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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 16:14

Aryanne de Guillou, Terence et Smit, éd. Himalaya, 9 volumes.

 

Je mentionne parfois cette BD de mémoire, mais après avoir relu les 7 volumes que j'en possède (et dont les derniers étaient soldés à 10 F), je m'aperçois qu'elle n'est historique qu'en ce qu'elle a sombré en 1993 avec un neuvième volume intitulé La cité de la Science, repéré sur Amazon.com. Les volumes se vendent à 18 € sur la toile et n'ont pas l'air d'intéresser beaucoup de monde…

 

De quoi s'agit-il ? Ce n'est pas de l'histoire ancienne : on part d'un mariage diplomatique entre Aryanne de Thul et Guise d'Atlantis, qui devrait souder un empire universel (on reconaît les mythes de l'Atlantide et de Thulé). Mais d'affreux jaloux font capoter (si j'ose dire) le mariage, dont un beau-frère nommé Tarkis (pauvres Étrusques, mis à toutes les sauces !), et au moment de consommer l'union Guise absorbe une potion magique qui le plonge dans une léthargie éternelle. Aryanne prend le même poison, et tous deux sont inhumés dans une tombe où président Anubis et Osiris. Puis un pirate échoue sur une côte quelconque, découvre la tombe, viole la Belle dans la Tombe Dormant, et elle se réveille parce que la dose n'était pas assez forte.

Aryanne et Daho vont parcourir le monde à la recherche de l'antidote pour Guise ; ils rencontrent ainsi des Égyptiens, des Mayas, des Lapons néolithiques, vont jusqu'en Rhodésie par la côte est de l'Afrique avant de remonter jusqu'en Islande où la cité de Thul est toujours debout, mais réduite à une oasis volcanique et entourée de glace, dirigée par un tyran concupiscent ; celui-ci finira tué par les néolithiques, je vous rassure.

C'est bien la tradition de Jacques Martin qui est à l'œuvre dans cette série : aventures dans des environnements hostiles mais toujours renouvelés, sans aucun souci de vraisemblance (et avec quelques contradictions dans le récit même), incendies, noyades, geysers, gouffres, volcans, cataractes, cités isolées… les ingrédients de Tintin, sans le talent et l'exactitude d'Hergé. L'image est surchargée, les textes écrits au début en caractères minuscules, et toutes les 3/4 pages on termine sur une image à suspense qui laisse attendre "le" coup de théâtre. C'est techniquement mal dominé et surtout dépourvu de toute espèce d'intérêt historique.

Ce qui agace le plus est que chaque situation amène de jolies filles à exhiber leurs seins et leurs fesses, et à se plonger dans des piscines pour y rechercher des plaisirs souvent homosexuels. C'est mignon, mais lassant à la longue. L'étrotisme alterne évidemment (on a lu Bataille, ou l'on en a entendu parler) avec la violence, et le sang coule généreusement aussi.

J'ai trouvé que les derniers épisodes étaient un peu plus sobres, le trait épuré, les dialogues un peu réduits (mais toujours avec des fautes de français). N'ayant pas trouvé le tome 9 à la médiathèque locale et me souciant peu de le chercher sur la toile, j'ignorerai longtemps ou toujours si Guise et Aryanne finissent leur nuit de noces… et d'ailleurs peu me chaut.

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 19:53

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Paris IV latin — M1/M2/ CAPES

 

Anthroponymes latins.

 

Le système usuel : les patriciens avaient trois noms, tria nomina, soit le prénom, le gentilice et le cognomen ou surnom (sobriquet). Les plébéiens, accédant à toutes les magistratures en 367, prennent souvent un cognomen ; un peu après (IIe siècle), les patriciens en rajoutent avec des surnoms complémentaires. Tardivement, on voit des frères de sang se distinguer par leur surnom (ex. Sénèque et Gallio). Noter qu'à l'époque impériale les auteurs tendent à intervertir le cognomen et le nomen, par exemple Tacite (Liberalis Iulius).  Nous avons en plus des noms dont l'on ne peut distinguer s'ils sont nomina ou cognomina : en général, les inscriptions (CIL = Corpus Inscriptionum Latinarum) et des gens comme Martial ou Juvénal transmettent des noms uniques, qui sortent donc du système des tria nomina.

 

1. Les prénoms.

Au nombre de 14 usuels : A. = Aulus ; App.  = Appius ; C = Caius ; Cn = Cnaeus ; D = Decimus/Decius (rare) ; G, voir C ; K = Kaeso ; L = Lucius ; M = Marcus ; M' = Manius ; N = Numerius ; O = Octauus (rare comme prénom) ; P = Publius ; Q = Quintus ; Sex = Sextus ; Sp = Spurius ; T = Titus ; Tib = Tiberius.

Postumus, le dernier-né ou plutôt « né après le décès du père» n'est pas recensé comme prénom, sauf sur des inscriptions ; il en va de même pour Agrippa, connu surtout comme  cognomen.

Spurius, qui vient de l'étrusque *spur-(in-na) = civi-cus, gaul. Teuta-tes devenu théonyme, a été rattaché (faussement ?) à la racine de spurcus, «souillé», «bâtard».

Publius signifie probablement au départ «fantassin» : même racine que populus, l'armée de pied. Dans les expressions populus Romanus Quiritesque, il faut se rappeler que -que signifie souvent « ou encore…» : le « peuple » romain armé, ou encore les Romains réunis, *co-uir-it-i(s) Quirites ; de même dans populus senatusque, « le peuple armé et, en particulier, les citoyens assis » (car senatus dérive de sedereet non de senex).

Avile, caie, tite et θefarie sont attestés en étrusque sur des inscriptions, ce qui ne signifie pas absolument qu'ils soient d'origine étrusque : les inscriptions ne sont pas antérieures au Ve siècle, et il peut dès lors s'agir d'une onomastique italique commune. On trouve aussi en étrusque un marce (camitlnas, tombe François, fin IVe siècle).

Kaeso, qui évoque le cognomen Caesar, indiquerait un enfant né par césarienne, ou dont la mère serait morte en couches ; rien de sûr.

La série tertius-decimus, indiquant l'ordre de naissance, est incomplète, mais on la retrouve dans les gentilices. Les filles sont normalement appelées maior, l'aînée, minor, la benjamine, ensuite tertia, quarta, etc. Leur prénom unique est le gentilice du père mis au féminin. Pour les garçons, l'aîné portait normalement le même prénom que le père ou le grand-père paternel, les suivants deux autres prénoms réservés dans la branche (ex. les Cornelii Scipiones : Publius, Caius et Lucius). On dit que dans la gens Manlia, le prénom Marcus fut interdit après les menées démagogiques de M. Manlius, dit Capitolinus, dans les années 380.

Noter que Quintus bénéficie d'un certain succès dans la série gentilice, avec Quinctius et Quinctilius, dont l'équivalent osco-ombrien est Pompeius (gr. πέντε, gaul. *pompe-).

 

2. Les gentilices.

Les familles dites patriciennes ne sont pas plus de 80, et prétendaient descendre des 100 sénateurs choisis par Romulus. Certaines, d'origine latine, prétendaient avoir été reçues dans la civitas romaine par Tullus Hostilius : ainsi les Iulii. Des travaux anglais et allemands (ex. Münzer, Römische Adelsparteien und Adelsfamilien) offrent des répertoires, ainsi que la RealEnzyklopädie der Alertumswißenschaftplus connue sous le nom de Pauly-Wissowa, mais on n'en dispose pas pour le moment à la Sorbonne. De même je n'ai pas pu disposer du Broughton, The Magistrates of the Roman Republic 409-27, qui recense toutes les familles qui ont (ou auraient, suivant les histoires gentilices) accédé aux postes consulaires et prétoriens pendant la république officielle.

En fait, la coexistence dans les Fastes des premières décennies républicaines de familles latines (les Fabii) et de noms étrusques (des Larcii, du prénom larθ, des Licinii…) et italiques, indique que la république naissante n'était ni dépourvue d'Étrusques, ni vraiment gouvernée par deux consuls… mais c'est un autre sujet, qui nous prendrait quelques heures, et que je traiterai volontiers si vous le souhaitez.

Il reste de forts doutes historiques sur la réalité de familles qui auraient entièrement disparu à cause du sacrilège d'Ap. Claudius Pulcher, devenu Caecus, en 311 : les Pinarii et les Potitii, attachés à des cultes latins précis. Mais Potitus est un cognomen attesté, qui rend plausible l'hypothèse d'un gentilice Potitius (= « descendant d'un qui a pris le pouvoir »).

 

Concernant les noms et surnoms attestés entre la République du IVe siècle et le début du Principat, j'ai consulté, faute de mieux, le Gaffiot… Franchement, je me suis arrêté à la lettre C, et pour la suite j'ai fait appel à ma mémoire.

 

Il n'est pas inutile de relever des noms de divinités liés à la vie quotidienne, et qui sont souvent des déverbaux : Abeona et Adeona, déesses des départs et des retours ; Agonius, dieu des actions qu'on mène ; Adferenda, déesse des cadeaux de mariage ; Alemona ou Alimona, déesse des nourrissons ; Alus, même racine ; Angerona ou Angeronia, Angitia chez les Marses, auraient à voir avec l'étouffement des nourrissons ; Antevorta et Porrimaprotégeaient en cas d'éloignement, Annona et sans doute Anna Perenna/perennis correspondaient à l'année, à l'approvisionnement, et il est possible que les nomina Annius, Annaeus, le cognomen Annalis, aient trait à l'année et à l'approvisionnement. Aius Loquens ou Locutius, qui aurait annoncé la divinisation de Romulus, vient de la racine aio, dire. Le rituel des Arvales comporte les noms Adolenda, Comolenda, Coinquenda, Deferunda qui semblent protéger divers âges de la vie (pour cela, voir les travaux de John Scheid). J'ai aussi noté, parmi les noms amusants, un dieu Averruncus qui détourne (en fait, qui balaie…) le malheur ; comparer à Verres, qui est à la fois le balai et le verrat.

Cinctia était une Junon spécialisée dans le dénouage du « nœud d'Hercule » qui protégeait la virginité des fiancées jusqu'à leur mariage. On la retrouve comme puerpera pour l'accouchement, et sous un tas d'autres surnoms pour la prégnance, le nourrissement, la lactation… mais je me demande si Junon ne viendrait pas de iungere et ne serait pas liée au lien conjugal, au joug (*ywg-s-men-to-d > iumentum) plutôt qu'à la jeunesse (*(d)yƑn-o-n-m > Iunonem, *diw-e-n-e/s/n, iuuenem). Comme je connais les Romains, cela ne m'étonnerait pas, mais Junon est aussi la traduction approximative d'Héra, et j'ignore complètement l'étymologie de sa copine grecque, qui n'était pas une marrante non plus. Question ouverte : réponse, peut-être, chez Jean Bayet que j'essaierai de consulter d'ici mercredi prochain.

J'ai relevé au passage un Janus Clusius, qui n'a rien à voir avec la ville de Clusium, mais désigne la fermeture du fameux temple. Je ne pense pas que le cognomen Clusus soit lié au supin *clusum, mais plutôt à la racine de Claud/s-o-s qui d'ailleurs dérive du même radical. Car, traitons-le sur la lancée, le nom des Claude dérive nettement du latin claudus, boîteux, mais le boîteux est celui qui a une jambe «fermée».

L'ancêtre Atta Clausus, entré à Rome en 504 avec toute sa gens selon la légende, était donc un «papa boîteux», car je ne vois pas qu'Atta soit autre chose qu'une variante de cet  ata, apa, papa, abba, qu'on trouve dans les langues indo-européennes, hébraïques, amérindiennes… une onomatopée, comme mama, mamma. On trouve d'ailleurs dans les Fastes des Claudius Clausus et Clusus. Claudus est assurément le boîteux, mais son dérivé Claudius semble avoir perdu l'évidence de son étymologie… au point qu'une partie de la gens, celle qui était du côté popularis, put en changer la prononciation pour faire populaire. Clodius, dit Lesbius par Catulle, est assez connu.

Parmi les surnoms de la gens Claudia, on trouve Pulcher, qui selon l'étymologie signifierait  «beau» au sens habituel, mais que Catulle invite à interpréter comme «apprêté», autant dire pédéraste. Cicéron, dans le Pro Caelio, ne s'est pas privé d'insinuer des relations entre Clodius et Clodia.

Dans la série des cognomina qui indiqueraient une insuffisance de masculinité, on pourrait admettre que Cincinnatus, «frisé», est dépréciatif et ne correspond pas au sévère personnage que décrit Tite-Live. En fait, les sobriquets dérivés de la couleur ou de la texture du système pileux sont nombreux, comme en français (Leblanc, Leblond, Leroux, Lenoir, Lechauve…) : Calvus et Calvinus, Calvisius ; Crispus (surnom de Salluste, = crépu) ; Rufus ; Rutilus ; Rubrius ; mais aussi Burr(h)us, qui est le même transcrit du grec ; Niger ; Flavus ; Albus, Albinus, Albinius ; canus pour les cheveux blancs, d'où Canisius ; ajoutons rapidement, pour en terminer avec les dénotateurs de traits physiques, des Barba, Barbula, Barbatus et Ahenobarbus. Magnus et Maximus, Bassus, Macer, Crassus ou Crassipes (le goutteux), Cursor (le rapide à la course, expliqué par Tite-Live comme s'il en était besoin), Velox et Lentu(lu)sGlabrio, cognomen dans la gens Acilia, pourrait faire allusion à l'absence de barbe au menton… J'hésite sur le Fabius Ambustus de 390 : s'était-il brûlé une moitié de la barbe ou la moitié du corps ? Auquel cas il rejoindrait Mucius Scaeuola, qui aurait perdu une main sur le brasero de Porsenna.

Il en reste d'assez amusants. Les Balbussont des bègues, les Blaesus ont un strabisme, ainsi d'ailleurs que les Strabo, les Capito (Cephalio) ont une grosse tête, les Mento (de la gens Iulia) un gros menton, Scaeua (Scaeuola) est le maladroit, le gaucher ou le manchot, Caecus est l'aveugle. Ces problèmes physiques ont donné naissance à des légendes : Appius Claudius Pulcher, le censeur de 312, serait devenu Caecus par punition des dieux pour diverses impiétés, dont l'extinction des Pinarii et des Potitii. Mucius serait devenu Scaeuola après s'être brûlé le bras droit et Horatius Cocles (= κύκλωψ) aurait perdu un œil en défendant le pont du Tibre contre les troupes de Porsenna[1].

D'autres cognomina sont franchement déplaisants: clairement, Brutus signifie le gros con, et l'autre cognomen de la gens Iunia, Bubulcus, désigne soit le bouvier, soit le veau (comme d'ailleurs Vitellius) ; Asellio, dans la gens Cornelia, est le meneur d'ânes, mais Asina, autre surnom des Cornelii, c'est l'ânesse… on en tire toutes les hypothèses déplaisantes qu'on veut. Il n'empêche que quand les Iunii Bruti, vers 210, accédèrent au consulat, le sobriquet n'était pas flatteur… au fil des éloges funèbres, l'historiographie gentilice inventa donc la fameuse légende selon laquelle l'ancêtre mythique des Brutus, sachant bien qu'il allait fonder la république, se fit passer pour un crétin pour accompagner, comme garde du corps, les fils Tarquin à Delphes ; il aurait offert à Apollon un lingot d'or dissimulé dans une canne en cornouiller, intreprété l'oracle mieux que ses maîtres et finalement pris le pouvoir ; le plus étonnant est que cette invention soit passée dans les récits historiques, et que les deux Brutus qui ont contribué à la mort de César aient cru dur comme fer qu'ils suivaient un ancêtre authentique !

