Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

Version:1.0 StartHTML:0000000197 EndHTML:0000028100 StartFragment:0000002926 EndFragment:0000028064 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/La%20datation%20en%20arch%C3%A9ologie.doc

La datation en archéologie.

 

Commençons par distinguer datations et chronologie : la seconde est un système diachronique dans lequel les premières prennent place comme éléments ponctuels.

Les échelles varient considérablement : pour les ères géologiques et la paléontologie on compte en périodes de dizaines de millions d’années ; au paléolithique moyen, impossible de dire si un biface moustérien date de 70.000 ou de 17.000 ans ; tandis qu’on peut raconter le débarquement du 6 juin 44 à la minute près.

D’autre part une chronologie synoptique de l’humanité entière est possible, mais il n’et guère utile de rapprocher le Japon ou l’Australie du Croissant fertile, la population humaine y apparaissant avec plusieurs dizaines de millénaires de décalage. On ne travaillera pas pour autant sur des aires géographiques trop limitées : une histoire de l’Italie au premier millénaires avant l’ère courante n’aurait aucun sens si l’on ne la mettait pas en rapport avec ce qui se passe en Grèce, au Proche-Orient, en Égypte…

Enfin, il y a un problème d’origine des dates : nous avons l’habitude d’un comput qui commence avec la naissance supposée de Jésus fils de Marie et de Joseph, tandis que les religions juive et musulmane imposent des dates différentes. De plus les gens des sciences dures ont imposé, dans les publications de type CNRS, une date qui correspond à la formalisation des datations au carbone 14 : septembre 1951 ; ce sont les dates B. P. (before present). Exemple de confusion : dans les Dossiers de Science et vied’il y a quelques années, sur les origines des langues et des écritures, les journalistes ont mélangé les deux, ce qui fait que la retranscription du sumérien en cunéiforme, par exemple, est fixée à – 3400 : c’est une date B. P. qui correspond à – 1.400 de l’ère chrétienne ; mais l’écriture cunéiforme, dans son principe, apparaît en – 3.400 de l’ère chrétienne, ce qui fait 5.400 B. P. !

Rappelons-nous aussi que si le septième siècle après J.-C. correspond aux années 701-800, son symétrique avant J.-C. recouvre 699-600 ; qu’il n’y a pas d’année zéro ; et que quand nous disons xvie siècle, l’italien dit cinquecento, les années 1501-1600.

 

  

1. Les datations directes.

1.1. Le cas le plus favorable est un trésor monétaire : on sait de quelle année date le troisième consulat de Dioclétien, par exemple. Donc un trésor dont la monnaie la plus récente est ainsi datée aura été enfoui, au plus tôt, l’année d’émission de cette pièce.

1.2. Un autre cas favorable est celui où les textes nous disent que la bataille de Fontenoy, par exemple, s’est déroulée le 25 juin 841. Nous sommes ici dans l’histoire moderne, où les sources écrites décrivent les événements (alors que le site de la bataille de Fontenoy, officiel-lement situé à Fontenoy de Puisaye, est revendiqué par plusieurs autres communes dans un rayon de vingt kilomètres).

1.3. Les méthodes nucléaires : qu’on se le dise, le fameux 14C n’est pas une panacée universelle. Il est fondé, de même que deux autres méthodes, sur l’accumulation et la disparition de certains produits, en l’occurrence un isotope radioactif du carbone : tant qu’un végétal ou un animal est vivant, il stocke du carbone 12 et une certaine proportion de carbone 14. Celui-ci perd sa radioactivité selon une période connue : il en reste 50% après une demi-période, 25% après une deuxième, 12,5% après une troisième, etc. Le dosage n’est possible que sur des échantillons non contaminés (par les mains des fouilleurs ou un dérivé du pétrole comme un sac en PVC), suffisamment lourds (10 grammes de bois, 100 grammes d’os), et pour compliquer les choses la dégradation du carbone 14 n’est pas exactement continue, mais suit une sinusoïde : on a donc dû tracer cette courbe et en déduire des datations absolues d’un côté, « calibrées » de l’autre ; vers – 6.000 ans, qui est la limite de la méthode, l’écart est de l’ordre de trois ou quatre siècles. Mais cela permet de déceler des supercheries : par exemple, une équipe de farfelus qui prétendait avoir trouvé les pièges de César à Alésia près de la frontière suisse avait effectué des prélèvements sur deux éléments de bois qui devaient être des racines-pivots fossiles d’arbres ; ils se sont bien gardés de divulguer les datations radiocarbone obtenues : xive et xve siècles après j.-C. !

