Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 19:07

Version:1.0 StartHTML:0000000195 EndHTML:0000024488 StartFragment:0000003118 EndFragment:0000024452 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/blog%20en%20cours/Toponymie%20gallo.doc

Toponymie gallo-romaine 2

 

Après les dénominateurs de voies ou hodonymes, qui sont assez clairs, voyons un peu la stratigraphie des noms généraux.

Préalable, nous avons en France générale des zones qui ne sont pas toutes romanes : aire bretonne en Armorique, aire basque, aire catalane, aire savoisienne, aire germanique. Dans ce dernier cas, qui est assez simple, on peut citer l’élimination d’Argentorate, gaulois romanisé, par Straßburg, purement germanique, face au maintien d’un Colonia Martia = Colmar.

On considérera l’occitan comme responsable de la phonétique grosso modo dans le tiers sud du territoire hexagonal, mais il n’y a pas qu’un seul occitan : celui de Toulouse n’est pas celui de Marseille. La langue d’oui, opposée à la langue d’oc, est épouvantablement composite : on définit facilement le picard, l’artésien (le ch’ti) ou le tourangeau, le champenois de Reims et le champenois de Bar-sur-Aube, mais pas encore le nivernais par rapport au morvandiau ni, surtout, le nivernais par rapport au bourbonnais.

La faute en revient aux toponymistes qui ont durablement ignoré le franco-provençal, une langue distincte des occitans et des parlers d’oïl, et qui concerne l’Auvergne, le Bourbonnais, le Poitou, une petite partie de la Bourgogne et une grande partie de la Franche-Comté.

Pour ce qui nous concerne, ces distinctions n’interviennent guère que dans la phonalisation des toponymes qui, d’une manière générale, ont une évolution assez prévisible à partir des étymons, suivant les habitudes phonétiques de telle ou telle région. Pour ne citer que l’évolution du fameux suffixe -iaco-, les terminaisons -ay, ­-y, -ey seront liées à la langue d’ouais, les ­-acnettement occitans, mais les -ieu, -ieux et certains ­-ac ou ­-ax, ­-ez, ­-oz, à diverses parties de la zone franco-provençale.

 

Notre toponymie dépend pour beaucoup de l’époque gallo-romaine au sens étendu : du ier au viie siècle de l’ère courante. C’est dire qu’elle comporte des mots gaulois, des noms propres celtiques, des mots latins, des noms propres italiens, des mots germaniques et des noms propres germaniques. Beaucoup sont, en plus, dus aux religions à la mode, donc au christianisme et (plus rarement) aux religions druidiques, mithraïque et isiaque.

Mais une petite partie est antérieure non seulement aux Romains, mais même aux Celtes. Ces derniers arrivent en Gaule actuelle, selon les conclusions de l’archéologie, très lentement à partir du ixe siècle, et n’arrivent en Berry qu’au ve, avant d’intégrer progressivement des populations ibères, ligures, qui auraient parlé des langues néolithiques non indo-européennes. Mais comme ils n’écrivaient pas, ces peuples n’ont laissé de traces que dans la toponymie.

Il est naturel que les rivières et les montagnes fossilisent des noms très anciens : on estime ainsi que les noms Adour ou Oltseraient ibères, que Var (rivière et aussi montagne), Apt (montagne et agglomération) seraient ligures. Le suffixe -sco, qui se trouve aussi bien dans le Tessin suisse (Giubbiasco) qu’en Italie et en Gaule méridionale (Venasque, Tarascon…) serait ligure ou « celto-ligure », ce qui ne veut rien dire en fait puisque le gaulois est indo-européen et que le ligure, par définition, ne l’est pas.

Le terme « basque » vient des Vascons, qui semblent être issus d’une migration du néolithique final/Bronze ancien, du côté du xiiie siècle. À moins qu’ils ne soient des héritiers des hommes de Cro-Magnon et n’aient jamais bougé de leurs vallées : vieux mythe de l’autochthonie ! Si les linguistes s’accordaient enfin avec les archéologues, ils pourraient éventuellement accorder leurs thèses, mais l’archéologie, qui est scientifique, parle de cultures et de facies en ne se fiant qu’aux composantes matérielles ; tandis que les noms de lieu peuvent donner lieu à des infinités d’interprétations fantasmatiques, surtout chez des gens qui n’ont qu’un vague souvenir de leur latin de sixième.

Beaucoup d’érudits locaux voudraient que tel ou tel composant d’un nom moderne remonte aux âges obscurs : que Corvol, par exemple, ne soit pas une curvam vallem, mais vienne d’un hypothétique *kar- désignant le rocher, de même Varzy qui ne serait pas simplement le « domaine de Varcius », mais un haut-lieu préceltique. En fait, si l’on retrouve sur ces terroirs quelques bifaces moustériens (60.000 à 25.000 ans), il y en a partout, et les populations itinérantes du paléolithique moyen ne risquent guère d’avoir laissé des noms de lieux stables.