 

(suite dimanche soir)

 

 



[1]. En fait, les deux héros sont des variantes de Θorr et Øddin des légendes indo-européennes, comme l’a superbement démontré Dumézil ; je vous en parlerai si cela vous intéresse.

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 16:43

Pour compléter le cours du 21/11, j'ai distribué deux photocopies : l'une montre comment les objets funéraires sont disposés autour de l'urne-cabane dans les tombes latiales à dolium, une tombe féminine sans aucun doute, avec des pots à cuisson, un modèle de brasero et un modèle de lébès (bassin pour chauffer la "sangria" sur pied, plus des tasses, un askosi (cruche) en forme d'oiseau… tout le mobilier funéraire est déposé à l'extérieur de l'urne, seule la parure personnelle (une fibule dessinée bien plus grande que nature) reposant avec les cendres de la défunte. Sur l'autre planche, la tombe à pozzo et pozzetto contient une urne biconique avec les cendres, et les vases accessoires sont disposés autour. Dans les deux cas, le dispositif est bien destiné à protéger le mort tout en l'empêchant de venir ennuyer les vivants (les Romains avaient deux fêtes annuelles où les fantômes étaient censés sortir du mundus, et personne ne sortait ces nuits-là).

Pour répondre à une question qui a été posée, les dispositifs qui paraissent dépasser de la structure funéraire n'étaient pas affleurantes au sol, donc visibles de l'extérieur : les coupes indiquent la limite du banc rocheux, qui était enfoui sous quelques centimètres de terre arable.

Cette planche montre aussi les plans des cités de Cerveteri et de Veii. Dans les deux cas, les nécropoles sont à l'extérieur de la ville, dans les vallées ou sur d'autres collines, et les enceintes urbaines comportent des habitats dispersés, de faible surface, liées par des routes. Les surfaces ont été calculées et apparaissent dans le livre de Jacques Heurgon, La vie quotidienne chez les Étrusques, ainsi que sur l'une des pages de ce blog. On considère que pour des villes bien fouillées comme Capoue, colonie étrusque, au moins les deux-tiers de la surface enclose n'étaient pas habités, mais réservés à la culture, au bétail et à l'accueil des paysans en cas de guerre.

Les eneintes urbaines ont fait l'objet de thèses contradictoires : pour certaines il n'y aurait pas d'enceintes de pierre avant le IVe siècle, pour d'autres elles remontent au VIIe/VIe ; c'est évidemment au moment de l'urbanisation que les enceintes ont été construites, même si leur état actuel ne permet plus de remonter au-delà du IVe. En revanche, à part le cas très particulier de Préneste, je ne pense pas qu'on puisse parler de remparts urbains avant l'extrême fin du VIIe ; donc le phénomène urbain (ou proto-urbain, suivant les sites) date bien du VIe siècle au sens large, c'est-à-dire qu'on en trouve les prodromes à la fin du siècle précédent.

Un exemple à Rome : Coarelli a remarqué, dans les tronçons exhumés du mur servien (en principe vers 550) des roches différentes, les unes issues de secteurs conquis au IVe siècle, d'autres des monts albains et des environs immédiats de Rome, en relation avec la Ville dès le VIe.

De ces deux illustrations qui pourront vous resservir pour le partiel, tirons un dernier rapprochement : le mur servien (p. 27) pouvait englober une population de 30, 40.000 individus, sans laisser de place à la population rurale en cas de guerre ; c'est pourquoi Tite-Live mentionne une douzaine de fois que les réfugiés, entassés dans les quartiers bas en période de troubles, provoquaient famines et épidémies.

C'est l'une des raisons qui ont obligé Rome à déclencher très tôt une expansion territoriale : avec une population urbaine qui ne pouvait pas se nourrir sur le petit territoire des sept collines, il fallait soumettre d'autres terres de manière durable et plus seulement avec les produits des razzias. De ce point de vue, l'histoire des trois rois latino-sabins est vraisemblable, sinon vraie : il suffit d'en abaisser la chronologie d'un siècle, et on comprend tout.

En effet, les rois latino-sabins sont censés détruire Albe, prendre Politorium et Medullia, en attirer la population dans Rome et lui accorder la citoyenneté. En même temps, à chaque nouvelle population incorporée, on attribue une nouvelle colline, étendant ainsi le périmètre de la ville aux limites de Servius. Or les Tarquins et Servius vont reprendre à peu près les mêmes villes et étendre le territoire dominé au Latium du NW. Romulus, dit la légende, avait pourtant déjà vaincu ces peuples ! Qu'en penser ?

L'archéologie apporte une réponse non négligeable : le VIIe siècle voit émerger, avec les contacts méditerranéens, une aristocratie de type féodal dont les suzerains habitent des acropoles, comme Préneste ou Caere, Vetulonia…, mais qui ne semblent pas avoir conçu de structure urbaine, mais plutôt un principe de palais, comme les créto-mycéniens six siècles avant. Il en reste des fossiles au VIe : les habitats de Murlo et de S. Giovenale, fouillés récemment. Ce passage féodal est évident dans les tombes orientalisantes, mais, les fouilleurs anciens ayant préféré les objets spectaculaires à l'étude austère des habitats, une partie de la documentation nous échappe encore, et nous échappera prrobablement toujours, car les palais féodaux du VIIe siècle ont dû être rasés, quand ils n'ont pas été ensevelis sous des constructions plus récentes.

Or la période orientalisante est à peu près celle que recouvre l'histoire du VIIe siècle selon Tite-Live et Varron, avec ses trois rois sabino-latins. À Rome et dans le Latium occidental, aucune évolution ne se discerne, sinon que des sépultures villanoviennes riches (le dolium de l'illustration de lundi en fait partie, ainsi que les casques en bronze de certaines tombes villanoviennes de Tarquinia, Véies…) recèlent déjà les fossiles typiques du féodalisme : grands récipients de banquet, services à boire, fibules complexes…

Les trois rois successeurs de Romulus n'ont, évidemment, aucune réalité historique : leurs noms sont inventés, tout comme ceux des rois albains entre Iule/Ascagne et Amulius/Numitor. Leur biogrpahie est à peu près vide. Mais il est curieux de voir que l'historien leur attribue des bilans qui correspondent à la tripartition des fonctions indo-européennes : Tullus Hostilius, descendant d'Hostus Hostilius qui aurait combattu avec Romulus, est un guerrier d'appartenance évidemment martiale, d'ailleurs puni par les dieux et disparu dans une série de cataclysmes, un peu comme le Romulus guerrier en fin de règne. Son règne ne comporte que deux épisodes intéressants : un roman, celui des frères Horace et Curiace, et l'admission au sénat de familles albaines, en premier lieu les Iulii. Aucun doute que cette légende n'ait été incorporée par la propagande gentilice des Jules du Ier siècle.

Ancus, malgré son surnom qui évoque Mars, n'occupe que des fonctions qui relèvent de Quirinus : il accroît la population, inclut l'Aventin, la colline des plébéiens (= des créateurs de richesse) dans le périmètre de Rome, avec le forum Boarium qui est le premier marché de Rome, aux temps étrusques ; il crée même les salines d'Ostie et donc l'impôt sur le sel, exploitant ainsi la situation géographique de Rome au carrefour de la via Salaria et de l'une des voies commerciales entre Étrurie et Campanie. Aucun doute que ce personnage mythique ne symbolise la concentration d'activités économiques qui se réalisera à la fin du VIIe, sous le nom presque aussi mythique de Tarquin l'Ancien.

Enfin Numa Pompilius, réputé successeur immédiat de Romulus, incarne évidemment la partie lumineuse, jupitérienne et magico-juridique du pouvoir. Mais il est d'abord conçu comme le miroir inversé du Romulus final, celui qui s'était trop intéressé à l'armée et au petit peuple et en avait été puni par les dieux : l'anti-tyran, comme Auguste, après les guerres civiles, se définira comme l'inverse de son père adoptif César. C'est l'occasion pour Tite-Live de donner une leçon de politique contemporaine : il existe une double dichotomie dans le peuple romain, les Latins et les Sabins d'un côté, les patriciens et les plébéiens de l'autre ; mais tous sont d'accord sur la royauté, parce que le peuple n'a pas encore rencontré les charmes venimeux de la "liberté" (p. 28, voir le début du livre II). Numa, ce conciliateur du peuple, fondateur des temples et des cultes, ne renie pas la gloire et les conquêtes de Romulus, mais ses méthodes : il est difficile de ne pas voir dans ce personnage fabriqué un modèle du pacificateur Auguste, cité d'ailleurs nominalement à la fin du ch. 19.

Contemporain de Tite-Live mais mort jeune, Properce (p. 33-34) est un poète élégiaque, à l'érotisme soft et plutôt ennuyeux. Il compose, en tête de son quatrième livre, un poème vaguement épique et national (comme ses autres contemporains, Horace et Virgile, autres valets intéressés de la monarchie augustéenne). Ce poème laborieux rappelle que la grande Rome d'Auguste ne fut, au début, qu'une terre isolée devant l'étranger (le fleuve même est étrusque, le temple capitolin n'existe pas, le mont Tarpeius est désert) ; que son glorieux sénat se réduit à cent hommes réunis debout dans un champ. Et que même Lygmon, le guerrier, n'avait pas encore de casque en métal, que Tatius, le roi allié à Romulus, n'était riche que de moutons. C'est une image standard de la vie antique, où l'on ne connaissait pas la monnaie (il est bon de rappeler que le nom de la monnaie, pecunia, dérive de celui du bétail), mais la vertu, le travail et la piété.

Or Properce dévie sur l'explication des trois tribus mentionnées aussi par Tite-Live comme créations de Romulus, les Ramnes, Tities, Luceres, et il en donne une explication à deux faces : d'un côté les Luceres, descendant de Lucumo, en héritent la vertu guerrière, et les Tities, descendants de Tatius, héritent l'aspect économique, la prospérité. Les Ramnes, implicitement, sont liés au triomphe de Romulus sur les chevaux blancs, dont à Jupiter. Jusque-là donc, nous avons une esquisse d'interprétation trifonctionnelle, les trois noms étant liés, dans l'ordre, à Jupiter/Quirinus/Mars. Dumézil, qui a bien entendu découvert les implications du texte, n''explique pas comment un poète mondain a pu retrouver des données mythiques indo-européennes qui n'avaient pas été retranscrites depuis un millénaire : mémoire collective, tradition orale ?

Mais ce que Properce autorise aussi à dire, c'est que les trois tribus romuléennes auraient reposé sur une base ethnique : Latins, Sabins, Étrusques. Et c''est à partir de là que de nombreux historiens, surtout allemands, ont produit des délires relayés, en France, surtout par Piganiol, et que Dumézil a combattus dans de nombreux articles : les Latins, ou Ramnes, seraient ceux du Palatin ; les Sabins, Tities, ceux du Capitole, donc les vainqueurs des guerres romuléennes ; et les Étrusques, Luceres, des allogènes incorporés dans la cité par droit de conquête. Inutile de préciser que ces notions, qui se contredisent souvent (certains, n'admettant pas que les Romains aient été vaincus, veulent que le patriciat soit au départ strictement latin, et se soit accru en incorporant des Sabins comme le dit Tite-Live), ne trouvent aucune confirmation archéologique. Il faut de toute façon attendre le VIIe siècle pour qu'une minuscule part de la population se mette à écrire, en étrusque, en latin archaïque, ou en osco-ombrien, mais ce 1/‰ tout au plus de privilégiés ne révèle rien de la composition "ethnique'" de la Rome du VIIIe siècle, et au VIIe on identifie des éléments étrtusques, grecs, puniques résidents en plus des locuteurs qui écrivent le latin, qui sont majoritaires. Mais il y a si peu d'inscriptions, et le débat a été tellement faussé par un faux génial, que l'on ne peut strictement rien conclure en matière d'ethnies, nations ou races.

D'ailleurs ces notions ont le don de me mettre en colère.

Voici pour finir, parce que je m'aperçois que je suis déjà sur le blog depuis deux bonnes heures et que je n'ai plus envie de vous parler de l'orientalisant, le faux génial dont je viens de parler.

La fibule de manios.

Vers 1860, apparut sur le marché des sociétés savantes une fibule d'or, du type présenté p. 37 et 39. Le couvre-étrier portait une inscription non pas réalisée par granulation comme p. 40, mais gravée : manios med fhefhaked numasioi, en caractères latins archaïques séparés par une ponctuation connue ailleurs : ⫶ . Je ne peux pas vousl la reproduire avec les ressources de caractères du Mac, mais je vous la reproduirai au tableau le moment venu. L'analyse est évidente et même géniale :

manios = Manius, prénom connu comme ancien

med = me, accusatif du pronom personnel avec le -d disparu en latin classique

fhefhaked ou whewhaked = fecit, parfait à redoublement, donc archaïque et parfaitement vraisemblable

numasioi = Numerio, un datif archaïque, conservant le thème vocalique -o- en même temps que la désinence -i, qui a disparu en latin classique. Luxe suprême, la forme est antérieure au rhotacisme (passage de -s- intervocalique à -r-, datable du IVe siècle), et il y même une différence de timbre vocalique parfaitement vraisemblable.

Traduction évidente : Manius m'a fabriquée pour Numerius. Nous avons tous, dans les années 80, professé que cette inscription représentait un latin archaïque expliquable et instructif. Or, coup de tonnerre, Marguerita Guarducci, une chercheuse au caractère entier, obtient de revoir la fibule que les conservateurs de la Villa Giulia refusaient de sortir de sa vitrine ; et elle fait immédiatement le lien avec un article non publié d'un universitaire américain, qui avait démontré par macrophoto que l'inscription avait été gravée… à l'acide nitrique.

La Guarducci, qui, je l'ai dit, n'était pas commode, effectue des recherches sur l'origine de la fibule ; elle découvre qu'elle a été publiée par un nommé Wilhelm Herbig, qui présidait autour de 1870 l'Istituto di corrispondenza archeologica, émanation des universitaires prussiens qui gouvernaient l'archéologie italienne à l'époque. Cet Herbig avait le malheur d'être marié à une princesse russe ateinte d'elephantiasis, ce qui n'est pas déterminant, mais qui voulait parcourir les soirées mondaines couverte de bijoux… et comme sa maladie lui conféreit un poids de 200 kg, il lui fallait une certaine superficie de bijoux. Elle avait aussi endetté le pauvre Herbig, qui s'était acoquiné avec un orfèvre, Martinetti, lequel fabriquait de faux objets étrusques qui, de nos jours, ne trompent plus personne (par exemple, il avait gravé sur une bande de bronze des scènes de l'Énéide, et remonté à partir de cela deux cistes ovales dont l'une présentait les torses et l'autre les jambes des combattants…). La Guarducci n'eut pas de peine à démontrer que l'inscription était moderne, mais qu'en est-il de la fibule et surtout du texte ?