Pour les Âges du Bronze et du Fer, en revanche, les dosages de carbone 14 permettent de préciser ce qu’on appelle des « fourchettes de datation », fort utiles quand on ne dispose pas d’artefacts à évolution rapide comme les céramiques, mais seulement de haches en bronze, par exemple, qui se sont fabriquées à l’identique pendant plusieurs siècles.

Deux autres méthodes reposent sur la radioactivité, le potassium-argon pour les époques antérieures à – 10.000, et la thermoluminescence. Cette dernière dose les traces laissées par les rayonnements α β γ qui sont fossilisées par la cuisson ; on peut ainsi détecter des faux modernes comme il en circule tant sur le marché des antiquités.

1.4. La dendrochronologie : méthode récente qui n’a pu se développer qu’avec des modèles mathématiques informatisés et des machines de calcul de très haute capacité. Le principe est simplissime : les arbres fabriquent des cellules pendant six ou sept mois de l’année, formant ce qu’on appelle un cerne de croissance, et pendant l’hiver les cellules récentes durcissent ; les cernes sont parfaitement visibles sur la première bûche que vous mettrez dans la cheminée. Mais que survienne une année plus sèche ou plus froide, le cerne de croissante sera moins épais. Il suffit dès lors d’établir la succession des épaisseurs de cernes au cours des âges pour savoir que tel pieu d’un habitat lacustre ou d’un port fluvial (car seul le séjour constant dans l’eau conserve les bois) pour déterminer que l’arbre a été abattu en 1214 avant J.-C., par exemple.

Mais la méthode comporte une difficulté première, elle implique de créer une série à partir d’un arbre dont on connaît la date d’abattage par une date gravée, ou un texte : la série la plus ancienne est partie de la poutre maîtresse d’une église suisse dont on connaissait la date de reconstruction. Autre problème, la méthode ne fonctionne que sur des aires géographiques de climat similaire, par exemple les territoires indiens du NW des États-Unis et du SW du Canada, ou le Jura français et l’est de la plaine de Saône ; mais la série efficace sur les pieux du port de Chalon ne fonctionnera pas à Vannes. Et il faut opérer sur les mêmes essences, les cernes du peuplier étant plus irréguliers que ceux du chêne et les bois blancs réagissant au climat différemment du chêne ou du châtaignier.

 

2. Les datations semi-directes et indirectes.

2.1. La céramique et les fibules : voici deux fossiles fréquents dont la fabrication, soumise à des modes et à des progrès techniques, évolue rapidement. Prenons l’exemple des fibules portées par les légionnaires romains : on les trouve fréquemment associées à des monnaies, et comme elles sont fabriquées de manière quasi industrielle, on peut admettre que toute une légion, à un moment donné, portait les mêmes fibules. L’évolution des types italiques est également facile à dater, mais à une génération ou deux près. Les bracelets et torques, dans le domaine celtique, donnent également des éléments, mais il faut tenir compte de la durée de vie des objets.

Un exemple personnel : en fouillant l’oppidum de Clamecy, j’ai découvert une masse de céramique, plus de 10.000 tessons, à peu près inutilisables car très fragiles et fabriqués sur place, à l’écart des modes. Mais trois fibules et quelques bijoux hors d’usage avaient été déposés en offrande dans la fondation du rempart ; or ce sont des types fabriqués en Rhénanie dans les années 500, assez fragiles pour être vite hors d’usage, ce qui a permis de dater le site de 480 ± 20. Mais dans les nécropoles des environs on trouve des bracelets de jambe massifs, fabriqués autour de 550, qui sembleraient indiquer des vagues de migrants celtiques successives ; il n’en est rien, parce que ces bijoux sont usés, rapiécés parfois avec un alliage différent, et ont facilement pu être portés pendant deux générations avant d’être inhumés.

En ce qui concerne la céramique, matériau fragile qui vit rarement plus d’un an ou deux (même les amphores, qui étaient solides mais qu’on ne réutilisait habituellement pas), le répertoire des formes évolue rapidement dans un rayon géographique donné, en fonction des modes et des techniques. Mais la céramique dite commune, fabriquée par des potiers locaux, ne donne que des indications assez vagues.

En revanche, dès qu’on rencontre des productions « industrielles », on arrive à des datations à dix ans près. Exemple, la sigillée gauloise : c’est une céramique bien cuite, avec des enfournements de dizaines de milliers de pièces, réalisées par des esclaves qui fonçaient simplement les bols dans des moules réalisés à partir de « poinçons-matrices », des bas-reliefs de divinités, animaux, gladiateurs, palmettes, rinceaux, et même des scènes érotiques ; or ces poinçons étaient la propriété de leurs créateurs, qui signaient les vases, ainsi souvent que le propriétaire de la batterie de fours (on parle d’officines, botteghe en italien, workshops en anglais). Certains commençaient leur carrière à Banassac puis s’installaient à Lezoux en emportant leur répertoire, ou les poinçons étaient copiés par moulage et perdaient leurs détails : après l’examen de centaines de milliers de vases, les spécialistes ont dressé des inventaires de potiers avec leurs lieux de fabrication et leur date à dix ou vingt ans près.

