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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 17:09
  1. L'histoire de Romulus et des rois latino-sabins résulte d'une stratigraphie d'éléments divers et d'origines différentes, qui ont été réunis maladroitement par divers écrivains à partir du IIe siècle av. J._C., dans un contexte romain. Ces éléments comprennent une très petite partie de faits contrôlables par l'archéologie (p. ex. la cabane dont parle Properce, ou la pauvre apparence du premier "sénat" romain) ; une partie d'éléments qui remontent à la pensée indo-européenne, en particulier aux liens de parenté (la transmission du pouvoir par les gendres, dont parle Benveniste) et les trois fonctions, sacerdotale, guerrière et productive (étudiées par Dumézil) ; une autre strate qui a été fabriquée dans un cadre bien précis, celui de l'irruption militaire, politique et diplomatique de l'Italie centrale dans le contexte méditerranéen ; enfin des éléments provenant de l'histoire gentilice et quelques notions venues de l'érudition des contemporains de César.

a) L'archéologie montre qu'il n'y a pas de villes en Italie centrale à l'époque considérée comme étant celle de la fondation : les collines de Rome sont peuplées de proto-Latins, que la démographie  pousse à s'établir sur les pentes, repoussant ainsi les nécropoles, jusqu'à la création possible d'un synoecisme qu'on appellera Roma quadrata, "Rome des quatre quartiers", et à l'établissement, certain vers 620-600, d'une vraie ville autour d'un forum : ce que réalise une domination étrusque, attribuée à Tarquin l'Ancien par le mythe, en asséchant la vallée du Vélabre et en y bâtissant quelques monuments dont la regia, après avoir enfoui les sépultures sous un dallage.

b) L'idéologie indo-européenne invite à répartir les trois fonctions entre trois dieux, Jupiter, Mars et Quirinus, et à les faire représenter par 1 + 3 rois. Romulus a principalement une fonction guerrière, et la légende le veut d'ailleurs fils de Mars ; mais il pourvoit aussi à la prospérité, fonction quirinale (d'où son titre posthume selon la déclaration de Proculus Julius), en important des femmes (enlèvement des Sabines) et en accroissant le territoire ; il a enfin une fonction magico-religieuse, de par la création d'une organisation sociale fondée, dit Cicéron, sur un équilibre entre roi, sénat, armée. C'est la rupture de ce pacte qui provoque l'assassinat, selon Plutarque et aussi Tite-Live, de Romulus devenu tyran.

[Les insignes du pouvoir sont ambivalents : les licteurs évidemment militaires, ainsi que le sceptre dont parle Denys d'Halicarnasse, mais la chaise curule et le nombre des licteurs, quand on le rapporte aux douze vautours de l'auguration primitive, sont de nature religieuse ; les deux étant volontiers mêlés, puisque tout magistrat de l'époque classique avait les trois pouvoirs, militaire, religieux et civil, avec des spécialisa-tions.]

Les successeurs, dont la biographie est à peu près vide, occupent une seule fonction essentielle : la religion pour Numa, le combat pour Tullus Hostilius et l'économie pour Ancus Martius, malgré son nom.

c) Au milieu du IVe siècle, Rome va dominer le Latium, le nord de la Campanie, le sud de l'Étrurie. Ce pouvoir fait suite à des guerres, en grande partie mythiques, entre Rome et Véies (Romulus aurait été le premier à prendre des terres à Véies, Ancus installe les salines d'Ostie sur des terres véiennes, et la via Salaria, qui traverse le Tibre à Rome, est disputée entre elle et les villes étrusques de Caere, Véies et Fidènes). Il s'agit dès lors de faire valoir ses origines en fabriquant des liens avec la Grèce : ce sont des Grecs,  cités par Plutarque, qui se sont chargés de cette élaboration et fabriquent, d'après le nom de la ville, tantôt une fondatrice au nom flatteur (Romè, homonyme du mot grec signifiant "puissance"'), tantôt un héros ou deux, d'origine divine. Le Romos, fils de Telegonos dont d'Ulysse et de Circé (dont la rencontre est située sur les côtes du Latium), aura moins de succès d'une autre légende liée à la chute de Troie : celle d'Énée. Mais avec les recherches d'époque hellénistique (IIIe et IIe siècles), on s'aperçoit qu'il faut combler un trou : 1200 à 750.