L'objet est peut-être authentique, mais l'inscription est moderne. Au mieux, comme Herbig n'étaity certainement pas assez compétent en linguistique pour fabriquer un texte aussi apparemment authentique, on supposera qu'il a fait reproduire sur un support noble une inscription authentique, mais transmise sur un objet banal, un vase par exemple. Au mieux, qu'il a extrapolé un texte bidon à partir du vase de Duenos, apparu à la même époque : duenos med feked en mano meinom. Je préfère la première hypothèse : une inscription sur vase reproduite sur une fibule authentique. Tout ce que nous avons enseigné pendant des décennies à partir de la "fibule de Préneste", la mention de la plus ancienne inscription latine sur un objet du VIIe siècle, ne serait donc pas totalement faux… sauf que le texte d'origine, sur un vase, serait par comparaison avec quelques autres du VIe siècle, et que nous avons tous professé en chaire qu'on pouvait faire remonter un état de la langue avec parfait à redoublement au VIIe alors qu'il ne serait attesté qu'au VIe…

Les hypothèses restent ouvertes, et encore maintenant beaucoup de collègues exploitent ce document pseudo-authentique sans le critiquer. C'est si commode…

À propos, l'inscription authentique duenos med feked en mano meinom se traduit en latin classique par Bonus me fecit in bona mente, "un homme de bien m'a fabriqué dans un bon esprit".

 

Suite des notes précédentes

 

Une deuxième projection a permis de revenir sur le villanovien et de montrer la continuité des technologies — et au sens plus large des cultures matérielles – entre le Bronze final, le villanovien et l'orientalisant. Grosso modo, de 1000 à 600, on a une culture qui évolue par apport d'influences extérieures, sans qu'on puisse parler du moindre apport massif de populations extérieures.

Il est regrettable que le passage des originaux (en l'occurrence, surtout, L'Italie primitive d'Oskar Montelius) par le scanner de Typhanie, puis par mon Mac où je remets toutes les images à l'endroit, et par une clé USB introduite avec délicatesse dans les vieux PC de la fac, ait conclu à présenter les deux tiers des images à l'envers… et qu'il faille dis secondes pour les redresser en les déformant sur ces horribles machines. Ce n'est pas fort grave pour les fibules, davantage pour les urnes. Vous aurez lundi (s'iil n'y a pas de nouveaux problèmes de circulation) trois planches de dessins qui suffiront à caler mes propos.

 

1. L'évolution des fibules : cet artefact est un fossile directeur, c'est-à-dire qu'il évolue techniquement et artistiquement à une telle vitesse qu'on peut à la limite le dater à vingt ans près, et "loger" quelques centres de production.

1.1. L'archet de violon (arco di violino) : je vous ai dit comment mon vieux pote Serge, dans son camp de concentration où les nazis supprimaient les boutons, avait fabriqué une épingle de nourrice avec un bout de fil de fer. La fibule en archet, c'est cela, trois mille ans après : on tord un fil en lui donnant un tour intérieur, on recourbe l'extrémité de l'arc pour former un étrier, et l'extrémité effilée (l'ardillon) vient buter sur celui-ci en exerçant une force opposée à celle du ressort et de l'arc. La fibule, en bronze, a remplacé l'épingle à la toute fin de l'Âge du Bronze, donc vers —1000 en Italie, vers —850 en France de l'est, vers –700 dans le domaine armoricain.

1.2. L'évolution des technologies a très vite permis d'épaissir l'arc en le torsadant, et en même temps (autour de –900) on a eu l'idée d'enrouler en spirale l'extrémité distale de l'arc (l'appendice), puis de la marteler pour en constituer un disque, et de la décorer par incision. Parallèlement, d'autres ateliers arrondissaient le profil de l'arc et le moulaient en le rendant plus épais (fibules ad arco ingrossato, vers – 800), et pour économiser le métal on se mit à le fondre dans des moules avec un noyau de terre pour obtenir des objets aussi solides, mais à arc creux, a sanguisuga (en forme de sangsue) et a navicella (en forme de coque de navire). Ceci offre une surface à décorer d'incisions géométriques.

1.3. De Bologne à l'Étrurie méridionale, des gens plus riches ont demandé aux artisans d'insister sur le décor d'appendice, d'où des disques aussi grands que l'arc, très décorés, d'abord de motifs géométriques villanoviens, puis de motifs animaux, d'inspiration orientale : en même temps on commence à utiliser l'argent et l'or, qui se développent à partir de –700 ; autour de 650, dans les tombes Regolini-Galassi à Cerveteri, Barberini et Bernardini à Préneste, on utilise les techniques propres à l'or, le filigrane et la granulation. Le disque surdéveloppé permet de présenter la fibule sur les vêtements de manière plus spectaculaire, donc prestigieuse. Ces fibules, où l'arc et le ressort sont réduits au minimum, sont construites selon un type dérivé des fibules serpentantes (serpeggianti) du VIIIe siècle, mais l'aspect morphologique d'un serpent enroulé leur vaut le nom de fibules a drago.

Il est regrettable que les manuels d'usage oublient qu'il s'agit d'une évolution à partir de technologies qui existaient au villanovien, et qu'au même moment où des féodraux très riches se faisaient fabriquer ces objets très coûteux (plus par la force de travail spécialisé qu'ils fossilisent que par le prix des quelques grammes d'or qui les composent), la population utilisait des fibules de bronze traditionnelles et très ordinaires ; on en connaît des dizaines de milliers.

1.4. Une autre tendance technologique a consisté à développer l'appendice en longueur, voire à maintenir l'aiguille dans un fourreau qui recevait soit un décor d'animaux passants, soit une inscription. Les deux décors sont habituellement réalisés par granulation d'or. La fibule de manios, gravée à l'acide nitrique, est évidemment un faux moderne. En revanche l'insciption de la fibule des environs de Chiusi (p. 40) n'aurait jamais pu être réalisée par un orfèvre du XIXe siècle, elle est donc authentique, ainsi qu'une dizaine d'autres. Son texte, mi araθias uelias simantiasas (= "j'appartiens à Velia Arathia, fille de Simanthia") – que je ne garantis pas absolument, n'étant pas spécialiste de la langue étrusque – indique la prééminence du seigneur féodal, en l'occurrence une princesse.

[Notons ici que les détenteurs de tombes extrêmement riches sont souvent des femmes : à Préneste, on a dans l'ensemble de la tombe Barberini une coupe en argent à deux anses – un skyphos dans la terminologie courante qui porte gravé le prénom vetusia, c'est-à-dire Veturia, un nom bien connu dans la noblesse latine. La personne inhumée dans la célèbre tombe de Vix, près de Châtillon-sur-Seine (photos qu'il me reste à vous projeter) était une princesse, même si les études anthropologiques ont été contestées) Notons aussi que les détenteurs/-trices de ces tombes bourrées d'objets incroyablement précieux sont des gens qui possèdent l'écriture, comme en témoignent la tablette-abécédaire en ivoire de Marsigliana d'Albegna et l'encrier en bucchero de Préneste].

1.5. Pour en finir avec les fibules, j'ai sélectionné dans Montelius des modèles italo-celtiques, par exemple ceux dont l'arc est moulé en forme de cheval, typiques de la culture d'Este en Vénétie, mais qu'on trouve jusque dans le Latium ; et d'autres types franchement celtiques, avec le ressort situé en arrière de l'arc, nettement plus solides, qu'on date maintenant à quelques années près parce que leur fabrication, en Rhénanie et Lorraine, était quasi industrielle. Ainsi, j'ai sélectionné trois types bien connus en Rhénanie, Lorraine, Bourgogne et jusque sur un oppidum que j'ai fouillé naguère, qui sont présents aussi à Bologne et permettent de dater la nécropole Benacci juste après –500.

2. L'évolution et les variantes des urnes cinéraires. Dans l'Étrurie intérieure où les influences méditerranéennes se font sentir avec quelques décennies de retard, l'incinération est restée en vigueur plus longtemps qu'à Tarquinia ou Caere. On trouve donc, surtout à Chiusi, en plein VIIe siècle, des urnes tournées, qui n'ont donc pas besoin du montage biconique obligatoire avant qu'on ne connaisse le tour, mais qui s'ornent de couvercles en forme de masques, quelques-uns très primitifs (dédaliques, diraient les historiens de l'art), d'autres beaucoup plus modernes (ionisants, diraient les mêmes). Le style dédalique est du VIIIe siècle et l'ionisant du VIe, mais l'on ne peut pas vraiment mettre en relation les urnes et les masques, car ce qui sortait des fouilles anciennes était mis en musée n'importe comment. Mais il existe une tendance bien nette : comme à Tarquinia et Caere ou Vulci, les sépultures sont de plus en plus personnalisées à partir du VIIIe siècle. On a plusieurs types : des trônes en tuf creux, qui servent d'urne ; des urnes en argile sur des trônes en argile, mais avec des masques en bronze ; des masques en argile sur des urnes en bronze, etc. Si l'on pouvait savoir quels objets correspondent à chaque sépulture, il serait possible de créer des sériations, mais pour le moment l'on n'a qu'une impression générale, la même qu'en Étrurie du sud: une aristocratie, fondée sur la personne et non sur la famille, se développe dans la période 700-500. Apparemment elle n'a pas donné des féodalités aussi extravagantes qu'à Vetulonia, Caere, Préneste autour de 650 et dans le domaine celtique autour de 520-500, et il y a pour cela une excellente raison, mais que j'hésite à vous livrer faute de connaître la bibliographie  récente de ce secteur : l'Étrurie intérieure serait entrée dans le système urbain (avec une aristocratie riche) sans passer pas la case féodale, contrairement à l'Étrurie du sud et au monde celtique.

Reste que dans tous ces secteurs, le souci des vivants, dans la tradition villanovienne, est d'enfermer les morts avec l'apparat qui convient à leur rang social, on le voit aussi bien à Bologne qu'à Tarquinia, à Veii  et sur les collines de Rome.

 

3. L'orientalisant : que signifie-t-il ?

Je vous renvoie à un autre article de ce blog, "le prétendu orientalisant". On apportera toutefois quelques précisions.

Il faudrait être, de nos jours, de très mauvaise foi pour défendre encore l'idée qu'une population asiatique se soit présentée en masse en Italie, et précisément sur une portion de la côte tyrrhénienne, pour y "créer" une civilisation dite orientalisante.

Les vieux délires sur les Pélasges, les Tyrrhènes, les turschwa mentionnés au XIIIe siècle en Égypte, ou encore les peuples du nord (pourquoi pas les Vikings ? On l'a parfois prétendu en utilisant ce pauvre Denys d'Halicarnasse), ou pourquoi pas les ancêtres des Basques, qui se seraient précipités en masse sur une Toscane primitive, ne résistent pas à l'analyse : on a vu que les évolutions technologiques et culturelles se succèdent sans le moindre hiatus entre le Bronze final et l'orientalisant, puis l'archaïque (la période des cités, dont on parlera au second semestre).

Ce qui est venu d'Orient, c'est simplement le commerce : les comptoirs phéniciens, relayés d'un côté par les cités grecques, de l'autre par Carthage, transmettent en Occident des objets de luxe venus d'Inde, d'Arménie, de Syrie et d'Égypte. Mais aussi des modes ornementales : les défilés d'animaux, les déesses aux chevaux ou maîtresses des fauves, les palmettes, feuilles de lotus, les dragons, les gorgones, les sirènes, etc.

Il est inévitable que l'écriture se soit introduite par le même chemin, puisqu'elle était nécessaire pour les transactions commerciales et diplomatiques. L'écriture étrusque repose, comme la grecque, sur un alphabet phénicien adapté par les colons grecs de Chalcis. Or les détenteurs de l'écriture sont d'abord ceux qui se sont enrichis par le commerce et par la guerre, donc les féodaux.

Ce qui frappe en Étrurie est simplement la disproportion entre la richesse des tombes féodales (des centaines de grammes de bijoux d'or et d'argent importés, et surtout fabriqués sur place ; de l'ivoire ; des vases égyptiens…) et la modestie des sépultures du villanovien final, qui n'a évidemment pas disparu. Mais un bon siècle plus tard, il va se produire exactement la même chose dans le domaine celtique, entre l'Autriche, la Rhénanie, le plateau suisse, la Lorraine et la Bourgogne. Et cela ne durera qu'une ou deux générations :  car avec les objets de luxe importés et le commerce lointain, les féodaux importent aussi l'idée de la ville, et Manching, la Heuneburg, plus récemment le Mont Lassois, établissent des centres de type urbain, avec parfois des architectes grecs, et l'urbanisation évacue naturellement la féodalité.

Il reste, et le problème ne sera pas résolu de sitôt, cette une langue non italique, ni indo-européenne, qu'on ne retrouve que sur l'île de Lemnos (une seule inscription, du VIIe siècle, sur une stèle qui évoque beaucoup celles de Bologne) et en Anatolie. Une langue micrasiatique, disent les linguistes complices de l'idée d'une immigration brutale ; une survivance des langues antérieures au néolithique, prétendent les partisans de la thèse autochtoniste, proposée par le seul Denys d'Halicarnasse, mais qui plaisait beaucoup aux fascistes de Mussolini.

Peut-on faire un bilan ? À l'évidence, des comparaisons avec la Gaule et le Bosphore cimmérien le prouvent, mais aussi le Moyen--Âge occidental, les seigneurs de guerre, maîtres du commerce, sont bien capables d'émerger de la population globale pour acquérir une puissance et des richesses peu imaginables, c'est le principe du féodalisme, bien connu. Nul besoin d'imaginer des apports de populations massifs pour réaliser qu'on passe facilement, dans certaines conditions économiques, de sociétés relativement égalitaires, type néolithique (encore qu'au néolithique on ait déjà les détenteurs de grandes haches en roche verte, et que si l'on visite le musée de Carnac l'existencce d'une aristocratie soit parfaitement discernable) – ou Bronze final, ou la Germanie et la Gaule après la chute de l'empire romain, à des agrégats de pauvres pris en charge par des féodaux qui ont tous les pouvoirs. Les gens du peuple deviennent dès lors des ambacti, chez les Gaulois, des serfs, en Gaule médiévale, des plébéiens à Rome, des lautni, peut-être, chez les Étrusques. On l'a vu, c'est une pahae économique qui s'accompagne en général de gros remous sociaux, et, qu'on étudie le Moyen-Âge français, il arrive que ça dure longtemps quand s'en mêle une religion officielle qui ordonne aux humbles de le devenir encore plus… rappelons à ce propos que les seuls qui ont profité des stupides croisades ordonnées par la papauté romaine ont été les possesseurs des bateaux : les aristocrates de Gênes et de Venise.

Je lance une piste de recherche originale : les féodaux actuels, les traders, les hackers, parlent pas une langue qui leur est propre, une espèce de novlangue comme l'avait prévu le grand Orwell, ou encore l'immense André Franquin quand il a imaginé le dictateur Zorglub qui oblige ses agents à parler à l'envers… sans parler de la langue de bois de nos ministres. Est-ce que les féodaux étrusques auraient tenu à parler une langue non-italique ? 

