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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 20:32

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Ce n’est pas pour me vanter, je suis allé à Gergovie.

À l’occasion d’un congrès à Clermont, où pour une fois j’étais descendu en automobile plutôt que par le train.

Trente ans après ma dernière visite, le site a bien changé : dans les années 80 il fallait gravir une pente très rude, maintenant on a une route goudronnée jusqu’à la bergerie du bord oriental du plateau, à côté du monument absurde couronné d’un casque gaulois, devenue restaurant plutôt chic.

 

 

 

Ce qui m’a surpris, c’est la difficulté à trouver des panneaux indicateurs : tandis qu’à Alise sainte-Reine, dès qu’on sort de l’A6 à Semur, on est guidé vers le site dit d’Alésia et son fromage de Langres en guise de Disneyland local, pour trouver Gergovie, anciennement Merdogne (c’est Napoléon III qui a voulu renommer cette ferme, devenue un village où l’on produit d’ailleurs un vin gaulois triomphateur), il faut tourner à Romagnat, Cheix, Chanonat, etc. Cela donne l’occasion (malgré la neige, la pluie et les nuages bas) d’évaluer le paysage.

Bien que j’eusse naguère prêté l’oreille aux tenants d’un autre site (les Côtes de Clermont, Chanturgue, Châteaugay), et même si les remparts du plateau de Gergovie sont difficiles à repérer, ce site-là, qui domine la plaine de 300 m, s’impose comme une évidence.

On ne se demande pas pourquoi César l’a jugé imprenable, cette vérité s’impose ; en revanche, s’il a jugé qu’il pouvait être enserré dans une circonvallation, celle-ci était possible sans trop distendre les lignes : les collines environnantes ne sont pas très hautes, sauf au SE. Mais l’on se demande vraiment pourquoi, arrivant devant le Mont Auxois avec ses faibles dénivelées mais l’obligation d’établir la circonvallation à bonne distance, il n’a pas décidé de le prendre d’assaut par la pente douce du côté est. Surtout qu’à Gergovie il ne disposait que de six légions, contre dix à Alésia.

 

Une explication plausible serait qu’à Alésia il pensait destruction totale des Gaulois ; le schéma reste valide pour le site de Salins, il est impensable à Chaux des Crotenay puisque les pentes raides de la Saine et de la Lemme l’auraient obligé à distendre ses lignes à plusieurs centaines de mètres, sur les plateaux.

Le plateau de Gergovie est assez vaste (125 hectares environ) pour accueillir l’armée réunie par Vercingétorix, et s’il y a siège, les échappatoires vers le SW peuvent difficilement être bloquées avec six légions. Clairement, César ne pouvait guère essayer de bloquer que le côté Limagne, pas tellement essayer de forcer les accès par des attaques conjointes d’infanterie et de cavalerie, donc on ne voit pas vraiment (d’après son récit, dans lequel il a usé de tous les artifices rhétoriques pour masquer un échec patent) ce qu’il voulait faire. Impressionner l’adversaire qu’il imaginait faible ? Ce qui prouverait qu’il n’était pas si bon stratège ni bon tacticien qu’on le décrit volontiers en suivant les deux Napoléon.

Mais je ne veux pas argumenter après une trop courte journée de visite, contrairement à beaucoup qui ont tout vu du premier coup. L’idéal serait de survoler le site en ULM ou en ballon[1].

En revanche, en roulant lentement depuis mon secteur (Clamecy) et en évitant les autoroutes, j’ai mesuré la distance finalement faible qui sépare Decize de Moulins et des abords des Puys par Saint Pourçain, Gannat, Aigueperse. Je suppose, d’après la durée indiquée de cinq jours, que César avait laissé quatre ou cinq légions du côté de Nevers, puisqu’il n’avait pas besoin de toute son armée pour l’entrevue de Decize. D’autre part le corps de quatre ou cinq légions qu’on peut supposer basé quelque temps entre les Amognes et le Bec d’Allier, chez les Boïens, pouvait rejoindre du côté de Moulins.

Pour la remontée vers un point de rencontre avec Labiénus, la traversée de l’Allier paraît plus simple par Moulins que par Vichy ou Varennes-sur-Allier, si l’on tient compte de ce qu’un secteur boisé ou marécageux retarde considérablement les légions. Sur les indications d’auteurs nivernais, j’ai inspecté deux itinéraires possibles, l’un par Saint Saulge, l’autre par Fours. La distance, 230 km de Clamecy à Clermont, autorise un trajet en dix jours ou un peu plus (il ne faut pas rêver : une cohorte sans impedimenta peut faire trente kilomètres par jour, mais pas dix jours de suite, et dès qu’il y a plusieurs légions, les derniers fantassins partent plusieurs heures après les premiers qui ouvrent la voie). 

Accessoirement, les itinéraires modernes que j’ai suivis sont marqués par des voies romaines qui ont dû remplacer des routes gauloises, avec de part et d’autre des chaussées des espaces déboisés et nivelés sur plusieurs centaines de mètres en largeur.

Ces observations de terrain devraient permettre d’intégrer des découvertes que je publierai bientôt : un coin monétaire de la huitième légion, celle de Marc Antoine (Histius ne mentionne le questeur et légat qu’au livre VIII, où il séjourne en Picardie, mais cela n’indique rien sur un éventuel séjour en Nivernais en 52 ; et l’on n’abandonne pas un coin monétaire dans un secteur où l’on n’a fait que passer). D’autre part des deniers d’argent éduens quasi neufs, aux limites du territoire boïen, qui démontreraient qu’en 52 les Éduens ont envoyé des fonds aux Boïens… pour soutenir César ou Vercingétorix ?

Mais même si les forces vives des peuplades du Nivernais avaient été recrutées dans l’armée de Vercingétorix, il fallait être sûr de ne pas être attaqué en remontant entre Loire et Seine, possiblement par Corbigny et Clamecy, moins vraisemblablement par Entrains et Toucy. Les polygraphes locaux ont excipé d’un lieu-dit Montagne des Alouettes pour raconter que César y avait logé sa légion Alaudae, ce que j’attribuerai au simple esprit de clocher.

J’annonce d’ores et déjà la venue au monde d’un ouvrage en souscription qui s’intitule, provisoirement, César et les collines du Nivernais. Il comporte le signalement de plusieurs sites fouillés et/ou prospectés, beaucoup de photos, mais je ne pourrai lancer la souscription qu’en fonction des demandes et des devis des imprimeurs. La rubrique des réponses sur le blog peut faire avancer la réalisation.



[1]. De plus je n’ai pas trouvé à la fameuse librairie des Volcans la carte au 1/25.000e indispensable.

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23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 20:27

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Le disparu d’Alésia

de Joël Mangin. Alan Sutton, 85 pages, 11 €.

 

Je doute beaucoup que cet opuscule soit de nature à faire progresser la cause de Chaux-des-Crotenay, mais au moins il est divertissant. Non tant par une intrigue à la fois légère et bancale (le dernier chapitre contredisant le premier), tout autant qu’invraisemblable, mais grâce à quelques scènes rondement menées avec une ironie parfois dévastatrice, et à des jeux de mots qu’on pourrait trouver vaseux, mais qui demandent à être compris au second degré : par exemple ce M. Apollinaire de Saint-Sidoine, celui qui se prend pour le barde Ossian, dont le nom fait allusion à l’écrivain Sidoine Apollinaire (lequel n’a jamais parlé d’Alésia, sauf erreur), ce chercheur de l’INRAP nommé Chaudron et originaire de Gundestrup (qui n’est pas en Alsace mais au Danemark), ou ce conseiller intime d’un président de la République française (par l’actuel, le périmé, dont les colères sont connues), qui profère que « s’il n’y a qu’une seule pièce arverne, ça va, mais si elles sont nombreuses, cela va poser des problèmes ! », et dont on apprend deux pages plus loin, pour qui n’aurait pas reconnu, qu’il s’appelle Boutefeux. L’idée d’installer à Champagnole un « lycée climatique Claude Allègre » fera bien rire aussi ceux qui se rappellent le dogmatisme impérieux avec lequel celui-ci assénait des âneries ; quand à un hypermarché Mammouth rue Luc Ferry, rappelons que c’est son prédécesseur, Claude Allègre justement, qui avait prétendu « dégraisser le mammouth » de l’Éducation nationale. L’auteur étant lui-même prof d’histoire, et se représentant en prof curieux et sympathique, on partagera volontiers ces petites vengeances contre ses ministres ; encore en a-t-il oublié un qui fut encore plus nuisible.

