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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 18:52

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Agrippa Menenius, Cincinnatus, Verginius : une certaine vision des conflits patricio-plébéiens et du patriotisme.

 

1. On notera la toute fin du livre III où, plèbe et patriciat réconciliés par la mort d’Appius Claudius, le consul T. Quinctius Capitolinus rappelle dans un très llong discours que les deux classes doivent concourir dans un effort commun pour défendre et agrandir l’État républicain.

Ce n’est pas un hasard que ce cognomen : il évoque le dieu principal de Rome, son protecteur, dont se réclamera Camille après les braves qui ont défendu le Capitole et l’arx pendant que les Gaulois pillaient la ville basse, et qui avait été déjà été évoqué dans la première prière de Romulus au combat, lorsque son armée pliait et qu’il promit un temple à Jupiter Stator.

Il y a donc une continuité du début du livre I à la fin du livre V sur ce thème du patriotisme ancré dans le sol où les dieux se sont installés de leur plein gré : Junon de Véii rejoint ainsi un autre Jupiter tout aussi étrusque qu’elle d’origine.

Il n’est pas possible, avec ce qu’on sait actuellement de la société étrusque, si leurs cités étaient étaient aussi liées à leurs dieux poliades.

La société romaine, en revanche, nous est assez bien connue. C’est un régime totalitaire où le citoyen est constamment engagé dans la vie civique sous ses deux aspects, milites et quirites, les citoyens « dehors » et les citoyens « dedans », ceux qui combattent et ceux qui votent, qui sont évidemment les mêmes. Accrochons ici une nouvelle fois tous ceux qui ont fait perdre un temps considérable à l’histoire scientifique en interprétant à tort la formule populus Romanus Quiritesque comme « le peuple romain d’un côté, les Quirites de l’autre », et en cherchant des substrats ethniques imaginaires à cette dichotomie : les Quirites auraient été, selon la vulgate la plus répandue, les descendants des Sabins de Titus Tatius.

En fait, la copule -que signifie exactement que ce sont les mêmes citoyens qu’on appelle tantôt populus, c’est-à-dire jeunesse combattante, tantôt quirites, = *co-uir-ites, ceux qui se réunissent pour voter ou juger.

C’est une première dichotomie entre deux rôles complémentaires du citoyen, enrôlé l’été dans l’armée, l’hiver dans la vie civique, attendu que ceux qui ne sont pas recrutés pour combattre doivent s’occuper de la vie collective aussi, chaque jour, dès les premières lueurs de l’aube.

 

2. Une autre dichotomie est celle qui sépare les plébéiens des patriciens. Elle apparaît à la fin du livre I, quand les plébéiens se plaignent d’être contraints par le tyran Tarquin à travailler pour creuser les égouts et bâtir les temples. Il est hors de doute que Tite-Live ait été influencé par l’attitude au quotidien de la plèbe d’une autre époque, où seuls les esclaves travaillaient. Mais cette époque, qui repose sur la guerre de conquête et non sur la guerre de razzia, est bien plus tardive : ce n’est qu’à partir de la fin de la guerre d’Hannibal (200) que les Romains goûtèrent à la conquête impérialiste qui leur apportait des milliers d’esclaves à chaque campagne. Au IIIe siècle, bien sûr, il y avait déjà des esclaves et des affranchis, qui étaient recrutés comme rameurs, mais il s’agissait d’Italiens, donc de cousins.

Les plébéiens, donc, sont au Ve siècle des gens qui travaillent pour gagner leur vie, et il est normal qu’ils participent aux grands travaux liés à l’essor économique de la ville. Mais à l’époque du Superbe, Tite-Live les imagine opposés au tyran, et juste après aux patriciens. Qu’en est-il historiquement ?

L’étymologie est au moins claire : patricii renvoie au père, les patriciens sont donc les « fils à papa » ou plus exactement les membres des clans qui accèdent au pouvoir politique, comme consuls ou tout autre titre de magistrature[1] ; la plèbe, c’est le πλθος, la masse, le grand nombre, indifférencié. Pour Cicéron, cette masse civique aurait été répartie par Romulus dans la clientèle des grandes familles. Et de fait, à l’époque bien connue qui va des Gracques à César, puis sous le Principat, chaque citoyen plébéien était client directement ou non d’un patricien ou d’une gens patricienne (indirectement, des gentesplébéiennes étaient clientes de gentes patriciennes). La société romaine foncctionnait ainsi de manière clanique et hiérarchisée.