Je ne suis pas, je vous l'ai dit, spécialiste de la langue étrusque, mais j'en connais quand même assez pour constater que les noms des dieux, ceux des familles, des personnes, se retrouvent aux 3/4 dans les langues italiques, surtout en latin. Il y a des formes grammaticales communes (on a vu mi qui correspond au latin me), des parfaits à redoublement, des suffixes en -na qu'on retrouve dans la noblesse romaine (Spurinna, Calpurnius, Camille…) et une bonne moitié des prénoms (Spurius, Marcus, Titus, Tiberius…) sont communs au latin et à l'étrusque. Comme toutes les inscriptions étrusques compréhensibles sont des dédicaces, il faudrait rechercher si l'étrusque ne serait pas une langue finalement italique… après tout, on sait que l'étrusque tular a le même sens que le latin terminus (la borne), mais personne n'a prétendu que le nom de famille Tullius n'est pas italique…

Peut-être, si je survis jusqu'à la retraite, me lancerai-je dans cette étude qui déplaira aux chers collègues…

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25 novembre 2010 4 25 /11 /novembre /2010 19:39

J'ai présenté lundi dernier quelques images concernant le premier Âge du Fer en Italie centrale. Aucun manuel accessible n'offre un tableau suffisant de cette période, et même mes diapos, repiquées sur des publications, n'offrent  pas un échantillon suffisant pour comprendre l'époque : il faut, si possible, visiter les musées municipaux (Musei civici) de Tarquinia, Cerveteri, Montalto di Castro, la Villa Giulia, le Museo Pigorini, etc. On ne va pas vous demander de passer vos vacances en Italie, d'autant que les musées sont fermés tous les jours fériés… et ils sont nombreux là-bas.

Les documents visuels ne sont disponibles qu'à partir de certains catalogues d'expositions, de thèses et de publications qu'on peut diffuser à titre privé sur des polycopiés (le © est indiqué et donne lieu à droits d'auteur), mais pas sur internet. Je peux diffuser mes propres photos, mais il y en a peu qui soient exploitables dans le cadre de cette séquence.

Le villanovien tire son nom d'une nécropole fouillée au XIXe siècle près de Bologne, mais on a découvert depuis que son implantation concerne surtout l'Italie centrale, l'Étrurie dans son ensemble, le Latium et une partie de la Campanie.

C''est ce que les Italiens appellent une cultura, les Allemands une Kultur, nous autres une civilisation, ce qui prête à confusion.

Je l'appellerais plutôt une facies : un aspect local des civilisations du Premier Âge du Fer en Italie, qui se développe sans rupture évidente avec le Bronze final, si ce n'est que les gens de cette époque se sont mis à pratiquer, autour de 1000 av. J.-C., la métallurgie du fer en plus de celle du bronze.

Rappel important : il existe des métaux assez faciles à travailler à froid par martelage, comme l'or (à partir d'un gramme d'or, ai-je appris sur le dernier Science et vie, on peut tirer un mètre carré de feuille et un kilomètre de fil); on en trouve dans des rivières sous forme de pépites ; il en va de même pour l'argent. Le cuivre natif, dans les mêmes conditions, peut se travailler à froid, mais il vaut mieux le chauffer à 1080°C pour le fondre, et si on peut l'allier à d'autres minerais, étain, plomb et zinc, on obtient des alliages qui se travaillent par moulage autour de 1200° (le cuivre pur, si l'on veut le mouler, demandant une température de 1316°, difficile à obtenir avec du bois, et exigeant normalement une fabrication prélable de chabon de bois). Tous les métaux qui se travaillent à chaud exigent évidemment qu'on maîtrise la construction des fours en terre crue. La récolte du bois et de l'argile exige une organisation sociale qui n'apparaît qu'au néolithique, dix millénaires avant l'ère courante au Moyen-Orient, un peu plus tard en Occident.

Les langues indo-européennes que nous parlons, selon les linguistes, seraient liées au néolithique. Mais comme cette idée n'est pas démontrée, je préfère ne parler que des témoins matériels.

L'Italie, comme l'Europe occidentale dans son ensemble, connaît un Âge du Bronze final marqué, avant 1000, par des incinérations en "champs d'urnes" ; le villanovien continue cette coutume d'incinérer les morts et de les enfouir dans des nécropoles serrées, où les restes des défunts sont enfermés dans une urne en terre cuite, celle-ci enfouie dans un puits souvent précédé d'un autre puits plus large : c'est le système pozzo-pozzetto, connu surtout en Étrurie méridionale. Les cendres sont enfermées dans un récipient d'argile, accompagnées d'offrandes funéraires dont nous ne connaissons plus que les contenants (des vases à offrandes en forme d'assiettes creuses, des cruches).

Le villanovien continue assez exactement les Champs d'Urnes, mais en Italie ceux qui en pratiquent le rite commencent à connaître le fer. Ce métal, qui exige une technologie élaborée, est apparu vers 1.500 en Orient, vers 1.000 en Occident. Il faut trouver le minerai, en identifiant des roches particulières, le fondre à haute température et travailler les lingots de fonte à la forge : on peut estimer que le fer était nettement plus précieux que le cuivre et l'or pendant les deux ou trois siècles où sa technologie n'était pas maîtrisée. En revanche le bronze (cuivre + étain ou plomb) était bien maîtrisé depuis deux millénaires, et des objets fabriqués en série, surtout des haches, servaient déjà d'étalons prémonétaires.

Autour de 1.000, au sud de l'Autriche, émerge une civilisation qui maîtrise à la fois le bronze, pour ses vases, et le fer, pour ses armes : on les appelle par convention les Celtes. Cette civilisation continue à incinérer ses morts, mais les accompagne de grands seaux de bronze décorés par martelage, les situles. Le villanovien se développe avec les deux industries du bronze et du fer, mais peut-être avec quelques décennies de retard, cela reste encore difficile à prouver.

Quoi qu'il en soit, le villanovien couvre les dixième, neuvième et huitième siècles dans une aire assez vaste qui s'étend de l'Émilie à la Campanie en passant par le Latium et l'Étrurie.

Les fouilles archéologiques modernes en ont fait connaître quelques habitats : il s'agit toujours de sites de hauteur, avec des cabanes de torchis, couvertes de chaume, qui ne marquent aucune différenciation sociale. Les nécropoles, qui s'étendent sur des collines et tendent à s'étendre sur les pentes, obéissent au type Champs d'Urnes. Dans un premier temps, on ne distingue pas de différentiations sociales : peut-être, sur une urne biconique en terre, un casque en argile va-t-il distinguer l'homme de la femme ; dans le matériel d'accompagnement, on pense qu'un modèle miniature de brasero (comprendre un four à pain qui sert de gril) désigne la maîtresse de maison. Peu à peu, on voit apparaître des armes, des rasoirs, des casques en bronze qui désignent l'homme en tant que guerrier, avec des statuettes de chevaux ; tandis qu'en face les symboles domestiques, vases miniatures et braseros, se multiplient. Mais rien n'est simple, les aspects matériels évoluent différemment suivant les endroits.

Dans le Latium, mais aussi en Étrurie méridionale, en Campanie, les cendres des morts sont souvent déposées dans une urne-cabane qui reproduit la maison des vivants, mais l'urne est déposée dans un énorme tonneau de terre cuite qui doit empêcher le fantôme de ressortir ; on dépose des statuettes d'offrants et des vases miniatures. En Étrurie mériodionale, à Tarquinia, Caere, Vulci, Veii, on préfère l'urne biconique déposée au fond du pozzetto et enfermée par une grosse dalle de pierre volcanique avec les offrandes funéraires autour. En Étrurie du nord, à Chiusi, on voit des trônes funéraires en pierre volcanique avec des représentations sommaires du déunt.

Le gros problème, quand on tente d'expliquer cela à des étudiants de premier cycle, c'est qu'il faut être meilleur que la plupart des manuels disponibles, et synthétiser des travaux scientifiques très pointus.

Premier point : le villanovien est une culture de transition Bronze/Fer d'Europe occidentale totalement banale et parallèle à ce qui se passe de l'autre côté des Alpes. Comme toujours en Occident, on réagit avec deux siècles de retard sur les innovations d'Orient, mais rappelons qu'au début du néolothique le retard était de cinq millénaires pour l'agriculture et l'élevage sédentaire, deux millénaires pour la civilisation urbaine et pour l'écriture ; pour la monnaie et les échanges, je vous ai montré des étalons prémonétaires sous la forme de haches en mauvais bronze, mais les haches polies en roches vertes et les "poignards" du Grand-Pressigny étaient déjà des pré-monnaies qui ont circulé pendant deux millénaires !

Deuxième point : le villanovien n'est pas un machin figé qui n'a pas bougé du Xe au VIIIe siècle, comme la plupart des manuels le présentent. Bien au contraire ! Le gros problème, c'est que les manuels de vulgarisation et les revues pseudo-scientiques montrent toujours l'urne biconique de Tarquinia surmontée du casque en bronze décoré de bossettes au repoussé. Les deux objets ont un siècle ou deux d'écart. Je m'explique juste après le troisième point.

Troisième point, donc : c'est le plus important. Certains archéologues ont voulu que le villanovien résulte d'une invasion de peuples venus du nord. Je n'en ai pas parlé en cours, parce que cela entraînerait des discussions inutiles, mais il est vrai qu'à partir des écrits d'un érudit grec qui a travaillé à la cour d'Auguste, Denys d'Halicarnase, certains érudits allemands ont tout mélangé et voulu que les Étrusques fussent des Nordiques et non, comme le croyaient (à tort aussi) des Pélasges ou des Lydiens. L'acculturation au fer est un phénomène scientifiquement contrôlable, et il est probable qu'elle a été un peu plus précoce au nord qu'au sud du col du Brenner. Que les très-savants qui commentent les textes antiques sans rien y comprendre regardent un peu la géographie : les minerais de fer sont largement plus faciles à récolter en Autriche qu'en Italie. Il n'y a de fer proprement étrusque qu'à partir du moment où Populonia exploite l'île d'Elbe, et il faut pour cela que les féodalités soient constituées… en attendant les cités qui leur succèdent.

Donc le VIIe et le VIe siècles. On verra, dans les quelques semaines qui viennent, que l'orientalisant ne signifie en rien l'arrivée d'un peuple exotique ou étranger.

À retenir donc :

– entre le Bronze final et le Villanovien, en Italie, pas de hiatus, mais une persistance des Champs d'Urnes.

– une constante cultu(r)elle : réduire le mort à zéro, s'assurer qu'il ne reviendra pas sur terre. D'où les sépultures à double puits, les urnes-cabanes enfermées dans un tonneau…

– localement, en trois siècles, distinction porogressive des défunts par le sexe, puis par la position sociale et militaire : début d'une sélection aristocratique qu'on voit aussi dans le développement de la nécropole des Quattro Fontanili.

 

À suivre : ce qu'on appelle l'orientalisant est la suite exacte de l'individuation aristocratique, puis féodale, et à son tour le système féodal explique l'aristocratie romaine… ses rois supposés et sa pseudo république.

Explication de textes lundi prochain et des images le lundi suivant (6 décembre). Présence souhaitée de tous, puisque les images sous © peuvent être diffusées en projection limitée mais pas sur internet.

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 21:02

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Le personnage de Romulus : aspects historiques et politiques.

 

Nous avons donc pu par extraordinaire finir d’examiner la geste de Romulus plus tôt que les années précédentes, malgré les problèmes de calendrier et de TER rencontrés. Ceci nous permettra d’étudier rapidement les rois latino-sabins et de rappeler les principes de Dumézil, puis de passer dès décembre à l’urbanisation et aux règnes étrusques. Le 22 novembre j’envisage de vous présenter quelques aspects visuels du villanovien, et sans doute le 3 janvier pourrons-nous en faire autant pour l’orientalisant et les débuts de la période urbaine ; le polycopié n° 3 sera donc utile pour le partiel qui, je le rappelle, est programmé pour le 10 janvier. Cela laisse le temps d’organiser une épreuve complémentaire d’une heure, comme prévu dans la charte, par exemple le 13 décembre. Dites-moi ce que vous en pensez.

L’examen des textes 8-14 et 17-18 permet donc d’aborder une troisième ou quatrième couche de la geste de Romulus.

Pour mémoire, la strate ancienne est composée de mythes indo-européens, datant donc du néolithique[1], comme l’enfant-roi, la gémellité, la mère nourricière animale, etc.

Une strate plus récente est clairement datée du milieu du IVe siècle av. l’ère courante : il s’agit des légendes, fabriquées par des écrivains grecs cités par Plutarque, qui relient au monde mythologique grec des cités qui, d’une manière ou d’une autre, interviennent dans les relations commerciales et diplomatiques de la Méditerranée : cités étrusques, tyrannies siciliennes, villes latines. Pour ceux que ce moment intéresse, je recommande les travaux de Dominique Briquel. Le miroir fabriqué à Préneste et trouvé, peut-être, à Volsinii, dernière ville étrusque conquise par Rome, qui figure sur la couverture du premier fascicule, est certainement le témoin d’une propagande pro-romaine en Étrurie méridionale à cette période, puisqu’il est indiscutable que c’est un objet authentique et qu’il date des années 350/340.

Une troisième strate, la moins saisissable sans doute, est reliée à des travaux érudits menés en partie à l’époque de César par l’érudit Varron ; il ne faut pas tout attribuer à Varron, dont l’œuvre ne survit qu’en très petite partie, mais certains éléments comme la manie d’attribuer aux Sabins l’étymologie du peuplement de Rome, d’expliquer par les Sabins des noms qui n’ont rien à voir (ex. les fameux Quiritesne peuvent tirer leur nom de la ville sabine de Cures, qui ne risquait pas d’exister autour de 750, puisqu’il n’y avait pas de ville en Italie centrale ; et le terme, qui vient du latin *co-uir-it-, désigne les citoyens assemblés et ne peut en aucun cas dériver de Cures). Je soupçonne que le personnage de Remus s’est introduit entre le IVe et le Ier siècle, car les sources grecques n’en parlent pas.

L’interprétation latino-sabine des noms des tribus romuléennes, Tities, Ramnes, Luceres, trois noms étrusques selon la majorité des linguistes, est probablement due à Varron.

Les explications embrouillées sur les licteurs et leurs insignes, le bâton de commandement, la toge pourpre et la chaise curule, le tout d’origine assurément étrusque, résultent peut-être d’une concurrence entre deux amis de Cicéron, Varron et Nigidius Figulus, un prêtre et érudit étrusque. Denys d’Halicarnasse, écrivain grec contemporain d’Auguste, relate à ce propos une histoire discutable : les douze cités étrusques soumises par Tarquin l’Ancien lui auraient offert ces insignes du pouvoir. Bien qu’il soit totalement impossible que Rome ait soumis les douze cités étrusques au VIe siècle, nous avons assez de documents graphiques pour démontrer que ces symboles ont été imposés à Rome par les Étrusques, et pas au VIIIe siècle, mais au début du VIe (cours de lundi prochain).