Que le directeur général de l’archéologie (poste qui n’existe pas) s’appelle Pierre Caillou, passons. Quant au président du Conseil Général de Côte d’Or, « qui affichait une stature de bœuf charolais gonflé aux hormones », affublé du nom balzacien de M. de Sauvagnac, il ne ressemble guère à François Sauvadet que j’ai l’honneur de bien connaître ; mais l’idée de forcer cet élu à financer des fouilles en Franche-Comté pour « rembourser » en quelque sorte le préjudice causé par l’officialisation d’Alise en y investissant une somme équivalente à celle du Disneyland Alésia. Je suis totalement en accord avec cette idée, n’était qu’elle est impossible à réaliser pour des raisons administratives, et que si par utopie il y avait moyen d’obtenir ce dédommagement, il serait bon d’organiser des fouilles à Salins, sous le Mont Poupet, sur la terrasse du Fort Belin, à la Grange Salgret, à Ivory… parce que le site de Salins, lui, n’a jamais eu la moindre autorisation de fouilles, que les découvertes fortuites anciennes ont été dissimulées, alors que Chaux-des-Crotenay, depuis l’époque de Malraux, a quand même bénéficié de crédits qui ne doivent pas être négligeables.

L’auteur rappelle plus d’une fois que le site d’Alise a été fabriqué pour complaire à Napoléon III ; pour un prof d’histoire, il aurait dû enquêter plus loin : la supercherie remonte à Louis XIII, dont le géographe officiel, Bourguignon d’Anville, semble avoir été prié de déplacer Alésia de quelques millimètres vers la gauche… pour arriver dans le Duché de Bourgogne, sujet du Roy de France, alors que de l’autre côté de la Saône on était dans le Comté libre, ou Franche Comté de Bourgogne, autre territoire burgonde mais qui avait échappé jusque-là au pouvoir valoisien en bourbonnais. Comtois rends-toi, nenni ma foi ! Mes ancêtres (oui, j’ai des ancêtres comtois, à deux générations seulement) sont têtus, et même devenu bourguignon, il me reste un peu de leur esprit indépendant.

Mais oublions un peu les passages pamphlétaires qui ont valu à l’auteur d’être récompensé du prix du pamphlet dans la cité de Claude Tillier, qui se trouve être aussi la mienne. L’intrigue, légère comme on l’a dit, sert surtout à présenter de longues tirades dogmatiques sur la véritable Alésia, dont l’auteur ne doute nullement malgré les invraisemblances. C’est un aimable gendarme (oxymore ?), d’ailleurs prénommé Aimé, qui encaisse les démonstrations du père du gamin « enlevé », du prof d’histoire, de Flora-la-Savante, chez qui j’ai reconnu sans peine l’éloquence vivace de ma bonne collègue de la Sorbonne, etc. Les arguments, on les connaît, mais dans cette version c’est encore pis que ce que j’en savais : le site d’Alise, on le sait, a été promu avec un déploiement de forces militaires, puis d’amateurs locaux (la société de Semur-en-Auxois), évincés par des universitaires qui se sont tournés vers la ville romaine, moins risquée, enfin par des archéologues professionnels qui sont, eux, redescendus dans la plaine… avec des résultats que je commenterai bientôt. Les armes et monnaies, j’en ai parlé dans ma dernière chronique, sont suspects d’avoir été apportés pour faire plaisir à l’Empereur quand il descendait du train et maniait la truelle, mais ce qui est dit ici est qu’une quantité de mobilier d’époques diverses, réuni un peu partout grâce à la charrue à soc profond inventée par Mathieu de Dombasle à l’époque de Napoléon Ier, aurait été stocké et « planqué » dans les sous-sols du château de Saint Germain-en-Laye, où il serait toujours invisible au prétexte de restauration, depuis un siècle et demi.

Depuis que le conservateur du M.A.N. m’a révélé, sous le sceau du secret, qu’il y avait plus que des soupçons sur les sesterces de Vercingétorix (ce que tout le monde sait maintenant), je pense que tout est possible et que ce n’est guère qu’une question de quantité, de proportions. Car enfin l’on ne peut guère douter des découvertes des deux dernières décennies, garanties par le contrôle d’archéologues professionnels et en principe honnêtes, avec enregistrement de chaque structure et objet sur le chantier même. Le problème reste double : le registre des « découvertes » de Stoffel n’est pas identique, tant s’en faut, aux découvertes récentes, surtout sur le plan monétaire ; et les artefacts de fer ne sont jamais datables avec précision.

L’argument impressionnant, c’est qu’Edgar Faure, Président de l’ Assemblée Nationale pendant des années et qui avait participé au procès de Nüremberg, franc-comtois lui-même (de Port-Lesney, près d’Arbois, comme chacun sait, et voisin de Jean-Jacques Hatt, archéologue notoire), aurait confié à son garde forestier que Carcopino, le ministre de l’Instruction publique de Pétain, aurait échangé son silence sur les trafics de mobilier couverts par l’Université et le M.A.N. de Napoléon III contre l’oubli de ses activités au service de Pétain. Le soupçon paraît difficile, mais quand on se rappelle que Jérôme Carcopino est à la fois l’auteur de la loi du 21 septembre 1942, validée à la Libération et toujours en vigueur, sur la propriété des découvertes archéologiques, et de la thèse-canular des Séquanes de l’Ouest. Excellent latiniste, il savait bien ce que César, Plutarque et Dion Cassius avaient dit : Alésia est chez les Séquanes.

Pour le reste, ces druides qui se réunissent près de Chaux pour implorer les dieux de ramener le gamin enlevé, qui a lui-même organisé son pseudo enlèvement, et que celui-ci, Félix Faure (on explique pourquoi ce nom gênant, non sans un clin d’œil au regretté Edgar Faure, qui était tellement gaulois qu’à chaque fois qu’il se déplaçait, il exigeait que la chambre d’hôtel lui fût livrée « meublée »), se prenne pour la réincarnation de Vercingétorix… cela est un peu léger, et pour tout dire soulève la question du fanatisme religieux : vouloir que le plateau de Chaux soit la métropole religieuse de toute la Celtique, et que les dieux celtiques y règnent encore entre quelques bouleaux en quinconce et un grand chêne, tout cela rappelle le fâcheux et fumeux fanatisme ésotérique qui se répand, avec diverses variantes scandinaves et aryennes, sur des sites internet peu recommandables.

 

 

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 19:50

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VERCINGETORIX ET ALESIA

 

L’opus est au format carré qu’affectionne la RMN, bien épais et bien lourd, près de 400 pages et plus de deux kilos de science… pesante, comme il se doit. C’est le catalogue de L’expo qui occupa les galeries du MAN pendant quatre mois en 94.

Il se trouve que je suis passé au MAN l’année précédente pour examiner quelques importations italiques avec Alain Duval, le conservateur de la partie historique de l’époque. On voyait partout de grandes affiches portant le fameux statère d’or, et pourtant (si j’ai bonne mémoire), ce n’est pas cette maquette qui a été finalement retenue, mais la statue monumentale de Napoléon III par Aimé Millet. Alain Duval m’avait dit cette fois-là, sous le sceau de la confidence, que cette affiche l’ennuyait beaucoup parce que le statère était bidon… tout le monde le sait maintenant, il provient d’Auvergne, Pionsat ou Corent, et a été acheté à Drouot par les féaux de l’Empereur pour lui complaire avec un lieu de découverte controuvé. Aïe !

La table des matières du catalogue est assez éloquente : on attend la page 238 pour évoquer Alise Sainte Reine ! Tout ce qui précède est heureusement passionnant, car on met pour la première fois en synopsis des découvertes anciennes et récentes concernant la Tène finale et le gallo-romain ancien.