La même opération, sur plusieurs décennies, a permis d’identifier et de dater de la même manière les artisans athéniens qui ont travaillé au Céramique sur trois siècles, et ont exporté une grande partie de leur production chez les riches Étrusques. Ici encore on trouve souvent deux signatures, le potier et le peintre.

2.2. Les datations par le style.

Nous sommes ici dans l’histoire de l’art, une discipline fortement empreinte de subjecti-vité. Prenons le cas de la ciste dite de Ficoroni, trouvée peut-être à Préneste (Palestrina) par un collectionneur du xixe siècle. ; l’exemple est un peu compliqué à expliquer, mais il va donner une petite idée des problèmes qu’on peut rencontrer en n’évaluant pas les sources à leur valeur scientifique.

La ciste est une boîte cylindrique en tôle de bronze, montée sur trois pieds en forme de patte de lion avec un motif supplémentaire en bas-relief, une femme appuyée sur deux éphèbes : une défunte probablement, à moins qu’il ne s’agisse d’un thème mythologique. Le cylindre est gravé d’une vaste scène qui représente le débarquement des Dioscures au pays des Bébryces dont le roi, Amykos, avait la vilaine manie de défier les visiteurs à la boxe et, après les avoir vaincus, de les sacrifier. Mais Pollux sort vainqueur du combat et Amykos est lié à un arbre, dans l’attente d’être égorgé.

La ciste possède une poignée, composée de lutteurs affrontés ; sur le socle de cette poignée, on a une inscription en latin archaïque : novios plautios med romai fecid dindia macolnia fileai dedit ; le sens est à peu près clair : Novius Plautius m’a fabriquée romai, Dindia Magulnia m’a offerte à sa fille. Un cadeau de mariage donc, rien que de bien banal. Mais vous vous apercevez que je n’ai pas traduit romai, dont l’interprétation évidente est tout simplement : à Rome (locatif).

Le combat ici gravé fait partie de l’épopée des Argonautes à la recherche de la Toison d’Or, et il se trouve qu’un géographe grec, Pausanias, a décrit une fresque peinte d’Athènes représentant cette même scène. Il n’en a pas fallu plus pour que Denise Rebuffat, spécialiste des miroirs étrusques, et Tobias Dohrn, déduisent qu’une copie réduite, ce qu’on appelle un carton, de cette fresque athénienne, était parvenu à Rome où une dame riche l’avait fait copier sur bronze par un artisan qui, fier de son œuvre, l’avait exceptionnellement signée. Il avait néanmoins ajouté un personnage, un satyre qui observe les héros en riant.

Tobias Dohrn fait alors appel à la série des amphores panathénaïques : lors des jeux, tous les quatre ans, les athlètes vainqueurs recevaient une amphore d’huile, peinte de scènes de course, pugilat, etc., avec mention du nom de l’archonte-roi athénien de l’année. Ces amphores sont donc datées directement à l’année près. Or de 330 à 326 le laçage des gants de boxe a changé : d’un gant léger (chargé de billes de plomb, quand même) lacé sur le poignet par cinq ou six liens parallèles, on passe à un laçage croisé. Pollux porte un laçage croisé, donc, syllogisme évident, la ciste Ficoroni est postérieure à 326.

Mais l’historien allemand va plus loin : la ciste a été fabriquée à Rome, donc Rome est à ce moment un centre artistique de première importance. Et c’est là que votre serviteur, étudiant en maîtrise à l’époque, n’est plus du tout d’accord.

Mon mémoire portait sur les miroirs et les cistes de Préneste, et j’avais, en photographiant et dessinant les quelque 200 miroirs connus à l’époque, déterminé une chronologie d’après les formes, dimensions, poids et décors moulés, les emprunts des graveurs à la céramique campanienne datée par les spécialistes anglais. Il en ressortait, et je n’en démords toujours pas trente-cinq ans après, que le motif des pieds et la manière de conduire le burin pour dessiner les yeux et les lèvres, certains aspects vestimentaires, etc., reliaient la ciste Ficoroni à ma série B de miroirs, qui comporte une vingtaine de pièces connues, dont le miroir qui figure sur la couverture du polycopié rouge ; cette série est selon moi antérieure à la mainmise de Rome sur la Ligue latine, donc à 338. D’autre part la gens Magulnia est connue par plusieurs inscriptions à Préneste et inconnue à Rome. Enfin, mais c’est un point que je n’avais pas vu à l’époque, Préneste était de 380 à 338 la grande rivale de Rome pour la direction de la Ligue latine.

