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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 18:53

Version:1.0 StartHTML:0000000224 EndHTML:0000039963 StartFragment:0000002476 EndFragment:0000039927 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/blog%20en%20cours/Les%20aventures%20d%E2%80%99Ast%C3%A9rix%C2%A0.doc

Les aventures d’Astérix : évolution des thèmes et des gags.

 

Les 24 albums écrits par Goscinny ont été produits sur un peu moins de quinze ans, 1961-1976 : de la prise de pouvoir par Charles de Gaulle aux suites des événements de 68. Les auteurs réagissaient avec les délais nécessités par la réalisation des albums aux événements contemporains, tout en ajoutant des personnages, des caricatures de quelques personnes connues, et les fameux running-gags, ou plaisanteries récurrentes, qui sont nécessaires pour créer la connivence avec le lecteur.

Parmi les running-gags, la mise à l’écart du barde (qui finit enchaîné, tellement il chante mal, dès le premier album, et le demeure à part deux exceptions), le banquet final (inévitable, plus ou moins développé mais en général sur une demi-page finale), les bagarres entre villageois provoquées par le conflit entre deux personnages, le forgeron (Cetautomatix) et le poissonnier (Ordralfabetix), les patrouilles ou les légions entières massacrées tantôt par Obélix et Astérix seuls, tantôt par tous les mâles du village et occasionnellement par les femmes ; ils donnent lieu à des variantes mineures.

Plus difficiles à exploiter sont les pirates et le pavois. Les pirates apparaissent dès le début ; Goscinny les a empruntés à la BD Barberousse, parue chez Dargaud également. Le pavois est un élément emprunté à des coutumes germaniques et non gauloises, qui donne lieu à de savoureuses variantes : le chef (Abraracourcix) s’y tient souvent, mais il en tombe encore plus souvent, selon des modalités diverses.

On pourrait ajouter les apparitions de César, mais elles sont irrégulières et le présentent le plus souvent en colère, dans un état d’infériorité, à l’inverse de l’image qu’il s’est fabriquée dans ses Commentaires. On ne peut pas les rapporter ici, car il faudrait reproduire des images, ce qui est strictement interdit par le Code de la propriété intellectuelle…

Il aurait été agréable de présenter ces notes sous forme de fiches, mais j’y ai renoncé devant la difficulté à caler des tableaux Word dans un document internet. Dans le descriptif sommaire de chaque volume, on suivra l’ordre suivant : date, titre, argument, allusions à l’Antiquité, allusions contemporaines, running-gags réduits aux deux indiqués ci-dessus, et caricatures de personnages connus.

 

1. Astérix le Gaulois, 1961. Après avoir déguisé un légionnaire débile en Gaulois, le chef de la garnison voisine enlève le druide ; prisonnier, celui-ci fait enrager les Romains en exigeant des fraises pour leur préparer de la potion. Après un épisode où A. et O. profitent de la bêtise d’un marchand pour entrer dans le camp, P. sert une potion aux effets bizarres : Caligula minus vole comme un ballon captif, les légionnaires prennent des couleurs curieuses puis voient leurs cheveux et leur barbe pousser de manière incontrôlable. César apparaît et envoie le légat en Mongolie extérieure et libère les Gaulois.

Allusions contemporaines : aucune. Clin d’œil : les métamorphoses des Dupondt dans Objectif Lune et On a marché sur la lune d’Hergé.

 

2. La Serpe d’Or, 1962. Le druide envoie A. et O. chercher une serpe à Lutèce ; ils tombent sur une bande de ruffians dirigés, on l’apprend à la fin, par le préfet romain.

Allusions contemporaines : les embarras de Paris ; les cabarets de Montmartre ; explicitement, le Moulin Rouge. Allusion antique : la corruption des magistrats (mais on peut y voir une allusion contemporaine aussi). Personnages modernes : le restaurateur auvergnat (bougnat, voir Le bouclier arverne) complice de la mafia des serpes, et remplacé par un Marseillais qui ressemble déjà au César de Pagnol.

 

3. Astérix et les Goths, 1963. Panoramix est enlevé par des Goths. A. et O. le récupèrent en Germanie ; en leur distribuant de la potion magique, les Gaulois incitent plusieurs minables à lever des armées pour prendre le pouvoir, de sorte que « les Goths ne sont pas près de nous envahir ». Thèmes modernes : les frontières, le nazisme et les ambitions politiques. Les patrouilles, romaines et germaniques, qui sillonnent les forêts sans réussir à rattraper les Gaulois, sont évidemment une image caricaturale des maquis.

 

4. Astérix gladiateur, 1964. Le chef de la garnison romaine enlève cette fois le barde pour l’offrir en cadeau à César. A. et O. se rendent à Rome et se font engager comme gladiateurs dans le ludus de Caius Obtus, et se produisent dans l’arène en bouleversant les conventions (les gladiateurs jouent aux devinettes au lieu de se battre). César libère les Gaulois, qui lui demandent de leur confier Obtus : celui-ci finit comme rameur dans la galère qui les ramène en Gaule. Thème moderne : la non-violence, mise à la mode par le mouvement hippie et les Beatles à l’époque. Thème antique : les jeux, réduits à la seule gladiature ; le personnage odieux du lanista. Apparition sur une seule case des pirates, « incident » du voyage de retour organisé par le Phénicien Epidemaïs, qu’on retrouvera (les Phéniciens dominaient le commerce maritime, mais cinq siècles plus tôt…)

 

5. Le tour de Gaule d’Astérix, 1965. Le chef de la garnison, cette fois, construit une circonvallation pour empêcher les Gaulois de sortir du village. A. lance le défi de faire le tour de la Gaule et d’en rapporter des spécialités culinaires : bêtises de Cambrai, saucisson de Lyon (qui n’existait pas encore, et il n’y avait évidemment pas de monuments romains sur Fourvière), jambon de Paris, salade niçoise (Nice n’était pas en Gaule chevelue, mais en Province romaine), vin pétillant de Reims, etc. À chaque étape les Romains se font plus pressants, et un Gaulois va même vendre Obélix repu de sangliers aux Romains, mais à mesure qu’ils progressent les Gaulois rencontrent des résistants. Thème moderne : évidemment la Résistance, surtout à Lyon, avec les traboules où l’occupant se perd ; la collaboration, forcément. Support : le tour de France cycliste. Au passage, les héros empruntent une voiture portant l’emblème des postes, télégraphes et téléphones, ex-PTT. À Marseille, on rencontre de nouveau Raimu avec tous les personnages de la partie de cartes, moment culte du film de Pagnol, César. Et en allant de Marseille à Nice, les Gaulois rencontrent de nouveau les pirates…

 

6. Astérix et Cléopatre, 1965. César, très méprisant, parie avec Cléopatre qu’elle n’est pas capable de lui bâtir un palais à Alexandrie. L’architecte Numerobis vient chercher l’aide de Panoramix. Mais son rival Amonbofis tente de ruiner ses efforts, et enfin César vient attaquer avec son artillerie le palais presque achevé, ce qui lui vaut d’être humilié par Cléopatre. Les pirates apparaissent ici deux fois : p. 9, ils préfèrent se saborder, et en fin de volume ils rament dans le bateau d’Epidemaïs (qui les a engagés comme joyeux membres de son club de tourisme…). Album important qui marque la sortie (provisoire) du style BD pour écoliers : dès la couverture on caricature les peplums hollywoodiens avec une présentation grandiloquente, façon Metro Goldwin Mayer, Cléopatre a le maquillage de Liz Taylor et César, qui depuis longtemps ressemblait un peu à Yves Montand, prend des allures de Richard Burton dans le film de Mankiewicz. Les effets de contreplongée sont caricaturaux (les différents chars de Cléopatre, toujours vus du bas, sont des monuments bigarrés, on voit César disparaître en coulisse en ne laissant qu’un bout de son manteau en bord d’image, etc.). Allusions antiques : l’exploitation des fellahs par les pharaons, mais il y lurette qu’on ne construisait plus de pyramides ! L’extraction de la pierre en Haute-Égypte et son transport par le Nil. Caractère labyrinthique des pyramides, construites de manière à ce que les pilleurs ne trouvent pas les sépultures centrales. Allusions modernes : le tourisme, arnaques comprises ; gag exploité : c’est Obélix qui casse le nez du sphinx de Gizeh ; aussitôt, tous les marchands de souvenirs cassent le nez des statuettes produites en série… Noter aussi un thème qui reviendra, une caricature des revendications syndicales (les travailleurs exigent d’être fouettés).

 

7. Le Combat des Chefs, 1966. Un chef collabo est incité par le légat romain à défier Abraracourcix ; or, par maladresse, Obélix envoie un menhir sur le druide, qui perd la raison. Il ne pourra pas préparer de potion magique avant l’extrême fin du combat. Thème moderne et ancien à la fois : la collaboration et la romanisation de l’architecture (Aplusbégalix veut mettre partout des colonnes parce que ça fait gallo-romain, bâtir un aqueduc alors que son village est traversé par une rivière, visite les écoles comme Charlemagne et oblige les enfants à faire le salut nazi…). Allusions modernes : la Foire du Trône, cadre du combat de boxe arrangé entre les chefs, avec stands, grande roue, tir forain, etc. Clin d’œil : le druide et son collègue venu le soigner (une caricature de Freud) rivalisent de potions imaginatives qui les font devenir verts à carreaux rouges ou bleus à pois blancs, nouvelle allusion aux changements de couleur des Dupondt d’Hergé.

 

8. Astérix chez les Bretons, 1966. Un cousin de Bretagne vient demander de l’aide en Armorique. Mésaventures d’un tonneau de potion magique : recherché par les Romains qui confisquent tous les tonneaux de Londres, et que leurs supérieurs obligent à goûter… Obélix goûte aussi, s’endort et est capturé ; A. le délivre de la Tour de Londres ; puis c’est un voleur de charrette qui a trouvé le tonneau, mais il l’a vendu à une équipe de rugby : intervention d’Obélix et des légionnaires dans un match de rugby à rebondissements… le tonneau se retrouve dans la Tamise, où les poissons font plonger les pêcheurs. Mais les Bretons battront les Romains, même sans potion. Allusions antiques : les deux traversées de la Manche par César, en 56 et 55, et la résistance bretonne (mais c’est plutôt celle de l’époque trajane, racontée par Tacite). Allusions modernes : caricature de la langue anglaise, y compris le début de la méthode Assimil ; les pubs ; les banlieues de Londres et leurs cottages tous semblables ; le flegme britannique (un bourgeois anglais lit son journal, gravé sur pierre bien entendu, pendant qu’on fracture sa porte) ; le five o’clock tea… et le rugby. Caricature de la discipline militaire quand les légionnaires ont goûté tous les tonneaux. Gag récurrent : les pirates surpris dès le début par l’armada de César.

 

9. Astérix et les Normands, 1967. Goudurix, neveu du chef, vient passer des vacances vivifiantes au bord de la mer. Trouble la tranquillité du village en important des danses de Lutèce qui ne séduisent que le barde, lequel, vexé, part à pied vers Lutèce avec ses instruments. Pendant ce temps, une harde de Normands débarquent, soucieux d’apprendre la seule chose qu’ils ne connaissent pas, la peur, qui est censée donner des ailes ; ils capturent Goudurix, le somme de leur faire peur et finissent par le balancer du haut d’une falaise… quand A. et O. le délivrent, bien sûr. Assurancetourix a été retrouvé, et A. l’invite à chanter devant des Normands hilares, qui prennent peur et sautent à leur tour de la falaise… ceux-là ne reviendront pas de sitôt, de fait, puisque les Normands historiques, les Vikings, n’arriveront qu’au VIIe siècle. Dans leur chute, ils atterrissent sur le bateau des pirates. Goscinny n’a cherché aucune vraisemblance historique, mais caricaturé les années yé-yé, des expressions attribuées aux Normands modernes (p’têt ben qu’oui…) et aussi des barbares particulièrement stupides.

 

10. Astérix légionnaire, 1967. La jeune Falbala, étudiante à Rennes, vient en vacances. Obélix a le coup de foudre (Uderzo adorait dessiner des jeunes filles glamour), quand le facteur apporte une plaque de marbre : son fiancé est prisonnier de César. Aussitôt A. et O. s’engagent dans la légion, ce qui ne va pas sans problèmes. Arrivés en Afrique, ils finissent par provoquer une bataille dont César, qui n’était pas décidé à combattre, sort vainqueur. Les héros repartent avec le bellâtre Tragicomix délivré. L’arrière-plan historique est celui de la guerre civile dans sa partie africaine, qui date de 47, mais le personnage du général dans sa tente, consultant des cartes, est assez conforme à l’image historique. En revanche, l’armée française est caricaturée avec sa paperasserie (« marbrerie »), ses ordres contradictoires, ses marches forcées et sa très mauvaise cuisine (d’où le gag du cuisinier qu’Obélix envoie dans sa marmite, et qui resservira) ; l’aspect comique est renforcé par des conscrits volontaires de toutes nationalités : un Breton (anglais) qui trouve la nourriture délicieuse, un Grec qui ne pense qu’à faire des paris, un Égyptien qui se croit au Club Med, un Belge truculent qui ressemble à Tintin fortement gonflé… une caricature très, mais vraiment très distanciée de la Légion étrangère, cette image prestigieuse de notre glorieuse armée nationale… rappelons que ce corps accueillait à l’époque (et cela continue, je crois) des hommes quelque peu en délicatesse avec la police et la justice de leurs pays ; et aussi que les citoyens mâles devaient, sauf recommandation spéciale, perdre un an et demi de leur jeunesse dans des casernes.

 

11. Le bouclier arverne, 1968. Le chef souffre du foie et le druide l’envoie en cours. Pour l’analyse détaillée, voir le fichier consacré à ce volume. Thème ancien : la notion de triomphe, très fantaisiste. Thème moderne : les cures thermales, la grosse industrie (Michelin à Clermont). Pas de running-gag sur les pirates ni sur le bouclier, qui est le héros de l’épisode.

 

12. Astérix aux Jeux Olympiques, 1968. Le chef de la garnison voisine entraîne un légionnaire qui doit participer aux JO, mais Obélix le dépasse à la course en cherchant à l’interroger sur ses raisons de courir dans les bois. Désespoir du légionnaire, qui va manier un balai à chaque fois que les Gaulois l’humilient.Ceux-ci, puisqu’ils sont officiellement romains depuis 51, envoient une équipe aussi, mais comme le dopage est interdit, Astérix ne concourra que dans une épreuve de demi-fond réservée aux Romains… dont il sort vainqueur puisque tous les adversaires ont consommé une potion magique spéciale qui leur colore la langue en bleu. Running-gag : les pirates tombent sur les Gaulois à l’aller et au retour. Contexte moderne : le tourisme sexuel (déjà… mais représenté par Agecanonix), le tourisme et les arnaques inhérentes, le chauvinisme des Grecs. Contexte antique : une assez bonne figuration des jeux grecs, à la sauce Foire du Trône et stades de foot. Sauf que les JO n’ont jamais été ouverts aux Romains et qu’Uderzo s’obstine à écrire boulenterion au lieu de bouleuterion. Clin d’œil : Uderzo et Goscinny représentés sur un bas-relief, se traitant réciproquement de tyran et de despote (en grec).

 

13. Astérix et le Chaudron, 1969. Un chef collabo planque l’argent des impôts chez Abraracourcix, sous la garde d’Astérix, mais distrait la garde d’A. et le récupère. A. est donc exilé et tente, avec Obélix, de gagner de quoi remplir le chaudron vide : en vendant des sangliers au marché, en faisant faire des numéros de clown à Idéfix, en s’engageant dans une troupe de théâtre hippie, en cambriolant une banque.  À la fin, l’odeur de soupe à l’oignon dévoile la supercherie du chef collabo. Gags : le chef sort sur son pavois en pyjama ; les pirates passent sous la falaise quand le chaudron dégringole. Allusions modernes : nombreuses, le théâtre d’avant-garde, les paris aux courses et la Foire du Trône. Gag inédit : le percepteur romain s’exprime sous la forme de formulaires officiels.

 

14. Astérix en Hispanie, 1969. César a pris un otage en Espagne, un gamin insupportable, fils de chef. Astérix décide de le ramener à son père, suivi de près par le centurion chargé de le garder. Au bout de nombreux quiproquos, César doit reconnaître la supériorité des Gaulois et des Celtibères. Allusions contemporaines aux congés payés, aux passeurs de la deuxième guerre, à l’oppression catholique (des processions dans chaque ville traversée), à la corrida, à la fierté des Espagnols. Allusion littéraire : Don Quichotte. Running-gags : le chef dérange les porteurs dans leur sieste, mais ils se réveillent quand les Romains attaquent ; puis il leur ordonne de sortir en vitesse pour calmer la bagarre, et ils oublient de se baisser en passant la porte ; puis il est descendu par le poisson envoyé par Cetautomatix, gag qui tient quatre pages ; enfin il sort en pleine nuit, en robe de chambre, toujours sur son pavois. Les pirates, cette fois, ont préparé un festin pour l’anniversaire de Barberousse, mais A. et O. sont affamés… IL n’est pas indifférent que le barde chante du Brel : L’Homme de la Manchase jouait à l’époque au théâtre des Champs-Élysées, et Brel a toujours refusé de chanter en Espagne tant que Franco y régnait.

 

15. La Zizanie, 1970.Un conseiller de César a trouvé la solution pour rompre l’unité de ces rares Gaulois qui ne se disputent (presque) jamais : infiltrer un sale type, Detritus, qui commence par susciter des insultes entre les sénateurs autour de César, jusqu’à provoquer la colère (habituelle) de César lui-même, puis entraîne les pirates à se battre entre eux, enfin offre un cadeau luxueux à Astérix, le plus grand homme du village selon lui. Les disputes commencent par les femmes, puis atteignent les hommes, au point que le druide décide de donner une leçon et de trouver un moyen de rendre Detritus aux Romains. Lesquels sont une nouvelle fois massacrés par les Gaulois réconciliés. Contexte antique : l’accaparement du butin et la rivalité entre les dirigeants. Allusions modernes : un peu de connaissances historiques suffira, 68 a permis à certains hommes politiques de se chamailler à qui déchirera le premier le fantôme du général de Gaulle. La figure de Detritus a peut-être été inspirée par l’acteur de seconds rôles Jean Topart.

