef de garnison qui ressemble à Pierre Tchernia, les Romains ont l’habitude d’abandonner les camps le jour de l’anniversaire du chef, où les Gaulois s’amusent à les massacrer : un envoyé spécial arrive avec un prisonnier corse qu’il lui confie. Le prisonnier rivalise de fierté avec Obélix, et l’équipe le reconduit dans sa patrie, en passant par Marseille (où le passeur, patron de bar, ressemble à Raimu dans César). Ils embarquent sur le bateau des pirates,qui finit par sauter à cause d’un fromage explosif ; conflit entre un engagé volontaire très bête et à cheval sur le règlement, et un centurion qui ressemble à Serge Gainsbourg : on se limite à un rapport. Pendant ce temps le préteur local (il n’y a jamais eu de préteur en Corse) s’apprête à quitter l’île avec ses trésors, mais les Corses sont trop paresseux pour charger son navire, et les soldats l’obligent à combattre en première ligne. Scénario extrêmement bien construit, scandé par quetre vieux sur un banc qui commentent tous les événements, avec tous les poncifs sur le goût de la sieste, la vendetta,le maquis, les cochons noirs, etc.
– Le cadeau de César  le jour de la retraite, César distribue des lots de terre ; un légionnaire  ivrogne reçoit en lot le village gaulois entouré de camps fortifiés romains, mais il le vend à un tavernier contre une amphore de vin, et ce tavernier, poussé par sa femme, tente de se faire élire chef du village. Les électeurs lui offrent des épées, des boucliers, des poissons et des menhirs qu’il enterre dans le jardin, en se demandant ce que penseront ceux qui feront des fouilles dans l’avenir (donc le village serait plutôt Carnac, malgré la carte qui figure au début de chaque album). Un débat « télévisé », arbitré par le barde, lui-même plus que partial (on pense au débat Giscard-Mitterand de 74 sur TF1) est interrompu par des boulets de catapulte.. Réconciliés in extremis, les Gaulois font une sortie et démolissent le camp romain.
– La grande traversée : partis sur une barque de pêche, Astérix et Obélix débarquant en Amérique. Obélix devient le dieu des Amérindiens locaux, est menacé d’épouser la fille du chef, et Astérix, pour attirer une galère  viking qui passe par là, monte sur un monticule de pierres avec une torche. Voilà comment ils ont découvert l’Amérique et élevé la statue de la Liberté… l’album n’a aucun intérêt historique mais vaut surtout pour l’incompréhension linguistique entre Gaulois et Danois : seuls les chiens, le minuscule Idéfix et le gigantesque danois, se comprennent et s’esclaffent en contemplant les hommes…
– Obélix et Compagnie : un jeune « néarque » (comprenons énarque » qui ressemble à Jacques Chirac enfant, imagine de corrompre les Gaulois en leur achetant des menhirs à des prix inflationnistes. Le chef de la garnison n’y comprend rien mais laisse les Gaulois, qui se sont tous mis à fabriquer des menhirs, les déposer dans le camp (à un endroit, deux légionnaires qui ressemblent à Laurel et Hardy, déjà évoqués par Astérix et Obélix dans le précédent album, sont chargés du déchargement des menhirs). L’énarque rentre à Rome sûr de lui, mais les fabricants italiens et égyptiens de menhirs barrent les routes, on brade deux menhirs pour le prix d’un, puis trois, etc., et finalement l’inflation galope et tous les Gaulois sont ruinés ; c’est alors qu’ils reprennent leurs habits normaux, se réconcilient et tapent sur les Romains.
– Astérix chez les Belges : à mon sens le chef d’œuvre, dont Goscinny avait écrit le scénario, mais qu’il n’aura pas vu achevé. César a dit (c’est vrai, au livre I) que les Belges sont les plus courageux des Gaulois, mais il ajoutait « parce qu’étant éloignés de Rome, ils ont moins de contacts avec nos commerçants ». Abraracourcix l’apprend par une légion qui revient de Belgique pour se reposer, avec un centurion hilare qui est, encore une fois, l’ami Tchernia. Vexé, il décide d’aller se mesurer aux Belges en concourant au nombre de camps romains détruits. Ex-aequo, bien sûr. Il faut en appeler au jugement de César : celui-ci rassemble ses légions, et c’est la bataille de Waterloo,, sur le texte de Victor Hugo. Au passage, on aura croisé Annie Cordy, célèbre chanteuse de variétés encore de ce monde, le Mannekenpis et… les Dupondt d’Hergé, déguisés en messagers.
L’analyse littéraire mérite des thèses entières, et il en existe d’ailleurs plusieurs. En 28 ans, on est passé d’une petite plaisanterie franchouillarde encore teintée de l’esprit revanchard des années 60 (les grands films de résistance, La Grande Vadrouille ou La vache et le prisonnier, avec Gabin, De Funès, etc., ont été tournés dans ces années-là et non immédiatement après la guerre) à des chefs-d’œuvre d’autodérision, où la BD se regarde et se caricature elle-même, avec d’innombrables allusions au cinéma contemporain (Goscinny et Tchernia ont réalisé plusieurs films plus ou moins réussis, comme Le Viager avec Michel Serrault et Michel Galabru), aux grandes BD même des éditeurs rivaux. Du mauvais calembour (le chef collabo du Combat, qui fait construire un aqueduc alors qu’une rivière traverse son village, veut « faire gallo-romain », traite un autre de « gallo-pin » et se fait lui-même traiter de « brute gallo-née »), on passe in fine à l’illustration d’un célèbre poème romantique.