Un autre élément préceltique et préromain totalement sûr est le grec, qu’on retrouve dans les noms de Marseille, Nice, Antibes, Monaco, Ampurias… ; qui plus est, l’archéologie, les inscriptions  confirment l’origine grecque de ces ports (Ampurias = μπριον).

Il reste que certains noms de rivières ne s’expliquent ni par le gaulois ni par le latin, et qu’il est légitime de supposer qu’ils  ont été conservés d’une langue plus archaïque. Ce qui n’autorise pas à étendre le raisonnement : le Rhône dérive clairement du nom de la rose, je ne sais comment, la Saône est la déesse Souconna, l’Aube est la rivière blanche comme le Tibre dans son nom pré-étrusque supposé, la Marne est la rivière-mère, la Seine est la déesse Sequana, comme évidemment la Senne de Franche-Comté, les Bièvre et Beuvron sont celtiques, c’est le nom du castor, angl. beaver) ; mais on peut supposer que le nom césarien de la Saône, Arar, est préceltique, tout comme Liger, la Loire, ou Elaver, l’Allier, l’Aar en Alsace et en Rhénanie, sans qu’il soit permis de les attribuer à une supposée « ethnie » ligure. Les deux Doire et la Durance posent problème : on peut penser à un dialecte alpin préceltique.

Quelques fantaisistes ont pu émettre l’idée que l’Allier soit un fleuve hébreu : *El-aver, « le dieu-fleuve ». Autant prétendre que les deux villages nommés Adam en Franche-Comté sont dus à addam« l’homme de la terre » en hébreu, alors qu’ils dérivent clairement d’un germanique Ado, bien identifié.

Soyons sérieux. Au-delà des noms de rivières, il est convenu depuis longtemps, mais pas démontré, que les suffixes -asco (Tarascon, Venasque, Giubbiasco…) viennent du ligure, une langue de l’Âge du Bronze, voire du néolithique, qui n’a pas laissé beaucoup de traces, mais s’étend sur la zone historiquement appelée Ligurie (partie de la Provence et de l’Émilie-Romagne). Il est problématique de faire remonter au supposé ligure Matascoou Matisco, Mâcon, Blanot (Blanuscus), puisque Romanèche (Romanesca) renvoie directement à la présence romaine, tout comme La Romanée dans le même vignoble.

On considère avec certitude que les Condé, Cosne (condate, le confluent) sont celtiques et leurs équivalents sémantiques Conflans, Confolens, latins (confluentem). Brive, Briare, Brioude, Brèves et Sembrèves, dérivent du gaulois briva, pont, alors qu’il est impossible de savoir à quelle époque on a nommé Pont-sur-Yonne ou Pont-du-Navoy. Les Brinon, Brienon, doivent être le même avec un suffixe également celtique.

Les -dunum sont celtiques à condition qu’on puisse remonter à une forme anciene, sinon des mots sont trompeurs : Vermand vient du pagus des Veromandui. Les Bar de Lorraine et Champagne orientale seraient des forteresses de hauteur, or Bar-sur-Aube est en plaine. Il faut donc être prudent. Les -durum (Mandeure…) sont en général de même origine et désignent aussi des forteresses.

(P)alesia désignerait l’escarpement, en celtique ou dans une langue préexistante ? En viennent Falaise et Palaiseau, Alès et Alaise, Alise, mais certains proposent une autre hypothèse selon laquelle la consonne initiale aurait été une aspiration : comme en grec dans λς = sal en latin ; ainsi Salins (salinas) serait une formation parasite sur une *salesia, et Salins serait l’Alesia du livre VII de César.

Même aphérèse dans tous les mediolanum qui désigneraient le « milieu de la plaine ». Ici le gaulois et le latin sont si proches qu’on ne peut se fonder que sur la littérature : Tite-Live nous apprend que la ville étrusque de melpo a été prise par les Insubres et renommée en gaulois. De fait Milan est bien au milieu d’une plaine (très vaste…), mais l’on ne peut pas en dire autant de Mâlain en Côte d’Or.

Les dieux gaulois sont assez bien identifiés à Blismes ou Bellême (Belisama), Beaune (Belenos), Lyon (Lugdunum), et tous les Bourbon, Bourbonne, Barbonne, remontent en définitive à Borvo, le dieu des sources, mais les établissements thermaux y sont dus à la conquête romaine ; et en Province, c’est aquas qui désigne ces agglomérations : Ax-les-Thermes (redondance, Aix-les-Bains (id.), Chaudes-Aigues… Tonnerre, tornodurum, serait facilement la forteresse de Taranis. Epona a peut-être donné Épône, en Suisse, mais cela semble trop facile.