 

16. Astérix chez les Helvètes, 1970. Un questeur enquête en Armorique d’où les impôts ne rentrent pas. Le gouverneur Garovirus, qui vit dans un luxe répugnant, détourne en effet les sommes exigées à son profit. Il fait empoisonner le questeur, qui se fait sciemment prendre comme otage par les Gaulois, mais pour le guérir il faut une fleur d’edelweiss. A. et O. partent donc en Suisse et traversent de nombreuses aventures avant de rapporter la fleur, ce qui permet au questeur de punir Garovirus.Gags sur l’idiosyncrasie suisse : la fondue, leur manie de tout nettoyer, les trompettes et le yoddle, le service militaire continu, la Société des Nations, le secret bancaire… Historiquement, rien ne tient puisque Genève est chez les Allobroges, alliés des Romains et inclus dans la Provincia. Clin d’œil évident : le Satiricon de Pétrone et le film Fellini Satiricon.

 

17. Le domaine des dieux, 1971. César a trouvé la bonne idée : englober le village gaulois dans une ville nouvelle, qui sera occupée par des citoyens romains recrutés par tirage au sort. Le maître de cérémonie qui officie dans l’arène, Guilus, fait comprendre au gagnant que s’il n’y va pas, il sera livré aux lions… Sur deux pages, dépliant façon manuel scolaire pour décrire la vie idéale du jeune citoyen romain et de sa matrone (cette double page mérite à elle seule deux heures de commentaire). Il faut déjà abattre la forêt : Obélix et Idéfix s’y opposent, et le druide fait repousser le matin les chênes abattus pendant la nuit. Mais les esclaves se plaignent de ne plus pouvoir travailler pour rien, et les Gaulois acceptent de leur laisser le temps de terminer la clairière…mais pendant ce temps, ils réclament d’être payés, et les légionnaires commencent à se syndiquer. Tables rondes… façon Grenelle, celui de 68.La ville nouvelle enfin construite, les civils s’y installent, et l’économie du village est aussitôt désorganisée : les matrones viennent y acheter des antiquités et des poissons, dont le prix augmente tous les jours jusqu’à ce que tous les villageois deviennent soit poissonniers, soit antiquaires ! Le druide comprend alors qu’il faut intervenir, et Obélix est lancé comme un épouvantail, les civils désertent et les légionnaires s’installent ; mais l’armée aussi a senti le vent de 68, et ils revendiquent des augmentations de solde ! Tables rondes avec le légat, totalement épuisé. Finalement, on envoie le barde louer un appartement déserté par les civils qu’a effrayés Obélix, et ce sont tous les Romains qui fuient, remplacés par les légionnaires qui ont négocié un habitat en dur. Quand Assurancetourix revient, chassé par les Romains qui ne supportent pas sa musique, Astérix soulève les Gaulois et un assaut collectif vient à bout du domaine des Dieux.

Ce volume synthétise une vision caricaturale des négociations qui eurent lieu après les événements de 68, bien sûr, tout en relativisant la romanisation historique, déjà attaquée précédemment. Le fond historique est précis : la Gaule s’italianise rapidement après la prise de pouvoir d’Auguste, dans les années 25-0, mais Goscinny oublie sciemment que la romanisation par le commerce du vin et de l’huile est largement antérieure à César. Le druide le dit à la fin, cet épisode a reculé la romanisation, mais elle est inévitable. Les thèmes contemporains, négociations syndicales, villes nouvelles (Melun-Sénart, Evry-ville nouvelle, datent de ces années) et atteintes massives à l’environnement, sont prépondérants. Le personnage odieux de Guy Lux, parfaitement reconnaissable, fait partie du paysage audiovisuel des années 65-80 ; ce génie de la publicité de très mauvais goût avait, rappelons-le, créé à la télévision cette insulte à l’intelligence qu’il avait appelée Intervilles, et qui, je le crains, doit encore exister.

 

18. Les lauriers de César, 1972. Suite à un pari stupide, A. et O. doivent récupérer la couronne de laurier du dictateur dans son palais de Rome ; ils se vendent comme esclaves, mais finissent dans la maison d’un riche père de famille. Éléments antiques : la ville de Rome et le palais de César (en fait celui d’Auguste), une domus urbana typique, la vie nocturne et les quartiers chauds, les thermopoles ; le triomphe ; la vente aux enchères d’esclaves de luxe. Éléments modernes : les embarras de Lutèce (déjà vus), les parvenus, la servante portugaise ou espagnole…Le plus intéressant est l’utilisation de techniques cinématographiques, non seulement le flash-back (on voit d’abord O. et A. sur un pont de Rome, puis on découvre pourquoi ils y sont et comment Obélix et le chef, ayant trop bu, ont contracté avec le frère de Bonemine le pari), mais le retour sur image (le caillou qu’A. lançait revient trois pages plus loin vers son pied) et les effets spéciaux (personnages qui changent de couleur sur fonds unis contrastants). es pirates figurent dans le triomphe de César. Le dompteur de fauves est Jean Richard, comédien et directeur de cirque, créateur du premier parc d’attractions (Ermenonville).

 

19. Le devin, 1972. Un jour d’orage, tout le village est réfugié dans la hutte du chef. Apparaît une silhouette à contrejour : un charlatan qui se fait passer pour devin ; Astérix le chasse, il part vers la forêt en proférant des menaces. Les femmes d’abord, puis Agecanonix, le forgeron et le poissonnier lui apportent des vivres à profusion pour qu’il leur prédise un avenir glorieux. Pris par les Romains, il avoue être un faux devin, mais tous les légionnaires l’obligent à jeter les dés en pariant sur le résultat : faux ou vrai ? le chef de la garnison, qui rêve de remplacer César, l’oblige à annoncer une catastrophe au village : une pollution malodorante. Le village déserté, le druide de retour joue une farce aux villageois en leur concoctant une pollution à lui. Running-gags : le chef chassé par Bonemine s’enfuit sur son pavois, mais se heurte au linteau de la porte ; les pirates sont « traversés par un banc de Gaulois » quand les villageois rentrent à la nage. Flash-back en début d’album sur le pouvoir des devins dans l’Antiquité.

 

20. Astérix en Corse, 1973. Les Romains ont fait prisonnier un indépendantiste corse, trahi par un autre chef de clan. A. et O. le ramènent, et le préteur Suelburnus est puni de sa cupidité. Aucune vraisemblance pour l’Antiquité : certes, les colonies en Corse n’ont jamais concerné que le littoral, mais il s’agit des Étrusques et des Grecs, et il n’y a jamais eu de colonie romaine, à part Aleria. Lieux communs : la vendetta, le machisme, la sieste, les fromages forts… qui font même exploser le bateau pirate. Un légionnaire enthousiaste s’oppose à son supérieur (qui ressemble à Gainsbourg) qui préfère rédiger des rapports en trois exemplaires. Pierre Tchernia est le chef de la garnison en Armorique, et Raimu trouve un bateau – celui des pirates, qui s’enfuient en reconnaissant leurs passagers – sur le port de Massalia.

 

21. Le cadeau de César, 1974. César distribue des lots de terre à ses vétérans ; l’un d’eux, poivrot invétéré, reçoit un petit village gaulois… qu’il échange contre un pot de vin. L’aubergiste revendique son bien, ce qui fait beaucoup rire les Gaulois, et Bonemine déteste tout de suite la femme de l’aubergiste (bulles en forme de glaçons…). Mais le chef propose à son rival, lui aussi victime des femmes, un accord : il pourra ouvrir une auberge près du poissonnier. D’où bagarres à répétition. Obélix amoureux de la fille de l’aubergiste, Zaza ; Astérix la défend à l’épée en traçant un Z sur la tunique de son adversaire. Puis élections pour élire le chef du village : les villageois préfèrent l’étranger qui a acheté des poissons et des enclumes… pendant le duel « télévisé » dirigé par le barde, pas franchement indépendant, les Romains bombardent le village, provoquant la sortie en masse. L’escrime d’Astérix rappelle évidemment le personnage de Zorro, qui passait à la télévision en ce temps, et la campagne électorale oppose deux personnages qui évoquent Poher et Pompidou en 69.

 

22. La grande traversée, 1975. Chargés de trouver du poisson raisonnablement frais pour la potion magique, A. et O. sont chassés en pleine mer dans un noir… d’encre. Ils débarquent sur une terre qui ne ressemble pas au village, où vivent des glouglous et des guerriers emplumés et peints, qu’Obélix prend pour des Romains déguisés, puis pour des Thraces. Le chef indien veut marier Obélix à sa fille, fuite des héros qui sont recueillis sur un îlot par des navigateurs au langage bizarre (à base de ǿ et de Ǻ). Seuls les chiens, Idéfix et un gigantesque danois, se comprennent. Les Vikings ramènent les Gaulois quelque part dans le nord, où au cours d’un banquet consacré à Odin, un prisonnier gaulois les identifie. Retour à la maison. L’anachronisme, comme pour les Normands, est volontaire. Astérix, pour attirer le drakkar, monte sur un tas de pierres avec une torche et un rouleau enlevé aux Indiens : Walt Whitman aurait rappelé que l’îlot s’appelle Manahatta ; le gag était préparé depuis plusieurs pages, puisqu’il a fallu que les Indiens peignent un rouleau représentant les exploits d’Obélix. Les voyages sur fond uniformément gris ou noir ont déjà été utilisés de préférence à l’extérieur nuit.

 

23. Obélix et Compagnie, 1976. César entouré de ses compagnons d’armes, devenus gras et endormis, quand un jeune prometteur (qui ressemble à Chirac), issu de sa nouvelle école d’affranchis (NEA) lui indique une méthode de conquête basée sur l’inflation. En Armorique, il fait mine de s’intéresser aux menhirs et en achète en augmentant les prix : la moitié du village va fabriquer des menhirs, l’autre chasser le sanglier, et tous les personnages arborent des vêtements aberrants. Le chef de la garnison est de plus en plus perplexe devant les menhirs qui s’empilent dans le camp, tout autant que César dont le trésor est vide : à Rome, on lance des campagnes publicitaires, mais les Italiens se mettent à fabriquer des menhirs, tandis qu’on en importe d’Égypte, en forme d’obélisques. Scènes gag : Lino Ventura, toujours renfrogné, demande à Laurel et Hardy légionnaires de décharger les menhirs d’Agecanonix. Le bateau pirate coule, la cargaison étant trop lourde. Finalement Panoramix annonce dans un grand éclat de rire que le sesterce ne vaut plus rien : les dévaluations massives sont fréquentes dans l’histoire romaine, mais aussi en Europe où Pompidou avait dû dévaluer massivement en 74 face au mark allemand et au dollar.

24. Astérix chez les Belges, 1976. César a dit que de tous les Gaulois ce sont les Belges les plus braves (phrase authentique ; il ajoute, au tout début du Bellum Gallicum, que c’est parce qu’ils sont proches des Germains et que le commerce italien ne les a pas atteints). Le chef décide d’aller voir sur place, et entre deux banquets servis par Nicotineke (Annie Cordy), les trois Gaulois d’un côté, les Belges de l’autre démolissent les camps romains, au point que César vient se rendre compte. Current-gag : en renvoyant un boulet de catapulte, Obélix coule le bateau pirate, dont le chef vient sous la tente de César pour se faire rembourser. On rencontre les Dupondt, le Mannekenpis… et les dernières pages reproduisent la bataille de Waterloo avec en bandeau les célèbres vers de Victor Hugo, quelque peu adaptés.

 

 

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 21:17

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Panem & Circenses II

 

Cet article fait suite à un premier « panem et circenses » posté sur le blog en juin MMD, où je promettais une suite pour l’été. Suite que je crois avoir écrite, mais qui n’apparaît pas sur la liste…

N. B. : je ne sais pas comment vous visualisez mon blog, mais moi, malgré mes compétences d’administrateur, je n’arrive pas à avoir une liste autre que chronologique inversée. Si vous le pouvez, sélectionnez les articles et pages référencées LC02, sinon allez voir à la p. 3 ou 4 pour trouver celui de juin2010.

Ces deux articles, qui comporteront probablement des redites, vous seront utiles pour l’épreuve du 23 mai.

Si vous voulez assister à des reconstitutions (très fantaisistes) de jeux antiques, voyez à partir de Google le site des Ambiani ou celui de lugulcos qui vous mèneront à des films courts à visionner sous YouTube, en particulier une représentation dans les Arènes de Nîmes.

Je me suis largement inspiré d’un numéro spécial du mensuel Géo qui doit dater d’avril 2010 et doit être difficile à trouver (voir toutefois le site www.geo.fr). Que Catherine Guigon, auteur des deux articles ici pillés, reçoive notre reconnaissance.

I. Les spectacles du cirque, à Rome, sont d’importation étrusque et, indirectement, grecque. Mais le contexte socio-politique crée de très notables différences :

1. En Grèce, les jeux sont d’essence civique et consacrent l’alliance de cités qui veulent se rattacher à un idéal de l’homme  « bel et bon » (kalos kagathos), non sans une forte connotation raciale : les « barbares » (= tous les non-grecs) en sont exclus. Les Romains, par exemple, n’auraient pas pu participer aux Jeux Olympiques s’ils avaient encore existé à l’époque de César : c’est l’imagination très libre de Goscinny qui permet l’intrigue d’Astérix aux JO. Rappelons que quand Coubertin les a réinventés, les JO modernes ont repris cette connotation, non seulement raciale mais sexiste, puisque tous les athlètes étaient blancs et mâles… et que lors de ceux de 1930, à Berlin, Hitler quitta la tribune parce que le vainqueur d’une course était un Noir américain, Jesse Owens.

Les représentations théâtrales, connues par les trois tragiques (les seuls parmi de nombreux autres dont les textes aient survécu jusqu’à nous) Eschyle, Sophocle et Euripide, avaient aussi une vocation nationale et étaient offerts par les magis-trats de la cité, ainsi que les comédies d’Aristophane ou de Ménandre, des specta-cles de mime dont peu de textes nous sont parvenus.

2. Chez les Étrusques, les jeux avaient une vocation funéraire et étaient organi-és non par la cité ou les cités, mais par les grandes familles ; ils faisaient partie des rituels qui assuraient la survie du défunt dans l’au-delà. Sur les modalités techniques (courses de desultores, sorte de rodéo ; combats à mort d’ahlètes masqués…), voir ma précédente page et la thèse de mon ami Jean-Paul Thuillier, ainsi que les articles qu’il fait paraître assez souvent dans les revues. Les scènes de jeux funèbres représentées dans les tombes peintes de Tarquinia datent du Ve siècle.

3. À Rome, selon Tite-Live, Romulus aurait déjà donné des jeux au VIIIe siècle (impossible), mais Tarquin l’Ancien en aurait donné de plus spectaculaires au début du VIe siècle sous le nom de Ludi Romaniou Ludi Magni(possible). Et au IVe siècle, Rome aurait introduit les ludi scaenici ou représentations théâtrales pour conjurer une épidémie, en faisant venir des acteurs étrusques, ludionesou histriones, puis la jeunesse aristocrati-que aurait importé d’Italie méridionale – grecque – des modes plus locales, dont l’atellane, concurrencée par la comoedia togata d’inspiration plus nationale. On a des textes – Plaute, Térence – et des fragments – Accius, Naevius – de comédies, de tragédies et de poèmes épiques.

Mais à l’époque qui nous occupe, le théâtre est devenu secondaire par rapport aux jeux équestres et aux combats : des spectacles volontiers obscènes, les mimes, meublent les entr’actes entre les combats.

Les théâtres étaient construits en échaufaudages de bois sur le forum jusqu’à Pompée, qui monta le premier théâtre en pierre (on peut encore dîner dans ce qui était ses coursives ou vomitoria, dans le restaurant en demi sous-sol La Pollarola, non loin de l’ambassade de France, entre la piazza Farnese et le Campo de’  Fiori). Suivirent les théâtres de Marcellus et de Balbus à l’époque de César :  27.000, 7.700 et 14.000 places.

 

II. Les spectacles, quels qu’ils soient, ont une fonction politique : il incombe aux magistrats, puis aux principes ou empereurs, de les offrir au peuple pour le distraire au prétexte de fêtes nationales qui vont se multiplier et occuper jusqu’à la moitié des jours de l’année.

Dans les deux derniers siècles de la République, ce sont les magistrats en début de carrière, ceux qui ont l’espoir de devenir préteurs et consuls, qui les offrent sur leurs deniers. C’est donc une partie intégrante de l’année que les jeunes magistrats passent comme édiles, soit patriciens (ils s’occupent des temples patriciens et des Grands Jeux ou Jeux romains, des Jeux apollinaires), soit plébéiens (il leur échoit les ludi plebeii). L’édition (du verbe latin ederequi signifie à la fois donner et produire) de ces jeux leur permet de préparer leur campagne électorale, et ils rivalisent de somptuosité : comme il y a plus d’édiles que de préteurs, et seulement deux consuls, c’est une manière d’acheter les électeurs. Exemple typique, César donna lors de son édilité des combats où le nombre de paires de gladiateurs, 180, fit trembler les bien-pensants : dans la ville, ces athlètes pou-vaient tout aussi bien servir de gardes du corps et de main-d’œuvre lors d’émeutes. Rappelons que Spartacus était un gladiateur thrace.

Tite-Live mentionne presque chaque année, dans la période 200-151 (la suite de son œuvre est perdue), ludi Romani ter, plebeii quinquies instaurati : les jeux romains furent réédités trois fois, cinq fois les jeux plébéiens ; cela signifie que le magistrat qui les offrait profitait d’un présage (imaginaire) pour déclarer que les Dieux ne s’en satisfaisaient pas, et on recommençait tout : les cinq jours normaux pouvaient donc en devenir vingt ou plus.

Sous le Principat, il fallait occuper au maximum le million d’habitants pauvres pour éviter les émeutes de la faim ; aussi la charge des jeux passa-t-elle à l’empereur (dont la cassette personnelle, le fiscus, équivalait au budget de l’État). Les jours de jeux, 76 en principe sous la République, passèrent à 175 et plus.

L’édition de jeux est un munus ; ce terme désigne à la fois une charge et un honneur, le devoir et le privilège honorifique du magistrat qui, bien entendu, préside la séance. Sous le Principat, le terme désignera spécifiquement les combats de gladiateurs et ce qui les entoure.

III. Les gladiateurs, à l’époque de César, étaient encore formés surtout en Campanie, à Capoue, Nola, Herculanum. Sous le Principat, il y eut quatre casernes de gladiateurs dans Rome, où étaient enfermés un millier de professionnels. Le ludus maximus débouchait directement sur l'amphithéâtre, par des souterrains.