Il est vraiment regrettable que les fêtes nous fassent perdre trois lundis par semestre, sans quoi je vous aurais détaillé tout cela… mais après tout, vous avez Wikipédia où l’on peut consulter d’assez larges extraits des albums, et bien entendu il est loisible de les lire et relire. On s’attachera surtout à ceux de Goscinny, parce qu’Uderzo n’est pas le meilleur scénariste qui soit.

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 19:59

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Résumé sur l’armée romaine.

 

1. Bref historique.

1.1. Il semble que le système féodal qui régnait encore en Étrurie au viie siècle ait privilégié les combats singuliers entre cavaliers ou chars de guerre : c’est ce qu’on appelle le combat homérique. Il cède la place en Grèce au viie siècle, en Italie au vie, alors qu’il demeure en Gaule jusqu’au iie.

1.1. Il semble que jusqu’au milieu du vie siècle av. J.-C. la bourgade de Rome n’ait fait qu’envoyer des missions de razzias chez ses voisins : ici la cavalerie pouvait provoquer la panique et les fantassins procéder à la razzia, rapportant moissons, bétail et femmes. On sait que les féodaux étrusques employaient des troupes professionnelles, genre de mercenaires, comme les condottieride la Renaissance. Mastarna, appelé à Rome Servius Tullius, était officier de l’une de ces troupes, au service de la ville de Vulci, à 120 km de Rome.

1.2. La réforme de Servius : vers 540/530 on attribue à ce personnage la création d’un régime d’enregistrement des citoyens selon leur fortune. Les plus riches combattent à cheval avec une armure lourde et forment avec l’infanterie lourde les deux premières classes de citoyens ; les autres se répartissent en quatre classes, armées de plus en plus légèrement ; ceux qui ne peuvent s’offrir aucun armement sont dits infra classem, inférieurs au recrutement, mais peuvent être enrôlés comme trompettistes, charpentiers et sapeurs.

Le principe : les citoyens ont le même statut dans la vie civile et à l’armée ; il s’agit des citoyens-soldats qui ne combattent que l’été. Ce système ne convient qu’à des guerres à courte distance. Du point de vue militaire, il correspond à l’adoption du principe de l’armée hoplitique où les fantassins ont le rôle principal, les cavaliers n’intervenant que pour l’espionnage (exploratores) et la poursuite (persecutio).

Dans la vie politique, il semble que le système du consulat dérive de la coexistence entre un maître de cavalerie et un maître d’infanterie. Ce dernier, sous le nom de dictateur, prend les décisions dans les situations graves.

1.3. Évolution du combat hoplitique : il semble qu’au départ les fantassins se soient divisés en trois lignes, hastati (armés de la lance), principes (armés du javelot et de l’épée) et triarii, qui combattaient en une série de combats singuliers. Mais ce système de trois lignes où la première se repliait derrière la deuxième et celle-ci derrière la troisième est simplement théorique et s’adaptait au terrain.

La guerre de siège, qui ne doit pas être antérieure à l’époque hellénistique (après 320), les combats navals, qui commencèrent avec la première guerre punique, exigèrent des adaptations. Les non-citoyens (affranchis) furent enrôlés comme rameurs en 215. Autour de 110, Marius créa l’armée de métier.