Quant au romai que nous avions perdu de vue, il peut s’expliquer non comme un locatif, mais comme un datif : pour Roma. Et qu’est-ce qui empêche qu’une femme, étrusque, se soit appelée Roma ? Et que ce soit tout simplement le prénom de la fille de Dindia Magulnia ?

Allons un peu plus loin : la mère a latinisé son nom. Ce qui pourrait conférer à la ciste Ficoroni un rôle similaire à celui du miroir de la louve : un élément de propagande pro-romaine dans l’aristocratie étrusque de Préneste.

Dernier élément, même si Tite-Live ne le dit pas, il est évident qu’une fois dépossédée de tout pouvoir sur le Latium, Préneste a subi une crise économique qui est parfaitement sensible avec la série C de ses miroirs, beaucoup plus légers et sommairement incisés. Donc je tends toujours à défendre l’idée que la ciste est bien d’environ 350, et que les Dioscures, jumeaux divins, symboliseraient le couple des consuls romains, donc Dindia aurait souhaité qu’ils viennent à bout du roi de Préneste.

Cette construction, je l’avoue, est fragile, d’autant que si Tite-Live dit que Veii, à la fin du ve  siècle, était revenue à la monarchie (= tyrannie), il ne mentionne pas qu’il en ait été de même à Préneste. La ciste, sa scène principale, ses motifs moulés et son inscription s’expliquent dans ce contexte.

Il reste l’argument-massue de Dohrn, les gants de boxe, et je le démolis facilement : les amphores panathénaïques sont une sous-catégorie de céramique archaïsante, qui en plein ive siècle étaient toujours peintes à figures noires alors que cette technique avait disparu début ve. Les peintres travaillaient sur des cartons et non sur l’observation directe des athlètes (de toute façon les amphores étaient fabriquées avant les jeux) ; donc le laçage des gants n’a probable-ment pas l’autorité chronologique que lui attribue Dohrn.

Ce qui complique encore la situation est que l’inscription du couvercle peut être tout simplement un faux. Comme je n’ai pas pu examiner directement l’objet, je me borne à constater sur photo qu’elle est incisée avec un trait beaucoup plus épais que le décor principal. Depuis que Margherita Guarducci a démontré que la célèbre inscription de la fibule de Préneste (manios med fhefhaked numasioi) est moderne, on ne peut jurer de rien…

Une autre série de monuments que je vous montre chaque année dans la mesure du possible, ce sont les tombes peintes de Paestum et en particulier la tombe du Plongeur : le style des banqueteurs est exactement celui de la céramique à figures rouges des environs de 500 ; mais il est délicat d’en conclure que les plaques de Paestum, et par extension les tombes de Tarquinia à scènes de banquets qui y ressemblent au point que Pallottino a proposé que cette série a été peinte par des Grecs, soient vraiment de cette époque. Cela paraît plausible, mais il faut être prudent.

Deux dernières séries qu’on peut évoquer ici plonge aussi dans la problématique des rapports entre archéologie et histoire. Elle concerne les amphores à vin dites Dressel IA et les marmites noires dites Besançon, trouvées en quantité sur les oppida français, dont le Mont Beuvray. Voici une trentaine d’années, on les datait généralement de l’époque d’Auguste, donc à partir de 30 av. J.-C. Puis une mode née dans les années 1980 veut que ces deux types, parfaitement reconnaissables, remontent à – 80 en Gaule. Pour le moment, sans datations absolues, par dendrochronologie ni monnaies, vienne confirmer cette hypothèse. Et pourtant c’est toute la romanisation de la Gaule qui change d’aspect : si ces fossiles sont effectivement antérieurs de 50 ans à ce qu’on pensait, c’est que non seulement le Mont Beuvray, Chalon-sur-Saône, Besançon et l’oppidum de Château qui précède Sens, mais aussi Alise-sainte-Reine, étaient des villes établies quand César passa par là ; donc qu’Alise-sainte-Reine serait bien Alésia, tandis que César dit explicitement et en excellent latin que cette place ne peut pas être de ce côté-là de la Saône. Je ne conteste pas la chronologie pré-césarienne des sites mentionnés, même si l’on peut proposer les environs de – 60 plutôt que de – 80. Mais on voit que dès qu’on parle d’Alésia, non seulement la subjectivité, mais la défense farouche du dogme de Louis XIII et de Napoléon III envahissent le champ scientifique.

 

 

 

 

Partager cette page

Repost 0
Published by