Il est faux d’imaginer que les hommes libres pouvaient participer aux combats à leur guise, comme Alix chez Jacques Martin : les citoyens pouvaient faire du sport à la palestre et aux thermes, mais les gladiateurs étaient des esclaves, prisonniers de guerre, qui pouvaient acheter leur liberté après de nombreuses victoires, en obtenant le rudis, une épée symbolique en bois dont on utilise le nom pour désigner la retraite dans diverses professions…

Les prisonniers de guerre étaient d’abord achetés par un directeur d’école (lanista, propriétaire d’un ludus) qui les formait : musculation, entraînement au combat, entraînement spécialisé dans l’un des rôles codifiés. Les lanistes (caricaturés par le Caius Obtus de Goscinny) étaient aussi détestés et méprisés que les souteneurs (« maquereaux ») de nos jours, au point que le terme servait d’injure politique. Ils étaient aussi très riches si leurs élèves remportaient des victoires et se revendaient. On cite des prix de 2.000 sesterces pour un gladiateur non encore formé, mais prometteur.

Les lanistes jouaient un peu le rôle des impresarios et des attachés de presse à notre époque… quand on pense aux conflits de Johnny Halliday, par exemple, avec son ancien impresario, on voit ce que cela veut dire.

Autre idée répandue et totalement fausse, les gladiateurs n’étaient pas condam-nés à mort : la marchandise était trop précieuse ! Le fameux Ave Caesar, morituri te salutant n’était absolument pas de rigueur : si j’ai bonne mémoire, c’est Suétone qui prête l’expression à des membres de familles sénatoriales que Caligula avait obligés à descendre dans l’arène, et elle ne fut employée qu’une fois. En fait, les combats étaient très codifiés, le vaincu se couchait sur le dos (comme au judo on tape de la main sur le tatami quand on ne peut pas se sortir d’une immobilisation), et s’il avait donné un bon spectacle, la populace demandait sa grâce à l’éditeur des jeux ; celui-ci levait ou baissait le pouce… on ne compte que 10% de pertes par séance, en moyenne, et beaucoup de gladiateurs, auxquels le prince lançait une bourse en cas de victoire, finirent avec une retraite bien supérieure à celle d’un universitaire… pour se faire gardes du corps d’un riche, et séduire les femmes comme celui qui fut surnommé Suspirium puellarum, « le soupir des jeunes filles ». Juvénal, dans les années 100, enrage contre ces vilains couturés qui s’envoient de jeunes matrones, ce qui est interdit au citoyen romain.

C’est dans cet espoir que peu à peu des hommes libres s’embauchèrent dans la gladiature, rejoignant les prisonniers de guerre de statut servile.

Les combats étaient annoncés par affichage (comme les combats de catch dans mon enfance, entre le « bourreau de Béthune » et « l’assassin masqué »), sauf que c’était un peu moins bidonné et que les combats étaient en un seul round de quelques minutes. Les armements étaient codifiés, essentiellement celui du mirmillon (équipé comme les Gaulois du IIIe siècle, avec bouclier long et grande épée) et du Thrace (épée courte, bouclier rond), puis du secutor lourdement protégé, sauf une jambe, opposé au rétiaire, dont l’arme essentielle est un filet dont il est censé empêtrer son adversaire avant de le clouer au sol avec son trident : un lourd contre un agile. La fameuse scène d’Alix est assez fantaisiste de ce point de vue.

Précisons encore qu’il n’y avait qu’une dizaine de combats individuels l’après-midi, et que le matin était occupé par des massacres encore plus horribles qu’on appelait les chasses ou venationes : on faisait venir à grand prix, par des entre-preneurs de transport maritime spécialisés, des animaux exotiques qu’on laissait affamés (ici l’image d’Astérix gladiateur est juste, même si l’on ne leur donnait pas de yaourts) et qu’on envoyait s’entredévorer, ou qu’on opposait à des hommes.

Autre image très exagérée, les Chrétiens envoyés aux lions : l’hagiographie chrétienne est aussi mensongère que la mythologie grecque !

Dernier point, un amphithéâtre comme le Colisée ou amphithéâtre flavien (inauguré par Titus en +80) accueillait 50.000 personnes, les sénateurs, chevaliers et Vestales en bas, aux meilleures places, le menu peuple au-dessus et les femmes tout en haut : des chiffres dignes du Maracana ou du Stade de France.

 

IV. Dans le genre opium du peuple, il faut évidemment laisser une place impor-tante aux courses de char. Celles-ci avaient lieu dans les cirques, qui malgré leur nom étaient des structures tout en longueur. Le Circus Maximus, qui date sinon de Tarquin l’Ancien, du moins des rois étrusques (VIe siècle) est le plus fameux, avec le Circus Flaminius, mais on peut encore estimer sur place les dimensions du cirque de Domitien : c’est la Piazza Navona.

Les Cirques offraient 64 jours de compétitions équestres, et de l’athlétisme, de la boxe, des jeux scéniques. Leur forme allongée autorisait 25.000 personnes sur les gradins, la loge de l’éditeur des jeux se situant à une extrémité, avec les statues des dieux. Imaginez une piste d’athlétisme ordinaire qui, au lieu de 250 m, en ferait 568 avec, entre les deux lignes droites, un mur appelé spina. Il faut effectuer sept tours, décomptés par des statues représentant des dauphins qu’on abat tour après tour, donc quatorze virages. Le jeu consiste à dépasser les adversaires dans les lignes droites et à les serrer sur la borne (meta) dans les virages.

Il y a quatre équipes (les rouges, les blancs, les bleus et les verts) dont chacune engage trois chars dans 24 courses quotidiennes. Les blancs sont généralement la faction des grands propriétaires terriens, essentiellement les sénateurs, qui achetaient chevaux et auriges (des esclaves bien entraînés), et les verts ont la faveur du petit peuple : César, se voulant populaire, fera pendant son édilité sabler la piste avec un oxyde de cuivre pulvérisé pour la colorer en vert.

Les courses sont violentes : les auriges se désarçonnent entre eux à coups de fouet, et comme ils sont attachés à leurs chars, légers et fragiles, et à leurs chevaux, ils doivent en cas de « naufrage » (ou chute) couper leurs liens au plus tôt, au risque d’être écrasés par leurs propres chevaux, précipités contre la maçonnerie ou autres plaisirs. De ce point de vue, l’épisode où Astérix et Obélix enfreignent quelque peu les règles n’est pas fantaisiste… sauf que le char se serait efffondré sous le poids d’Obélix !

Je suppose que le système de trois équipages par faction ne fonctionnait que pour les biges ou attelages de deux chevaux, les plus habituels. Cela devait être très difficile avec des quadriges et impossible avec des decemiuges, attelages de dix chevaux. Toujours est-il que le type de course est voisin du trot attelé, avec un sulky ultra-léger, à ceci près qu’on passait forcément au galop dans les lignes droites.

Comme les gladiateurs, les auriges qui survivaient pouvaient obtenir gloire et richesse : on cite un nommé Dioclès qui gagna 1462 courses sur 4257 en 24 ans et prit sa retraite avec 35 millions de sesterces, bien au-delà du cens d’un sénateur !

Le magistrat éditeur, ou l’empereur, donnait le signal du départ en jetant une serviette blanche : la serviette rouge lancée par une matrone, qui sert de muleta à Astérix en Hispanie, est une variante assez imaginative.

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 21:18

N.B. : j'envoie les Suisses parce que j'ai dû prêter les Belges à quelqu'un, à moins qu'ils ne soient dans mon casier à Malesherbes. Peu importe, il y a déjà beaucoup à apprendre de ce chef-d'œuvre.

 

 

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Astérix chez les Helvètes : synopsis.

 

Cet album, paru en 1870, est le seizième de la série. L’art de Goscinny et Uderzo est à son meilleur niveau et ils peuvent tout se permettre, y compris des changements de plans complets d’un numéro à l’autre de Pilote, puisque désormais tous les habitués attendent la sortie de l’album avec impatience.

 

Les deux premières pages sont consacrées au développement d’un running-gag désomais bien connu : le chef désarçonné de son pavois. P. 5 : case sur ½ page, place du village en vue plongeante, voix off du chef qui chasse ses porteurs. Explicatoin des porteurs : ils se sont penchés en arrière pour contempler le ciel à l’instigation du chef. Sortie d’Abraracourcix qui nomme A. et O. porteurs de chef. P. 6 : cinq cases pour montrer le chef en déséquilibre à cause de la différence de taille des porteurs, devant le forgeron et le poissonnier hilares. Le chef aurait l’impression d’être un demi-chef s’il n’avait qu’un porteur, et cependant il part à la fin tenu par le seul Obélix, qui avait depuis la p. 5 un chiffon blanc pour essuyer un menhir : Obélix, tel un garçon de café, « sert un demi ».

 

P. 7. Changement de tableau, scène d’orgie chez le gouverneur de Rennes : personnages avachis, femmes outrageusement fardées, danseuses obèses à contrejour sur fond de feu, c’est explicitement un démarquage du film de Fellini, FelliniSatiricon, sorti en 69, de La città delle donne du même, de 67, et de la fameuse Grande Bouffe de Marco Ferreri, dont les héros se suicident à force de manger et boire. L’emprunt (« c’est Fellinus, le fameux traiteur romain, qui organise mes orgies ») n’est pas dissimulé. En regardant bien, on aperçoit le héros ambigu de Fellini, Encolpe, et le mignon Giton… et Goscinny sous les traits d’une femme maquillée de pourpre. Les recettes (tripes de sanglier frites dans la graisse d’aurochs, confiture d’épluchures de saucisson…) sont librement démarquées du livre de recettes d’Apicius. Autre thème qui servira en Helvétie : les convives exigent que la vaisselle soit sale.

 

Coup de théâtre, on annonce un visiteur, et Garovirus (énorme et la synthesis couverte de taches) se lève difficilement. P. 8 : autre salle du palais, avec une statue de Cupidon dansant, en jupette (à peu près la même qui n’avait rien à faire dans un autre album). Le percepteur, une caricature de juif, apporte l’argent des impôts : amendes, strationnement payant, péages des voies romaines, redevance pour avoir le droit d’écouter les crieurs publics =, en France de l’époque, le stationnement payant qui s’installait à Paris, les péages d’autoroutes et la redevance audiovisuelle, dont se plaignaient les citoyens. Garovirus partaage le butin : un coffre pour lui, un sac pour son complice et trois pièces d’or pour le trésor public ; les promagistrats romains avaient un an pour se payer de leurs campagnes électorales au détriment des provinciaux, ce que proclame Garovirus, mais le thème était de circonstance après 68, quand plusieurs hommes politiques français et italiens furent convaincus d’enrichissement illicite (litote !).

 

P. 9 : extérieur jour, un bige arrive devant le palais. Le garde mal rasé annonce à Garovirus, qui danse avec les quatre grosses femmes de la p. 7, le questeur, magistrat chargé de contrôler les comptes (qui, en fait, était rattaché à une armée, ou demeurait à Rome). Le questeiur Malosinus, qui ressemble à un ministre dépourvu d’humour de l’époque, Jean Royer, fait sortir les convives, dont un a depuis la p. 7 la tête dans une amphore.

 

P. 10. Le questeur, accompagné d’un centurion roux et barbu (où l’on peut voir le précepteur de Néron chez Racine, Burrus, dont le cognomen signifie précisément « roux » en grec), demande un bouillon de légumes (bande 1) ; passage en cuisine : Garovirus commande le bouillon au cuisinier interloqué, puis plan serré et zoom avant sur les mains du préteur, qui ouvre une bague pleine de poison (authentique).

 

P. 11. Le questeur, après avoir exposé ses griefs, va se reposer ; on annonce qu’il est malade. « Déjà ? », s’écrie Garovirus endormi. L’âme damnée de G., dissimulé derrière une colonne, vu à contrejour, s’interroge sur les médecins de la garnison. G. lui affirme qu’ils sont plus meurtriers qu’une légion.

 

P. 12. Fond : le palais, décor de peintures dorées dans le troisième style pompéien. Quatre médecins, dont un la tête dans une amphore, font irruption dans la chambre du questeur. Ils se disputent à la façon de ceux de Molière, et en partie dans ses termes, jusqu’à ce que Malosinus les chasse.

 

P. 13. Garovirus les remmène pour un nouveau banquet de boudin et de cous de girafe farcis ; « avec du miel ?! », s’écrie l’un des médecins, sortant la tête de son amphore (c’est la même réplique sur laquelle se terminait la p. 8). Malosinus a pris prétexte d’une offrande à Apollon, père d’Esculape, et Garovirus en profite pour reprendre le banquet en oubliant l’offrande (il dira plus loin qu’il a laissé « un gros morceau de boudin d’ours » pour le dieu). En fait, Malosinus envoie son garde chercher Panoramix, « un druide dont parle César pendant ses crises d’épilepsie ».

Le lieu commun de l’épilepsie de César ne repose que sur une phrase de Suétone. Il semble que Goscinny, à l’époque, ait pris soin de multiplier les sources antiques (Apicius, par exemple, plus haut).

 

P. 14. Arrivée du garde loyaliste devant Panoramix ; P. ordonne à chacun d’abandonner la tâche en cours, d’où (running-gag) le chef se retrouve le derrière par terre. Voyage vers Rennes. Le garde est ravi qu’ « aucun Romain ne nous a<it> jamais empâchés de passer ». Intérieur demi-jour : Garovirus et ses amis ronflent. Chute d’un corps dans la marmite (gag déjà utilisé, notamment dans A. légionnaire) : voix off du chaudron, trois Gaulois dont un druide viennent d’entrer dans le palais.

 

P. 15. Examen médical du questeur ; Garovirus survient et appelle la garde, mais les gardes ont organisé une orgie de leur côté… en fin de page, la bataille en onomatopées off. Obélix apporte un légionnaire à Panoramix, le tenant par le cou et s’apitoyant sur le peu de santé des gardes…

 

P. 16. Plan large sur les légionnaires entassés devant un Garovirus perplexe et le lit du questeur, toujours sur le fond de lambris dorés. Nœud de l’intrigue : Panoramix a besoin d’une fleur d’edelweiss, Garovirus propose d’envoyer ses gardes, mais Obélix (tout en présentant de nouveau celui qu’il tenait par le cou) objecte qu’ils sont trop faibles. Panoramix déclare qu’il gardera Malosinus en otage.

 

P. 17, haut. Le druide explique pourquoi il a pris Malosinus en otage, ce que Garovirus a compris de travers. Il missionne Eucaliptus pour partir en Helvétie avec un panier-orgie, et fin de la page, extérieur nuit : Panoramix et le questeur dans un char couvert, Eucaliptus à cheval et Astérix et Obélix en bige partent sur des chemins différents.

P. 18. A. et O. sur la charrovoie. Panneau annonçant une aire de service avec restaurant (fond bleu, deux mains dégouttantes de sauce). Restovoie à cheval sur la route, on peut d’en haut contempler les accidents de la circulation.

La restauration sur les autoroutes était à l’époque le monopole d’une chaîne appelée Jacques Borel. Dans un autre album, il est noté qu’on y mangeait particulièrement mal…

 

P. 19. Tandis qu’A. et O. passent la nuit dans un « charotel », une orgie débute chez le gouverneur de Genève : des serviteurs suisses apportent une marmite de fromage fondu, les hôtes font la queue pour y tremper leur petit bout de pain, au bout d’une épée, et ceux qui le perdront auront un gage : coups de fouet, puis baignade dans le lac… Diplodocus proteste contre la manie suisse de la propreté : deux serviteurs passent la serpillière alors qu’ « une orgie, ça doit être sale ! » (cf. p. 7). Un des convives, plutôt niais, a perdu son petit bout de pain…

 

P. 20. Retour sur l’autoroute : A. et O. font le plein (eau, avoine). Le petit personnage tenant une roue, inspiré du guerrier gaulois classique, était à l’époque l’emblème d’une société de produits pétroliers rachetée depuis, qui le diffusait sous forme de porte-clés, lesquels, à l’époque, étaient à la mode. Ce plan, selon les habitudes du cinéma, sert à fixer chronolo-giquement les épisodes : A. et O. doivent arriver en retard sur Eucaliptus.

À Genève, les partiipants du banquet sont pris dans le fromage fondu quand arrive Eucaliptus. Le maladroit perd encore son petit bout de pain, et, haut de la p. 21, il va être jeté dans le lac. Pendant ce temps, Diplodocus reçoit les consignes de Garovirus.

Frontière. A. et O. sont arrêtés et contrôlés (allusion aux contrôles plutôt tâtillons qu’on subissait à la frontière suisse), le centurion les laisse passer pour les arrêter de l’autre côté (gag repris d’Astérix chez les Goths). P. 22-23, massacre des centurions-douaniers.

 

P. 24. Plan large sur un champ de blé d’où émergent des centurions (réutilisé dans Astérix en Corse), puis sur le pont de Genève. Cinq cases sur fond entièrement noir : dans le lac, rencontre avec le banqueteur maladroit.

 

P. 25. Extérieur nuit : le maladroit retourne à l’orgie (il annoncera sa rencontre avec les Gaulois), A. et O. entrent à l’auberge du Lac avec les pieds boueux. Colère de Diplodocus.

P. 26, trois bandes : Diplodocus donne ses ordres ; le maladroit lui raconte sa rencontre.

Note ; Goscinny s’est depuis peu dégagé des contraintes de la publication hebdomadaire, qui oblige pratiquement à respecter la règle des trois unités : un lieu, un moment, une action sur deux pages. Grâce à la publication en album, il peut changer de plan sur une page, voire sur une bande, ce qui est le cas ici : on retourne à l’auberge. Noter que celle-ci ne comporte pas de chambre XIII, mais une XII bis, comme les hôtels américains n’ont pas de treizième étage. L’aubergiste (Petisuix, on apprendra son nom à la fin de la p. 28) indique comment retourner le sablier toutes les heures, et emporte les chaussures boueuses pour le gag suivant.

 

P. 27. Irruption de la patrouille (scène déjà vue maintes fois…). Le décurion remarque les traces de boue, mais admet que l’aubergiste s’amuse à salir son auberge lui-même. Désespoir de celui-ci : « J’ai sali ma propre auberge, tout ça à cause de ces maudits Romains. » 

 

P. 28. Accélération dramatique : l’aubergiste vient chercher A. et O. en urgence, ils sortent en courant (extérieur nuit), mais l’aubergiste retourne pour sonner l’heure. Arrivée devant la banque : Petisuix réveille Zurix.