Dans la troisième strate, je mettrai également des influences littéraires totalement étrangères à l’histoire telle que nous la concevons : des mécanismes narratifs issus du roman, de la comédie, de la tragédie grecs et latins. Ainsi la reconnaissance des jumeaux par Numitor et Faustulus, l’épisode de Tarpeia, l’intervention des Sabines pour réconcilier Romulus et Tatius, plus tard le combat des Horaces et des Curiaces, la mort de Lucrèce, celle de Virginie, sont des apports de la littérature de quai de gare de l’époque. On en reparlera au second semestre.

Et voici la quatrième strate : le présent immédiat des auteurs.

Tite-Live, l’a-t-on assez répété ? écrit au moment où Octavien, fils adoptif de César, après avoir expédié son ancien complice Marc Antoine au bout d’une guerre civile de 13 ans, inaugure une monarchie qui ne veut pas dire son nom : il se proclame non pas roi, mais prince, princeps, ou plutôt selon ses propres mots : primus inter pares, le premier au milieu de ses égaux, c’est-à-dire celui des sénateurs qui prend la parole le premier (mais dont l’avis l’emporte toujours puisque le premier à parler est censé exprimer l’avis des dieux).

Notez, pour ceux qui seraient pointilleux sur la chronologie : j’ai dit treize ans de guerre civile en comptant la période militaire 44-31 ; après la bataille d’Actium et la mort de Cléopatre[2], Octavien, redevenu Octave, ne reçut un assortiment de pleins pouvoirs et le surnom d’Augustus qu’en janvier 27. On pense depuis Jean Bayet que Tite-Live, ami du prince, écrivit son premier livre autour de 30, et le réédita en 27, dans une sorte de complicité avec le prince, augmenté des livres II-V qui écrivent la première « grande année » de Rome, les 365 ±2 ans qui vont de 753 à 390. Et qui sont précisément l’objet de nos deux semestres.

Octavien, à 18 ans, a recruté une légion à ses frais pour venger le meurtre de son père adoptif (et oncle pour l’état-civil). Il a ensuite éliminé son complice Marcus Antonius, héritier politique normal (il était consul et maître de cavalerie de César, dictateur en 44), et mis sur la touche Lépide, nommé Grand Pontife. Les détails de la guerre civile n’ont aucun intérêt pour nous.

Mais la monarchie de fait, qui se dissimulait sous des titres encore républicains (il fut consul plusieurs fois, grand pontife après la mort de Lépide, tribun de la plèbe avec les privilèges, mais sans la fonction[3], imperator, c’est-à-dire général d’armée, tout en laissant combattre son gendre Agrippa, etc.) devait se parer d’un cognomen (nom ajouté, ou surnom) exceptionnel. Serait-il le troisième fondateur ? Le troisième Romulus ? Tite-Live lui déconseille d’adopter ce surnom, qui sent un peu le souffre. Pourquoi et comment ?

Répondons d’abord au comment ?Dans le livre V, Camille est présenté comme le nouveau fondateur et père de Rome parce qu’il empêche les plébéiens d’aller s’installer à Véies, ville conquise et intacte, alors que les Gaulois sénons de Brennos ont incendié presque toute la Ville. Or, Camille a triomphé des Véiens sur un char tiré par quatre chevaux blancs, et ses soldats l’ont à ce moment acclamé comme un nouveau Romulus : cet excès de prétention, s’égaler à Jupiter, lui vaut l’exil, qui signifie la mort civique. Tite-Live est clair dans son expression latine : Camille est alter Romulus, non secundus Romulus, ce qui signifie le second et dernier (le français est trompeur, puisque c’est « deuxième » qui correspond à secundus).

Et César ? Si seulement on pouvait savoir ce que Tite-Live en a dit, cela nous épargnerait bien des discussions ; mais les livres qui en parlaient ne sont plus connus que par des résumés. On a en revanche Plutarque et Suétone, qui en ont composé des biographies un siècle et demi après sa mort. Il a commencé une carrière conforme à la succession normale des magistratures, pour finir consul à l’âge habituel de 42 ans, puis a passé huit ans à soumettre militairement la Gaule (qui, hélas, avait déjà été conquise par les négociants italiens), et, après quatre ans de guerre civile, devenir monarque avec, lui aussi, le titre républicain de dictateur ; si ce n’est qu’il fut élu dictateur par l’assemblée du peuple, sur proposition d’un tribun (c’est ce qu’on appelle un plébiscite, terme utilisé n’importe comment aujourd’hui) et reconduit pour dix ans, puis à vie, alors que la magistrature ne durait en principe que le temps d’une campagne militaire, soit six mois. Il avait un précurseur : Sulla, son adversaire et persécuteur, le premier dictateur sans limite de temps, en 82.

Je n’aime pas César, mais il faut reconnaître qu’il avait un certain talent. C’est quand même à lui qu’on doit le résumé en latin de toutes les connaissances grecques (par Varron), la création de bibliothèques publiques, le calendrier toujours en vigueur, et même notre paysage et nos grandes routes (œuvre continuée par Agrippa, le gendre d’Auguste ; l’ex-Nationale 6, qui mène de Paris à la Maurienne, reprend le tracé d’une route qui reliait le Saint-Bernard à Aime, Moûtiers, Chambéry, Lyon, Mâcon, Auxerre, Troyes, Reims, Arras, avec des embranchements par Sens et Lutèce, la Normandie, etc.).

Mais, quand il célébra en 45 ses triomphes sur la Gaule, l’Égypte, la Grèce, l’Afrique et les concitoyens romains vaincus pendant la guerre civile, il le fit sur un char tiré par des chevaux blancs. Nul doute que le récit mythique sur Camille ne s’inspire largement de César. Or celui-ci fut tué, historiquement, devant le sénat réuni dans le temple du théâtre de Pompée, par des sénateurs, des amis personnels, qu’il avait même pourvus de postes rémunérateurs dans les provinces. Pourquoi ? Tout le monde savait qu’il était un monarque, mais le bruit courait qu’il aurait voulu se parer du titre de roi. Peut-être voulait-il simplement usurper ce titre pour les provinces orientales et en particulier l’Égypte, où le titre ne gênait personne. Mais à Rome, impossible : le simple mot rexétait détesté.

Il se monta donc une espèce de complot dont Marcus Brutus finit par prendre la tête, influencé par une légende selon laquelle un de ses ancêtres aurait chassé les rois étrusques et fondé la république, en 509. C’est un mythe, on en reparlera le moment venu[4].

Donc, Brutus et quelques autres finissent par assassiner César. Psychodrame ! Je renvoie au petit bouquin de Paul M. Martin, si vous pouvez encore le trouver : il était facile de se faire passer pour dieu, impossible de prétendre au titre de roi. D’ailleurs César était trop habile pour s’y risquer, et c’est sûrement un mauvais tour d’Antoine qui lui a valu ce sort.

Mais un roi, un tyran (c’est à peu près la même chose) est quelqu’un qui s’appuie sur le peuple, sur l’armée, au mépris du sénat ; de ce point de vue, César a mérité son sort.

Plutarque, qui écrit 150 ans après, n’éprouve aucun scrupule à prendre comme hypothèse de base que Romulus, lui aussi, avait eu un comportement tyrannique, trop populaire et anti-sénatorial, et avait donc bien été assassiné par les Pères.

Tite-Live est en apparence plus prudent, mais en fait, si on lit entre les lignes, il délivre le même message : Romulus, en fin de carrière, s’entourait d’une escorte personnelle et favorisait l’armée et le menu peuple. La version officielle, que les dieux l’aient rappelé à eux, vient des sénateurs qui l’imposent à un peuple terrorisé, un témoin le confirme, un nommé Iulius Proculus, mais devant le sénat, ce qui est suspect.

Je n’ai pas repris la bibliographie sur ce Iulius Proculus, mais Plutarque en fait un ami de Romulus, et le nom même indique que ce personnage mythique était conçu comme un proche parent : Romulus est descendant du fils d’Énée, Iule.

Rappelons que les Jules (Iulii) sont censés descendre d’une famille, divine donc d’origine, qui s’était installée dans les monts albains, et que c’est Tullus Hostilius qui les aurait faits citoyens romains et immédiatement patriciens. Un fait historique est que les Iulii Caesares, la famille de César, entretenaient un culte latial sur les monts albains.

Les influences de l’histoire contemporaine sont donc assez claires sur le récit de Tite-Live et sur celui de Plutarque : Plutarque n’avait aucun problème à publier un complot sénatorial, puisque Caligula, Tibère, Claude, Néron, et même Auguste, avaient déjà échappé ou succombé à de tels complots. Tite-Live, écrivant au début du règne du successeur de César, devait être prudent.

Cicéron apporte le point de vue du philosophe. Il est républicain en ce qu’il maintient la prépondérance du sénat, tout en comprenant bien que ce troupeau de propriétaires fonciers d’Italie centrale est incapable de gérer, et même de comprendre, un empire méditerranéen ; il faut des grands hommes, comme Alexandre, et justement César a inclus dans sa propagande des thèmes alexandrins : il a passé des fleuves, des mers que personne avant lui n’avait affrontés (le Rhin, la Manche)… mais Alexandre n’avait pas passé ces frontières, et les exploits de 56/54 évoquent plutôt Héraklès, le conquérant de l’Occident ; Pompée, qui a pénétré loin en Orient, serait un meilleur second Alexandre, mais Crassus aussi qui combat contre les Parthes. En cette fin des années 50, la monarchie est tellement inévitable qu’il vaut mieux aller à sa rencontre, quel que soit celui des triumvirs qui l’emportera. C’est pourquoi Cicéron écrit cette sorte de testament philosophique emprunté à Platon : la monarchie est finalement le meilleur des régimes, mais à condition qu’elle soit tempérée par un conseil des sages, les plus anciens et… les plus fortunés !

[Ne croyez pas que ces idées soient obsolètes : elles ont régi la vie politique française pendant une bonne partie du XIXe siècle ! Pensez au fameux « enrichissez-vous par le travail et par l’épargne » de Guizot, sous la Monarchie de Juillet, qui incitait les citoyens à atteindre le seuil de richesse en-deçà duquel on n’avait pas le droit de vote[5]. Encore, à cette époque, privilégiait-on les « normalement » riches et pas seulement les hyper-friqués.]

L’idéal de Cicéron en fin de carrière et de vie, ce sera une république dirigée par un pilote, gubernator ou rector, qui s’appuie à la fois sur la force et sur la sagesse. Beaucoup suggèrent que Cicéron se serait vu, après la mort de César, consul avec Octave : le couple d’un jeune triomphateur fougueux et d’un vieux sage… Sénèque, précepteur de Néron, a théorisé cette idée.

Mais en attendant, Cicéron doit bien, du vivant de César, adapter les théories stoïciennes du roi idéal à la vie politique contemporaine. Interprétant Platon et un traité qui ne nous est parvenu que très fragmentairement (le bon roi selon Homère de Philodème de Gadara), il reprend l’idée d’un fondateur à la fois puissant, sage et providentiel, donc de nature quasi divine.
Ici, le message devient difficile à faire passer : Romulus va passer pour un fondateur inspiré, et donc le concepteur, comme Lycurgue à Sparte, d’une constitution aussitôt adulte que née. Cependant la cité romaine s’est constituée dans sa perfection (du milieu du IIe siècle av. J.-C., n’oublions pas que Cicéron fait parler Laelius, politique et philosophe du siècle d’avant lui) par tâtonnement empirique à la recherche du meilleur équilibre possible : impossible, donc, de prétendre qu’elle serait sortie toute faite du cerveau de Romulus ! la logorrhée de Cicéron est contradictoire, mais il ne fait rien pour surmonter cette contradiction, se contentant de dire que, grosso modo
, Romulus à lui tout seul a fabriqué cette ville tout de suite adulte, mais qui pouvait encore s’améliorer…

Se greffe là-dessus une rhétorique du divin : le stoïcisme en général n’accepte pas les dieux, mais l’esprit divin ou rationnel qui mène le monde (le νος ou le λόγος suivant les écoles) ; un homme peut être assez génial pour paraître divinement inspiré, et le vulgaire peut dès lors le croire dieu, descendant de dieu… Or à l’époque où Cicéron écrit le de re publica, César a depuis longtemps fait admettre aux plus crédules son origine divine, et la propagande de ses campagnes en Gaule accrédite l’idée qu’il est surhumain. Le calcul de Cicéron consiste à dire que ce qui est divin, ce n’est pas être d’origine divine ni de génie divin, mais de créer, et de s’adapter à, des institutions qui garantissent la grandeur de l’État qu’on dirige. Au fond, Tite-Live ne dit rien d’autre, mais il tient forcément compte du fait que César est mort de n’avoir pas respecté les convenances. Dieu ou inspiré par les dieux, d’accord, monarque bien sûr, mais surtout qu’on évite le mot abhorré : roi.

 

Le texte de Cicéron va inspirer Tite-Live, mais pas pour le récit de la fondation : c’est seulement à la fin du livre V, quand il attribue à Camille un très long discours sur la patrie et le sol, qu’il reprend les aperçus géo-climatiques bien maladroits de son prédécesseur. Comme ce discours est dans le troisième fascicule, je n’en parlerai pour le moment que de manière résumée.

Camille, dans un grand mouvement patriotique, déclare que son exil (sa mort civique) lui a fait regretter les collines si salubres, le site à la fois proche de la mer pour en tirer profit et assez éloigné pour ne pas être victime des périls venus d’elle, etc. Et d’affirmer que Rome est une entité ancrée dans un sol précis, où sont les premiers temples, le Lupercal, le temple de Vesta et la regia, bref que les citoyens romains sont attachés au sol de Rome et que s’installer à Véies reviendrait à offenser les dieux. Le discours est horriblement bavard, mais nous incitera peut-être, le moment venu, à une réflexion sur la construction de la pentade : il semble qu’en rejetant à l’époque du second fondateur cet éloge du sol de la patrie Tite-Live ait voulu signifier que Romulus est l’emblème de toute une période de 365 ans (une grande année donc) qui fonde vraiment la Ville. Donc Romulus ne serait que le héros mythologique d’une fondation qui s’étale sur une très longue période.

On en déduit que Tite-Live n’était pas dupe de la légende romuléenne, mais qu’il a voulu occulter au passage la vraie fondation par les Étrusques au début du VIe siècle. Mais aussi, peut-être, qu’il considérait la Ville comme fondée définitivement à partir de 390, sous forme républicaine, manière d’exclure en fait un retour à la monarchie.

C’est une première piste de recherche, historique, politique, mais surtout littéraire.

Une autre piste qui se dégage de Cicéron et de Tite-Live V est celle de la géographie historique : ces deux écrivains sont bien conscients que l’essor de Rome est dû à une situation géographique privilégiée, qui n’a rien à voir avec la salubrité du site (il est marécageux et exposé à la malaria) ni avec ses fortifications naturelles (Tarquinia, Caere sont mieux protégées), mais au carrefour de deux voies terrestres qui font transiter, du littoral à l’intérieur, le sel (via Salaria), et entre l’Étrurie et la Campanie les denrées de luxe, mais aussi les céréales, l’huile, le vin, les esclaves… 

L’histoire romaine résulte de cette position privilégiée, mais qui n’est pas monopolistique puisque les marchandises peuvent aussi transiter par la mer ou par des voies plus intérieures, qui traversent le Tibre au gué de Fidènes ; le long conflit (en très grande partie mythique) entre Rome et Véies s’explique par cette concurrence. Telles seront les orientations des cours à venir, qui déborderont sur le second semestre.