La série d’illustrations couleurs qui précède le catalogue est assez révélatrice : bijoux en verre de Mandeure (Franche-Comté, iie siècle B.C.) ; atelier d’émailleur du Beuvray ;  statères d’or éduens ; dieu d’Euffigneix (52), indata-ble ; torque d’or de Tayac (33), trésor de Saint-Louis (68), qu’on datera chari-tablement des années précédant la conquête ; argenterie du trésor de Saint Germain-du-Plain (71), d’époque augusto-tibérienne selon des études plus récentes… de casques du musée de Berlin, indatables ; et finalement le statère du Petit-Palais et le canthare d’argent d’Alise, prudemment daté entre 75 avant et 40 après, mais manifestement contemporain de Saint Germain-du-Plain (certains l’ont d’ailleurs jugé encore plus tardif : époque de Néron).

Le catalogue s’intéresse d’abord aux Gaulois d’avant la conquête, en particulier de la noblesse : Châtillon-sur-Indre, sépulture de guerrier qui serait plutôt du iie siècle que du premier ; tombe de Nospelt au Luxembourg avec amphores Dressel IB, plus vraisemblablement d’époque romaine ; épées à manche anthropoïde, en principe antérieures à la conquête, et de loin. Suit la céramique locale de qualité, qu’on ne peut guère dater ; les formes balustres dérivent du style marnien du ive siècle ! Les vases balustres peints de Clermont et de Feurs relèvent de cette tradition, voire (n° 16, coupe à pied) d’antécédents gréco-étrusques du vie. Le chapitre suivant décrit des lingots de bronze, bitronconiques de St Jean-Tronoën (29), faisceaux de broches de Chalon-sur-Saône, que j’ai jadis étudiés sur place, concluant d’après l’échantillonnage des amphores retrouvées au long du port qu’on pouvait les situer hypothétiquement des alentours de –100.

Les chapitres suivants s’intéressent à la région de Gergovie, à Chalon et au Beuvray : dans tous les cas, le mobilier, quand il est hors contexte, présente des incertitudes de datation d’une ou deux générations.

Précisons que lorsque le Président Mitterrand a ouvert, le 21 septembre 1984 (j’y étais aussi) le grand chantier du Mont Beuvray, dans l’esprit des collègues invités à la table présidentielle, il s’agissait de donner de l’ancienneté au site. Ç’aurait été possible sans corriger (falsifier ?) la chronologie traditionnelle d’artefacts comme les ollae de type Besançon, réputées jusque-là augusto-tibériennes, et qui se sont trouvées ramenées à la date des plus anciennes Dressel IA, soit 120-80 B.C., dans le catalogue 30 ans d’archéologie dans la Nièvre. Je ne veux pas polémiquer avec les collègues qui étaient et/ou sont toujours sur le chantier de Bibracte, puisque je travaille 100 km plus au nord et sur une période de quatre siècles antérieure. Mais la méthode de présentation demeure gênante : au lieu d’une sériation d’ensembles cohérents dans un espace précis, fondée sur des fouilles contrôlées, on accumule des objets ± isolés, provenant des six coins de la France, et surtout de découvertes antérieures à 1900, avec toute la perte d’informations due aux publications de l’époque et à la conservation en musée.

On passe ensuite à la Gaule romanisée de manière administrative, en oubliant de rappeler ce qu’on vient de dire : si chevelue qu’elle fût, la Gaule était italianisée dès lors qu’elle importait ces centaines de milliers d’amphores vinaires qu’on a calculées pour le long port de Chalon, et qu’on transportait telles, malgré le risque de casse, au-delà des ports fluviaux jusqu’au Beuvray. À l’époque, on n’avait pas encore découvert celles de Château, l’ancien oppidum de Sens et Villeneuve-sur-Yonne, et il faudrait en raison de ces découvertes récentes refaire les cartes de circulation : l’Yonne moyenne, l’Arroux, la Cure, le Cousin, ont à coup sûr véhiculé ces récipients qui par la route risquaient de se perdre. On pourrait maintenant, à partir des fichiers informatiques des directions des Antiquités régionales, cartographier les tessons d’amphores Dressel A1/A2/B/C et dresser des arborescences à projeter sur les cartes d’interfluves, de reliefs et de bassins versants.

Alain Duval rédige une courte page sur les Allobroges (p. 159). Clairement, ce peuple celtique (je dirais celto-ligure, mais ce n’est pas l’essentiel) n’a jamais été vraiment sûr du point de vue de l’impérialisme romain : sous contrat avec Rome deuis 122, ils n’en ont pas moins laissé passer les Cimbres et les Teutons, et entre 80 et 60 ils étaient nettement hostiles aux Éduens et à Rome. On connaît le procès qu’ils intentèrent en 69 contre le propréteur Fonteius et la défense de Cicéron, ainsi que leur ambassade de 63 dont profita l’orateur pour fabriquer une accusation contre Catilina. Quel regret qu’Alain Duval se soit arrêté à deux pages sur Vienne, ne montrant que les rares objets de Sainte Blandine antérieurs à 80, sans mentionner les centuriations bien visibles à l’est de la ville qui sont, au plus tôt, agrippéennes ou tibériennes (excellent mémoire d’Adeline Rivoire que je peux mettre en ligne si vous le demandez). C’est évident, je vous ai dit plus haut qu’Alain Duval n’était pas partisan du dogme alisien pur et dur : ce qui est clair, c’est que prendre les Allobroges de Vienne pour des alliés fiables quand César ne savait plus où aller dans sa fuite relève de l’acte de foi, pour ne pas dire du dogme : il lui fallait viser plus à l’est pour traverser des zones allobroges moins militarisées… la région de l’Île Crémieu par exemple, comme je le montrerai plus tard.

Sur les Volques Arécomiques et Tolosates, même problématique : on tourne autour des années 50 avec des objets largement antérieurs ou très largement plus tardifs.

Il faut donc attendre la p. 180, soit le milieu du catalogue, pour en venir au sujet : César en Gaule, ses légionnaires, le déroulement des campagnes jusqu’en 53 (noter p. 185 une carte qui embrouille tout). Et p. 198, enfin, celui qu’on attendait ! « L’homme, le peu qu’on en sait » par Alain Duval, très critique à l’égard de Jullian, ne peut que rencontrer mon approbation. Nettement moins sérieux, Yves Roman entame son article en rappelant que les taxis parisiens connaissent bien la rue Vercin… puis dénonce, p. 203, les deux erreurs opposées de Montaigne et de Carcopino : pour l’ancien, V. avait calculé son enfermement dans Alésia, pour l’autre, c’est une « ruse » de César. Je veux bien que les supérieurs de Bigeard aient organisé l’enfermement fatal dans la cuvette de Dien Bien-Phû, mais ni l’un ni l’autre ne pouvaient le savoir ; en revanche la boucherie du front lorrain (Chemin des Dames, Verdun) montre assez l’incompétence des galonnés, et je signalerai en passant, parce que j’y ai été associé en tant que Gaston Lagaffe à la DPMAT pendant dix mois et regardé avec des officiers d’artillerie leurs sujets d’examens, qu’un plan stratégique est toujours calculé avec une part d’incertitude (ou de hasard) croissante à mesure que l’affaire avance. Si Alésia était vraiment à Alise, et si les Mandubiens étaient des Séquanes égarés du mauvais côté de la Saône, le normalien Carcopino a bien élaboré ce que les Normaliens savaient faire à son époque : un subtil canular.

Suit l’un des arguments tirés du monnayage : on connaît (en Auvergne) beaucoup trop de coins de Vercingétorix pour le très faible nombre de monnaies répertoriées ; encore s’agit-il d’or à 14% ou de bronze frappé des mêmes coins, ce qui donne lieu à l’hypothèse de Colbert de Beaulieu sur la monnaie obsidionale, ou d’urgence, mais surtout à un énorme soupçon de fraude à l’époque de Napoléon III (p. 207).