[Rappelons que le miroir à la louve, de fabrication latine, avait sans doute un rôle de propagande en direction des aristocraties étrusques, peut-être précisément de Volsinii].

d) Ici interviennent sans doute des mythographes romains, mais aussi les légendes gentilices. Rappelons que les grandes familles au pouvoir, clans ou gentes, glorifiaient leurs ancêtres réels ou mythiques à l'occasion des funérailles. C'est sans doute Varron, officier et ami de César, qui concilia une partie grecque et deux parties latines : d'abord Énée, l'un des princes renvoyés sur les mers après l'incendie de Troie, tout comme les chefs achéens, erre sur la mer, revivant une odyssée avec miracles et interventions divines, et aboutit dans le Latium, où il épouse la fille du roi et fonde Lavinium : c'est la légende mise en vers par Virgile. Ensuite le fils grec d'Énée, Ascagne, est substitué par Iulus : on peut voir ici une intervention de la gens Iulia, bien avant César sans doute, mais qui lui permettra d'affirmer qu'il descend de Vénus. La suite se situe à Albe, d'où les Jules sont originaires ; la série des Aeneas Silvius, Romulus Silvius, etc., est une reconstitution érudite nécessaire pour faire passer le mythe. Ensuite on réinsère facilement les légendes grecques, en insistant sur la gémellité et l'intervention de Mars. Romulus descend ainsi de deux dieux.

 

2. La chronologie : si l'on observe les systèmes chronologiques proposés pour l'Europe entière, on s'aperçoit d'un mélange rebutant : vers 2700, par exemple, on utlise en Égypte les dynasties, en Grèce on parle d'Helladique, Minoen ou Cycladique ancien II, en Europe centrale de Néolithique final, culture de la céramique cordée, après le Horgen, tandis qu'en Europe du nord on en est encore au Néolithique moyen et en France déjà au Bronze ancien, mais en Grande-Bretagne au faciès Midgale. AUtour de 800, on parle de géométrique moyen en Grèce, de Hallstatt C ou ancien en Europe centrale, de Bronze final en Suède, d'Orientalisant ou bronze final III en Espagne, de Swart Park en Grande-Bretagne, DE Bronze final III ou Atlantique III en Grance et de Villanovien II en Italie. C'est incohérent :  on mêle des matériaux (pierre, bronze, fer), des styles (céramique cordée, géométrique), des techniques (pierre polie), des sites (VIllanova, Hallstatt) ou des régions.

La chronologie italienne est assez simple si l'on écarte les différents faciès du Bronze final (terramare, apenninien, etc.) :

– De 1200 à 900, période de transition Bronze/fer qu'on appelle protovillanovien ; pour simplifier, le Fer est généralisé en 1000 avec tout ce que cela entraîne : extraction et transport de minerai, exploitation du bois, artisanat très spécialisé, armes efficaces. Le Villanovien proprement dit (900-750) est une période de concentration des peuplades sur des habitats de sommet, qui ne sont pas encore des villes : on utilisera donc plus scientifiquement le terme de période préurbaine pour le protovillanovien et protourbaine pour l'orientalisant, en tenant compte de ce que les villes vont se constituer presque toutes sur les sites déjà habités depuis le protovillanovien, mais de manière dispersée, et qu'il n'y a pas de rapture de continuité avec la phase urbaine, qu'on appelle encore archaïque.