1.4. La réforme de Marius : elle part du constat que depuis 200 les soldats ne rentraient pas l’hiver mais restaient sur des lieux de combat lointains, Asie ou Afrique. Les citoyens assez fortunés pour acheter leur équipement n’étant plus assez nombreux, Marius embaucha des Italiens non citoyens, des affranchis, qui prêtaient serment et s’engageaient pour au moins 14 ans, mais percevaient leur armement et une solde. Bien sûr, la principale ressource restait le butin, qui était en principe converti en liquidités pendant la campagne et partagé ensuite.

1.5. Évolution du nombre de légions.  D’une époque classique, aux ive- iiie siècles, où chaque consul recrutait deux légions, soit 10.000 hommes, et des rameurs, cavaliers, archers, frondeurs… auxiliaires chez les alliés, on évolue vers cette armée de métier composée de huit, dix, quinze légions permanentes. Après les Italiens, César recrute des Gaulois puis des Germains. La citoyenneté romaine peut leur être accordée à la fin de leur service. Depuis 133 le nombre des vétérans qui s’accumulent à Rome est ressenti comme un grave problème social, et le sénat cherche à les éloigner en leur attribuant des lots sur les terres conquises : c’est l’une des sources de la crise sociale qui achèvera le régime républicain.

2. La légion au quotidien.

2.1. Les principes : le terme legio signifie choix, en français technique levée. Selon le principe républicain de départ, chaque citoyen déclarait ses biens au censeur, tous les cinq ans, et chaque année les consuls faisaient défiler les citoyens en âge (iuuenes, iuuentus) et choisissaient les plus aptes un par un. L’armée était alors convoquée aux portes de la Ville, au Champ de Mars, chacun avec ses armes et trente jours de vivres, mais le départ n’était pas donné tout de suite : il fallait d’abord entraîner les troupes, latin exercere, d’où le nom habituel d’exercitus. L’armée qui se mettait ensuite en marche prenait le nom d’agmen, littéralement  « la chose qu’on mène », et la ligne de bataille, le moment venu, prenait le nom d’acies, « la pointe ». À l’époque de César, Pompée put maintenir tout près de Rome plusieurs légions fraîchement recrutées, les « bleus » ou tirones, sous prétexte de les former : c’était un moyen de pression sur le sénat.

Les démobilisés (seniores) pouvaient en cas de danger s’armer dans la ville : c’était la levée en masse ou tumultus ; on y eut recours quand les Gaulois s’approchaient au ive siècle et encore à la fin du viiie quand Hannibal se fit menaçant. Un citoyen romain restait donc à disposition dans la réserve, et d’ailleurs les unités électorales, tribus et centuries, étaient divisées entre iunioreset seniores.

Encore au siècle, les généraux en campagne devaient solliciter du sénat le remplacement des disparus ou supplementum. IL semble que César se soit passé de cette formalité, mais de toute façon les légions romaines subissaient peu de pertes en raison du mode de combat.

2.2. Le quotidien : c’est une banalité, le fantassin marche beaucoup ; c’est même sa fonction principale. Il marche toujours en masse, à la fois pour impressionner les populations locales et pour assurer la sécurité. Mais si l’on reporte sur une carte au 1/1.000.000° toutes les marches et contre-marches de César en 54 ou 52, et si l’on fait le total avec un curvimètre, cela ne fait pas tant que ça : les légions partent de Gaule et non d’Italie, et se divisent pour l’Armorique, la Belgique ou l’Aquitaine ; au total, chaque légion aura parcouru dans les 6.000 km en neuf mois, soit 15 milles (22 km) par jour au grand maximum.

2.2.1. Détails de la marche : le légionnaire est chargé de son barda, outils de creusement, hache/pioche pour abattre les arbres, ration pour plusieurs jours, eau, armes, cuirasse, casque, etc. Soit 40 kg, ce qui interdit de dépasser les 4/5 km/h. Mais le plus souvent les équipements lourds sont placés dans les impedimenta de chaque légion, et comme il faut construire le camp le soir, les pabulatores, aquatores et lignarii, chargés d’aller chercher le fourrage, l’eau et le bois, sont en tête de colonne. Les exploratores à cheval s’assurent que l’itinéraire est sûr. D’autres cavaliers protègent les flancs. S’il faut compter en terrain normal 15 km de long pour une seule légion, ceux qui partent en dernier auront eu le temps de nettoyer le camp précédent et la tête de la colonne de construire le camp suivant.

Dans certaines opérations, il faut aller plus vite : on ne prendra donc que le minimum de bagages, et la legio expedita marchera plus vite, mais l’intendance suit et précède. Lors de la marche sur Gergovie et de la retraite, par exemple, César avait laissé une partie des bagages, chevaux et bœufs, et le butin, sur la Loire moyenne, sans doute à Nevers, sous la garde d’une légion. Mauvaise idée, puisque les Gaulois s’en empareront.