Le trésor de Pionsat a été décrit dès 1852 ; Lenormand, Ferdinand de Saulcy, le collectionneur Mioche, Muret et Chabouillet (catalogue du fonds de la Bibliothèque nationale), donnent des renseignements contradictoires sur le nombre de monnaies de Pionsat : plusieurs dizaines ? Il y a eu des pertes et sans nul doute de fausses attributions. La légende -TORIXIS du n° 189 est suspecte : pourquoi ce génitif pseudo-latin ? Malgré les efforts de Colbert de Beaulieu pour remettre ces monnaies à leur place, rien n’est clair à ce jour, et toutes les falsifications envisageables.Les 608 monnaies découvertes par Napoléon III au pied du mont Réa, sur le couloir qu’aurait suivi l’armée de secours en descendant des défilés de Ménétreux-le-Pitois (qui n’existent pas, je l’ai vérifié la semaine dernière), posent un autre problème : elles reflètent à peu près les peuples nommés par César pour cette armée de secours, mais pourquoi tant, et à cet endroit ? Un dépôt votif sélectionné ? Ce n’est pas impossible, j’ai trouvé sur l’oppidum de Clamecy un dépôt de fondation à la base du rempart : avec des espacements d’un mètre (la largeur de travail d’un maçon en équipe), on avait déposé une fibule, un anneau, un bracelet et une perle, tous usagés ; mais c’était en 480 avant l’ère courante, et les mentalités n’étaient sûrement pas les mêmes. En revanche, je me demande maintenant si l’hypothèse de l’abbé Guy Villette, avec qui j’ai échangé une longue correspondance voici trente ans (elle est aujourd’hui déposée au SRA de Dijon) et si farfelue que je l’avais toujours jugée.

Le savant abbé, qui était un homme honnête, lui, imaginait qu’Auguste, au moment de la pax Romana, aurait organisé une « petite Alésia commémorative » sur un site homonyme de la vraie (pour lui, Chaux-des-Crotenay), creusé de pseudo-fossés, monté des camps, et enfoui des monnaies représentatives, gauloises et romaines antérieures à 52. Pourquoi pas ? Ce qui est sûr est que les fouilles napoléoniennes sont antérieures au travail de De La Tour qui identifia les monnaies aux peuplades, en 1899 ; même si l’on avait eu quelques hypothèses solides dans les années 1860, aurait-il été possible de collationner des monnaies pictones, atrébates, leuques, carnutes, lémovices… ? Mais dans ces années-là de Saulcy a bien montré à quel point on manipulait les découvertes monétaires. Donc ces monnaies ne sont pas aussi probantes que l’assènent les partisans d’Alise, et leur accumulation en un seul endroit les rend même d’autant plus suspectes.

Et si le soupçon porte sur les monnaies, à plus forte raison doit-on l’étendre aux armes prétendument trouvées dans les fossés : d’une part les armes de fer ne changent guère du Hallstatt au moyen-âge, d’autre part la concentration sous la provenance Flavigny (sur Ozerain) des vitrines du vieux musée Alésia est aussi suspecte que celle des monnaies de l’autre côté du site. Enfin Suzanne Sievers de la GRM de Mayence avoue (p. 258) que les structures fossoyées qu’on commençait à redécouvrir à l’époque ne correspondent guère au texte de César… c’est donc César qui a systématisé dans son récit l’organisation du siège, et il ne faut pas le suivre à la lettre : il ne pouvait pas, le pauvre, savoir que ses légionnaires avaient réduit la profondeur ou l’écartement des fossés, il ne pouvait pas être partout.

Justement, ce type d’argument est à double tranchant : les uns répétant que si l’on ne trouve pas le calque du texte césarien autour du site choisi par Napoléon III, c’est que César est imprécis… et les autres dressant des listes impressionnantes de contradictions entre le texte et le terrain, mais n’ayant, ni à Salins ni à Syam, encore moins à Guillon, pas le moindre fossé à présenter… et pour cause, aucun site n’a jamais disposé de moyens financiers et humains comparables à ce qui fut investi à Alise !

Le catalogue se termine sur Alésia gallo-romaine et la légende de Vercingétorix, où l’on retrouve davantage d’illustrations que Christian Goudineau n’en a conservé dans l’ouvrage précédemment chroniqué. Le même Goudineau qui, dans ses trois pages de préface, est curieusement sur la défensive : certes, Héric d’Auxerre avait dès le ixe siècle établi « une sereine certitude », mais quelle aberration que ces historiens modernes qui refusent le dogme du bon moine (qui d’ailleurs n’affirme rien quant à César) osent trouver le site trop petit, mal placé, les découvertes non probantes parce que César dit autre chose qu’Alise ! Quant aux auteurs postérieurs, ils ont tout simplement inventé des péripéties romanesques (la reddition de Vercingétorix, entre autres).

Mais Plutarque et Dion Cassius avaient-ils besoin de dire que dès la bataille de cavalerie on était chez les Séquanes ? Si les partisans d’Alise étaient honnêtes, ils avoueraient que cum in Sequanos… iter faceret est l’exact équivalent du ἐν Σηκούανοις γενόμενος de Plutarque ?

Il est assez amusant de voir les tenants du dogme s’enferrer dans des doutes semi-avoués à chaque fois qu’ils croient asséner le coup mortel à ceux qui lisent César, connaissent la stratégie et la tactique, et la géographie… ils sont un peu comme ces témoins de Jéhovah qui balbutient dès qu’on leur montre, Bible de Chouraqui ou de Jérusalem en main, que la leur est falsifiée.

 

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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 18:05

Version:1.0 StartHTML:0000000216 EndHTML:0000025006 StartFragment:0000002984 EndFragment:0000024970 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Les%20Vercing%C3%A9torix%20de%20Jullian%20et%20Goudineau.doc

Les Vercingétorix de Jullian et Goudineau

 

En 2001, Christian Goudineau publie chez Babel[1] Le dossier Vercingétorix, juste cent ans après le Vercingétorix de Camille Jullian (mon édition : celle de Marabout, refondue par Paul-Marie Duval de l’Institut, 1963). Ce n’est pas un hasard, car Goudineau occupait la même chaire que Jullian au Collège de France, contre-université que François Ier avait créée pour contrer le dogmatisme de la Sorbonne.

Je ne parlerai pas longuement du second en date : le récit de Jullian est pour lui un dogme parfaitement admis, qui ne soufre pas contestation, à ceci près que Jullian, héritant de la celtomanie romantique et du patriotisme naïf des Napoléon et de la IIIe république, se distingue en affirmant, par exemple, qu’il n’y avait pas de sentiment national gaulois avant la présence de César ; et, bien entendu, mais c’était déjà la conclusion sous-jacente de Napoléon III , que ces barbares (auxquels toutefois on concède quelques vertus artistiques et… religieuses) ne se seraient jamais « civilisés » sans les Romains. Si l’on entend par civilisation l’équivalent du règne du McDo et de Coca-Cola, autant dire que Victor Hugo était un barbare et que Guillaume Musso est un écrivain très poli puisqu’il est nourri à l’amerlophilie.

Quand on sait que les Romains sont les créateurs de la barbarie d’État et du totalitarisme le plus exacerbé, on ne peut que regretter la « barbarie » d’Obélix… mais il est vrai que Goscinny n’est pas plus objectif que Goudineau.

Ce penchant ancien pour les Gaulois m’a valu quelques reproches de mon patron de maîtrise, voici bien longtemps : pour lui, ceux qui préféraient Vercingétorix à César étaient des fascistes… Il pensait évidemment au Front National, qui à l’époque n’était qu’un groupuscule, mais les « idéologues » de ce parti, du GUD, d’Occident et autres de triste mémoire ne se sont jamais revendiqués de Vercingétorix : plutôt de Maurras, de Salan, de Jouhaut, et de Mussolini, qui lui-même se voulait héritier… de Jules César. Donc, c’est clairement le modèle impérialiste et nazi avant l’heure de Rome qui a inspiré notre extrême-droite. Et ce indépendamment du fait que l’un de ses fondateurs soit originaire de La Trinité sur Mer, en pays vénète.

Quant au fractionnalisme gaulois des années 100-60, qu’on se rappelle quand même que les Marses, les Aurunques, les Samnites et quelques autres peuples italiques ont monté une union, inventé une capitale (Corfinium rebaptisée Italica) et battu des monnaies où l’on voyait le taureau italique terrasser la louve romaine : c’est la guerre sociale, qui précède César d’une quarantaine d’années.