 

P. 29. Dans les sous-sols de la banque suisse : A. et O. peuvent s’y enfermer, mais il faudra une procuration pour les laisser sortir… exposé du secret bancaire. C’est seulement dans les années 68 que le grand public a pu apprendre comment des politiciens et financiers français (sans compter un grand chanteur et un grand acteur, encore vivants et que je ne nommerai donc pas) dissimulaient leurs revenus sur des comptes numérotés. Zurix est clair : « pour moi, vous ne serez que deux numéros anonymes ».

 

P. 30 : Obélix, affamé, fait sauter la porte du coffre. Zurix découvre les dégâts avec horreur. P. 31 : coup de théâtre, voix off d’un Romain à l’étage supérieur. Zurix cache A. et O. dans un grand coffre plein d’objets égyptiens (gag repris du bouclier arverne) et Obélix se plaint que le fromage suisse soit plein de trous…

P. 32. Le coffre servait au décurion à conserver « quelques petits souvenirs de mes campagnes » (leitmotiv, rappelons que César n’a fait campagne en Égypte qu’en 49) et menace de fermer son compte en apercevant la porte fracassée. Désespoir de Zurix, en écho à celui de Petisuix p. 27.

 

P. 33. Gros plan sur un sablier et Petisuix qui se réveille difficilement. Plan large sur l’auberge du Lac où le réveil provoque des réactions violentes, dont une en caractères gothiques. Petisuix et Zurix expédient A. et O., déguisés en Helvètes (il suffit d’un arc), et Petisuix s’emplit un verre en exprimant le plaisir de « boire en Helvète ».

L’expression « boire en Suisse », = sans partager, est sans doute passée de mode. Ce que les jeunes ignorent aussi, c’est qu’en Suisse les citoyens sont soumis à un service militaire continu jusqu’à 50 ans (comme les Romains d’ailleurs…) et participent à des périodes d’exercices deux ou trois fois par an ; ils conservent leurs armes chez eux.

 

P. 34. A. et O. déambulent dans les rues de Genève. Barrage de légionnaires, le maladroit les reconnaît. Au lieu de démolir les Romains, ils se réfugient au Palais des Congrès, énorme monument inspiré du Panthéon d’Agrippa et du Mausolée d’Hadrien.

Est-il utile de le préciser, la Genève reconstruite ici comme siège de la Société des Nations (1919-1945) est de pure fantaisie. Cependant, malgré le massacre des Helvètes en 58 du côté de Luzy, en Morvan, les quelques-uns que César avait laissé repartir chez eux sembleraient avoir prospéré, puisque le complexe Les Fins d’Annecy ou Boutae, Genava, deux gros bourgs reliés par une voie pavée dès avant 50, livre des vestiges archéologiques sans rupture nette depuis le Latène final (avant 60). C’est que Genève n’appartenait absolument pas aux Helvètes, mais aux Allobroges, et appartenait donc à la Provincia romaine depuis 113.

 

P. 35. Scène de sénat : un orateur bavard, des gradins où tout le monde dort, scène troublée par une patrouille romaine (« Je vois le petit teigneux ! ») et un Helvète qui rappelle l’heure en hurlant « Coucou ». Mécaniquement, les congressistes endormis font à vide le geste de tourner le sablier.

 

P. 36. A ; et O. se jettent dans le lac. Les légionnaires les poursuivent, mais ne savent pas s’ils doivent garder leur cuirasse ! Le décurion les pousse dans le lac avec ce cri, « nunc est bibendum ». Sans commentaire, comme aurait dit César.

Le fameux nunc est bibendum est extrait d’une ode d’Horace, datée de 30 : le texte complet, nunc est bibendum, nunc pede libero pulsanda tellus, « c’est le moment de boire et de frapper le sol en dansant d’un pied libéré », célèbre la mort de Cléopatre, ennemie du pouvoir augustéen puisque plus ou moins mariée à Marc Antoine. On appréciera la délicatesse de ce poète de cour qui passe pour un libertaire. En ce qui concerne la natation, Suétone considère comme surhumain un César qui pouvait traverser une rivière à la nage, en s’aidant d’une outre gonflée d’air : les Romains, en général, tout en passant aux bains tous les jours, ne savaient pas nager !

 

P. 37-38. Des Helvètes en partance pour jeur exercice militaire recueillent A. et O. Leurs chants (le yodel) manque faire fuir Obélix : c’est pis que notre barde (mais cela, le lecteur le complétera tout seul). En fin d’épisode, les trompes alpines accueillent le bateau d’un ranzcacophonique. Petisuix, hurlant à l’oreille d’Astérix, vante le pays si gai, si paisible…

 

P. 39. Les archers suisses s’exercent. Un petit garçon, portant une pomme, va placer la cible. Astérix est invité à tirer le premier, mais Obélix éternue au même moment, et la flèche aboutit… en plein milieu de la cible. L’enfant (le fils de Wilhelm Tell) revient avec sa pomme.

L’épisode occupe une page, mais malgré l’allusion à une légende locale il n’est pas inutile dans le récit : l’indépendance de la Fédération, au xviie siècle, repose sur cette légende, dont l’évocation a toute sa place pour faire des Helvètes, qui sont en fait des Allobroges, des résistants à l’occupant romain.

 

P. 40-41. Il va êtere temps de partir chercher l’étoile d’argent, mais les Suisses sont méthodiques : la fondue d’abord. Pour accélérer le mouvement, Obélix vide la marmite et le tonneau, puis s’effondre. Les Romains arrivent : il va falloir le hisser. Les Helvètes s’encordent.

 

P. 42. Astérix avait un reste de potion, qu’il dilue dans la fondue. Les Helvètes, malgré leur neutralité, massacrent les légionnaires juste débarqués, puis les soignent : origine de la Croix-Rouge, dont le fondateur, Henry Dunant, était suisse (1882, sauf erreur).

 

P. 43 bas : début de l’épisode montagnard. Un petit légionnaire attrape Obélix, suspendu tête en bas.

 

P. 45. Astérix, en tête de cordée, trouve enfin l’edelweiss. Mais il faut un glaive pour le déterrer. Qui a un glaive ? le légionnaire, tout en bas ; il réussit à le faire passer en contournant Obélix. Arrivée au sommet : on découvre le Romain.

 

P. 46. Obélix est toujours endormi, il va servir de luge à Astérix. Sur la pente, ils envoient en l’air la patrouille romaine qui a fait le tour (on ne sait pas comment, mais la vraisemblance n’est pas de mise : c’est une allusion à deux scènes de Hergé dans Le Temple du Soleil et Tintin au Tibet). P. 47 haut, après avoir percuté un rocher, A. et O. arrivent en roulant dans le lac.

 

Épilogue, p. 47, trois cases, et 48. Garovirus, suant l’hypocrisie, demande des nouvelles du questeur, croyant toujours que faute de retrouver leurs envoyés les Gaulois vont l’exécuter. Voix off : « c’est prêt ! ». Panoramix verrs la coulisse : ajoutez quelques gouttes de potion magique. Malosinus sort de la cabane, furieux, et expédie Garovirus en l’air. Pour la première fois, un Romain participe au banquet.

Note sur la notion d’otage : le nom latin est obsideset indique qu’on les prend suite à un siège ou à une campagne où l’adversaire négocie ; dans le cas contraire, toute la population était tuée ou emportée en esclavage. Les otages font très formellement partie du traité de paix par lequel la ville qui s’est rendue suite à un siège (ou, par extension, le peuple qui accepte de se soumettre) s’engage à verser des indemnités, à détruire ses armes, etc. Les otages sont la garantie d’honneur : on n’attentera pas à leur vie tant que les obligations contractuelles seront respectées. Bien entendu, on choisit des personnes de la noblesse, jeunes de préférence pour assurer la pérennité du gage, et ils sont accueillis dans la noblesse romaine. Ainsi Polybe, fils d’un stratège achéen et lui-même hipparque (deuxième magistrature dans la confédération), vécut dans la famille des Scipions et finit par écrire, à destination de ses compatriotes, une gigantesque histoire propagandiste de Rome. Hermann le Suève, sous le nom d’Arminius, reçut toute l’éducation militaire romaine, au point de rentrer chez lui dans l’état-major romain et de soulever son peuple pour l’amener à détruire les six légions de Varus lors de la fameuse bataille de Teutoburg. Certains pensent que Vercingétorix aurait été, comme fils du roi arverne Celtillos, été otage à Rome et même membre de l’état-major de César, ce qui lui aurait permis d’apprendre à organiser la révolte de 53-52, mais il n’y a aucune preuve.

 

 

 

 

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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 19:15

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Le bouclier arverne. Décomposition du scenario.

 

1. On notera que la composition de cette œuvre et sa publication en feuilleton datent de 1967-68. Mais la synopsis était rédigée et finalisée à l’avance, de sorte qu’on n’aura aucun écho des événements contemporains.

Selon une habitude du cinéma américain, le premier écran est l’habituelle carte de Gaule, avec l’aigle romaine plantée en territoire arverne, et une loupe qui offre un gros plan sur le village et les quatre garnisons romaines, au bord de la Manche. Puis présentation (toujours la même) des cinq personnages essentiels : Astérix et Obélix, le barde, le druide et le chef.

 

Le premier plan est en flash-back : on voit Vercingétorix de trois-quarts arrière lancer ses armes sur les pieds de César, puis celui-ci qui « s’en va vers d’autres conquêtes » en se tenant le pied, avec en arrière-plan le Gaulois, bras croisés, dans une attitude de vainqueur. (p. 5, deux cases).

Scène à contrejour au soleil couchant : la chaise curule vide, le casque ailé, le bouclier et le glaive en premier plan. Un archer romain s’empare du bouclier, le perd aussitôt au jeu (diem perdidi ! — Tu l’as dit bouffi) – nuit américaine –, puis un centurion ivre le confisque (quo vadis, mon gaillard ?) ; le légionnaire, de dos, part vers la lune (o tempora ! o mores !). Suite des tribulations du bouclier, sur fond de lune, réduction progressive du cadre.

La mise en scène : il s’agit de résumer en 2 + 9 cases toute l’histoire antérieure au film et d’en présenter les thèmes : on parle beaucoup latin (y compris jouer au XXX et XL), pour entre autres souligner l’oppression dans laquelle sont tenus les Gaulois, et le vin joue un rôle presque central, ce qui renvoie aux pp. 43 et 47.

 

P. 6. Plein jour, demi-page, pano plongeant : la maison du chef assiégée par les guerriers et les femmes ; hurlements du chef malade. Bande 2, cases larges : le ciel lui tombe sur la tête… non, sur le foie où Panoramix enfonce deux doigts. Bande 3, sketch : Panoramix diagnostique que le chef a trop bu et trop mangé, Obélix se penche, perplexe : « je ne savais pas qu’on pouvait trop manger. »

 

P. 7, 4 bandes, 12 cases, gag récurrent : Arès Panoramix, Bonemine, puis Obélix, Astérix et enfin Idefix font bondir le chef qui hurle à chaque fois, en lui passant sur le foie.

 

P. 8 : avant de partir en cure, le chef propose un dernier festin qui provoque l’ire de Bonemine et fait fuir le chef plus sûrement que sa maladie. Cinq images pour terminer la page : le forgeron monte voir le barde pour lui annoncer l’événement, et comme celui-ci prétend chanter une… (ode de départ), il l’assomme (running-gag : tellement récurrent qu’on ne le mentionne plus, mais il sert ici de bouche-trou puisqu’on n’aurait pas pu terminer la page avec Bonemine).

 

P. 9. « Road-movie » : plans serrés sur le chemin et sur les arrêts dans les auberges où le chef se sert largement en citant des proverbes d’époque (« quand l’appétit va, tout va »…). Puis (bande 4, trois cases : sieste du chef, qui saute en hurlant quand une feuille morte lui effleure le foie) fin du plan sur un… rebondissement.

 

P. 10. Vicby, petit temple rond et thermes en arrière-plan (assez conformes au Vichy actuel). Première image, sur 2/3 de bande : porté par Astérix et Obélix, entrée du chef ¾ AR. Un malade, portant une petite amphore, leur indique le chemin et précise qu’il doit « remonter aux sources ». Consultation du druide-chef, un costaud : le chef hurle rien qu’à la pensée qu’on lui touche le foie, et s’évanouit quand le druide balance un grand coup de poing dans la panse d’Obélix, qui ne bronche pas.

 

P. 11. Aperçu animé de la vie thermale au quotidien : source thermale, douche au jet, repas de régime (une bande). Mais comme les accompagnateurs ont droit au sanglier, scènes d’hystérie : un patient veut voler l’os d’Idéfix. Obélix plonge dans la piscine et la vide d’un coup (gag repris d’A. gladiateur). P. 12. Le druide convainc le chef d’envoyer ses accompagnateurs faire du tourisme en Auvergne… à Gergovie, lieu de notre grande victoire… et Alésia ? demande Astérix : colère du chef, « personne ne sait où se trouve Alésia ! » P. 13 : trois bandes pour clore les scènes violentes, Obélix énumère les spécialités arvernes, le chef lui hurle de filer, et finalement le cuisinier se retrouve dans son chaudron (gag repris d’A. légionnaire).

 

Les cures thermales étaient très pratiquées dans les années 60, et sans doute encore moins drôles que maintenant. Mais elles sont d’origine gauloise et romaine : les Gaulois offraient des ex-voto en bois aux divinités guérisseuses comme Borvo (d’où les divers Bourbon, Bourbonne), et les Romains bâtirent des villes autour des sources médicinales (d’Aix-en-Provence à Dax : on les repère aux dérivés du latin aquas, mais aussi de balneum : Bath, Baden-Baden, Bagni di Cere…).

 

P. 13, bande inférieure : A. et O. marchent sur fond de montagnes, quand une voix off annonce Tullius Fanfrelus, « envoyé spécial de Jules César ».

 

P. 14-15. Bande du haut : O. de dos, A. de profil prenant la potion, à droite ; tout le reste de la bande est occupé par l’escorte de Fanfrelus : décurion à cheval, légionnaires, porteurs nubiens à très grosses lèvres (ce trait resservira p. 20-21). Puis gros plan sur A. nimbé par la potion, sur fond blanc, et face-à-face sur deux cases : les `Gaulois qui se frottent les mains, et la voix de Fanfrelus qui sort de la chaise à porteurs. Deux bandes suivantes : attaque des légionnaires. Haut de la p. 15 : les légionnaires sont dispersés au sol, A. et O. montent vers la chaise à porteurs. Fanfrelus (gros blond mou) sort de ses rideaux en brandissant un petit couteau et en criant en latin. O. le secoue un peu pluis le balance derrière lui. Il atterrit aux pieds d’un petit Arverne moustachu : « tiens, Fanfreluche ! ». La page se termine sur un avertissement où l’on a pris soin de mettre beaucoup de -ch-.

 

P. 16-17 (haut) : à Gergovie. Toutes les maisons portent une plaque « vins et charbons », tous les Arvernes sont de petits bruns à moustache à la prononciation spéciale, d’où des jeux de mots entre « sous » et « choux ». Scènes de repas, statiques, avec tonneaux et tas de charbon (de bois) à l’arrière-plan.

 

Entre les deux guerres, beaucoup d’Auvergnats vinrent à Paris où ils ouvrirent des bistrots autour de la gare de Lyon, puis un peu partout ; on les appelait des « bougnats » et ils avaient souvent, en plus, une voiture à cheval pour distribuer du charbon. L’accent chuintant vient de la caricature populaire, car au moins les Auvergnats d’aujourd’hui ne l’ont pas. Les Aveyronnais, au sud, ont même déjà un accent chantant puisqu’ils appartiennent à la zone occitane. La plaisanterie de la p. 19 (« Lug , ch’est notre dieu à nous, cha » fait allusion à la supposée rapacité des « bougnats ».

 

P. 17 (bas). Scène dramatique : Fanfrelus arrive à Rome sur un bige dont le cocher fouette les chevaux, présentés de ¾ AR en virage sur fond de temples. Immédiatement il est reçu par César (vu de dos sur un siège curule en marbre, puis en contreplongée). Les deux Romains jurent par leurs dieux (Jupiter, Minerve, Saturne et Vulcain, ce qui crée une accumulation comique). P. 18, haut : César, toujours en contreplongée, se lève et décrète qu’il va aller triompher à la gauloise sur le bouclier arverne. Troisième bande pleine largeur : F. se dirige vers une porte en bronze et cherche dans l’entrepôt « où est entassé le butin de toutes les campagnes du patron » (sphinx, pyramide, Horus, amphores diverses, et en premier plan un gros coquillage « souvenir de Bretagne » et un casque à cornes). Il revient déconfit en annonçant que « nous n’avons pas de souvenirs de la guerre des Gaules », à quoi César répond, furieux : « sans commentaires ». P. 19, bande supérieure : César, contreplongée, index menaçant, couronne de lauriers, renvoie Fanfrelus chercher le bouclier arverne.

 

Ces cinq bandes sont d’une fantaisie amusante (il y a une statue de citharède dansant en jupette, totalement impossible), et historiquement il ne faut surtout y chercher aucune espèce de vraisemblance. Le but est d’arriver au « sans commentaires », sachant que le titre complet des livres de César sur la guerre des Gaules est commentarii de bello Gallico, c’est-à-dire « notes prises au jour le jour… ». Goscinny a parsemé son œuvre d’allusions à ces commentaires et aux phrases célèbres attribuées au général : veni, vidi… Si l’action est censée se dérouler en 50, il ne peut y avoir le moindre butin d’Égypte puisque César n’y est arrivé qu’au début de la guerre civile, après Pharsale, en 49. Le gag du butin sera repris dans A. chez les Helvètes.

 

P. 19. Le retour en Arvernie commence par une image de nuit, A., O. et I. derrière Alambix qui de son bâton leur désigne la chaîne des Puys, en silhouette noire. Poursuite de la visite, à la suite de quoi Astérix redemande où est Alésia, ce qui rend Alambix furieux : il s’en va en agitant son bâton et en hurlant « nous ne chavons pas où ch’est, Alégia ».

 

P. 20. Retour sur les calmes chemins de montagne, à la recherche de changliers dont O. se demande s’ils sont bons en potée, mais une voix off annonce Fanfrelus. Changement de plan, une seule bande large : Fanfrelus est au sol, ses légionnaires éparpillés, et les Nubiens rigolent de toutes leurs dents. Changement de plan, A. et O. porteurs de sangliers arrivent chez Alambix. Intérieur : à table, Alambix dit son inquiétude au retour de F. P. 21 : zoom avant sur A. qui annonce que César a envoyé F. pour faire de la répression. Autre plan large : la femme d’Alambix et Obélix autour d’une marmite, A. et Alambix dans l’autre pièce, obscure.