Est-ce qu’Antran et Entrains dériveraient aussi de Taranis ? On a des interamnes au Moyen-Âge, mais il peut s’agir de réfections ; toutefois quand je vois que près d’Entrains 58 on trouve Lain et Lainsecq (avec assimilation de l’article, donc à partir du XIIe siècle), je suppose que les fouilleurs d’Entrains ont voulu rattacher leur village à une racine gauloise par chauvinisme ; comme il est enserré entre le Trélong et le Nohain (qui lui-même doit dériver de amnis), la cause est presque entendue.

Mais le Nohain évoque Nohant, Nouan (le Fuzelier), Noanon (hameau du sud de l’Yonne), qui ont bien des allures celtiques. Or l’origine est médiévale : novanam, terre nouvelle (défrichée ou ajoutée à un fief), rejoignant les innombrables Neuilly ; mais ceux-ci, selon Jean Coste, pourraient tout aussi bien remonter à l’équivalent gaulois *novios ; ils pourraient aussi remonter à la nauda, marécage, qui donne les Noue. Les Noës près Troyes (on prononce les noues, d’ailleurs) n’ont rien de biblique !

Les terres cultivées, partagées, louées, offrent d’innombrables toponymes dont je ne donne que les Coulanges, Collonges, de colonicas, qui sont des terres affermées et nullement des colonies romaines ; les Défens, qui sont des enclos défendus par des haies, tout comme La Haye-Descartes : les haies entourant champs et vergers étaient si banales qu’on n’aurait pas nommé une agglomération sur ce seul trait de paysage : il faut quand même qu’une particularité soit un peu remarquable pour donner lieu à un toponyme durable.

Autre toponyme fréquent, tout ce qui est Essart, Essert, Lessert, Les Essarts, Lessartie ou Lessertie (agglutination de l’article) vient du latin exaratas qui désigne le défrichage, le labour. On comprend bien ici que ce terme banal donne lieu à toponymes : c’est une particularité, même si elle ne vaut que pour quelques années.

D’un autre côté, les lieux incultes, désignés selon les régions de friches (Frust), de frosses, de gâtines ou de guérets, de landes, de savarts, vèvres, de vastes ou gâtes, gâtines, sont légion, mais avec des nuances : les pouilles sont incultes par excès d’humidité comme les noues (il est donc inutile de postuler un propriétaire nommé Paulus pour chaque Pouilly ou Pauillac), tandis que les garrigues sont des terres sèches où ne pousse que le chêne vert, rabougri (mot gaulois ou hispanique ?)

Puisque nous en sommes aux arbres, habile transition, terminons cette partie avec le chêne, justement.

Le chêne est désigné en latin par robur ou par quercus. A priori, ce dernier n’a donné que quelques Cerque (ou Cercle) (le Quercy vient des Cadurques qui l’habitaient) ; on a quelques Rouvre(s), Rouble, Roble, Roure, Roule et même Rouge. En revanche cassanos, gaulois, a donné les Cassan, Cassin, Chasseigne, Cesseigne, Cassagnac, de formation ancienne ; mais casse, souvent devenu Chasse, remonterait à une racine préceltique (dont cassanos serait une suffixation). Les Tanne, Tanneau, Tannay, remonteraient à un tanne désignant un chêne riche en tanin. La série des Corre, Courre… remonterait à un autre nom préceltique du chêne, surtout dans le Massif Central. Le Reboul (Ripoll) est un petit chêne dans le Languedoc. Quant au fameux *dervos, racine inconnue en latin et proche du grec δρύς, bien conservé en Bretagne, il donne des Darve, Dervout, Darbe, Drave par métathèse consonantique, mais aussi Drouille, Dreuilh, Drouin…

La tendance des scribes à ajouter des consonnes euphoniques donne lieu à des confusions amusantes : ainsi Druyes-les-Belles-Fontaines n’a rien à voir avec les chênes, banals en Forterre, mais avec sa résurgence (Douix, Dhuys, Doye, Ladoix…) ; rien à voir non plus avec les druides (« très savants », de la même racine de uidereet οδα) ; en revanche, l’homonyme Druy-Parigny ne présente aucune source ni résurgence : il pourrait donc, lui, être lié à la souche *derv-, puisque les chênes sont exceptionnels dans ce coin de la vallée de la Loire.

Il va de soi que tous les toponymes comportant le nom moderne du chêne sont au plus tôt des XI-XIIIe siècles, quand la langue française avait remplacé les variantes du gallo-romain.

 

 

À suivre…

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by - dans M2-
commenter cet article

commentaires