Justement, une grosse moitié du livre est consacrée au mythe de Vercingétorix : ses origines romantiques avec Augustin et Amédée Thierry, ses avatars au bénéfice de telle ou telle idéologie, de Gambetta à Pétain, ce qui peut paraître paradoxal ; sans compter le casque ailé sur les paquets de Gauloises, « la cigarette au goût français » — qui doit exister toujours, d’ailleurs ; et je crois même avoir aperçu ce casque sur une monnaie commémorative de 10 €, sur fond de drapeau français, qu’une boîte de VPC a tenté de me vendre (je ne sais pas comment on fait pour teinter du métal en bleu, blanc et rouge, en tout cas les orfèvres de Waldalgesheim ne le faisaient pas). Parmi les fantasmagories drolatiques, signalons une perle : ce plâtre de Chartrousse, au musée de Clermont, où sous un même drapeau Vercingétorix serre la main à Jeanne d’Arc (1870), et en plus leur poignée de mains est maçonnique (p. 155) !

Autant dire que les travaux de Napoléon III se placent aussi sous le signe de la plus grande fantaisie, mais c’est une autre histoire.

Goudineau consacre une partie à l’analyse des textes antiques, qu’un de ces jours je rapprocherai du célèbre Alésia, textes littéraires antiques de Le Gall, Saint-Denis, Weill et du chanoine Marillier, 1973. Admettons que c’est par maladresse que l’auteur laisse entendre (p. 278) que Polybe avait écrit l’histoire de Rome jusqu’à César… alors qu’il est mort circa 126 ; on suppose qu’il a voulu écrire Strabon et qu’il s’est mal relu (c’est une précaution qu’il devrait prendre, d’ailleurs, dans ses nombreuses interviews). Et à Vercingétorix, quelques pages intitulées Éléments d’une biographie lacunaire, plutôt bien venues à ceci près qu’il n’a pas consulté son voisin celtisant qui lui aurait dit que dans Vercingétorix, l’élément -cingeto- et un génitif pluriel et non un nominatif, et la nécessaire prudence de l’historien qui n’aurait pas dû accueillir (p. 388) la légende selon laquelle Vercingétorix aurait été conturbernal de César – il est vrai qu’il trouve l’explication casuistique que celui-ci avait tout intérêt à ne pas dévoiler une ancienne amitié dans ses rapports au sénat… non seulement pare qu’il aurait indiqué que ses amis gaulois le trahissaient, mais peut-être même qu’il y avait eu dans leur relation autre chose de plus intime qu’un commandement de cavalerie… on le voit, quand on part dans le roman, on peut aller loin, mais il suffit de le dire (c’est Steven Saylor qui suggère ce genre de rapports entre César et ses contubernales).

Bien sûr, pour la localisation des événements, Goudineau se conforme strictement au dogme. Rappelons que dans un ouvrage beaucoup plus coûteux que celui-ci que je recommande, il a cautionné une carte aberrante du territoire éduen, y compris l’interprétation de Fains-les-Montbard et Fain-les-Moûtiers comme des fines alors que la graphie indique *fanos, des temples et non des frontières !

Quant à Jullian son prédécesseur, Goudineau reconnaît son nationalisme romantique, sa tendance à céder à l’imagination, le souffle de Michelet, mais pas vraiment l’objectivité. Donc, attaquons le monument achevé plutôt que d’en explorer la base.

Dans l’édition Marabout que j’ai lue et relue au point de la laisser en lambeaux (un certain lapin nain qui habita chez moi jadis a d’ailleurs jugé les coins de son goût), le texte se présente comme un petit pavé de 300 pages, soit déjà cinq ou six fois le livre VII de César, et encore a-t-il été amputé de quelques digressions dont des échantillons très enthousiastes demeurent en notes. Paul-Marie Duval a joint lui-même des notes qui jettent le doute sur des localisations trop hardies, comme le Noviodunum des Éduens.

Le plan est chronologique, avec un chapitre liminaire sur la royauté arverne et une conclusion sur l’œuvre du héros, mais pour l’essentiel on s’en tient au fil du texte de César : les Cévennes, le rappel des légions, le regroupement chez les Sénons, Genabum, Avaricum, Gergovie, la réunion du Beuvray, la bataille de cavalerie, Alésia. Je ne vais commenter que quelques points, sur lesquels je suis assez documenté (par exemple, je ne parlerai pas de Gergovie où je ne suis allé qu’une fois, enfin l’officielle… parce qu’à l’occasion de nombreux congrès à Clermont, je suis monté sur la terrasse de la mairie et j’ai cru constater qu’en regardant vers le nord, on pourrait aussi placer les notations césariennes autour de Chanturgue ; ni Avaricum, mais là c’est pour une raison moins noble : je n’ai pas retrouvé le plan de la ville, que j’ai pourtant arpentée à pied bien des fois).

Manifestement, à une époque où l’on se déplaçait lentement, Jullian a bien exploré la région sud de Clermont, et tout autant Bourges, puisqu’il précise même le nom des rues et des quartiers où auraient eu lieu les épisodes du siège. Je suis beaucoup plus sceptique sur l’extension du territoire biturige au sud-est (la répartition des communes de nom celtique, en arc de cercle aux confins au niveau d’Aigurande, qui est évidemment la frontière des Lémovices, on le voit et on l’entend encore maintenant puisqu’on passe en langue d’oc, nous mènerait à Saint Amand-Montrond et à Culan plutôt qu’à Moulins, que je vois arverne ; donc le pont détruit et refait par César serait plutôt à Varennes-sur-Allier, presque à mi-chemin de Nevers). Également sur l’extension des Éduens jusqu’à la Loire, car quelle serait l’utilité des Boïens ? Il se trouve que des découvertes en cours de publication (des deniers éduens neufs au NE de Nevers, un coin monétaire de la VIIIe légion…) tendraient à confirmer que cette peuplade, l’arrière-garde des Helvètes de 58, offerte aux Éduens par César pour garder leurs confins, avait bien occupé les Amognes et la région de Saint Pierre le Moûtier, en rive gauche de la Loire ; alors que signifie ce couloir entre eux et les Sénons au niveau de Cosne-sur-Loire ? Il est vrai que pour faire aboutir les manœuvres d’après Gergovie entre Langres et Dijon, il faut limiter les Sénons au sud ; il est vrai aussi que les territoires que nous délimitons aujourd’hui (et qui incluent mon pays dans la sphère d’influence sénone, à l’extrême sud) dépendent de la réforme territoriale d’Auguste et Agrippa, et plus encore des répartitions du Bas-Empire.

Autant la description de Gergovie et de Bourges est pointue, autant on est dans le flou dans toute la suite. Jullian multiplie les points d’interrogation sur la bataille de cavalerie, qu’il place à Dijon : une hauteur sur la gauche des légions, à Sainte-Apollinaire (mais c’est une toute petite pente, très progressive) ? Mettre les fantassins à l’abri en rive droite de l’Ouche, qui les protège mais qu’ils retraversent sans problème pour rétrograder sur Alise… tandis que César place ses bagages sur la colline de Talant, très raide à escalader, et que Vercingétorix avait laissée inoccupée ? Ou une autre rivière susceptible de faire barrage, la Norges ou les Tilles ? Elles sont minuscules. Et le burgus de Dijon, il n’existait pas ? Si j’ai bien compris, la cavalerie gauloise serait massée au NE, jusqu’à Varois et Chaignot, voire tout simplement à la cité U (légère pente), l’infanterie entre Fontaine d’Ouche (quartier un peu pentu), aux Bourroches et pourquoi pas jusqu’à Longvic sud ; il manque, de toute façon, l’aile droite de la tenaille, qu’on peut à la limite imaginer du côté de Daix (ou de Talant, que César aurait tout de suite réoccupée ?). C’est encore facile à imaginer, y compris une rivière Ouche moins modeste que de nos jours où le canal l’a régularisée (encore a-t-elle rappelé l’hiver dernier qu’elle reste un torrent de montagne et sait avoir des crues, au détriment des habitants de Longvic). Mais outre que l’effet de cisaille a disparu, cela impose aux fantassins trois milles de marche en plus pour rejoindre Alise.