[1]. L’opinion dominante actuellement est que les coutumes et les langues indo-européennes se soient répandues au néolithique à partir des environs de la Mer Noire, ou de l’Asie centrale, et aient gagné d’un côté l’Iran et l’Inde, de l’autre l’Europe occidentale et septentrionale. La question est toujours en débat, et je refuse d’y intervenir à cause des connotations raciales, voire racistes, qui s’y sont immiscées. L’idée même d’une langue indo-européenne unique est maintenant discutée alors qu’elle semblait inévitable voici quarante ans. De toute façon, il faut tenir compte de ce qu’une langue n’est connue directement que par ceux qui l’écrivent, une infime minorité, et par les phénomènes linguistiques communs qu’on constate entre des langues dérivées écrites depuis guère plus de trois mille ans. Or l’indo-européen remonterait à cinq mille ans au moins. Quant aux « ethnies » ou « races » qui l’auraient représentée, rappelons simplement que sur les soixante millions de gens qui parlent, écrivent ou lisent le français dans les 550.000 km2 du « territoire national », cinquante ont des ancêtres à une, deux ou trois générations qui en parlaient une autre…

[2]. Pour les ignares, qui sont la majorité, Violaine Vanoyeke, Max Gallo et même Alain Rey (je viens de vérifier dans le dictionnaire Hachette et, hélas, dans le Grand Robert), il ne faut pas imposer d’accent circonflexe à ces pauvres Cléopatre(s), qui furent 7, car leur nom grec signifie « gloire du père » et n’a rien à voir avec le latin pastor, le berger.

[3]. On pense en général que ce privilège – ius en latin – est le principal fondement de son pouvoir : il lui conférait l’inviolabilité (sacrosanctitas) qui rendait sacer (maudit) quiconque l’agressait. Admettons provisoirement cet aspect symbolique : en fait, depuis 133, bien des tribuns de la plèbe, inviolables en théorie, avaient été assassinés par leurs collègues de la noblesse.

[4] . En gros : les Iunii Bruti accèdent au consulat au IIIe siècle ; mais le sobriquet Brutus n’est pas reluisant, aussi inventent-ils, au fil des oraisons funèbres, une légende audacieuse : le Brutus d’origine n’était pas du tout, comme son surnom l’indique, un imbécile, mais un révolutionnaire très intelligent qui se faisait passer pour un débile afin de mieux tromper les tyrans étrusques. Envoyé en mission à Delphes avec les fils de Tarquin le tyran, il interprète mieux qu’eux l’oracle d’Apollon et finit par prendre le pouvoir. L’intelligence cachée de Brutus est symbolisée par le bâton d’or qu’il avait dissimulé dans une simple canne en cornouiller…

[5]. C’était le suffrage censitaire… une notion issue directement de la république romaine.

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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 19:42

Nous sommes venus à bout de Romulus plus vite que prévu, ce qui laisse espérer que nous puissions aborder le début des règnes étrusques en décembre et janvier. Rappel : il y aura un partiel valant examen, avec deux questions (un commentaire de texte<s> et un de document graphique), le dernier lundi du semestre.

Hier, donc, j'ai parlé de la situation géographique de Rome, en précisant ce que Cicéron p. 11-14 du polycopié) attribue à la sagesse de Romulus. On y reviendra plus en détail, mais précisons quelques points :

– Le but de Cicéron est de montrer que Romulus, dont il sait comme tout le monde qu'il n'a jamais existé, a choisi un site exceptionnel : salubre, naturellement fortifié, assez proche de la mer pour bénéficier du commerce maritime, assez éloigné pour échapper aux pirates et à la contamination des vices venus d'Orient. En fait, le Tibre n'est pas un fleuve tranquille (Tite-Live, dans le récit annalistique, mentionne des dizaines d'inondations du Champ de Mars et des plana urbis, donc du forum) ; le climat est malsain, et Tite-Live mentionne aussi tous les cinq ou six ans des épidémies de malaria (note : cette maladie due aux moustiques touche toute la côte toscane et latiale, et sera endémique de l'abandon des travaux d'assèchement étrusques, deux siècles environ avant J.-C., jusqu'à la bonifica de Mussolini dans les années 1920).

Les villes étrusques du sud, Tarquinia, Caere, Vulci, étaient aussi à 20/30 km du littoral, et les aristocrates qui les dirigeaient laissaient les marchands et les esclaves se faire massacrer par les pirates ou attraper la malaria. Donc Rome n'est pas un cas exceptionnel.

Mais ce que Cicéron et Tite-Live n'ont pas vu, c'est que Rome se situe à un carrefour, celui du premier pont qui relie l'Étrurie à la Campanie, et de la route qui amène le sel du littoral latin de la future Ostie vers l'intérieur des terres, la via Salaria qui traverse le Tibre au niveau du pont Sublicius. C'est pour cela que le site de Rome a intéressé les cités commerçantes étrusques du sud, les maritimes (Caere, Tarquinia, Vulci) et aussi les têtes de pont commerciales de l'intérieur, Veii. Il était inévitable, puisque le commerce par mer était dangereux, que le premier pont devînt un site privilégié. Mais il existait une autre série de voies menant d'Étrurie en Campanie au pied de l'Apennin, par le gué de Fidènes, Tibur et Préneste.

Il en ressort que Rome acquiert son importance diplomatique vers 340 quand elle conquiet le Latium. Elle s''est d'abord débarrassée de ses rivales de l'autre route, Préneste et Tibur. Dès lors, puisqu'elle entre dans le jeu diplomatique méditerranéen, elle veut se créer des ancêtres grecs : la légende d'Énée, empruntée à Homère, celle des fondateurs Rômè/Rômos/Rômolos, sont arrangées vers 350 par des auteurs grecs, que cite Plutarque (p. 15-16 et en particulier ch. III). Le miroir latin, trouvé peut-être à Volsinii, qui figure en couverture, date des mêmes années et constitue un moyen de propagande.

Ces éléments constituent donc un premier stade des légendes de fondation : Romulus a été fabriqué pour expliquer Rome autour de 350.

Mais les textes qui nous racontent sa vie et son œuvre sont plus tardifs : 50 av. J.-C. pour Cicéron, 27 environ pour Tite-Live, 110 ap. J.-C. pour Plutarque. Suivant l'époque de rédaction, les problématiques évoluent :

– Dans les années des victoires de César, on se pose la question de la monarchie : est-ce qu'un roi est forcément un tyran (on en reparlera avec les Tarquins) ? Et quel est le meilleur régime politique ? Pour Cicéron, c''est la monarchie appuyée sur le conseil des Anciens, le sénat. Et dans son traité de la République, il prône un régime dont le guide (gubernator, ou rector, celui qui tient la barre du navire) doit être un philosophe et orateur consultant les "meilleurs", qui se confondent avec les plus riches chefs de famille… les sénateurs mythiques de Romulus.

– Quand Plutarque écrit, plusieurs monarques ont été éliminés par des complots de sénateurs : César, Caligula, Néron, Galba, Othon… il n'a donc plus à prendre de gants pour écrire (ch. XLI et XLIII, p. 18) qu'il avait eu un comportement trop monarchique et que le sénat l'avait éliminé pour cette raison.

– Tite-Live écrit au moment où Auguste officialise la monarchie. Il doit donc être prudent, mais il déconseille discrètemetn à Octave de ne pas prendre le surnom de Romulus/. Il n'y a qu'un Romulus en 753, un second en 396 (Camille, qui triomphe de Véies), et pas de place pour un troisième.

– L'idée des grandes années : d'origine pythagoricienne et peut-être étrusque, cette idée se matérialise dans la chronologie : entre la fondation et la prise de Rome par les Gaulois, il y a presque 365 ans (363 dans la chronologie de Varron) ; et entre sa restauration par Camille et la paix civile d'Auguste, à peu près autant (363 de nouveau). Ce qui correspond d'aillleurs aux calculs effectués selon l'année lunaire.

Donc, les textes qui insistent sur les qualités de Romulus comme fondateur génial et quasi divin expriment des nuances selon l'époque où ils sont écrits.

Le personnage de César est fondamental : c'est le psychodrame exemplaire du monarque tué par ses proches et par ses obligés (Brutus, Cassius et les autres conjurés avaient reçu de lui des gouvernements provinciaux très rémunérateurs) simplement parce qu'il aurait voulu être rex, ce nom honni des Romains (qui y voyaient d'ailleurs surtout l'image des rois hellénistiques, héritiers d'Alexandre). Voir la synthèse de Paul M. Martin : il est plus facile d'être dieu que d'être roi à Rome.

Ce qui signifie que les atermoiements de Tite-Live sur la mort de Romulus doivent beaucoup à la problématique de César : après tout, celui-ci aussi prétendait être d'origine divine puisque descendant d'Énée, fils de Vénus.

D'autres éléments entrent dans la légende à diverses époques, il s'agit surtout des étymologies de lieux : le Ruminal, le mundus, etc. L'érudit Varron, contemporain de Cicéron, refusant de reconnaître l'origine étrusque de ces mots, avait forgé des explications qui resurgissent dans les récits ± historiques. De même le personnage de Lucumon, celui d'Aulus Vibenna, appraissent chez différents auteurs pour justifier le nom du Capitole ou celui des Luceres. Leur interprétation est délicate, et nous aurons peut-être l'occasion d'y revenir.

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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 19:38

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La collection « grands détectives »

 

Ceci n’est pas une publicité. Il se trouve que j’ai dû, pour poser un parquet, déplacer quelques centaines de volumes au format poche, et qu’en attendant un nouveau rangement les 10/18 restent les plus accessibles. Je compléterai plus tard avec les grands auteurs de thrillers de chez Pocket et du Livre de Poche.

Voyez aussi, pour d’autres œuvres romanesques concernant l’Antiquité, les pages intitulées 02 ou L2/L4/02 sur ce blog.

L’un des ressorts qui font l’intérêt (donc les ventes) des œuvres romanesques à destination du grand public est l’exotisme. Exotisme dans le temps comme dans l’espace. J’ai tenté d’expliquer voici deux semaines que les romans et films sur le Far-West, puis les detective stories façon Agatha Christie, les romans noirs qui ont fait le succès du Masque (Chase, Chandler…), la partie space opera de la « science-fiction », sont des filons qui se sont épuisés pour avoir été trop pillés. Jean-Claude Zylberstein a eu le mérite de découvrir des écrivains qui, utilisant ou non les techniques du thriller (lesquelles, rappelons-le, remontent à Alexandre Dumas, Eugène Sue, Michel Zévaco…), situent les aventures dans un contexte exotique. La bande dessinée, de Tintin à Murena en passant par le génial Hugo Pratt ou Druillet, obéit à la même exigence avec des contraintes accrues.

Je vous livre ici, rapidement, un inventaire incomplet des auteurs de la série « Grands détectives ». Je suis un plan basique (il serait trop difficile de faire passer un tableau sur le blog) : auteur, localisation spatio/temporelle, type de détective, détails.

 

Danila Comastri Montanari. Rome et Italie, époque de Néron. P. Aurelius Statius, patricien épicurien, son amie Pomponia, son serviteur Castor. Assassinats plus ou moins politiques.

Anne de Leseleuc. Marcus Aper, avocat cité par Tacite, et son fidèle esclave Nestor. Gaule et Italie, époque de Trajan.

Paul Doherty. Amerotkè, juge principal de Thèbes. Égypte, époque d’Hatchepsout, premier femme pharaon. Intrigues de cour sanglantes.

Paul Doherty. Série Alexandre le Grand. Cour d’Alexandre et conquête de la Perse. Margaret Doody. Attique, IVe siècle. Aristote mêlé à diverses intrigues.

Anton Gill. Huy, scribe. Égypte, époque de Tout-ank’Âmon. Très attentif aux textes rituels. Kerry Greenwood. Australie, années 20. Phryne Fisher, pilote d’avion et de voiture, mondaine et nymphomane.

Lauren Haney. XVIIIe dynastie d’Égypte. Bak, chef de la police des déserts.

Claude Izner (pseudo de deux bouquinistes parisiennes). Victor Legris, libraire dans le VIe, son grouillot Joseph Pignot, son associé/gendre japonais et sa fille peintre. Paris à l’époque d’Anatole France et de Zola.

Lilian Jackson Brown. Province anglaise. Jim Qwilleran, journaliste et héritier d’une grosse fortune. Ce sont ses chats qui lui donnent la solution des énigmes.

H. Kemelmann. Boston. Rabbi David Small. Intrigues dans la communauté juive des USA.

David Liss. Amsterdam au XVIIIe siècle. Coups de bourse autour de l’importation du café.

Alexander McCall Smith. Botswana actuel. Mma Ramotswe, cuisinière et policière d’occasion.

John Maddox Roberts. Rome pendant les guerres civiles. D. Caecilius Metellus, cadet d’une grande famille. Toutes les intrigues de la fin de la république.

Ngaio Marsh. Angleterre des années 50. Roderick Alleyn, dandy.

Magdalen Nabb. Carabiniere Guarnaccia. Florence, après-guerre.

Iain Pears. Italie et Europe modernes. Autour du trafic des œuvres d’art.

Anne Perry. Londres à l’époque victorienne. William Monk, chef d’une brigade fluviale. Atmosphère glauque des bas-quartiers. 15 volumes traduits ; je ne connais pas la série précédente de 24 volumes Charlotte et Thomas Pitt, qui d’après les titres concerne aussi Londres.

Ellis Peters. Angleterre médiévale. Frère Cadfael. Peters a également écrit ïDeath Mask, autour d’un meurtre motivé par la découverte d’un riche tombeau mycénien.

 Guillaume Prévost. L’assassin et le prophète. Palestine et Judée, 6 ap. J.-C. Philon d’Alexandrie dans sa jeunesse. Conflits et incompréhension entre Romains et Juifs.

Steven Saylor. Gordianus, personnage atypique lié à Cicéron, César, Pompée…

Peter Tremayne. L’Irlande en cours de christianisation au VIIe siècle. Sœur Fidelma, fille de roi, moniale et juriste, et Frère Eadulf, tenant de l’église romaine. Meurtres dans des monastères, menaçant le royaume, et épilogue juridique.

Arthur Upfield. Australie. Napoléon Bonaparte dit Bony, aborigène, flic officiel. Meurtres rituels dans le contexte d’une civilisation menacée.

Robert Van Gulik. Chine médiévale. Le juge Ti.

Et encore, j’ai oublié l’inévitable G. K. Chesterton, qui est à un autre étage, mais qu’il faut absolument lire… en anglais de préférence.

 

 

 

 

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10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 19:04

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LC02 : l’Atlantide

 

Il faut tout ignorer de la Grèce ancienne pour prêter foi aux deux notules de Platon sur le sujet, et pourtant il fait un « buzz » depuis le début du XXe siècle.