 

P. 21, bandes 2-4 : arrivée de Fanfrelus au palais du préfet, porté par les quatre Nubiens toujours hilares et suivi de légionnaires abîmés. Fanfrelus annonce les perquisitions. Sur deux images, Joligibus, l’air totalement abruti, avachi sur sa lance, est de garde.

 

Note : Joligibus (qui reprend un personnage du tout premier album, Caligula minus, le débile envoyé en espionnage – ce qui renvoie à certains romans américains et français où figurent des espions et contre-espions débiles – et le charbon, en plus du vin déjà introduit dans la trame narrative, vont jouer les rôles importants de cette deuxième moitié de l’album, qui est construit avec la rigueur d’une pièce de Courteline.

 

P. 22. Scène dramatique, déjà utilisée dans Astérix chez les Bretons et même La serpe d’or : les Gaulois mangent tranquillement quand la patrouille frappe brutalement. Alambix l’envoie dans la cave, et la patrouille ressort toute noire, sauf Joligibus.

 

P. 23. Rigolade des Gaulois (« ils sont sombres »), Joligibus et Fanfrelus sont les seuls propres (donc Joligibus se révèle comme un tire-au-flanc). Jeu de mots du centurion, « nous avons fait chou blanc » (allusion subtile à la potée au sanglier, évoquée précédemment par Obélix).

 

P. 24, moitié supérieure : champs/contrechamps successifs entre Fanfrelus et ses subordonnés, dont le centurion charbonneux, pour souligner l’intensité de la réflexion des Romains (ce qu’on appellerait brain-storming, ou pour parler le français de Victor Hugo, « une tempête sous un crâne »).Il en ressort qu’on ne peut pas tromper César avec un faux bouclier, et qu’il convient d’envoyer un espions chez les Arvernes.

P. 24, moitié inférieure : Joligibus est de corvée de balayage (avachi sur le balai comme précédemment sur la lance, il se repose entre deux demi-dalles).

 

P. 25. Joligibus au rapport avec son balai, se met vaguement au garde-à-vous en exécutant le « zéro de crosse » cher aux sous-officiers… mais qui ne marche qu’avec un fusil Lebel. Le même, vêtu en Gaulois avec une fausse moustache (gag déjà utilisé dans Astérix le Gaulois), passe devant une auberge qui est celle d’Alambix ; voix off d’Obélix : « je prendrais encore un peu de vin. »

 

P. 26. Même cadrage que p. 22 : l’intérieur de l’auberge Alambix, entrée de Joligibus qui, déjà alcoolisé sans doute, prononce à l’auvergnate. Il révèle qu’il était à Alégia, d’où soupçons d’Astérix et décision (p. 27) de trouver le bouclier et de célébrer le triomphe à la place de César. Joligibus rentre à la caserne (« chalut la compagnie », son refrain, quatre fois en deux pages), sans sa moustache bien sûr. Le tout en demi-nuit.

 

P. 28-29. Plein jour, Nemessos. A. et O. arrivent devant l’entreprise de Coquelus, dont on vient d’apprendre qu’il sait des choses sur le bouclier. Plans larges sur la ville et sur l’entreprise. Hôtesse blonde qui prévient le maître : le système de communication consiste en petits esclaves nubiens qui sortent de sous le bureau pour porter le message en courant. Plan large sur une salle où des rangées de dactylos gravent des marbres tandis que des petits nègres courent dans l’allée centrale. Obélix rêve (images mentales dans des bulles) à créer une entreprise exportatrice… idée que Goscinny développera dans Obélix & C°.

 

P. 30. Astérix, malgré la mégère qui protège le patron, a forcé la porte du bureau. Coquelus somnole derrière un immense bureau de marbre, sans un seul dossier, mais avec une roue et une pancarte « soyez bref, carpe diem » ; Obélix se voit en rêve dans la même situation, avec un menhir. Coquelus appelle la garde : Obélix intercepte la communication, c’est-à-dire qu’il soulève le négrillon par la ceinture (gag : en bas de page suivante, il aura assommé un peloton de gardes sans les mains, puisqu’il porte Idéfix sous un bras et le négrillon sous l’autre).

 

P. 31. Le PDG déclare que son or est planqué en Helvétie (l’allusion reviendra évidemment dans A. chez les Helvètes). Flash-back sur deux bandes qui reprennent la p. 5.Coquelus passe à table (c’est le cas de le dire8- et renvoie nos héros à un nommé Perclus, garçon de bains à la Bourboule. Plan de coupe sur la garnison anéantie par Astérix et la mégère tout aussi anéantie.

 

L’allusion à la famille Michelin, industriels spécialisés dans le pneu et employeurs de presque tout Clermont-Ferrand dans les années 50-70 , est évidente. C’est une occasion de caricaturer le capitalisme paternaliste de l’époque, caricature qui atteindra son point culminant dans Obélix & C°.Goscinny était très critique sur son propre devenir de patron de Pilote, puis des Studios Idéfix quand les albums évoluèrent en dessins animés et que les albums eux-mêmes, encore gérés par Dargaud avec lequel Uderzo et Goscinny finiront par se brouiller peu avant la mort de Goscinny, finirent par être traduits en une quarantaine de langues. Cosmopolite lui-même, Goscinny se voyait certes plus comme Juif errant que comme entrepreneur multinational.

 

P. 32. Plan large puis plan serré sur A. et O., ce dernier furieux de se voir imposer une cure. Plan serré puis large sur Coquelus et Cornelia, plan serré sur Coquelus qui fait rédiger une note sans copies (un « blanc », en jargon du monde des affaires) pour faire poursuivre A. et O. Plans divers sur ceux-ci qui arrivent à Borvo : Ohélix doit faire semblant d’être malade.

 

P. 33. Reprise des scènes de la p. 10 : le druide examine Obélix qui fait « aïe » sans conviction, jusqu’au moment où on lui annonce une diète sévère.Douche au jet, sauna, baignoire, massage et assiette vide… Obélix contemple avec mélancolie l’os d’Idéfix (cf. p. 11).

 

P. 34. Désespoir bruyant d’Obélix contre le grain de raisin qui lui sert de repas, quand le serviteur arverne annonce que le masseur Perrus, qu’ils cherchaient, a ouvert une auberge sous le titre « la changlier au vin ». Départ d’Obélix furieux, en contreplongée.

P. 34 bas et 35 : A. et O., fâchés, marchent chacun sur un bas-côté d’une voie romaine, Idéfix, interrogateur, au milieu.Puis A. saute dans les bras d’O. tandis qu’I. fait un geste non équivoque : ils sont fous, ces Gaulois.

 

P. 36. Intérieur jour, l’auberge de Perrus. Arrivée de la patrouille (scène répétitive). « Dommage, c’était une belle auberge. » La bataille est vue de l’extérieur (contrairement à celle du cabaret montmartrois dans La serpe d’or) : beau bâtiment périgourdin avec tour et grande cheminée, couple de dos dont la femme dit « j’ai l’impression que c’est plein à craquer », et de fait un centurion vole à travers la porte.

 

P. 37. Pano : A et O. à table, Perrus apportant les sangliers au milieu de débris de tables, colonnes et centurions (images voisines ailleurs). Bande 3 : flashback, reprise de la fin de celui de la p. 5. Perrus renvoie au centurion qui a emporté le bouclier et qui est resté dans la légion : : l’ivrogne Ballondebaudrus.

 

P. 38. 1. Retour à Gergovie. 2. Nuit américaine et intérieur : Alambix a été fait prisonnier. Sa femme cache les héros sous le charbon.

 

P. 39. Coq matutinal. A., O. et I. sortent du charbon. Toilette (qui fait protester Idéfix). Mais pour enquêter dans le palais, il faut se cacher dans une charrette de charbon…

 

P. 40.Le prétoire de Clermont, livraison du charbon (qui fait « kaïïï »). Plan large : Franfelus face à Ballondebaudrus, le nez rouge, qui avoue avoir laissé le bouclier à un marchand de vin (fin du flashback de la p. 5), mais dont il a oublié le nom. Coup de théâtre en case finale : entrée aérienne d’un soldat qui porte une trace de charbon à cinq doigts sur la joue…

 

P. 41. Bande 1 : entrée d’A , O. et I., noirs de charbon, dans le bureau de Franfrelus. Ils viennent cherchez Alambix.

Bande 2 : Ballondebaudrus se souvient d’un coup que c’est à Alambix qu’il a laissé le bouclier. Plan large : tout le monde hurle pour avoir Alambix.

Bande 3 : Fanfrelus identifie A. et O. Obélix l’assomme.

Bande 4 : En l’absence de supérieur valide, Ballondebaudrus prend le commandement.

 

P. 42. Scènes de ballet : B. met un peloton au garde-à-vous et l’interroge en langage militaire sur ce que sont devenus « deux individus et un animal de race canine ». Réponse unanime du peloton qui désigne la gauche. À noter qu’un grand légionnaire au dernier rang tape sur la nuque celui qui est devant lui à chaque gestefaisant sauter son casque. Arrivée de  Fanfrelus.

 

P. 43. Sortie du peloton au pas gymnastique. Ballondebaudrus retrouve Joligibus sur son balai, et tous deux en dernière case sont dans Gergovie, enlacés, dans l’état qu’on imagine, pour contempler le peloton et Fanfrelus sortant de chez Alambix couverts de charbon.

 

P. 44. Sortis de l’autre cave, les héros se lavent et Alambix avoue (flash-back) qu’il a revendu le bouclier à un guerrier d’une autre région. Il n’a pas retenu le nom, mais, dernière image, en gros plan, « ch’est lui !!!! »

 

P. 45. C’est Abraracourcix, tout maigre, qui entre dans l’auberge. Reconnaissance. Le bouclier arverne est dans le sac du chef : c’est son pavois habitudl.

 

P. 46. Astérix décide d’organiser le triomphe arverne sans attendre. Une troupe de Romains furieux (et tous noirs de charbon) monte vers Gergovie. Asétrix, en contre-plongée, les attend à la porte. Ordonnant l’attaque, Fanfrelus est arrêté par un cavalier en manteau pourpre, grimpé sur un rocher. Champ-contrechamp : c’est César.

 

P. 47. Demi-page supérieure : César, en vignette de gauche, apparaît en contreplongée sur son cheval harnaché, avec son paludamentum et sa couronne ; en-dessous, la tête d’Astérix, en gros plan, appelle les courageux habitants de Gergovie à assiser au triomphe… grande image de droite… au triomphe d’Abraracourcix, notre chef, et du bouclier arverne ! ». César, vu cette fois en plongée, le chef porté par Obélix au centre, derrière une foule débraillée d’Arvernes, à droite six légionnaires couverts de charbon, et Fanfrelus trébuchant devant.

Moitié inférieure : une case verticale à gauche, César de nouveau en contreplongée dominant Fanfrelus et deux légionnaires. Cases de droite, César aperçoit « enfin » deux légionnaires propres, ce sont les deux poivrots titubants, qu’il élève aux dignités de chef de garnison et de centurion ; ils promettent d’entretenir les meilleurs rapports avec les marchands de vin…

 

Tout est extrêmement fantaisiste dans cette mise en scène : César n’avait rien à faire en pays arverne, et il ne pouvait pas porter la couronne de laurier en 50 puisqu’il ne célébrera ses triomphes, groupés, qu’en 46, pour des raisons de politique intérieure. Un triomphe est, à Rome, une cérémonie très formelle, avec un long défilé au cours duquel, certes, les troupes ont l’occasion de lancer quelques lazzi à l’égard du général (c’est là, dit Suétone, qu’on le traita d’ « homme de toutes les femmes et femme de tous les hommes » et autres amabilités). Et le pavois, autant qu’on sache, est une coutume franque et non gauloise.

 

P. 48. Clôture habituelle : les Armoricains prennent congé et arrivent au village où est servi le banquet, sur demi-page médiane. Le barde se gave de sanglier : c’est le chef qui est privé de banquet, séquestré par Bonemine qui menace de lui taper dessus avec le bouclier.

 

Quelques aperçus :

1. Les scenari de Goscinny sont construits plan par plan, image par image, avec une rigueur cinématographique. Il est donc indispensable de les examiner de ce point de vue, et de remarquer que pendant ses années de collaboration avec Marcel Gotlib (qui dessinait pour le noir et blanc) ses techniques cinématographiques sont devenues de plus en plus audacieuses, avec parfois des contreplongées et des zooms arrière spectaculaires (Obélix et le sphinx, par exemple, dans Astérix et Cléopatre, rappellent le mont Rushmore dans La mort aux trousses d’Hitchcock).

2. Les éléments narratifs et ornementaux tirés du monde antique fonctionnent un peu comme les barres de ressources sous Photoshop : un dolmen symbolise la Bretagne, alors qu’il y en a tout autant en Poitou ou au Portugal, et qu’ils ont été élevés au moins deux millénaires avant Agecanonix ; même remarque quand un personnage dit qu’il va faire installer les menhirs offerts par Obélix dans un « champ qu’il vient d’avoir en héritage là-bas, du côté de Carnac. Un temple rond et une construction manifestement gréco-romaine coiffent la colline de Fourvière, dans une ville de Lyon qui n’existe pas avant — 12. En revanche le palais « de César » est reproduit à l’identique dans deux volumes différents, et de manière assez vraisemblable, à ceci près que c’est celui d’Auguste sur le Palatin, puisque César, grand pontife, habitait la regia sur le forum, à côté du temple de Vesta.

L’institution militaire est l’occasion de critiques ironiques de la part d’auteurs qui ont subi l’armée de conscription, deux ans à ne rien faire d’utile et à subir les avanies de supérieurs vétilleux.Ne cherchons pas de vraisemblance dans la hiérarchie des régiments (légion, manipule, cohorte, centurie) puisque l’élément tactique de base, dans le format de la BD, est le peloton de dix hommes, commandés par un décurion ou caporal (optione) ; l’impression de masse, où les légionnaires n’ont évidemment pas de traits personnels, est occasionnée par les manœuvres d’un manipule (200 hommes). La cavalerie n’intervient qu’après les batailles, pour massacrer l’ennemi en fuite. Les fautifs ne sont pas condamnés aux galères (les rameurs étaient des affranchis, puis des esclaves) ni aux lions, puisqu’à l’époque seuls les prisonniers de guerre étaient offerts aux spectacles du cirque, et en particulier pouvaient être achetés par un laniste pour être entraînés comme gladiateurs. Ce n’est qu’à partir de Caligula, Claude et Néron qu’on verra parfois dans l’arène des hommes libres. Item, l’expression morituri te salutant ne fut prononcée qu’une fois, devant Caligula qui avait décidé de ne laisser aucun survivant d’une journée de combats : normalement, les combats et les courses laissaient quelques survivants, et l’on connaît un aurige qui survécut à 1.200 courses dont 900 victoires, et plusieurs gladiateurs qui vécurent assez vieux pour obtenir la rudis, la retraite.

À l’inverse, le commerce phénicien (Epidemais) tout comme la construction de pyramides sont depuis longtemps éteints.

Donc les référents antiques doivent être recherchés dans une vaste période du passé, pour l’essentiel dans une Italie et une Gaule romanisée entre le début et les années 40 de l’ère vulgaire.

3. Les référents modernes offrent au lecteur des niveaux de connivence plus ou moins évidents :

a) les allusions à la Résistance sont constantes dans les premiers volumes, puisqu’aussi bien, même dans les années 60, les films où les Résistants ridiculisaient les Allemands étaient nombreux. Ce thème sous-tend une bonne partie de l’œuvre, jusques et y compris L’Odyssée d’Astérix, dont Goscinny n’avait pas terminé la synopsis, où l’on voit des Juifs résistant à l’impérialisme – et aucun collabo, contrairement aux Gaulois.

b) des événements populaires comme le tour de France, la foire du Trône, et des réalités quotidiennes comme les embouteillages ou la pollution, les congés payés et la migration annuelle de caravaniers vers l’Espagne, donnent lieu à des scènes amusantes qui n’ont évidemment rien à voir avec l’Antiquité. Des inconvénients de la vie quotidienne comme les exactions des impôts[1]

c) une troisième connivence, perceptible aux seuls initiés, complète ce que j’ai dit en 1 : on voit apparaître progressivement des personnages qui sont des caricatures d’amis d’Uderzo et Goscinny, qui sont des acteurs (Jean Gabin, Bernard Blier, Lino Ventura…), des scènes célèbres du cinéma populaire (la partie de cartes dans César de Pagnol, et Raimu apparaît à maintes reprises, à Massilia ou même à Lutèce, dès La serpe d’or) ; César, dès sa première apparition, a la tête d’Yves Montand, et il arrive que le barde ressemble à Claude François ou à Johnny Halliday, et Falbala à Dalida, en mieux.

Dans Astérix chez les Belges, sans qu’on sache si c’était prévu dans la synopsis de Goscinny disparu pendant la mise en pages, on voit les Dupondt annoncer l’arrivée de « Çules Jésar » ; un petit garçon (un manneken) et une longue citation de Victor Hugo ; dans A. légionnaire, l’engagé belge a la mèche de Tintin, un Tintin qui aurait usé et abusé de la cervoise ; à deux ou trois reprises, les chants du barde font fuir les animaux de la forêt, allusion claire à une scène de Tintin au Congo. Bien sûr, les pirates sont repris d’une BD antérieure, et l’on voit même une fois parmi eux un personnage à la tête verdâtre et couturée, Hulk (sauf erreur).

Mais c’est une facilité dont Goscinny n’abuse pas, contrairement à Jacques Martin qui pique carrément des images à Hergé ou à Edgar P. Jacobs : les emprunts étaient fréquents dans l’atelier Hergé où les scénaristes pouvaient tout aussi bien être dessinateurs pour un autre auteur.

 

Pour conclure cette analyse, puisqu’il vous est impossible de lire les 24 albums d’Astérix et toute la série des Alix, n’oubliez pas de consulter régulièrement ce blog, je vous y posterai une autre analyse détaillée (Les Belges probablement) et un résumé des 24 albums avec étude des thèmes antiques, modernes, des running-gags et toutes les remarques que je jugerai utiles. Mais patience, c’est très long (huit heures pour ce fichier-ci).

 

 

 

 

 

 



[1]. Vous noterez que le terme exaxtion, du latin, désigne exactement la perception des impôts et nullement les abus de la soldatesque de tel ou tel dictateur, comme se complaisent à employe le terme des journalistes ignares. De même, il serait bon de retenir que il serait bon de retenir que synopsis est un mot féminin en grec (équivalent de l’italien panorama), et qu’il est inepte de l’employer au masculin en français (de même qu’alvéole est masculin en français comme en latin). Enfin, pour dégorger ma bile sur l’imbécillité (avec deux -l-) contemporaine, Cléopatre est « de père glorieux », grec pater, avec -a- bref, et n’a rien à voir avec le pâtre, du latin pastor, le berger, où la disparition du -s- justifie l’accent circonflexe.