En termes clairs, cette « bataille de Dijon » est topographiquement imaginable et tactiquement invraisemblable.

Mêmes doutes quant aux alentours d’Alise, où Jullian déclare qu’il n’a pas tenu compte des découvertes archéologiques, que le paysage se conforme tellement bien au récit de César qu’on aurait pu identifier le site sans cela. Voir la note que Duval a étonnamment laissée, parce qu’elle contribue largement à saper tout l’édifice : « … une visite à Alise-Sainte Reine a son charme archaïque. Elle apporte des sensations presque aussi suggestives que des textes. J’écris ces notes au pied même d’Alésia, par une admirable journée de printemps succédant à un abominable hiver. Je perçois quelques-uns des sentiments qui ont le plus fortement agi sur l’âme imaginative de nos ancêtres gaulois. Ce qui me frappe, dans les bruits ou les aspects de la nature environnante, c’estle ruissellement des sources éternelles le long des rochers, l’isolement des sommets rejoignant le ciel, les noirs taillis couronnant les cimes, le chant continu de l’alouette des bois, le vol lourd des corbeaux rasant les prés, la trinité solitaire de vieux arbres robustes, et le gui verdoyant sur le squelette des branches dénudées : toutes chose qui n’éveillent plus maintenant que des impressions de poésie, mais qui déterminèrent chez les hommes de jadis des actes de foi sincère… »

Que Vercingétorix ait pris soin de rassembler vivres et artillerie dans un oppidum qui se situait en arrière de sa marche est difficile à saisir : il voulait chasser César en le privant de ses bagages et en lui tuant un maximum d’hommes, sans le pourchasser sur l’un quelconque de ses itinéraires de retraite, qui impliquaient tous de traverser la Saône[2] ? C’est absurde, et toutes ces thèses dogmatiques (que je défendais encore en 1983, mais cum restrictione mentali) qui veulent esquiver la Saône sont absurdes. Et si on lit bien Jullian, il le savait : d’où ces interrogations incessantes sur la motivation de Vercingétorixà se jeter dans des pièges, l’interprétation psychologisante du héros qui jette ses dernières cartes soit par souci de la gloire, soit poussé par un état-major dont presque tous les membres sont des Judas ; d’où un plaidoyer : on voit bien Jullian en épitoge, debout devant un tribunal, défendant son client : « on lui a reproché »… « on l’a raillé » « on l’a blâmé » « il ne faut même pas l’accuser » (p. 232). Choisir un site très faible par rapport à Gergovie et au Beuvray ; faire confiance à des alliés douteux ; et pourquoi, ne pas avoir eu de montgolfière comme Gambetta, son lointain héritier ? Et pourquoi d’ailleurs n’a-t-il pas quitté Alésia pour être sûr de fédérer l’armée de secours ?

Toutes ces questions sont d’une portée extrême : la bataille de cavalerie, conçue comme une escarmouche, ne peut se concevoir que dans la perspective d’opposer l’infanterie un peu plus loin. Mais une fois les cavaliers lancés, les Germains apparaissant, on ne peut plus les retenir ; c’était quand même la quatrième fois que ces Germains faisaient avorter une attaque de cavalerie gauloise ! C’est la bataille de Waterloo de Hugo, mais développée sur des dizaines de pages.

Cette vérité est aveuglante : sauf aveuglement (justement : les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre), le héros perdant toute raison pour se jeter de lui-même en enfer, il ne pouvait concevoir qu’un piège énorme aux marges du pays séquane, et dansce pays, comme l’entendent les écrivains grecs qui, certes, résument, mais connaissent bien leur latin[3] !

Le pis est qu’il y en a un qui écrit bien qu’Alésia ne peut pas se situer en Auxois : c’est César.

 



[1]. Dans la même collection à 19 numéros près, La Petite Culotte de Muriel Cerf ; curieuse coïncidence avec les grandes braies…

[2]. Ce serait dépasser l’objet de cette recension que de trancher entre les trois principaux trajets envisageables, mais disons, par anticipation, que je préfère celui qui va d’Auxonne au Rhône par la Bresse et l’Isle d’Abbeau, à celui qui passe par Bourg et le Bugey (vallée trop étroite au niveau de la Cluse des Hôpitaux, de Saint-Rambert entre autres, qui ne s’ouvre qu’aux abords de Belley et débouche sur Yenne et le col d’Aiguebelette, ou sur le Rhône dans une vallée encore étroite), et à celui qui oblige à traverser le Revermont et à grimper le Jura. Le problème est de savoir à quel point la rive droite de la Saône était bloquée : évidemment, si l’on veut à tout prix chasser tout le monde vers Poligny et Champagnole, il suffit de déclarer toute la Bresse hostile… ce qui n’est démontré nulle part (voir ce que j’écrirai quant à ma collègue Danielle Porte). Jullian avait donné le signal en supposant la route de la Bresse (à 40 km à l’intérieur des terres) menacée par les bourgades éduennes de Beaune, Chalon, Tournus et Mâcon, toute situées en rive gauche avec un fleuve de 500 m de large à traverser par de rares ponts.

[3]. À ce propos, j’ai surpris quelque part l’expression « comme l’écrivent César et Tite-Live ». Mais que je sache, l’epitome de Tite-Live ne dit rien d’utilisable.

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 17:53

C'était prévisible, la sortie monumentale du nouvel Astérix, dont je vous ai dit l'intérêt limité, s'accompagne d'autres campagne commerciales. Deux sont intéressantes à divers titres.

 

1. Anecdotique mais utile en ces temps où l'on ignore la chronologie, une "édition collector" (ah, ce sabir franglais !) de Télé 7 jours, pour moins de 7 €, une petite centaine de pages grand format bourrée d'illustrations. Les albums sont classés par année, et l'on se rappelle (ou l'on apprend) le contexte dans lequel ils sont parus : il n'est certes pas fondamental de savoir que Karine Viard, David Halliday et José Garcia sont nés en 66, si ce n'est pour constater l'efficacité de la chirurgie esthétique, mais les influences culturelles de l'époque… enfin, les séries TV et quelques films remarquables. On trouve aussi la photo de la plupart des acteurs qui ont été caricaturés, dont certains ne sont pas évidents à reconnaître, mais il y a des oublis notables : en 69, quand Goscinny fait figurer Don Quichotte et Sancho Pança dans un album, il y a aussi le génial Brel qui joue L'Homme de la Mancha aux Champs-Élysées ; enfin, exactement, fin 68, puisque, rappelons-le, les scenarii sont écrits un an avant parution.

 

2. Plus sérieux, un "numéro exceptionnel !" de GéoHistoire, 120 pages et pour le même prix. Remarquables photos de Bibracte ou de l'oppidum de Lostmarc'h, des objets d'art plus ou moins connus, un quiz de quelques pages pour vérifier si la BD est conforme à l'histoire. Mais aussi un choix d'articles de fond, sur les druides, la guerre, César, etc. ; une longue interview de Jean-Louis Brunaux en conclusion d'un bon article sur l'utilisation idéologique des Gaulois de Napoléon Ier à Pétain et De Gaulle, et une bonne présentation des auteurs dans leur époque. Il y a bien sûr quelques approximations, et je suis quelque peu fâché de ne pas retrouver les deux jours de travail que j'avais consacrés à l'une des journalistes qui m'interrogeait sur l'honesta missio.

À noter quand même que dans les deux articles de tête, les journalistes auraient bien fait de se documenter auprès de spécialistes. Car si César utilise le terme civitas pour désigner les peuplades, il tire évidemment le terme du lexique géopolitique romain, qui l'utilise non pour les cités grecques, mais pour les confédérations postérieures à Alexandre, Étolie, Achaïe, Eubée, Laconie. C'est là que l'unité réalisée en 53-52 prend tout son sens : il n'y a pas un ensemble de petites nations qui se laisseraient diriger à tour de rôle par les Bituriges, les Éduens ou les Arvernes, mais des fédérations de villes et de territoires ruraux (par exemple chez les Bituriges, Bourges, Dun-sur-Auron, Levroux…), avec possibilité pour telle ou telle fraction de passer d'un peuple à l'autre (ainsi Troyes, peut-être Auxerre, et le problème crucial en 52 des "clients" de Vercingétorix en amont de la Loire). Le "sentiment national" n'est pas plus spontané chez les Gaulois que chez les Grecs, et il se développe toujours dans une situation défensive. De ce point de vue, le héros auquel Vercingétorix se comparerait le mieux est Léonidas.