Les Grecs sont les meilleurs créateurs de mythes ; qu’est-ce exactement qu’un mythe ? Un mensonge, mais un beau mensonge qui aide à vivre. Les dieux de la mythologie grecque, justement, sont des êtres comme nous, qui mangent, boivent, font l’amour, sont jaloux, se font la guerre, mais ce ne sont pas eux qui y meurent : quand Héra (Junon en latin) se ffâche avec Zeus (Jupiter) qui la trompe avec toutes les belles mortelles qu’il voit passer, elle envoie des tempêtes terribles dont sont victimes les navigateurs, par exemple Ulysse et ses compagnons.

La mythologie sert aussi à expliquer la création du monde ; si les stoïciens admettent une pensée immatérielle (le νοῦϛ, ou « esprit », que Cicéron traduit carrément par deus, que les Hébreux appellent הוהי, Voltaire le Grand Horloger, les francs-maçons le Grand Architecte de l’Univers et les cosmologistes à la mode Big Bang), la majorité ne voyait pas plus loin que des Titans, des Géants, un Atlas, monté sur une tortue de belle taille, qui porte le monde sur ses épaules…

Platon est le seul auteur antique qui parle d’une ville de belle taille, nommée Atlantis, dont l’existence aurait été révélée à Saïs, en Égypte, par un prêtre au législateur Solon. Cette ville aurait été très anciennement détruite par les dieux par l’intermédiaire d’une catastrtophe climatique, éruption volcanique, raz-de-marée, tsunami…

Répétons-le, ce n’est qu’un mythe, placé sous la garantie de Solon qui est vers 580 le fondateur de l’État athénien, mais dont la finalité est morale : il s’agit, thème à la mode à l’époque de Platon (voyez les tirades d’Euripide contre l’orgueil surhumain ou ὕϐρις), d’avertir les hommes que la richesse et la puissance sont provisoires.

Malgré cela, de plus ou moins savants ont rivalisé d’imagination pour situer l’île mystérieuse (ou le continent) un peu partout : dans les Caraïbes, en mer de Chine, au large du Japon, en plein Mexique (les Atlantes seraient les ancêtres des Mayas), dans l’Antarctique, en Irlande, en Auvergne… sans trop se préoccuper si les sites avaient pu être émergés il y a quelque 11.000 ans. On trouvera un beau florilège de ces âneries (dont j’excepte tout juste un film de la 5) par n’importe quel moteur de recherche, au milieu de vidéos sur le déluge, les OVNI, etc.

Les hypothèses les moins farfelues évoquent la faille volcanique de la mer Égée et supposent que l’Atlantide était soit Corcyre, soit la Crète, dont la civilisation minoënne semblait avoir disparu d’un seul coup, suite à un tsunami. Bloqués par cette idée, les archéologues grecs n’ont pas trop tenté de découvrir les survivances entre le minoën (vers 1500) et l’archaïsme grec (vers 900). Le problème demeure qu’à suivre Platon, l’Atlantide aurait précédé le minoën et le mycénien de huit millénaires et appartiendrait donc au paléolithique final, ou aux tout débuts du néolithique.

David Gibbins, qui est parfois mieux inspiré, a soulevé une hypothèse dont la base scientifique (climatologie et archéologie) paraît de prime abord un peu sérieuse : la Méditerranée fut à sec pendant les temps géologiques, puis se remplit après la dernière glaciation et déborda sur la mer Noire, qui était auparavant un lac d’eau douce alimenté par le Don et le Dniepr. Les héros y découvrent un cône volcanique immergé, avec une ville immense, des exploitations agricoles, une salle de conseil et des temples à l’intérieur du volcan… le tout sous le symbole du taureau, symbole minoën du pouvoir divin, que l’auteur interprète astucieusement comme la divinisation d’un double cône volcanique… Le bouquin s’appelle Atlantis et a été publié par Pocket en 2008.

Les héros sont bien entendu beaux, inusables et très savants ; très riches aussi : ils disposent d’une technologie pointue, vedettes, sous-marins, scaphandres résistant à des profondeurs incroyables, hélicos, etc. Bien entendu, ils sont en butte aux entreprises d’un hideux seigneur de guerre abkhaze, un vrai méchant dont on apprend que l’héroïne est la fille… Il y a beaucoup de morts, des tortures, des immersions prolongées au-delà du vraisemblable, quelques torpilles et missiles, du laser, bref les ingrédients usuels des thrillers de guerre scientifique façon Clive Cussler.

Les personnages sont malheureusement des pédants à la Jules Verne qui bavardent à l’infini sur leurs hypothèses, et c’est là que le roman devient imbuvable : les Atlantes ont évacué leur île-continent en bon ordre, chaque groupe mené par un prêtre et pourvu d’une clé en or massif qui n’est autre qu’une copie du disque de Phaistos (un artefact de terre cuite comportant des lignes alphabétiques et d’autres en idéogrammes, qu’on n’a toujours pas « déchiffré ») ; à l’occasion, le disque de Phaistos possède un jumeau qui permet de le lire, et sa copie en or ouvre tout simplement la porte du volcan sous-marin…

Au passage, les personnages s’interrogent sur l’origine des pyramides, des dieux grecs, sur le déluge et sur la technologie en général. Il y avait, vers — 10.000 donc, des ferronniers (sic) qui forgeaient non pas le fer, mais le bronze. Or la technique du bronze n’apparaît que vers 4.000 : on imagine donc que les Atlantes ont gardé le secret et que les peuplades acculturées par eux, celles du néolithique, reproduisent en silex et obsidienne des outils de bronze. Puis on redécouvre le secret des alliages métalliques fondus… C’est absurde, bien sûr : les préhistoriens sérieux (dont je me flatte de faire partie) constatent au Proche-Orient vers 5000 et en Europe vers 2500 une transition néolithique/Bronze ancien où d’un côté on utilise toujours des armatures de flèches en silex, qui sont taillées, de l’autre des haches polies d’apparat en roches vertes que reproduisent vaille que vaille les plus anciens exemplaires de bronze.

Bien sûr, il n’y a pas de mouvements massifs et brutaux de populations, mais une acculturation progressive aux nouvelles techniques : céramique, élevage, agriculture, métallurgie, écriture, mégalithes et villes (dans un ordre chronologique qui peut varier d’une région à l’autre, et le tout en cinq millénaires). Et c’est là que je pousse un cri d’alarme, à partir de la p. 143.

La sublime Katya développe un discours pédagogique pour élèves de maternelle, selon lequel « dans toute l’Europe, en Russie, au Moyen-Orient, dans le sous-continent indien, la plupart des langues parlées aujourd’hui ont la même origine.

– L’indo-européen, intervint Costas.

– Une langue ancienne, dont beaucoup de linguistes pensaient déjà qu’elle provenait de la région de la mer Noire. Nous pouvons en reconstruire le vocabulaire à partir des mots que les langues ultérieures ont en commun, comme pitar en sanscrit, pater en latin, Vater en allemand, à l’origine de father, en anglais.

– Existe-t-il des termes d’agriculture ? demanda Costas.

– Le vocabulaire montre que les Indo-Européens labouraient la terre, portaient des vêtements en laine et travaillaient le cuir. Ils avaient des animaux domestiques, notamment des bœufs, des porcs et des moutons. Ils avaient une structure sociale complexe et différents niveaux de ressources. Ils rendaient un culte à une grande déesse mère. »

Jusque-là, rien qui diffère trop des théories scientifiques, si ce n’est qu’on place le centre de diffusion de la langue-mère indo-européenne (inconnue en tradition directe et reconstituée en très petite partie par les linguistes) largement plus à l’est. Il n’est pas absolument déterminé en revanche que le système linguistique et les structures de parenté soient directement liés au néolithique et à la sédentarisation agricole : les peuples se sont mis à écrire bien trop tard pour qu’on puisse l’affirmer, et par exemple les Vénètes d’Italie écrivent une langue italique, clairement indo-européenne, à partir du Ve siècle seulement, quand le néolithique et le Bronze sont bien loin derrière eux.

P. 283, je commence à me fâcher pour de bon : les héros plongeurs découvrent un autel avec des rigoles qui portent des traces de sang et attribuent tout de suite les sacrifices humains aux proto-sémites, avec une allusion à Abraham et Isaac. Certes, les Minoens sacrifiaient aussi des humains, mais uniquement en cas de catastrophe climatique, selon un exemple de Cnossos. Mais ce qui est sous-entendu est que, si les populations du Proche-Orient sont originaires de l’Atlantide, il y en a de bonnes et de mauvaises : les races blanches en général d’un côté, les sémites de l’autre. Par ailleurs (p. 367) l’épouvantable Aslan, l’abkhaze sanguinaire, est un descendant des Huns, des « khans de la Horde d’or », et de surcroît rend hommage à Allah. Enfonçons le coin, p. 469 : « Ces personnages [représentés sur les statues de l’Atlantide] me rappellent les Varègues, dit Katya. C’est le nom byzantin des ,Vikings qui sont venus jusqu’à la mer Noire par le Dniepr. Dans la cathédrale sainte-Sophie de Kiev, il y a des peintures murales représentant de grands hommes semblables à ceux-ci, si ce n’est qu’ils ont le nez recourbé et les cheveux blonds. » […] « Ils sont tous là, affirma Dillen à voix basse. Les Indo-Européens, les premiers Caucasiens. De ces êtres descendent presque tous les peuples d’Europe et d’Asie. Les Égyptiens, les Sémites, les Grecs, les bâtisseurs de mégalithes d’Europe occidentale, les premiers souvenrains de Mohenjà-Daro, dans la vallée de l’Indus. Dans certaines régions, ils se sont totalement substitués aux populations d’origine et, dans d’autres, ils se sont métissés. »

Le propos est-il assez clair ? Tous les hommes blancs descendent de ces Ur-Menschen, géants et inventeurs, que sont les Atlantes, les plus purs étant grands et blonds ; d’autres anciens Atlantes, abâtardis, se sont fondus dans des races impures : les sémites (juifs et arabes, donc) ; et il reste autour des barbares absolus, les mongols et, bien qu’on n’en parle pas, les Africains. Voilà qui pue très fort : on se rappellera que dans l’Allemagne de l’après-guerre sévissait un prétendu ordre de Thulé selon lequel la seule race pure, les Aryens, s’était préservée dans le grand Nord et en Allemagne, incarnée par un nommé Adolf Hitler. Tous les autres sont des sous-hommes, des Untermenschen, qu’il convient d’exterminer pour restaurer la domination aryenne… 

Certaines des vidéos minables que j’ai regardées sur le web reprennent, moins subtilement que Gibbins (qui dissimule quand même mal son racisme), cette idéologie nazie. Il n’est pas surprenant que l’Atlantide, pour beaucoup, se situe près du pôle Nord. Ici, les idéologies racistes, antisémites, sont masquées dans un discours logorrhéique qui leur a probablement permis d’échapper au comité de lecture de la maison Pocket, mais il est impossible de ne pas souligner le lien entre la figuration des héros (grands, beaux, athlétiques, déterminés), les propos racistes qu’ils développent au détour du récit, et la résurgence de groupes néo-nazis aux États-Unis et dans nombre de pays d’Europe.

Nous n’aurons normalement pas l’occasion de parler de cela dans le cadre du programme de 02, mais il est bon de se rappeler que les Grecs et les Romains n’étaient pas exempts de racisme non plus : il y avait eux, les bons, et tous les autres, les barbares (= ceux qui parlaient une langue aussi incompréhensible que les cris des oiseaux) – parmi lesquels les Celtes, les Bretons, les Illyriens, les Germains, tout aussi indo-européens qu’eux !

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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 19:07

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Claude Merle, Vercingétorix, Bayard jeunesse (2010, 220 pages, 12 €).

L’auteur a commis une quarantaine de récits « historiques » pour la jeunesse : Spartacus, Alexandre, Lancelot…). Comme le dit le préfacier, il s’agit de « reconstituer, à la lumière des plus récentes découvertes archéologiques, la vie de Vercingétorix, depuis l’exécution de son père jusqu’à sa propre mort, non moins tragique, dans la prison de Tullianum. Il est écrit comme un roman. Mais l’Histoire n’est-elle pas le plus passionnant des romans ? » De fait c’est du roman, et rien d’autre : l’histoire y est aussi maltraitée que la géographie.

Je vous ai prévenus maintes fois contre la littérature pour la jeunesse comme contre celle qui vise le public des seniors inactifs, dont le style est ce qu’il est, et le mépris des données scientifiques la règle.

Déjà la carte qui figure en frontispice doit alerter : Vix n’est pas sur la Seine, la Saône n’existe pas, il n’y a plus de confluent à Lyon, Armançon est une ville sur la carte et dans le texte une rivière qui coule au nord des Séquanes (en fait : qui sépare les Lingons des Éduens).

Les têtes de chapitres portent des dates au jour près, qui sortent de l’imagination de l’auteur : César se gardant bien, et pour cause, de donner la moindre précision.

Au passage, on découvre un « empereur » nommé Domitius (imperator, je suppose, Domitius Ahenobarbus qui a été proconsul en Narbonnaise en 59) ; une école druidique à Rudève (Rodez ?) ; une salle commune creusée dans le roc sur un mètre de profondeur dans le basalte arverne ; des Germains en plein Massif Central en 64 ; un sénateur Galba, « devenu magistrat suprême » en 64 et donc « exempté de service militaire » ; un Licinius qui tue Dumnorix et qui est maître de cavalerie alors qu’il n’y a pas de dictateur ; César à Rome en hiver 53-52, alors que, proconsul, il ne pouvait sortir de Gaule et tenait ses quartiers d’hiver du côté de Pise ou de Ravenne ; un Pompée qui « a toutes les chances de devenir consul unique » alors qu’il l’a déjà été en 55 ; les remparts de Gergovie ornés des crânes des centurions (décoration qu’on ne connaît qu’à Entremont !) ; Lyon fondée en 52 (elle ne le sera qu’en 43) ; un oppidum d’Alésia qui est « vaste », alors que l’auteur parle d’Alise Sainte Reine ; une via Lacta qui est peut-être la via triumphalis… 

Il y a bien d’autres approximations, mais aussi des informations sérieuses : par exemple, ce qui n’a été démontré que dans les années 70, la technique de fabrication des épées par feuilletage d’acier doux et d’acier dur (en fait, par carburation à chaud de lames de fer battues avec d’autres non carburées) ; l’idée que César fuyait vers Lyon (qui n’existait pas, mais s’il visait l’Île Crémieu, ce n’est pas bien loin de Saint-Exupéry, autrefois Satolas…) ; mais on retombe là sur l’absence de la Saône dans la géographie sommaire de l’ouvrage.

Espère-t-on former les élèves du primaire à l’histoire en leur racontant des histoires qui n’ont ni queue ni tête ? Mieux vaudrait leur faire lire Astérix : au moins, Goscinny ne prétend pas à l’exactitude historique !

. Rappelons, c’est élémentaire, que les magistrats dans leur province étaient forcément chefs d’armée…

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26 juillet 2010 1 26 /07 /juillet /2010 18:57

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Norbert Rouland, ethnologue, universitaire, journaliste et romancier.