– Le villanovien est ainsi nommé parce qu'il a été identifié au XIXe sur le site de Villanova, proche de Bologne, mais autour de 1000-900 les aspects matériels sont sinon identiques, du moins très voisins, autour de Bologne, en Toscane, dans le Latium et une partie de la Campanie ; il y a des cultures italiques sensiblement différentes en Sardaigne, dans les Pouilles, les Marches, etc. C'est une cuture incinérante et en apparence égalitaire : les nécropoles présentent des tombes serrées, en puits, avec des urnes funéraires très semblables (soit biconiques, soit pllus rarement en forme de cabanes, mais dans la région de Clusium on a plutôt des dolia que des bicones). Un trait de religion intéressant est que les cendres des défunts sont presque toujours enfermées dans deux récipients, urne et tonneau (Latium), soit dans un puits recreusé dans un plus large et couvert d'une pierre : le mort, semble-t-il, est conçu comme menaçant, et on empêche ainsi les fantômes de sortir.

[À Rome, la nuit des lemuria rappelle cette superstition : tout le monde se barricadait et les lémures, ou fantômes, erraient dans les rues.]

– Mais on voit, dès le IXe siècle, apparaître des différenciations : sexuelle (l'homme aura des pointes de lance, un casque en terre cuite…, la femme un brasero miniature, des pesons pour filer…), fonctionnelle (les guerriers se distinguent de plus en plus nettement) et sociale (casque de bronze, nombreuses armes en fer… exemple unique de banqueteur) et finalement individuelle (portraits sommaires, vases dits canopes, urnes en forme de trône avec un personnage creux, modèle qui persistera autour de Clusium pendant quatre siècles).

[Les "canopes" sont une spécialité de la région de Clusium et de l'Étrurie du nord ; le terme est fautif, puisque les canopes égyptiens étaient destinés à contenir les différents viscères, avec une tête de dieu comme bouchon ; ici, c'est un portrait en terre cuite, parfois en métal, et le vase contient l'ensemble des cendres.]

– Au VIIIe siècle, comme on le voit bien aux Sette Fontanili à Véies, apparaît l'inhumation en tombes plates. On bâtit en même temps les premiers tumulus. Ils sont plus ou moins énormes suivant la puissance de la famille et la nature du sol, le nombre d'ouvriers disponibles, donc la puissance du suzerain. Ensuite apparaissent des tombes normalisées qui semblent correspondre à une "classe moyenne supérieure" qui ressemble assez au patriciat romain, et qu'on connaît aussi par les inscriptions.

– La constitution d'aristocraties démesurément riches, qui comme tous les féodaux exposent leur richesse dans les tombes, les banquets, les cadeaux, repose forcément sur une puissance guerrière, mais, contrairement aux Celtes, ce n'est pas ce qui s'expose : les tombes orientalisantes les plus connues sont féminines (Regolini-Galassi à Caere, Barberini et Bernardini à Préneste, le Circolo degli Avori et le Circolo degli Ori à Marsigliana).  Il faut aussi une accumulation de richesse qui ne peut venir que du commerce et s'explique par le besoin qu'avait la Grèce des minerais de la région d'Orbetello (étain, cuivre) et de l'île d'Elbe (fer).

– Certains matériaux, comme l'ivoire, quelques objets d'aspect égyptien, proviennent bien d'Orient, mais par l'intermédiaire phénicien ; en fait, les influences artistiques sont plutôt grecques, sachant que les thèmes orientaux (animaux fantastiques, animaux exotiques, monstres, etc.) sont passés par la Grèce en premier. La bijouterie ccaractéristique, fibules surtout, est de fabrication locale, ainsi que nombre de céramiques ; Caere semble être un centre de production important.

– Le terme orientalisant vient de l'histoire de l'art et n'entraîne pas, comme on l'a trop répété, un apport de population. Toutefois, l'apprentissage de l'écriture concerne la langue étrusque, qui n'est ni sémitique ni indo-européenne. Deux éléments font que la question d'une venue de seigneurs d'Orient n'est pas encore close : la stèle de Lemnos, dans les Cyclades, porte une inscription dans une langue proche de l'étrusque (mais le mouvement peut s'être fait dans l'autre sens), et d'autre part l'étrusque est une langue agglutinante, comme le turc et les langues micrasiatiques que l'on connaît un peu.

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Published by - dans LC04
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