Argument en ce sens, il y a très peu de monnaies nominales, et tardivement (Togirix, Dumnorix), mais des émissions de villes ou peuplades, comme en Grèce ou en Étrurie. Partant, il n'y a pas d'organisation politique pyramidale comme en Italie, et l'alternance monarchie/oligarchie/tyrannie n'est pas si simple. Un auteur cité dit très bien que si Napoléon III a récupéré idéologiquement l'idée de nation gauloise, c'était pour l'enterrer en tant que telle et la ressusciter en tant qu'État centralisé, industrialisé, donc à la romaine, vision typique de la révolution industrielle de la deuxième moitié du XIXe siècle.

Ces deux revues ne seront plus en kiosque quand débutera l'enseignement de 02, mais je passe un mot à mon remplaçant pour qu'il en parle dès maintenant.

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 17:53

Je vous recommande une adresse, pour laquelle je suis infoutu de mettre un lien automatique, ignorant comment ça fonctionne.

C'est celle d'un éditeur de BD historiques chez qui j'ai signé quelques pages, et pour lequel je traduis parfois quelques textes anciens. Outre qu'il publie mon ami Luccisano, toujours fervent partisan de l'Alesia du dogme, il fait un travail de qualité à partir de l'histoire médiévale.

Lien précis : <www.assorbd.fr/nos-pages-d-histoire-1/alesia>. L'ensemble du site apparaît en colonne de gauche, et il y a de quoi lire et regarder !

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26 octobre 2013 6 26 /10 /octobre /2013 18:15

Comme il sied, plusieurs jours à l'avance, une campagne médiatique et un lancement en vingt langues à la fois, le même jour et à la même heure… les techniques commerciales sont bien rodées, on dirait l'iPhone 5 ou l'ultime disque de Jacques Brel… sauf que ce dernier, au moins, a plus que satisfait l'attente de ses admirateurs ; c'était en quand, déjà ? 1977.

Je suis passé ce matin par un centre commercial, juste pour le journal et quelques bricoles, et en vieux toujours aussi naïf, je suis ressorti avec Astérix chez les Pictes. Il avait livré avec son piédestal à seize cases, sans doute plusieurs centaines, et occupait toute la place de la table aux nouveautés et aux bouquins locaux (dont il avait donc chassé les miens, entre autres).

Uderzo, donc, a renoncé à dessiner en raison de son âge avancé, et aussi à scénariser. Est-ce Ferri et Conrad ont repris le flambeau, comme certains l'ont fait avec Lucky Luke et avec Spirou ? Franchement non. Le dessin est conforme, bien que Nessie ait l'air franchement bête, mais l'intrigue… des morceaux de Normands et de Coup du menhir (un chef calédonien, sosie d'Oumpa-pah, arrive sur la côte dans un énorme glaçon, et le druide le décongèle, mais il ne parle pas… ou du moins il ne dépasse les refrains folk et rock basiques). Il faut bien entendu l'aider à reconquérir son trône usurpé par un collabo, plus vilain que nature (comme les clans ont des codes de couleurs, le méchant est vert avec cheveux et barbe rouges… et s'appelle Mac Abbeh). Rien ne manque, la fiancée éperdue qui croyait l'avoir perdu, les Romains aussi cons que maladroits, les chefs de clans qui se réconcilient in extremis. Quant aux calembours, il faudrait savoir que les meilleurs sont ceux qu'on n'a pas à répéter… et là, on les use jusqu'à la corde.

César, bien sûr, n'a jamais mis les caligae en Écosse, mais ce n'est pas non plus Hadrien qui a le premier reculé devant ces grands résistants en construisant son mur de la honte en 122, suivi par Antonin vers 145 : des études britanniques encore presque inédites montrent que Julius Agricola, le beau-père de Tacite, avait atteint la Calédonie et installé des fortins au nord du Firth of Forth dans les années 60. Les Caledoni ne sont rebaptisés Picti (= hommes peints) que sous influence germanique au troisième siècle.

En un mot, vous pouvez attendre qu'un copain vous prête son exemplaire, vous pourrez boire (à ma santé) une demi-douzaine de cafés au comptoir.

 

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 20:03

Bonjour, je ne sais toujours pas comment hiérarchiser un blog, ni comment créer des liens avec d'autres, mais après tout j'ai bien découvert au bout de quatre ans un coin où il y a des commentaires, et même (j'espère) le moyen d'y répondre.

Le nettoyage et le reformatage sont en cours : suppression des articles périmés, correction des autres, nouvelle répartition entre latin, étrusque, celtique à la place des intitulés de modules, puisque je suis enfin retraité et débarrassé de la Sorbonne.

Cette reconstruction prendra du temps. Dans l'immédiat, je continue de travailller sur Alesia, mais il y aura d'autres informations sur l'archéologie de mon petit coin de Bourgogne. Tout est lié, et il est fort possible que des découvertes fortuites viennent préciser les événements de 52 entre Nevers et Auxerre.

Au passage, pourquoi renoncer à ce moyen de vous informer de l'une de mes activités récentes : publier des auteurs régionaux, y compris votre serviteur (polars en forme de pochette-surprise) ?

Et toujours en refusant toute pub.

 

R. A.

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 19:31

Version:1.0 StartHTML:0000000169 EndHTML:0000012471 StartFragment:0000003101 EndFragment:0000012435 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Bordonove.doc

Vercingétorix (suite) – Georges Bordonove

 

Un sous-titre révélateur pour cet ouvrage de 1978 : « avec lui commence véritablement l’histoire de la France » ;  et à la fin, p. 214, une longue tirade d’où ressort que,  précédant Jeanne d’Arc, et « nos combattants de l’ombre des années 1940-1944 », V. « fut, chronologiquement, le premier des résistants de France. » Dans cette perspective ouvertement gaulliste, l’unité, à laquelle nul n’avait pensé avant, fut réalisée dans la seule année – 52, alors que l’entité Gallia, englobant la Belgique et l’Aquitaine, avec Reims et Toulouse comme villes capitales, subordonnées à Lyon, dans des frontières que regagna Napoléon Ier du côté de la mer du Nord, fut forgée par Auguste sur les bases posées par César en – 51.

Le style n’est pas sans rappeler celui des écrivains provincialistes, Claude Michelet ou Jean Anglade, et d’ailleurs Bordonove (= la borde ou ferme neuve) est précisément une graphie du sud de l’Auvergne. Donc, autour de Gergovie, « Un vent furieux descendait du mont Dôme, avec des hurlements de meute, des sanglots de bête aux abois. Par moments, sa plainte aiguë, son martèlement de sabots cessaient, alors son haleine glacée venait à travers le torchis des murs toucher le cœur anxieux des vieillards et l’on entendait les bœufs meugler dans leur étable, les chevaux hennir et secouer leurs chaînes, les chiens appeler la lune. » Il y a du Goethe là-dedans, et du Victor Hugo, c’est dire que l’histoire réelle sert de fond à une œuvre romanesque et romantique.

Nous étions d’ailleurs prévenus à la page d’avant : « du moins, faute de documents, imagine-t-on que <les choses> se passèrent de la sorte… » Du reste, le sec et trompeur récit de César est trois fois moins épais que ce roman.

Dans cette perspective, est-il bien utile de poser un glossaire ? Surtout pour exposer qu’une maceria est un rempart extérieur et surajouté, alors que le terme désigne simplement un rempart non maçonné ni poutré (Avaricum : un murus gallicus comme au Beuvray ; Alésia : un mur, effectivement, construit en hâte pour étendre la superficie de la ville). Ou parler d’ »Éduidie » quand on dit, au mieux, Éduie pour un territoire éduen défini comme un Morvan très débordant, oublier une syllabe dans Vellaunodunum et l’appeler †Vellauro- sur la carte, etc. Il n’y a pas trop de ces menues erreurs, mais un peu est toujours trop.