2.2.2. Le camp : celui que représente Silvio Luccisano au début de son Alésia est exemplaire, mais le plus souvent le camp s’adapte au relief, ou reprend des fortifications existantes (un exemple remarquable est Hambledon Hill, dans le Dorset, où Hadrien a utilisé l’angle d’un oppidum de l’Âge du Bronze). Si rien ne s’y opposait, on y restait plusieurs jours, et on pouvait toujours le réoccuper plus tard.

Cette remarque vaut pour les campagnes de conquête mais pas pour les camps d’occupation : on repère encore de nombreux camps d’un hectare ou moins qui servaient à maintenir des garnisons de l’ordre d’une ou deux cohortes.

2.2.3. Le combat : il n’est jamais improvisé ; les troupes construisent un camp en haut d’une pente, face à l’ennemi, à portée de vue mais au moins à deux ou trois km. Une bataille rangée commence par la mise en place des lignes, qui peuvent s’étendre sur plusieurs km. L’état-major reste à l’arrière, à cheval, et les ordres sont transmis par des cavaliers ou à la trompette. C’est, normalement,un seul homme qui décide où placer les troupes les plus aguerrie, où disposer les ailes de cavalerie, les secours, la réserve ultime. La tactique romaine consiste à envoyer à la course une première ligne qui va tuer un maximum d’ennemis à la lance, appuyée d’archers auxiliaires et de frondeurs ; quand le corps-à-corps s’engage, les troupes se forment en manipules, répartis en quinconce, de manière que la première ligne se replie dans les intervalles de la deuxième.

La tactique romaine permet de percuter l’ennemi sans subir trop de pertes, grâce au bouclier rectangulaire et courbé comme une tuile qui protège le corps ; une fois la première ligne ennemie décimée par les lances, les manipules continuent le massacre à l’épée, et les cavaliers se lancent à la poursuite des fuyards : cette tactique explique les nombres incroyables donnés par les historiens lors de certaines batailles,  par exemple à Magnésie du Sipyle en 191 : 48.000 Syriens et alliés abattus pour 24 Romains ! C’est exagéré, mais pas énormément.

Les batailles entre Romains, lors des guerres civiles, seront forcément plus meurtrières puisque les armées opposées appliquaient la même tactique. Mais déjà Vercingétorix avait, suite à un stage probable comme otage arverne dans l’armée de César, réussi à faire en partie admettre la tactique romaine aux Gaulois.

 

3. Le statut du soldat en fin de campagne.

3.1. Le partage du butin : comme on l’a dit, il était centralisé, vendu aux commerçants qui suivaient l’armée, et réalisé en liquide ; les métaux étaient refondus pour fabriquer de la monnaie (on a plusieurs coins monétaires des années 54/51 en Gaule), ce qui signifie que César avançait la solde, normalement réglée seulement en fin de campagne. Il fallait aussi acheter les fournitures que la légion ne pouvait pas produire, grains, charronnerie, bétail, chevaux… L’armée n’était pas toujours auto-suffisante.

3.2. La démobilisation : à part les morts et les blessés graves, les soldats ne quittaient l’armée qu’à la fin de leur engagement, et pouvaient parfaitement rempiler (ils étaient appelés euocati) avec un grade supérieur. Les grades étaient assez simples : décurion (caporal), centurion (adjudant), centurion primipile (capitaine), tribun militaire (commandant ou chef d’escadron), les officiers supérieurs ou legati n’étant pas sortis du rang, mais issus de la noblesse romaine et généralement en début de carrière politique.

Les démobilisés recevaient le rudis ou épée de bois symbolique, éventuellement une couronne de chêne s’ils avaient commis un acte honorable, et les privilégiés, ou les mieux en cour, pouvaient recevoir une parcelle dans une colonie, ou une magistrature locale, ou simplement une prime. De rares centurions, dont des Gaulois, furent nommés sénateurs par César, mais c’est l’exception ; on connaît en revanche, par les stèles funéraires, de nombreux Gaulois devenus citoyens romains, qui prirent tous le nom de C. Iulius et exercèrent des fonctions municipales ou devinrent entrepreneurs, commerçants…

 

N.B. Les articles Wikipédia sur l’armée, la légion, etc., en raison de la pluralité de rédacteurs, comportent des contradictions, des imprécisions et des erreurs assez graves. Ils restent utilisables (une centaine de pages en tout, avec des répétitions), mais à utiliser avec prudence.

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