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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 18:24

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Aperçu sur Les aventures d’Astérix le Gaulois.

 

Sans vouloir écrire un traité d’histoire littéraire qui prendrait facilement cent pages, voici un petit propos sur l’évolution de l’œuvre :

Une « première » période, à partir de 1961, se place encore sous la dépendance du souvenir de la deuxième guerre : Résistance, congés payés, embarras de Paris. Astérix le Gaulois, A. et les Goths, Le tour de Gaule, Le combat des chefs, A. et le chaudron, dans une moindre mesure A. en Hispanie et Le bouclier arverne, appartiennent à cette tendance : parler de la France d’après-guerre sous la métaphore de la Gaule telle que le romantisme l’a imaginée.

C’est évidemment plus complexe, puisque de plus en plus les références internes à la BD se superposent aux arguments assez simplistes des tout premiers volumes, et à ce souci (une constante de Pilote dès sa création, avec en particulier l’Achille Talon de Greg) de bâtir une bande, voire une page, sur d’horribles calembours et jeux de mots. Un exemple dans Le combat des chefs, p. 5 : le chef collabo veut « faire gallo-romain », un citoyen dit que c’est plutôt « gallo-grec », et l’autre l’assomme en le traitant de « gallo-pin » ; ailleurs un centurion se fait traiter de « brute gallo-née ». Cela en surprendra quelques-uns si on leur dit que l’exercice littéraire qui consiste à bâtir une page pour préparer un jeu de mots hérite de Charles Cros, d’Alfred Jarry, de Raymond Queneau, de Boris Vian, de la ’pataphysique et de son descendant l’oulipo, « ouvroir de littérature potentielle », dont le phare fut Georges Perec.

Une « deuxième » période s’ouvre avec A. gladiateur, et se poursuit avec A. légionnaire, A. aux Jeux olympiques, A. chez les Helvètes, Les lauriers de César, A. en Corse, Le cadeau de César. Dans cette phase on a une bonne documentation sur les realia de la vie romaine, les Gaulois sont bien sûr toujours les meilleurs, et les realia servent, sans trop de vraisemblance, à créer des situations rabelaisiennes où l’inférieur se moque allègrement du supérieur.

Dans tous les volumes déjà mentionnés, la chronologie est volontairement malmenée : César ne peut pas être présent en Gaule après 50, puisqu’il est occupé par les guerres civiles (celle d’Afrique sert de fond à A. gladiateur, mais la BD sert surtout à dénoncer la stupidité de l’armée de conscription française et contemporaine des auteurs). La romanisation de la Gaule intérieure, avec les publicains chargés de lever les impôts (Le Chaudron et Le bouclier arverne) date de l’époque d’Auguste. L’aventure de César avec Cléopatre date de 49-48. Dans certains cas (Astérix et les Normands, La Grande Traversée), les auteurs utilisent des peuples, Normands et Vikings, qui n’interviennent pas avant six et sept siècles. De même les Goths, qui interviennent dans l’album éponyme et sont parfois cités ailleurs, n’entrent pas en Gaule avant 270 environ. La chronologie importe peu, puisque Goscinny est passé de la vision un peu étriquée d’une France résistante à la défense d’idéaux humanistes en général : liberté, égalité, fraternité et laïcité. Ce n’est pas un hasard si La Grande Traversée culmine avec un Astérix grimpé sur un monticule avec une torche et un rouleau : c’est la statue de la Liberté de Bartholdi, offerte par la République française aux Etats-Unis d’Amérique en 1886, mais qui avait été conçue dès 1870.

Le nom original avait été pensé par le président Ulysses Grant sous le titre Liberty enlightening the World, et la première ébauche de Bartholdi fut conçue sous la tyrannie de Napoléon III qui allait bientôt s’achever. Anecdotiquement, c’est Gustave Eiffel qui assura la réalisation technique du monument.

Grant, Bartholdi, étaient francs-maçons, et la statue est clairement d’inspiration maçonnique. Sans vouloir provoquer un rapprochement artificiel à trois génértions d’écart, Goscinny, juif askhénaze apatride, né en Argentine, éduqué en France, passé aux USA puis revenu en France, était très lié à une famille d’imprimeurs et de typographes, les Beresniak, dont un membre, Daniel, était un phare de la symbolique maçonnique française. De là à conclure que Goscinny était franc-maçon, je laisse ce problème aux historiens spécialisés, mais je suppose qu’ils pourraient aider à dépasser l’interprétation simpliste des Goths comme caricature des nazis, et à percevoir une inspiration humaniste universelle. Rappelons que les nazis et le régime de Vichy ont persécuté tout autant les juifs, les tziganes, les homosexuels et les francs-maçons… Pierre-André Isaac, grand résistant qui fut la voix de Radio-Londres, plus âgé que Goscinny, était l’un de ses amis.

Une « troisième » (je mets ces numéraux entre guillemets parce qu’en fait toutes les tendances s’interpénètrent) phase, c’est la BD comme genre littéraire à la fois autonome et lié au cinéma. Rappelons que Goscinny fut aussi scénariste d’innombrables films, certains qui restent amusants à voir (Le Viager, réalisation Pierre Tchernia, avec un inoubliable Michel Serrault, un Galabru génial, et déjà Depardieu… en 1971). Rappelons que dans les années 70 il animait aussi Les Dingodossiers avec Marcel Gotlib, autre fanatique de cinéma américain.

À partir de 1971 environ, peut-être un peu avant, on assiste à un apport de référents extérieurs et internes.

Je vous ai déjà signalé qu’A. et Cléopatre se réfère explicitement au gros cinéma commercial américain, en particulier à l’Antoine et Cléopatre de Mankiewicz et aux génériques de la MGM : « le présent album a coûté tant de bouteilles d’encre de Chine, tant de pinceaux, etc. » Caricature simple, mais observez les effets de champ-contrechamp, les contre-plongées (César est presque toujours vu en contreplongée, mais Abraracourcix souvent aussi, on va voir pourquoi) : dans les années 70, sans doute d’ailleurs sous l’influence de Gotlib, la BD évolue vers un rendu cinématographique qu’on trouve, par exemple, dans Obélix et Cie, où les bulles à personnage unique sont dessinées sur fond coloré neutre, sans élément de décor. Avec La Grande Traversée, Goscinny et Uderzo rejouent consciemment une invention qu’ils avaient déjà utilisée dans A. chez les Bretons (la traversée dans le brouillard) : un fond inexistant, tout blanc ou tout noir. Le début de La Grande Traversée, où l’on ne voit que les phylactères sur fond totalement blanc, sera d’ailleurs caricaturé par Greg dans La vie secrète du journal Polite, où il dépeint Goscinny comme un petit gros personnage en costume trois pièces et toujours en colère.

0r justement, pour satisfaire à cette exigence gotlibienne de connivence, Uderzo et Goscinny se sont déjà mis en scène portant Tchernia, non seulement énorme (ce qu’il était), mais vidant des amphores en quantité ; on retrouve Tchernia en centurion lâche, tentant de quitter le camp de Babaorum avant l’anniversaire de Gergovie où, traditionnellement, les Gaulois du petit village massacrent les légionnaires du coin. On retrouve Uderzo et Goscinny dans A. aux Jeux Olympiques sur un bas-relief, à s’injurier en grec : tyrannos, despotès (tyran, maître abusif).

Puis, sur la fin des scénarios de Goscinny, les amis apparaissent de plus en plus souvent : si je ne suis pas certain que le centurion flemmard d’A. en Corse soit inspiré de Gainsbourg, Bernard Blier est figuré deux fois, Pierre Tchernia à plusieurs reprises, Serge Reggiani au moins une fois. Les acteurs de la génération d’avant aussi : Raimu (la fameuse partie de cartes de Pagnol est reprise deux fois), Laurel et Hardy, mais aussi James Bond.

Sur la connivence, il y aurait beaucoup à dire. Écartons le simple plagiat : dans un atelier comme celui d’Hergé, un Jacques Martin pique sans scrupules des images inventées par le maître, la griffe du sorcier noir (Tintin au Congo, La griffe noire) ou la fuite des animaux sauvages (Tintin en Amérique et un album d’Alix, je ne sais plus lequel). Quand Goscinny se permet cela, c’est de manière caricaturale, pour que le lecteur se dise : « tiens, j’ai déjà vu ça ailleurs ». Mais là le dessinateur a volontairement multiplié les animaux fugitifs à l’infini.

L’allusion à la presse BD concurrente (Goscinny avait été viré de Casterman pour opinions insuffisamment catholiques) peut passer pour une discrète vengeance, et d’ailleurs Goscinny l’humaniste s’est toujours montré infiniment plus courtois à l’égard de son ancien employeur que certains des fondateurs de Fluide Glacial après 70. Il est un autre type d’emprunt volontaire et visible, mais interne à  Pilote, c’est l’intervention des pirates de Barberousse pour un running-gag : le navire pirate avec son capitaine au bandeau, son unijambiste pourvu, pour l’occasion, d’un stock de citations latines, son hunier noir qui ne prononce pas les R, ce qui donne lieu à de savoureux jeux de mots. Un autre running-gag consiste à faire tomber le chef de son pavois par des moyens à chaque fois différents, un autre à répéter les bagarres entre le poissonnier et le forgeron… à chaque fois, le running-gag est un clin d’œil au lecteur, comme les chutes de l’Auguste du cirque, qui doit tomber différemment à chaque fois.

Goscinny, mieux qu’Hergé à mon avis, a montré que la BD est un genre littéraire à part entière, ce que tout un chacun reconnaît d’ailleurs maintenant, surtout à Angoulême au printemps. Pour nous, évidemment, en L1-L4, le principe d’étudier le rapport entre littérature populaire et realia historiques interdit, dans le peu de temps que nous avons, de faire aussi un travail pointu sur ces aspects littéraires.

Pour ceux d’entre vous qui évolueront vers la, de plus en plus, difficile carrière de l’enseignement, je voudrais montrer que Racine et Proust sont dépassés, et qu’on peut tenir une année en cinquième ou en troisième avec des auteurs intéressants, Goscinny, Gotlib, Vian, Süsking, Pennac etr quelques autres.

 

Tout cela reste bien général, et il faudra que je vous fasse une fiche pour chacun des 24 albums (je ne tiens pas compte de ceux d’Uderzo, qui n’ont pas la même force littéraire). En même temps je vais essayer de faire entrer les œuvres de Goscinny (et aussi la série Alix, et quelques autres) à la bibliothèque Malesherbes. D’ici quelques jours, promis, je poste sur ce blog des analyses plus pointues.

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 20:31

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Anne de Léseleuc

 

 

Ma consœur, sous pseudonyme, fait partie des premiers auteurs choisis par Jean-Claude Zylberstein pour sa collection « Grands détectives », aux éditions 10/18. Elle est titulaire d’un doctorat, a publié un essai sur Le chien compagnon des dieux gallo-romains et deux autres romans en plus des cinq épisodes de la vie imaginaire de Marcus Aper. Actuellement, d’après de rares nouvelles, elle se consacre au théâtre.

Marcus Aper est un personnage réel : c’est un avocat d’origine gauloise, dont Tacite relate la discussion sur le style oratoire avec Messalla et Maternus, auquel il a participé dans sa jeunesse : c’est le Dialogue sur les orateurs, un travail précieux qui oppose la rhétorique d’école et l’efficacité pragmatique du plaidoyer. Anne de Léseleuc a un peu forcé le trait (comme Goscinny dans Les lauriers de César) en caricaturant les plaidoyers verbeux des amis et adversaires d’Aper, qui glane ses arguments non dans les traités de rhétorique et les citations poétiques, mais dans des enquêtes aventureuses, toujours aidé de son affranchi et complice Nestor, un gamin débrouillard qu’il a acheté comme esclave au cours d’une affaire en Bretagne.

La paire joue le partage classique des rôles (Holmes-Watson, Maigret-Janvier, Astérix-Obélix, etc.). Les deux personnages sont caractérisés par un courage physique à toute épreuve, un goût commun pour les bonnes choses de la vie, la bonne chère, les femmes, et la cervoise qu’ils préfèrent au vin au scandale de leurs relations italiennes. Ce qui confère au récit des accents picaresques et une aimable rapidité : les cinq romans qui les mettent en scène ne dépassent guère les 150 pages, et font voyager le lecteur un peu partout dans l’ouest de l’Empire de Vespasien et Titus : Angleterre, Gaule du Sud, Afrique.

Ceci dans une vraisemblance presque totale, contrairement aux aventures d’Alix, par exemple, qui promènent les héros dans des contrées que les Romains n’avaient jamais abordées à l’époque de César, Afrique centrale, Afghanistan ou Chine !

Un rappel chronologique important : Marcus Aper vit ses aventures 120 ans après celles d’Alix, mais les Romains de l’époque de Titus (autour de 70 ap. J.-C.) n’avaient pas tellement agrandi leur pespective géographique.

Ne nions pas que l’auteur n’ait usé de quelques facilités : dans Les calendes de septembre, n° 2606, elle invente que Messalla, faussement accusé de meurtre, s’évade et se réfugie auprès de C. Plinius Secundus, c’est-à-dire Pline l’Ancien, amiral de la flotte de Misène, au moment précis de l’éruption du Vésuve de 79. On assiste ainsi presque en direct à la mort de Pline l’Ancien, ce qui permet de citer de larges extraits d’une célèbre lettre de Pline le Jeune. Ailleurs c’est un long extrait de Tacite. Mais tout cela est adroitement inscrit dans le récit, et ne lasse pas le lecteur.

Les aventures des personnages les mettent en contact avec les grands, l’empereur Titus par exemple, ou Agricola, le beau-père de Tacite, un ami d’enfance et compagnon de garnison d’Aper, le fantôme de la reine Boudicca. Mais on croise aussi les magistrats locaux, les édiles, les duumvirs des cités gauloises, si mal connus. Anne de Léseleuc décrit bien les lâchetés, les compromissions de ces pettis fonctionnaires élus, leurs ambitions mesquines et les petits meurtres familiaux, liés à la politique, qui s’ensuivent.

La pègre de l’empire romain est constamment présente : anciens légionnaires dalmates qui pillent Pompéi en cendres, maquerelle gauloise et grand négociant mafieux africain, mendiants, filles prostituées, esclaves soumis mais vindicatifs.

L’intérêt pour les realia, la vie quotidienne, n’est pas moindre : les moyens de se déplacer, avec les divers chars attelés gaulois, des plus légers aux plus lourds ; les relais de poste ou maisons rouges où l’on consomme saucisses et galettes arrosées de cervoise ; les voies romaines plus ou moins dégradées ; le grand commerce de la céramique ornée des Arvernes (Marcus Aper chez les Rutènes, n° 2394) : la documentation archéologique de la Graufesenque, près de Millau, est énorme, et l’auteure l’utilise pour caractériser des personnages qui sont connus par leurs estampilles, le propriétaire de four Floris, le fabricant de poinçons Germanus, qui de fait créa vers 70 une officine à Banassac en soustrayant ses poinçons à Floris. Au passage, bien sûr, on n’échappera pas aux jeux du cirque, munus indispensable pour un magistrat provincial qui veut se faire élire au concile de Lugdunum.

Les romans d’Anne de Léseleuc se lisent donc très facilement et apportent un grand nombre de renseignements sur la période envisagée. En fin de volume, il y a toujours un glossaire, des plans, des résumés sur l’histoire et les realia. Un regret, les réviseurs n’étaient pas aussi efficaces dans les années 90 (on composait encore au plomb) que maintenant, et nombre de mots latins au pluriel sont écrits au singulier, l’Anio, affluent du Tibre, devient Ariene, et nul ne s’est aperçu que la notion de « jeudi » est anachronique, puisque sous les Flaviens le rythme calendaire était encore celui des nundinae, intervalles de 9 jours entre les marchés. Il serait opportun, dans la perspective de rééditions avec les moyens informatiques actuels, d’effectuer une sérieuse relecture.

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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 18:36

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Voies romaines en Gaule : méthodes de recherche.

 

1. La toponymie

 

1.1. Typologie de la chaussée :

1.1.1. Le principal indicateur est topographique : Chemin, Le Chemin, Le Grand Chemin, El Camino, Eschemin, Échemin, Le Chemineau, voire Camion, suivant régions et langues de base (Escamin en occitan et catalan par ex., Échemin en pays d’oïl). Attention : Les Chemins d’origine médiévale sont nombreux, en particulier ceux des pèlerinages vers Compostelle ou vers Marseille, Nice, Gênes, à cause des croisades.

Nombreux Long Chemin, Viel Chemin, etc.

Chemin Romieu (romain, roumieu, Rémy…) renvoie plutôt aux routes de pèlerinage vers l’Italie et Rome.

Des Chemins, avec toutes leurs variantes, peuvent être vieux, de César, Chasles (= de Charlemagne), de Dame Pernelle (= de Brunehaut). Comme les Mérovingiens n’ont pas ouvert de voies nouvelles, les routes qui leur sont attribuées sont presque toujours romaines.

À noter que le mot chemin est d’origine gauloise et non latine.

VIA donne naissance aux Vie, Vié, Vy, Viévy, Vieuvy, (contamination fréquente avec vicus), La Voie, devenu parfois Voix, La Vieille Rome ; mais les indications « ancienne voie romaine » sur les cartes de randonnée sont récentes. Notons qu’à Clamecy, les érudits locaux n’ont rien compris aux « escaliers de Vieille Rome » qui montent à la collégiale, et ont cru que la voie Entrains-Autun contournait la ville par les marais, traversant deux affluents capricieux de l’Yonne, le Beuvron et le Sauzay ; or il est plus facile de grimper une dénivelée de 6 m que d’établir une voie sur 6 km de marais ! Les escaliers de Vieille Rome débouchent sur la place de la colllégiale, un cimetière très ancien (tessons mérovingiens), et l’itinéraire repart à 90° par le Grand Marché et le Bois du Marché ; certes, le marché et la foire se tiennent actuellement sur la rue du Grand Marché, mais on peut supposer que « Marché » dérive en fait de « marcher » et désigne un chemin important (mais le toponyme est médiéval). Attention au passage, les Marchais sont des marécages.