Il en est de bien plus graves : affirmer (p. 64) que les Cimbres, dans leur élan (des années 100), se sont portés en Italie, en Grèce, en Orient… alors qu’il s’agit des Celtes qui prirent Delphes en 279 ! Les Cimbres ont été arrêtés à Aix et à Vercelli, qui est certes en Italie, mais à l’époque appartenait à la Gaule Cisalpine. Intervertir la chronologie en faisant agresser la Province, du côté aquitain, par Lucter, avant que le signal de l’insurrection ne fût donné à Genabum. Trouver des motifs économiques (alors qu’on ne parle pas ailleurs de la réduction  de la Gaule centrale à l’empire romain par le commerce, deux à trois générations plus tôt) pour César de passer en Allemagne et en Grande-Bretagne, alors qu’il s’agissait surtout d’ajouter des traits hérakléens et alexandrins à sa légende. Ou encore, César (en 52) a attaqué Arioviste à l’appel des Éduens, au lieu des Séquanes.

Et bien sûr, les problèmes géographiques : apparemment l’auteur est d’avis de faire descendre le territoire sénon assez loin au sud (jusqu’à la Puisaye, voire Cosne-sur-Loire, et j’en suis d’accord, c’est d’ailleurs ce que je vais publier après trente ans d’étude) ; mais c’est pour prétendre qu’en remontant de Gergovie par l’Allier, César se trouve en pays sénon sitôt qu’il a trouvé un gué pour passer la Loire gonflée par l’hiver (p. 151). Dans cette perspective, il longerait le fleuve avec ses six légions, sans vivres (rappelons que ses bagages avaient été détruits quelque part entre Nevers et Diou). « On avait suivi le fleuve, cherché un gué, on l’avait trouvé. Ce soir, contre toute attente, on foulerait le territoire sénon. » Ainsi César aurait descendu la Loire, face aux Boïens, et l’aurait traversée très en aval, là où les bancs de sable noient quelques baigneurs tous les ans, et de la Puisaye à Joigny, il aurait pu rejoindre Labiénus sur l’Armançon comme le pense le dogme universitaire. Mais dans ce cas-là, pas question de s’arrêter à Bibracte ! Ou bien il remonte la Loire vers le Velay, mais cela fait faire énormément plus de chemin à Labiénus. Le texte suggère cette solution : mais alors, la rencontre ne peut avoir lieu si en aval de l’Armançon, et il faut que Labiénus (qui vient de Melun et de Sens, rappelons-le) remonte non l’Armançon, mais la Seine (confluent avec l’Yonne : Montereau ; de l’Yonne et de l’Armançon, pour mémoire : Migennes, 12 km en amont de Joigny) jusqu’à Châtillon-sur-Seine et au col de Beneuvre pour redescendre sur le bassin de la Saône, dans la plaine des Tilles. Le chemin inverse du vase de Vix, en somme : ces routes-ci étaient frayées depuis cinq siècles au moins, on n’en dirait pas autant de l’axe A6 et TGV Tonnerre-Montbard. Mais alors, Alésia ne peut pas être à Alise Sainte Reine !

Voici encore un auteur qui se débat dans l’aporie créée par cette volonté assidue de placer l’oppidum final à côté de Montbard et non de l’autre côté de la Saône, comme le dit… César en personne. Voici trois siècles qu’on déploie des trésors d’érudition, ou plus généralement de fidéisme dogmatique quand ce n’est pas d’ignorance crasse, pour rendre compte d’une impossibilité.

J’ai noté quelques notations idéologiques bien vieillottes : le pouvoir des druides ; l’incapacité politique à s’unir (« Mais nous avons connu des complications semblables et n’avions point l’excuse d’appartenir à un peuple encore dans son enfance. » (p. 126). De tels grands enfants, c’est sûr, avaient besoin d’un chef à poigne, et V. ne se montra guère moins cruel que César. De là à imaginer que V. a séjourné à Rome, qu’il y a vu les camps de gladiateurs qui sont presque tous gaulois… fertile imagination, et les gladiateurs, comme les esclaves domestiques, venaient des pays conquis, et il y en avait suffisamment.

À ce point, j’estime vraisemblable qu’Astérix et Obélix soient allés à Rome  pour reprendre le barde Assurancetourix, offert à César par le légat de Rennes, se soient laissé recruter par un horrible laniste (ça, c’est plausible), et qu’ils aient appris aux brutes de leur casernement à jouer aux charades… au moins, Goscinny ne se prenait pas pour un historien ! Accessoirement, Goscinny était un génie.

 

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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 20:06

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« Les Étrusques, un hymne à la vie »

Musée Maillol, 59 rue de Grenelle, jusqu’au 9 février 2014

(t.l.j. de 10 h 30 à 19 h ou 20 h 30)

 

La civilisation étrusque est réputée, depuis le romantisme français et italien (Stendhal), se baser sur la joie de vivre, alors qu’on n’en connaît guère que les tombes ! L’écossais George Dennis, lui, avait insisté sur l’aspect gloomy, sombre, funèbre, des ruines que le touriste en voyait au début du xixe.

L’expo, que je n’ai pas encore vue, semble jouer sur l’aspect stendhalien. Je voudrais juste dire un mot du n° 513 de la revue Archéologia de septembre, qui y consacre quelques pages sous la plume de Sophie Crançon.

On peut acheter le mensuel qui comporte aussi un reportage sur l’expo Stonehenge qui se tient à Saintes, et des données inédites sur des bronzes figuratifs découverts à Châteaumeillant (Cher), les mines d’or espagnoles de Las Medulas (Asturies), les tours en pierre sèche ou brochs d’Écosse, et de nouvelles gravures pariétales du Sahara.

L’article sur les Étrusques, lui, n’apporte strictement rien de nouveau : Pallottino, Heurgon, Bloch aurait pu l’écrire, Briquel, Agnès Rouveret, Jean Gran-Aymerich… ou moi le mettre à jour. La seule différence est que les universitaires ne collent pas de points d’exclamation partout. On regrette le temps de Louis Faton, quand Archéologia demandait des articles aux professionnels et non à des journalistes.

Donc le texte part de l’histoire étrusque perdue de l’empereur Claude et des survivances de la société étrusque au début du principat, remonte à la dernière cité soumise (Bolsena, qui n’est pas forcément Orvieto, en 265… et les Romains étaient bien venus au secours de l’aristocratie locale, non pour la protéger contre les esclaves mais contre sa plèbe révoltée). Ensuite aux plus anciennes découvertes qui remontent à la Renaissance (pour plus de précisions, voir le catalogue de l’expo Les Étrusques et la Méditerranée, Grand Palais, 1990). Une page de chronologie avec carte, un résumé de l’histoire des cités, et bien sûr le couplet habituel sur le rôle inhabituel des femmes : « Pour un temps unique, es femmes eurent une place à l’égal de celle des hommes dans une société méditerranéenne. Loin de leurs pairs ( ?) grecs ou plus tard romains… ».

Enfin un micro-inventaire des 250 objets réunis, dont beaucoup viennent du musée archéologique de Florence. Rien ou presque d’original dans l’illustration, mais ce qu’on trouve dans n’importe quel manuel, une antéfixe de temple (Cerveteri ou Latium ?, un casque de Tarquinia, une urne-cabane (de Tarquinia ?), l’homme à chapeau et barbe de pharaon de Murlo, une frise de banquet (Murlo ou San Giovenale ?), quelques vues de Cerveteri, une urne tardive à couple (où précisément la femme n’est pas couchée sur le lit de banquet), le pectoral aux lions qui, ce me semble, vient de la tombe Regolini-Galassi et doit donc être au Vatican, enfin l’ossuaire de Montescudaio qui est largement plus ancien. Les seules vues moins banales sont des éléments en place de la tombe François, à Vulci. Il aurait été plus sérieux de marquer les provenances dans les légendes au lieu de les regrouper vaguement à la fin.

Enfin la bibliographie… réduite au minimum (et avec une faute : le Bianchi-Bandinelli et Giuliano remonte au moins à 1965)… mais les éditions Faton sont liées à la Librairie archéologique par quelque lien de clientèle, au sens romain du terme.


 

 

 

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