 

Norbert Rouland est l’auteur d’un excellent ouvrage, publié chez Actes-Sud en 1981 et réédité depuis en format poche : Rome, démocratie impossible ? Juriste et ethnologue, il a soutenu une thèse sur la dépendance personnelle dont il a tiré deux ouvrages dans la collection Latomus (Université libre de Bruxelles, une garantie de sérieux), l’un sur l’esclavage, l’autre sur la clientèle. Il a aussi publié deux ouvrages sur les Inuit aux presses de l’Université Laval de Québec.

C’est par hasard que j’ai découvert le romancier. Il est modeste et ne se vante pas de cet autre aspect de ses multiples talents. Pourtant, c’est lui qui établit les principes d’un « nouveau roman historique » dès 1984, en réaction à Mika Waltari, Sienkiewicz et tant d’autres pour qui l’Antiquité n’est qu’un cadre métaphorique et exotique où ils placent des intrigues allogènes. Exemple caractéristique, mentionné par Claude Aziza dont je viens de parler sur ce blog : chez Sienkiewicz, Néron n’est que la métaphore du tsar russe qui opprimait la Pologne, et les premiers chrétiens réprésentent (mal) le catholicisme conservateur des Polonais que Nicolas Ier voulait contraindre à l’orthodoxie.

Les lauriers de cendre est un fort roman de plus de 400 pages, publié dans le format élégant mais peu commode d’Actes Sud. On peut l’aborder sous plusieurs points de vue.

Point de vue documentaire : c’est l’impression que donnent les cent premières pages ; Rouland raconte l’accouchement d’un garçon dans une famille patricienne, les craintes superstitieuses pour la mère et le nouveau-né, les expiations, puis l’éducation de Lucius Livius dans le strict conformisme d’une famille ultra-conservatrice. La carrière de Lucius, né en 115, est toute tracée : il épousera la fille de Publius Aurelius, sans l’aimer, fera ses premières armes d’orateur sur le forum après une année de service militaire comme cavalier et aide de camp (legatus), sera questeur, édile, préteur, sans doute consul…

Point de vue historique : dès le début, quelques embûches se présentent : les populares de Marius bouleversent le système électoral si bien arrangé en faveur des riches, la populace menace, pille et assassine parfois. Lucius n’en voit rien jusqu’à ce que son précepteur grec l’emmène faire ses premières armes à Subure auprès d’une prostituée, et il s’aperçoit alors que son amour pour Aurelia dépasse les relations convenues. Malgré ses fiançailles, il décide de voyager jusqu’au septentrion, cherchant suivant des récits grecs l’ultima Thulè. Il ne dépassera pas l’Irlande. Revenu à Rome après maintes difficultés, il connaîtra le deuil, puis l’esclavage avant de retrouver sa citoyenneté et d’atteindre la préture, puis finira dans une arène de fortune, contraint à combattre comme un gladiateur sous les ordres d’un Spartacus déguisé en imperatorromain.

[Le roman a manifestement été écrit sur plusieurs périodes séparées. Au départ, il semble que l’auteur ait surtout voulu présenter les coutumes aristocratiques et l’éducation de l’enfant noble, un peu comme Christian Goudineau dans Le voyage de Marcus. Puis un autre thème apparaît, l’attrait de Lucius pour les populations barbares hyperboréennes : de Marseille, grâce à la fortune familiale, il arme un bateau (descriptions très techniques de la coque, des rameurs, etc.) pour gagner le Morbihan, puis l’Irlande, où il perd son navire et ses équipiers sans pouvoir atteindre Thulè. Leçon importante : les barbares du nord sont bien aussi civilités que nous… du moins dans l’esprit de Lucius qui, accessoirement, devient l’amant d’une druidesse.]

Point de vue philosophique : retour (sans aucun détail sur les épisodes entre l’Irlande et Bordeaux) jusqu’à Rome, où Lucius entame sa carrière d’orateur, juriste et politicien, tout-à-fait classique, mais un peu décalée parce que son expérience des pays barbares lui a appris que les esclaves ne sont pas tout-à-fait des outils doués de mouvement et de parole, des animantes entre le ver de terre et le bœuf de labour. Les populares ne tiennent aucun compte de cette évolution intellectuelle, massacrent sa famille et le réduisent en esclavage en Sicile malgré sa qualité de citoyen. Nouvelle expérience de deux ans, à la suite de quoi il s’échappe sans qu’on sache trop comment (au profit des soulèvements serviles ou des conflits entre magistrats conservateurs et révolutionnaires ?) et reprend, comme si de rien n’était, une carrière normale de magistrat. Sans qu’on sache s’il a été édile, le voici candidat à la préture, et il donne un spectacle de gladiateurs auquel, manifestement, il ne participe qu’avec le plus grand dégoût. Sa magistrature terminée, il part à Rhodes (où il côtoie le jeune César) et apprend du stoïcien Posidonios d’Apamée une philosophie humaniste. Reprenant ensuite son travail de citoyen, il est fait prisonnier par Spartacus et condamné à se battre à mort contre son meilleur ami, devant l’ancien gladiateur qui s’est revêtu de la toge de pourpre des magistrats suprêmes.

 

Je ne vais évidemment pas vous raconter le duel final, qui n’en est pas un. Il faut une conclusion stoïcienne, et Rouland la fabrique de manière assez artificielle.

Du point de vue littéraire, ce roman est mal bâti. Il y a en fait trois épisodes mal reliés entre eux, une enfance, une odyssée et une agonie. La liaison avec l’histoire événementielle n’est pas copnstante : le héros s’éloigne souvent de la vie politique (non seulement quand il part vers l’Hyperborée, mais aussi quand malgré son père il fait le fermier en Campanie et achète la villa urbaine qu’on appelle de nos jours la Maison du Faune, et bien entendu quand il passe deux ou trois ans à pousser la meule dans une exploitation agricole de Sicile). Les hommes de l’aristocratie politique devaient s’éloigner de Rome dans le cadre précis de leurs missions de propréteurs, de proconsuls, mais ils restaient en contact avec la Ville (César, en Gaule, était tenu au courant des événéments intérieurs pratiquement au jour le jour).

Que le héros, ultra-conservateur catonien au départ, s’ouvre peu à peu à un certain humanisme, cela manque un peu de naturel. Il déteste l’obligation de recruter des gladiateurs et de baisser le pouce pour les faire égorger, c’est louable, mais la contradiction psychologique entre son engagement politique et les sentiments humains ne lui fait pas modifier son comportement. Il baisse le pouce parce que la populace l’exige, mais pourquoi, après un premier égorgement, est-il frappé par la colère et laisse-t-il assassiner les vaincus de toutes les paires de gladiateurs qui se succèdent ensuite ?

Qu’il choisisse in fine la mort volontaire, comme Sénèque, c’est parfait ; sauf que l’éducation stoïcienne n’a pas été intériorisée dans le récit, assez superficiel, de l’épisode rhodien.

 

Bon, je ne vais pas critiquer indéfiniment Norbert Rouland, qui dans le cas présent n’a pas été très pointu dans la dramaturgie. Ce roman est le premier en date d’une nouvelle vague qui refuse le prêchi-prêcha de Sienkiewicz ou de Châteaubriand, et exige une précision historique totale. Les techniques du roman policier façon thriller, issues d’Alexandre Dumas, n’avaient pas encore été plaquées sur des arrières-plans antiques.

L’histoire offiicielle, selon ses préférences idéologiques, va insister sur les horreurs des consulats de Marius ou des proscriptions de Sulla : Rouland montre que les révolutionnaires et les réactionnaires de l’époque étaient également inhumains. Que les esclaves et les gladiateurs étaient considérés comme des choses animées, dont la vie n’importait pas. Que les familles dominantes étaient des clans mafieux, tenus par l’omerta avant la lettre, que les amicitiae étaient des contrats notariés avec éventuellement le couteau sous la gorge. Que les beaux discours littéraires dont on abreuve les étudiants reposent sur des techniques procédurières où la sincérité n’a rien à faire (une série de citations dérivées de Cicéron est particulièrement révélatrice).

Disons que l’intrigue de Rouland est dramatique mais pas tragique : ce n’est pas en punition d’une faute personnelle ou familiale que le héros subit son destin. Plus généralement, il est victime (de manière vraisemblable) de l’étaat de la République romaine à son époque. L’élément tragique, la malédiction du gladiateur agonisant, ne conditionne pas l’intrigue comme dans les tragédies grecques classiques mais constitue plutôt une réminiscence de la tragédie, contredite par les déclarations risibles du Grand Pontife : la malédiction d’un gladiateur, d’un esclave, ne signifie rien puisque les dieux n’ont pas suscité d’éclairs, ni fait naître un agneau à deux têtes, etc.
Norbert Rouland a cet immense mérite d’avoir osé le roman très documenté d’une période épouvantable, et de l’avoir restituée dans toute son horreur quotidienne.

Sa chronologie est sûre, pour l’événementiel en tout cas. Je ne le suis pas tellement sur l’idée que le suicide stoïcien ait été répandu à l’époque de Marius, mais il est sans doute mieux renseigné que moi. Je reste plus sceptique sur les chants qu’il attribue aux Vénètes du Morbihan qu’il fait chanter par un barde nommé Taliesin : tout cela remonte à l’Irlande du VIIe siècle.

 

*

*        *

 

Si Les lauriers de cendre se termine dans l’arène gladiatoriale, Soleils barbares débute par une course de chars dans l’arène de Carthage, à une époque très différente : la fin du Ve siècle de l’ère dite chrétienne. L’auteur n’a pas méprisé, au début d’un roman tout aussi épais que le précédent (400 pages), ce lieu commun inévitable, tant les spectacles et les paris étaient partie intégrante de la vie quotidienne, avec une remarquable permanence depuis six siècles, alors que  tout le reste, les institutions, le paganisme et les armées s’étaient effondrés et que les restes de l’empire romain étaient défendus par des barbares contre d’autres barbares.

Le référent historique est impeccable et d’ailleurs renforcé par un épais dossier scientifique de 80 pages en corps 8, en fin de volume. C’est le point contestable de l’ouvrage, comme du précédent dont le dossier était toutefois plus mince : d’une part il est maladroit d’appeler les notes en cours de récit, d’autre part quand elles font dix pages, on risque d’oublier l’intrigue romanesque. Les auteurs de la collection « Grands détectives » que je vous recommande sont plus adroits, qui se contentent d’un petit dossier savant en fin de volume, sans appels dans le texte. Enfin, sans vouloir critiquer un auteur dont je partage beaucoup de points de vue, il a dû rédiger ce dossier un peu vite, car il y a des fautes de grammaire, des à-peu-près, et des appels de notes qui ne correspondent à rien (par exemple vers la fin, sur la ville de Tournai).

J’ai dit que le précédent volume était dramatique sans être tragique ; ce n’est pas le cas de celui-ci, car le destin de l’héroïne, une Éthiopienne de Carthage, se trame à son insu en deux endroits éloignés, Carthage donc, où elle réside, et une villa proche de Toulouse, où vivent le riche Marcus Iulius, un noble d’origine gaulois, son fils Caius, le roi wisigoth Theodoric, l’évêque mafieux Agnusdei et, on l’apprendra par la suite, la blonde Genetina.

Avant la réunion des personnages centraux dans un trajet qui les mènera des Wisigoths d’Aquitaine chez les Francs installés en Belgique, Fusca va se trouver prisonnière d’un mystérieux Berbère sans visage, qui la mènera à travers le Sahara jusque dans un pays inconnu (le Mali actuel ?), tuera son amant grec et chrétien, avant de la renvoyer pour une raison peu évidente. Arrivée à Toulouse après bien des pérégrinations, la femme noire devient l’esclave de Marcus, mais aussi matriculaire dans l’église d’Agnusdei, avec mission d’espionner le riche gallo-romain qui correspond secrètement avec les Francs de Childéric en espérant faire chasser les Wisigoths d’Aquitaine.

Le dernier combat de Fusca est une ordalie cruelle : elle doit marcher sur neuf socs de charrue chauffés à blanc (car les Francs la prennent pour une envoyée de quelque diable du simple fait qu’elle a la peau noire). Je ne vous dis pas comment l’ordalie se termine.

Rouland fait vivre de manière assez convaincante les villes et les campagnes de l’Occident un peu christianisé, où la civilisation urbaine tend à régresser tandis que la crise économique et la tendance des Germains à massacrer un peu tout le monde réduit la population à 500.000 habitants (selon Georges Duby) pour toute la Gaule, que les voies romaines s’effacent et que les forêts regagnent du terrain.

L’ouvrage a été publié en 1987, mais l’état des connaissances sur lequel il repose est antérieur : depuis, l’archéologie a montré que la situation qui sera celle de l’époque mérovingienne, avec plusieurs paroisses, églises et nécropoles sur le territoire de la plupart des communes rurales actuelles, était en germe deux siècles plus tôt.

J’ai apprécié l’intrigue, assez prenante malgré des invraisemblances, et les personnages dont la psychologie, compte tenu des pressions religieuses omniprésentes, est habilement imaginée. À part le médecin Flaviniius et le sauvage Gedomo qui sont de solides agnostiques, tous les personnages sont victimes du fléau des superstitions et de son corollaire, le juridisme : c’est ainsi que Fusca est condamnée d’avance partout, comme ancienne esclave, fugitive, espionne, femme stérile et aussi (mais pas chez les Romains, il faut leur reconnaître au moins cela) pour la couleur de sa peau. Le comte franc Arnolf doit par exemple la livrer à une famille en deuil qui la déclare sorcière. Mais ce qui est extrêmement plaisant pour un esprit éclairé, c’est qu’aucune des religions de l’époque n’échappe à la critique : les homoousiens (= catholiques, dont le nom dévoile l’impérialisme) se sont bien accommodés des dieux anthropomorphes du paganisme hellénique, et les Romains ne voient aucun inconvénient à s’agenouiller, en plus de Vénus et de Bacchus, devant Chrestos (dont le nom transcrit en grec signifiait « profitable » et qu’on ne comprenait pas comme « oint »), puisqu’après tout, comme tous les dieux font des miracles, pourquoi pas un de plus ? Les Wisigoths sont arianistes (refusent l’identité de nature entre le Fils et le Père) et l’évêque arriviste Agnusdei s’appuie sur eux pour s’emparer des propriétés des gallo-romains ; les Francs sont des fanatiques sanguinaires, etc. Mais, c’est un leitmotiv qu’on avait déjà entrevu dans le volume précédent, Rouland évoque deux anciennes religions de la terre-mère et de la ffécondité, l’une issue du désert saharien, l’autre des terres hyperboréennes où le soleil ne se couche pas pendant la moitié de l’année, et qu’il recrée à partir d’un manuscrit que Fusca déchiffre dans la bibliothèque de Marcus. Manière de signifier que toutes les religions dérivent des cultes néolithiques de la déesse-mère, de la terre, de l’eau et du soleil.

 

Voici donc deux ouvrages épais, qui peuvent constituer d’excellentes lectures de vacances, mais qu’on ne trouve probablement plus qu’en bibliothèque.

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