Dans les parlers occitans et, rarement, franco-provençaux, on trouve des Trech, Treix, Trets, Trèges, qui viennent de TRAIECTVM ou de STRATA, voir ci-dessous.

 

1.1.2. Les indicateurs de matériau ou de configuration sont fréquents :

– de Strata via, voie pavée, on tire strada, street ou Straße  dans les langues communes. Le français du nord connaît de nombreuses Estrée(s) avec épenthèse vocalique, avec des cas intéressants comme Le Mesnil-l’Estrée dans la Somme, habitat médiéval fortifié bâti le long d’une voie antique. Formes méridionales Estrade, Lestrade(incorporation de l’article), Lestradou, formes septentrionales Étrée, Strée, Tré

– de calciata, bas-latin, d’innombrables Chaussée, Cauchy, Couchy, en France ; Caussade en occitan (ou Cassada, à distinguer des calades qui sont des rues pavées en pente dans les villages de Provence) ; Chaussade en franco-provençal, jusqu’à Nevers.

– de petra(s), tous les Perré, Perray, Perroy, Paroy, Perreux, Chemin Ferré, qui peuvent en fait indiquer n’importe quoi et ne correspondent à des éléments de voie romaine que lorsque le contexte permet de les situer dans un ensemble signifiant.

– de podium, parfois, les Pouge ou Puy désignent une chaussée surélevée, mais plus souvent des collines isolées. Le Puy du Fou, cher à un de nos anciens hommes politiques, est simplement la colline du hêtre.

– les Raies, Longues Raies, peuvent indiquer des voies antiques, mais aussi des sections cadastrales partagées en parcelles allongées, sur des vignes abandonnées suite au phylloxéra par exemple.

1.2. Éléments remarquables :

– 1.2.1. Le souvenir d’un milliaire, borne cylindrique de 2 m de haut, donne des Coulemelle, de columella, des Colonne, mais la série Coulonge, Coulanges, Collonge, etc., dérive du médiéval colonica, qui désignait des terres données à cultiver à un serf affranchi. Le toponyme Coulmènes, parfois lié à un dérivé de strata (les Coulmènes de Latrault), est très sûr. En revanche toutes les Pierres liées (= levées), Pierre Fiche, Pierrefitte, rappellent volontiers des menhirs bien plus anciens. Les Bornes sont indatables hors contexte, tout autant que Le Poteau, près de Corbigny, qui pourrait rappeler un gibet (ailleurs devenu La Justice), même si en l'occurrence il y a de bons indices d'une intersection de voies romaines.

– 1.2.2. Les virages, flexus, donnent des Fleyx, Flais, Flé, dont l’origine romaine n’est pas constante. Curva via donne naissance à Courbevoie, par exemple, mais c’est le contexte qui confirme l’origine gallo-romaine.

– 1.2.3. Les gués, vadum en latin et *rito- en gaulois, donnent par exemple Bonnard, mais pas Bazoches qui vient de basilica ; Bonnard est assurément le Bandritum de la Table de Peutinger[1]. Mais les gués se déplacent au fil de l’érosion, et le creusement d’un canal latéral les modifie : la photo aérienne infrarouge est souvent nécessaire pour reetrouver les anciens. On note, face à Bonnard, la commune de Bassou, qui peut être un domaine de Bassus ou une Bassée, comme à Nogent-sur-Seine, donc un accès en pente douce à la rivière.

– 1.2.4. Les ponts sont généralement d’origine médiévale (Pontaubert = le pont d’Albert) ; en revanche les noms dérivés de briva (Brive, Brioude, Brèves, Sembrèves, Brienon-sur-Armançon, Briare) sont sûrs ; on s’interroge sur Brinon-sur-Beuvron (le nom de la rivière rappelant, comme les Bièvre, le castor en gaulois), car la rivière se passe à gué sans problème. Les Cosne ou Condé viennent du gaulois condate, l'équivalent latin étant Conflans (confluentes). N'oublions pas que les rivières étaient des axes de transport tout aussi utilisés que les routes, et que bien souvent ils existent en parallèle : la route servant quand la rivière est trop basse, la rivière quand les gués sont submergés ; il y a très peu de ponts avérés sur les petites rivières.

– 1.2.5. Les carrefours : se méfier des Croix, mais les Carouge, Charroux, Charolles, viennent assurément de quadruvia ; on trouve des Cas Rouge, Carre, interprétations orthographiques des cadastres modernes. La coexistence à la sortie d’un même village (Trucy l’Orgueilleux) d’une rue du Carre et d’un Quarré, alors même qu’une voie romaine passe par le cimetière voisin, n’indique curieusement rien : le seul axe principal du secteur, la voie WE Entrains-Clamecy, passe par la ferme de Laré, un mille plus haut. Mais un mille…

– Les Trèves, Trévis, Trévins, Tévidon, sont presque toujours des pattes d’oie.

– Les Quatre Chemins et assimilés ne représentent un carrefour antique que si le contexte le confirme.

– Les Belle Étoile représentent en général des rencontres de six voies, issues des chasses à courre (voir en forêt de Chambord ou de Fontainebleau).

– Les Cars, Carres, Quart, Quarte, Quint, Septeme, Ostie, Diemoz… peuvent noter un nombre de milles ou de lieues à partir d’une ville (ex. Sixte à 13,2 km de Sens). De même Le Péage. Mais tout ce qui paraît renvoyer au chiffre 4 est sujet à caution.

– 1.2.6. Les Maison Rouge, Maison blanche, marquent en général des relais de poste, et les constructions romaines en briques et tuiles les différencient des cabanes gauloises. Il faut s’assurer que le toponyme est sur un tracé avéré, et qu’il est ancien. Les Maisons, Meix, Mez, Le Mée, Mazières, sont intéressants, mais peuvent aussi bien remonter au moyen-âge. Les Athée, Athez, et dérivés, indiquent des maisons de torchis, ainsi que toutes les Cabanes, Chevannes, etc. 

– Les marchés établis dans un espace urbanisé (basilique : deux ou trois colonnades couvertes) donnent les Bazoches, Baroches, etc.

– Les relais, mutationes, donnent Muizon (Ardennes). Mais ausssi les Étaule, de stabulas. Attention, en français septentrional les étaules (ou éteules, étroubles) désignent aussi les blés fauchés.

– Les Fin(s) (ou Feins…) désignent des frontières entre pagi ou entre ciuitates. De même les Aigurande, Ygrande, etc., désignent en gaulois une limite de territoire, equoranda, "limite d'eau" ou "limite équitable", on ne sait pas trop. Aigurande dans la Creuse est un exemple remarquable : les toponymes sont en -ay au nord, en -ac au sud, les vaches sont blanches au nord et rousses au sud, l'architecture change nettement, les habitants ont un accent occitan au sud, et l'on passe brusquement du Berry (pays des Bituriges) aux Lemovices du Limousin. Le cas est net parce qu'il s'agit de peuples importants, ailleurs c'est moins évident, et il faut toujours parcourir les cartes pour trouver des continuités entre plusieurs toponymes, et si possible des sites connus, des limites modernes, etc.

– En revanche les Fain(s) dérivent plutôt de fanum, le temple, ainsi Fain-les-Montbard et Fains-les-Moutiers, en Côte d'Or, ne déterminent absolument pas la frontière entre Lingons et Éduens.

– Les Moutiers, Montereau et Montreuil/Ménestrol/Ménétreux/Monisterol (de monasterium et monasteriolum), toutes les chapelles et croix, peuvent matérialiser des emplacements occupés à l'époque romaine et christianisés (voir le chapitre suivant, sur la toponymie générale, en cours de rédaction).

 

Faites bien attention à un fait linguistique valable en français comme en occitan et en franco-provençal : l’article séparé indique une appellation moderne (xve siècle et au-delà) ; l’article incorporé (Létrée p. ex.) indique une fixation médiévale du nom, et l’absence d’article le maintien d’une forme prémédiévale.

 

Un exercice intéressant en collège peut être d’étudier sur un jeu de cartes d’échelle descendante (du 1/100.000 au 1/25.000 et les cadastres dans les mairies) les toponymes le long d’un axe identifié ou non. On découvrira par exemple que la voie d’Avrolles à Troyes suit partiellement la RN 77,  à partir des bourgs d’Auxon, Le Cheminot, Le Péage ; mais que son prolongement, au sud, passe à deux milles du centre d’Auxerre et croise la voie d’Agrippa (la fameuse Arras-Bourg Saint Maurice par Reims, Avallon, Chambéry…) au lieu-dit Le pont de pierre.

 

Ce type d’étude, que l’enseignant est souvent invité à mener en heures supplémentaires non rémunérées dans le cadre d’un « club », est très exigeant et dépend des moyens de l’établissement. Et l’enseignant doit être qualifié en linguistique, en phonétique, en toponymie et en lecture de cartes. En dessin aussi. S’il sait piloter un ULM ou un petit avion, c’est encore mieux…

Un petit exemple tout frais : dans une zone en marge de ma région, entre Haut-Nivernais et Morvan, j'ai aperçu naguère un panneau "voie romaine" : c'est un chemin forestier à peu près droit, qui vérification faite rejoint par une patte d'oie une voie connue entre Pierre-Perthuis et Domecy-sur-Cure, où ont été fouillés des ateliers de céramique sigillée. Mais un diverticule file directement sur Domecy-sur-le-Vault et Givry, puis rejoint près d'Étaules la grande voie dite d'Agrippa, celle qui va d'Arras au Petit Saint-Bernard ; et au sud, par des chemins et des limites de communes, on rejoint Corbigny : 40 km de voies à peine répertoriées ; et de plus l'hypothèse qu'un même Domitius, ou deux homonymes, aient eu deux fermes devenues toutes deux des Domecy. J'ai ainsi relié plusieurs axes dont la continuité n'est évidente que sur carte, et la plus efficace est la 1/25.000° de l'IGN qui, malheureusement, ne couvre qu'une quinzaine de kilomètres ; les cartes de randonnée, surchargées de symboles, sont moins utilisables, d'autant que les GR passent volontiers sur des voies antiques !

 

 

 



[1] . La Table de Peutinger, du nom de son dernier propriétaire autrichien (1508), est un itinéraire médiéval copié sur un itinéraire établi pendant le Principat (comme l’Itinerarium Antoninum). Le monde romain y est figuré sur une suite de 11 feuillets en accordéon, qui ne tiennent compte que des distances entre villes et relais divers : il y a donc une étonnante compression de la carte, puisque la distance de Carthage à Londres, par eemeple, tient dans la verticale d’un feuillet, 34 cm, et que l’extension de l’extrême ouest de la Gaule (les Vénètes) à l’Inde et aux confins de la Chine mesure 6,82 m.  Bon article sur Wikipedia.

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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 19:39

Quelques précisions sur ce que je vous ai dit ce midi, et sur ce que j'ai oublié…

L'idée de Raymond Bloch est claire, les Étrusques ne se sont repliés hors du Latium qu'à la suite de la crise économique, vers 480-475, mais les institutions "républicaines" existaient déjà depuis (environ) 509.

La crise économique, c'est à peu près sûr, est liée aux attaques de Hiéron II de Syracuse contre la thalassocartie étrusco-carthaginoise dans la Tyrrhénienne. Mais aussi à une perte de contrôle du Latium et donc sur les voies de circulation terrestres entre Étrurie et Campanie. Cela est lié à des problèmes économiques qui couvrent toute la Méditerranée, de la Phénicie à la Tyrrhénie en passant par la Grèce. Voyez sur ce point le portail "Grèce antique" de Wikipédia.

Alors, que s'est-il passé dans la toute petite région du Latium pendant ce quart de siècle ?

Une certitude, Rome s'est érigée au VIe siècle en centre de pouvoir économique, elle le doit à la confluence de la voie du sel qui mène du littoral vers l'intérieur, et de l'une des voies Étrurie-Campanie qui traverse le Tibre au site de premier pont. La coupure, par les Syracusains, des routes maritimes, a un premier effet sur l'Étrurie maritime, Tarquinia, Vulci et Caere : leurs aristocraties sont coupées des contacts avec la Grèce.

Mais les Étrusques (de Caere ou de Tarquinia avec la dynastie des Tarquins, au début et à la fin du siècle selon la tradition ; de Vulci, vers le milieu du siècle, avec le personnage de Mastarna/Servius Tullius ; de Veii, en fin de période, d'après l'empreinte artistique de cette ville sur tout le Latium) ne partent pas en 509, c'est un roman fabriqué pour éviter d'avouer que le temple capitolin a été non seulement construit, mais inauguré par des Étrusques. Comme la falsification de l'année 509 est au programme de la semaine prochaine, je ne dévoile rien ce soir.

Si, à l'évidence, des Étrusques sont encore dans l'aristocratie dirigeante de Rome jusqu'en 480, il reste trois  hypothèses : 1. La Grande Roma dei Tarquini est assez indépendante pour commencer à soumettre le Latium. 2. Elle le fait au profit de Veii et non plus de Tarquinia ou de Caere. 3. Elle passe un moment sous le pouvoir de Porsenna, donc de Clusium, bien loin au nord. L'Étrurie intérieure, toujours en retard (voir les diapos du premier semestre), non seulement n'a pas souffert des Syracusains, mais a pu accueillir le commerce attique qui passait par l'Adriatique, et Clusium a créé fin VIe des colonies sur le Reno, Bologne, Casalecchio, Marzabotto, et dans le golfe de Venise, Adria et Spina.  Ces deux villes ont une population en grande partie grecque.

Donc, selon une analyse vraisemblable, Rome aurait continué son expansion vers le Latium, mais sous autorité véienne, puis clusienne. Les historiens romains ont déguisé cette nouvelle domination par deux artifices : 1. L'idée d'une guerre continue de Rome contre Veii depuis Romulus ; 2. Un roman mythologique bâti pour expulser Porsenna de l'histoire (épisodes Cocles, Scaevola, Clelia).

Voyons maintenant l'idée générale sur la création du "consulat' vers 509. Il est certain que le terme consules (= "assis côte à côte") n'est pas si vieille. Une quasiu certitude est que les rois dynastiques ont été remplacés, je dirais peu après l'épisode Porsenna, par des potentats issus des familles plus riches. Certaines étaient étrusques comme les Larcii qui auraient des "consuls" de 504 à 485, les Herminii probablement, mais les Fabii se targuent d'avoir à peu près un consul sur deux chaque année pendant cette période. La gens Fabia, qui prétendait descendre d'Hercule, un héros très populaire en Étrurie, envoyait ses enfants faire leurs études là-bas plutôt qu'en Grèce, et l'on connaît des couples de consuls historiques qui allient un Fabius à un Étrusque, un Ogulnius par exemple en 296. Cet indice, que Raymond Bloch n'avait pas vu, confirme très bien son hypothèse.

Voici donc cce que j'ai oublié de rappeler, après en avoir parlé à propos de Servius Tullius : pour certains (Momigliano, Lejeune), selon des inscriptions anciennes, on aurait eu d'abord un collège de praetores = chefs qui marchent devant l'armée ; d'autres, selon les institutions indo-européennes encore détectables en osco-ombrien, pensent que les premiers magistrats collégiaux auraient été des iudices ou juges, meddices en osco-ombrien. Mon hypothèse, défendue par des collègues italiens et anglais, est plutôt que l'essor de l'infanterie au VIe siècle aurait conduit à mettre sur un pied d'égalité le magister de la cavalerie et le magister de l'infanterie, jusqu'à ce que celui-ci, dans des circonstances exceptionnelles, devienne le dictateur, maître des fantassins dorénavant définis comme ceux qui gagnent les batailles.

Donc les premiers magistrats issus de l'oligarchie des familles riches, cavaliers et fantassins lourds des premières centuries serviennes, auraient été au départ le "plus grand" (c'est le sens de magister) de l'infanterie et celui de la cavalerie. Le terme de consules est en tout état de cause plus tardif et n'apparaît peut-être qu'en même temps que les tribuns du populus, au milieu du Ve siècle.

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 16:59

Pour L2/L4 LC 04LA, nous voici au bivium (pas au carrefour qui impliquerait quatre routes, il n'y en a que deux…) entre la première période royale étrusque, résumée par Tarquin l'Ancien, et la deuxième, attribuée à ce Servius Tullius qu'on dit latin, alors que des preuves archéologiques indiscutables indiquent que le dit Servius Tullius était en fait un étrusque de Vulci, nommé Mastarna, qui expulsa au milieu du VIe siècle un nommé cneve tarχunies rumaχ, Cnaeus Tarquin "le romain.

La question de la pseudo-latinité de ce personnage a été abordée en fin de premier semestre. Elle est exclue du partiel du second semestre, mais on peut rappeler simplement que Tite-Live et ses prédécesseurs se sont ingéniés à masquer l'origine étrusque de Servius à l'aide d'une fable assez ridicule, selon laquelle il aurait été engendré par une princesse latine faite prisonnière, donc réduite au statut d'esclave, d'où le nom de Servius, "fils d'esclave". Mais les dieux auraient manifesté sa prédestination en entourant son berceau d'une couronne de feu, et Tanaquil aurait deviné son avenir ; à partir de quoi il assume la royauté de Tarquin tué par un complot des descendants d'Ancus Martius, règne sans aveu du peuple ni du sénat, mais finalement s'avère assez méritant pour que le titre de roi lui soit dû sans qu'il doive le mettre en discussion (p. 45 du polycopié ivoire, fin du deuxième §).

Mais alors, pourquoi tant d'efforts pour faire de Servius un latin ? Réponse simple, il est le fondateur des institutions républicaines ! et Tite-Live l'annonce dans un style grandiloquent, celui d'une nouvelle préface : entre la préface générale et celle qui inaugure la république en II, 1, nous avons en I 42 une préface intermédiaire qui annonce un changement radical. Examinons le contenu idéologique :

1. "La postérite considère Servius comme le fondateur…" : cela fait de Servius le créateur des institutions républicaines que nous conservons encore ('l'ordre qui demeure encore le nôtre" voire ma note 30), sous-entendu en 27 avant J.-C., sous le prince Octave récemment surnommé Auguste.

2. Servius crée "la mesure la plus salutaire pour la grandeur future de l'empire, selon laquelle les charges militaires et civiles n'étaient plus réparties comme auparavant par tête, mais selon l'état des fortunes."

N'attendez pas que je commente très en détail comme je l'ai fait en cours lundi, après tout, les absents auraient pu se rappeler que les vacances étaient terminées. Après les grands principes de la citoyenneté pyramidale ou géométrique qui veut que les plus riches aient le plus de pouvoir, se référant à une postérité (posteri) qui ne désigne probablement que Cicéron, Tite-Live décrit pointilleusement les différentes classes de citoyens : les très très riches sont ceux qui peuvent s'offrir un cheval, des chevaux de remonte, un équipement cuirassé, sans parler des écuries et de la nourriture des chevaux ; les un peu moins très riches sont équipés aussi solidement, mais sans cheval : c'est l'infanterie lourde ; ensuite les un peu moins riches perdent le grand bouclier, puis la cuirasse, puis le casque, les jambièrs, et les pas riches du tout n'ont plus qu'une fronde. Encore ont-ils tous assez de moyens pour s'acheter un minimum d'équipement militaire, puisque l'État ne le fournit pas.

Les plutôt pauvres peuvent toutefois participer aux combats comme fabri, forgerons, ou classici, musiciens.

Ceux qui ne peuvent même pas s'acheter une fronde (?) ne combattront pas et seront proletarii, donc recensés comme citoyens simplement parce qu'ils ont engendré des enfants qui deviendront combattants plus tard ; ceux qui n'ont même pas d'enfants seront enregistrés pour leur seule personne, capite censi (caput désigne l'individu pourvu de droits civiques, sans plus).

Le sens du cens : les citoyens sont recensés, c'est-à-dire répartis, selon leur déclaration devant les magistrats (il y aura plus tard un magistrat spécialisé, le censeur), dans ou en dehors de la classis. La classis, c'est la partie de la population assez à l'aise pour s'offrir un armement, le minimum étant la fronde (invraisemblance probable : historiquement, les frondeurs sont des alliés enrôlés en Crète ou dans les Baléares). Ceux qui ne peuvent payer aucune arme ne sont pas mobilisables, ils sont infra classem, "en-dessous des mobilisables".

Il faut noter ici, par parenthèse, que dans la mentalité romaine telle que nous pouvons la connaître, combattre et mourir pour la patrie était le sort le plus beau (Horace, poète contemporain de Tite-Live). Chacun ses goûts.

Mais justement, on ne mourait pas dans l'égalité : ceux qui étaient armés le plus légèrement étaient les plus rapides, et évoluaient en première ligne ; ce sont ceux qu'on appelle maintenant "grenadiers-voltigeurs", chez les Romains "vélites" (même racine, "voler" ou "courir vite"). Les lourds cavaliers cuirassés risquaient peu de blessures, d'où il ressort que plus on est riche, moins on court de risque de tomber au combat, et plus on est pauvre, plus on est exposé…

Dans le système légionnaire qui sera en vigueur au IIIe siècle, et sans doute bien avant, les choses sont un peu différentes : la légion s'organise en trois lignes, formées chacune de pelotons disposés en quinconce, ce qui permet aux premiers attaquants de se replier quand ils sont fatigués. Les trois lignes (hastati, principes, triarii) ont un armement un peu différent, mais qui ne correspond pas aux catégories dessinées par Tite-Live. Le principe est que la première ligne charge l'ennemi et l'immobilise, puis se retire pour laisser la deuxième massacrer un peu plus, et qu'ensuite la troisième achève les plus faibles, et que les survivants s'enfuient. Si cela ne marche pas du premier coup, on recommence avec les principes qui auront eu le temps de se reposer.

L'essentiel, ce que n'a pas vu Tite-Live, est que les cavaliers n'interviennent pas dans la bataille tant que l'infanterie n'a pas provoqué la déroute de l'ennemi. Elle reste sur les ailes (c'est pourquoi les bataillons de cavalerie s'appellent des alae) et poursuit les fuyards pour les exterminer et piller leur camp ou leur ville.

Je mets toutes ces données dans un shaker,  je secoue, et voici un cocktail que n'aurait pas désavoué Boris Vian :

La légion romaine est une machine à écraser l'ennemi, sans subir trop de pertes, et la cavalerie est un corps dont le privilège est de massacrer les survivants et de prendre le butin.

Attention, maintenant, ça va devenir pointu. Je vais donc mettre un séparateur.

 

ᚒᚓᚔᚖᚔᚓᚒ

 

L'ordre servien est d'essence militaire, et l'énorme erreur de Tite-Live et de Cicéron (c'est de Cicéron qu'il parle quand il cite "la postérité") est d'avoir cru qu'il était immédiatement transposable en sens civique. J'ai d'ailleurs commis la même erreur pendant trente ans, et je ne suis pas le seul.

La première affirmation à discuter est celle des deux auteurs, selon laquelle le système censitaire garantit l'égalité des citoyens, non l'égalité arithmétique (un citoyen = une voix), mais l'égalité géométrique (chaque citoyen vote, mais selon son rang et son mérite).

Selon ce système, qui remonte à Aristote, plus le citoyen a d'aisance et de relations, plus il est impliqué dans la vie civique : lors des élections, la voix du plus riche doit, normalement, avoir plus de poids que celle du commun, parce qu'il prend davantage part à la vie de la cité. C'est un principe, dit censitaire, qui a été remis en vigueur par les gouvernements réactionnaires de Louis-Philippe ou de Napoléon III, mais de manière simpliste : à 10 000 livres de rente, on peut voter, à 40 000 livres, on peut être élu. C'est-à-dire que les électeurs sont 4% de la population et les éligibles 1%, à peu près. Je vous renvoie à mon excellent compatriote Claude Tillier, dont les pamphlets furent publiés jadis par Pauvert.

À Rome, le système était infiniment plus subtil : tout le monde votait, en principe. Mais chaque citoyen était inscrit dans une centurie, chaque centurie regroupée dans une classe, et les classes hiérarchisées selon le tableau que vous avez p. 47 (plus de précisions dans mon petit bouquin chez Hachette, 1999).

Il est évident que, selon le principe de la répartition pyramidale des richesses, une centurie (une centurie, dans la vie civique, ne signifiait pas cent têtes) de très riches pouvait comporter quarante citoyens, et une centurie très pauvre dix mille, vingt mille ou quarante mille… Or quel que fût l'effectif d'une centurie, elle ne pesait qu'une voix dans le scrutin final.

Lors des votes, les citoyens se réunissaient au lever du soleil sur le Champ de Mars et restaient debout jusqu'à la fin, qui pouvait d'ailleurs survenir avant que tous ne mourussent d'insolation. Les citoyens d'une centurie choisie par tirage au sort (la prérogative) votaient en premier, les autres suivaient dans l'ordre des classes. Chaque citoyen de la centurie prérogative devait traverser la passerelle des votes et déposer un bulletin dans une urne (oui ou non, untel ou untel, les choix étaient binaires), et une fois que la centurie avait voté, on affichait le résultat ; les autres passaient ensuite selon le même procédé ; dès que la majorité était atteinte, on arrêtait le vote.

Est-ce assez simple ? La prérogative était toujours tirée parmi les 18 centuries de chevaliers, et sitôt que celles-ci, suivies ds 80 de la première classe, avaient voté, la majorité était acquise et les citoyens moins fortunés n'avaient qu'à rentrer chez eux. Une journée debout en plein soleil, dans l'atmosphère délétère du Champ de Mars, cela ne donnait pas envie aux plus pauvres de se rendre à Rome (car l'on ne pouvait voter que là) pour accomplir son devoir civique, d'autant qu'il fallait faire le trajet, trouver à se loger, et attendre souvent que les augures autorisent le vote, car on pouvait toujours prétendre que les dieux n'étaient pas favorables et reporter le scrutin… c'est ainsi que pendant toute l'année 55 il ne fut pas possible d'élire le moindre magistrat.

D'autres formes d'assemblées, par tribus, fonctionnaient de manière légèrement plus démocratique (p. 47 ②-③), mais comme on les connaît bien plus tard, à une époque où les candidats achetaient les votes jusqu'au pied de la passerelle, c'est hors de notre sujet.

Pour en rester au VIe siècle, si tant est que les citoyens eussent pu voter, ce ne pouvait être que par applaudissements et acclamations, ce qu'on appelle suffragium. Ce qui n'interdit pas de penser qu'ils aient déjà pu se réunir pour voter de la sorte selon un classement censitaire.

 

ᚔᚅᚅᚅᚅᚅᚅᚅᚔ

 

Venons-en à l'essentiel : est-ce que, oui ou non, la "constitution servienne" est à la base du système censitaire républicain ?

En d'autres termes, est-ce que Servius Tullius, un suzerain étrusque inavouable, est le vrai fondateur de la république ?

Une réponse ancienne qu'on trouvera un peu partout est : non, il est absolument impossible que le système censitaire soit si ancien, pour la simple raison qu'il n'y avait pas de monnaie. Il faut donc le dater au plus tôt de 450, voire de 350. Raisonnement infondé, puisque les érudits qui ont précédé Tite-Live (on pense toujours à Varron, l'intello de César) étaient parfaitement capables de fabriquer des équivalents monétaires approximatifs, et qu'en réalité la monnaie existait déjà depuis longtemps. Simplement, on comptait en équivalent-bœuf ou en équivalent-surface labourée (ce qu'on appelle un jugère, 0,4 hectare environ, soit la superficie qu'un bœuf laboure en une journée). Les plus anciens lingots de bronze italiques à signification monétaire, qui étaient des reproductions de dépouilles de bœuf de 245 gr. environ, datent du VIe siècle, et la monnaie, en latin, se dit pecunia, de pecus, le gros bétail. La transposition en monnaie récente, as ou sesterce, que les Romains ne devaient plus comprendre tellement le système complexe avait subi de dévaluations, est évidemment dépourvue de signification, mais le principe ne l'est pas.

Deuxièmement, l'évaluation des ressources personnelles (ou familiales) est fondée sur la richesse que chacun (ou chaque famille) peut consacrer à son armement. Et de ce point de vue, il n'y a aucun problème : au milieu du VIe siècle, Rome et le Latium commencent à fonctionner selon le principe de l'armée hoplitique, où l'infanterie est prépondérante et forcément répartie selon l'armement que chaque combattant peut s'offrir. Les deux frises de fantassins, parmi quelques dizaines connues, que j'ai fait figurer p. 48, ne sont qu'un échantillon sur un ensemble qui atteste le phénomène hoplitique, autrement dit la phalange.

Ce que les Grecs appellent la phalange (= les doigts de la main) désigne un mode de combat en ordre serré, exclusivement pédestre, dans lequel les combattants forment des unités de dix ou douze individus, qui protègent le côté gauche par un bouclier, attaquent avec des javelots ou tiennent la position avec des lances pointées, et ne se détachent pour des combats singuliers à l'épée qu'en dernier recours : c'est déjà la tactique légionnaire. Cette tactique apparaît en Assyrie vers 1000, passe en Grèce vers 800, en Étrurie maritime vers 650, dans le Latium vers 550, et vers 500 dans le monde celtique, comme en témoignent des frises de combattants sur situles de bronze en Vénétie et en Autriche.

Mais il faut noter que les fantassins de l'amphore de Bâle ont des boucliers personnalisés, alors que ceux de l'oenochoé de la Tragliatella ont un emblème unique, le sanglier. Marie-Hélène Massa-Pairault en déduit à juste titre que ces fantassins sont la troupe personnelle du personnage qui les précède, dont le nom se reconstitue en amnu arce.

On trouvera encore bien plus tard, dans les tombes peintes de Tarquinia, des boucliers portant des effigies familiales, indice que les armées privées existaient encore au IIe siècle. Mais la république romaine en tolérait aussi, puisque le père de Pompée pouvait entretenir deux légions à ses frais (8 à 9 000 hommes). La transition entre armée féodale et armée civique n'est donc pas si radicale qu'on pourrait le croire.

Et justement, il faut ici que je corrige une erreur que j'ai laissé passer pendant plusieurs années.

L'institution du cens ne signifie pas vraiment qu'on passe, autour de 550, d'une armée et d'un principe de guerre féodaux à une infanterie de type civique. C'est beaucoup plus compliqué, je ne vous donne ici qu'un état des lieux.

Dans les années 70, c'était simple : il y avait le combat homérique, le noble monté sur un char face à un autre noble, puis entre cavaliers individuels, comme dans les tournois médiévaux. Puis on passait aux razzias de cavaliers, image influencée par celles qu'on se faisait des Celtes et des Scythes. Ensuite, directement, à la phalange, corps d'infanterie lourde lié d'homme à homme, sans distinction de rang, basé sur le poids et l'immobilité. L'idée générale (je simplifie beaucoup) était qu'on ait évolué du combat individuel, entre nobles féodaux, aux batailles rangées entre fantassins. Dix ans plus tard, suite aux études d'Agnès Rouveret, de Françoise-Hélène Massa-Pairault, d'Anne-Marie Adam, de Jean-Paul Thuillier, on découvre que les fantassins n'appartiennent pas forcément à une cité, mais possiblement à un suzerain : ce serait le cas de la legio linteata des Samnites, à une date aussi tardive que 310.

Parallèlement, les travaux archéologiques suédois et français indiquent qu'il existe, en synchronie avec les cités, des sites princiers ou féodaux comme Murlo et San Giovenale.

Or, qui dit féodalité dit privilège de la cavalerie.

Il me semble donc maintenant que l'organisation servienne n'est pas totalement civique puisqu'elle laisse à la cavalerie le droit de poursuite, donc le privilège du butin. Ce qui permet de la valider pour ce milieu du sixième siècle !

Car, si les "hommes de pied", comme disait Amyot en traduisant Plutarque, sont le moteur des batailles dans la constitution servienne, les cavaliers, donc les plus riches, en sont toujours les profiteurs.

L'évolution que j'avais proposée les années précédentes, directement du combat individuel de cavalier à l'armée hoplitique organisée de manière censitaire et légionnaire, doit donc être revue, sans que cela n'enlève rien à mes conclusions précédentes (au contraire, cela les renforce) : l'enrôlement des citoyens selon leurs ressources correspond bien à une époque où l'infanterie, capable éventuellement de se constituer en troupe d'occupation (ce qu'indiquent les mentions de colonies, malheureusement invérifiables), prend le pas sur la cavalerie mais lui laisse le butin et donc la richesse.

Pour les magistratures, je dois toujours être seul de mon parti, mais je persiste et signe : quand la monarchie étrusque bat en retraite, peut-être (je trouverai des indices) à l'époque qu'on attribue à Tarquin le tyran, il doit bien y avoir un maître de la cavalerie et un maître de l'infanterie, qui vont devenir le magister populi et le magister equitum, le second soumis au premier pour des raisons qui devraient vous paraître évidentes maintenant.

 

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25 décembre 2010 6 25 /12 /décembre /2010 18:19

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Jean-Pierre Néraudau, Le prince posthume suivi de Les fils d’Arachnè, Les Belles-Lettres, 2000, 365 pages.

 

Mon collègue est connu pour ses travaux sur Ovide, sur l’architecture princière, sur la jeunesse à Rome, parus pour l’essentiel aux PUF et aux Belles-Lettres. Nous nous sommes rapidement croisés quand j’étais en début de carrière, puis il a fait son chemin vers Reims puis Aix-Marseille.

J’ai donc découvert un peu par hasard qu’il avait aussi commis des « romans d’énigmes », Les louves du Palatin en 1988 et le présent volume, achevé peu de temps avant sa mort et dont les dernières pages portent la marque d’une disparition attendue.

Le second de ces romans met en scène une dizaine d’universitaires et proches, réunis dans une somptueuse villa au bord du lac Majeur pour un congrès. La plus belle du groupe, Émilie, est retrouvée à la fois noyée, étranglée et empoisonnée le soir même de l’arrivée ; retrouvée, peut-être tuée, par celui qui serait son amant, qui a projeté un roman historique sur la période qu’étudie précisément l’empereur de la réunion, professeur à la Sorbonne en attente d’être élu à l’Institut… Les personnages s’appellent Alexandre, Augustin, Octave, Claude, Roxane, et l’on voit vite que les rapports familiaux cachés sont aussi compliqués que ceux de la famille d’Auguste. L’intrigue est menée comme chez Agatha Christie : personnages en milieu clos, même l’Hercule Poirot local faisant partie de la famille ; haines et jalousies recuites, amours enfouies dans des mémoires infidèles, métamorphoses continuelles de personnages pris dans les fils d’une trame, celle des deux canevas qu’exécutent et défont deux sœurs. Le fil d’Arachnè est celui du destin, plus emmêlé que celui des Parques, mais un segment du conflit se place au centre d’un labyrinthe, dont un héros détient aussi le fil d’Ariane… et il est aussi le fils caché d’un autre. Et non seulement le roman repose sur des séries de termes à double ou triple entente, mais en plus il est à clés, et extrêmement critique envers le milieu universitaire.

Il renvoie, un peu en miroir, au précédent qui figure en tête du même volume. Celui-ci part de l’idée que le dernier petit-fils d’Auguste, Agrippa Postumus (ainsi nommé parce qu’il était né après la mort de son père, l’ami et gendre d’Auguste) ne soit pas mort en exil, assassiné, le même jour que le prince, mais qu’on lui ait substitué un esclave nommé Clemens, qui lui ressemblait assez pour permettre la confusion. Agrippa, ou un jeune homme qui prétend l’être (mais qui a des souvenirs d’enfance impossibles à inventer), arrive donc dans Subure la deuxième année du règne de Tibère. Tacite a relaté brièvement l’épisode sans se prononcer sur l’authenticité de l’héritier, qui apparaît pendant les Saturnales de l’an 16 et meurt à la fin de ces fêtes, où les esclaves et les maîtres échangent leurs rôles. L’auteur profite habilement de la circonstance pour peindre un personnage schizophrène, qui ne sait pas s’il est Clemens ou Agrippa, une belle Corinne qui est en fait (peut-être) sa cousine Aemilia, et un prince, Tibère, ses ministres Scribonius, Sallustius Crispus et le bourreau Polyphème, d’une cruauté cynique et paranoïaque.

Le pouvoir rend fou, et le pouvoir absolu rend absolument fou, dit le dicton populaire. Tacite et Suétone dépeignent les quatre empereurs julio-claudiens comme des dingues absolus, dont le délire paranoïaque était accru par la consanguinité et par l’influence d’entourages pernicieux : une sorte de saga façon Rougon-Macquart dont ces auteurs, soucieux de flatter la dynastie flavienne qui les avait pourvus de postes importants, ont mis en relief les pires aspects. Les romans saisissants de Néraudau dérangent en ce qu’ils intériorisent la folie, les dédoublements de personnalité, et les situent dans une ambiance kafkaïenne, indiquant en outre que les petits monarques universitaires n’échappent pas à la règle. C’est assurément, je n’en dirai pas autant des auteurs anglo-saxons que je vous recommande, de la vraie, de la grande littérature.

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