Mais d’où vient la dichotomie ? Les Anciens imaginaient que les familles patriciennes descendaient des cent premiers sénateurs, nommés par Romulus en fonction de leur richessse foncière[2]. En fait, les familles patriciennes n’apparaissent en tant que telles qu’après 450 de manière sûre, et les plus anciennes listes de magistrats (509-475) comportent de nombreux noms de familles qui seront ensuite connues comme plébéiennes. Il faut donc trouver une autre explication.

La première, présentée par Arnaldo Momigliano dès 1936 et développée par Jean-Claude Richard en 1981, est la serrata del patriziato : vers 480, les familles dominantes se seraient auto-proclamées détentrices d’un rapport privilégié avec les dieux, seules habilitées à traiter avec Jupiter, Junon et Minerve, les dieux du Capitole ; tandis que les plébéiens avaient leur propre triade divine, hors de la ville, sur l’Aventin : Cérès, Liber et Libera. Et par la suite, tout en refusant longtemps les intermariages (c’est-à-dire la reconnaissance comme héritiers du patrimoine d’enfants nés d’une union entre les deux classes), le patriciat a éliminé certaines familles, voire certaines branches, au point d’arriver à environ 80 souches.

Mais il faut franchir une autre étape et revenir à ce que le VIe siècle nous apprend. Pendant ce siècle, après les Grecs et avant les Gaulois, les Étrusques et leur comptoir sur le Tibre, Rome, classent selon leur fortune les citoyens et les familles selon l’armement qu’ils peuvent s’offrir pour combattre. Les cavaliers sont les plus riches, on les appelle donc equites, ou chevaliers, les fantassins lourds forment la première classe des citoyens, et le rest se répartit en quatre autres classes, plus les musiciens et charpentiers ; seuls les plus pauvres sont infra classem, « en-dessous du recrutement », ou proletarii, ou capite censi (= recensés sur leurs enfants, susceptibles de combattre plus tard, ou sur leur seule personne).

Il est difficile de ne pas voir une filiation entre l’armée à cheval et le patriciat, entre l’armée de pied et la plèbe. On traite d’ailleurs toujours l’infanterie de « masse des batailles ». Mon idée est que les premiers magistrats non monarchiques furent non des consuls (« ceux qui s’azzeyent côte à côte ») mais des magistri, l’un pour la cavalerie, l’autre pour l’infanterie, celui-ci devenant prépondérant puisque l’infanterie était « la reine des batailles » et prenant le titre de dictatorquand il fallait fournir un effort militaire particulier.

3. Mais Tite-Live voit la dichotomie patriciat/plèbe d’une manière uniquement civique : pour lui, qui n’avait aucune compétence militaire et guère de réflexion historique, les plébéiens sont les pauvres, les patriciens les riches, et il imagine donc une lutte de classes simplistes.

Mais pour écrire une histoire tragique, il faut des intermédiaires pour résoudre les conflits, sans quoi la Ville serait morte à maintes reprises. Donc, il va (lui ou ses sources) fariquer un patriciat monolithique avec des clans particulièrement tyranniques, les Claudii en particulier, une plèbe tout aussi monolithique mais avec des éléments conciliants, comme les Icilii, Licinii, Sextii, qui emporteront en 367 seulement la parité dans les magistratures.

Les conciliateurs servent à expliquer que les grands conflits tragiques n’aient jamais divisé la ville de manière définitive : d’où cet Agrippa Menenius (p. 71 sq.) qui ramène la plèbe partie de la ville en racontant une fable d’Ésope[3] ; d’où les Valerii et les Horatii, qui durent faire valoir leur esprit de conciliation dans leurs éloges funèbres et donc dans leurs histoires gentilices, dont les annalistes se sont largement inspirés.

Il n’y a guère d’autre lecture possible pour les livres II-V : c’est de la littérature, non de l’histoire. Il faut bien expliquer l’essor des tribuns de la plèbe, qui arrivent à l’époque de César à imposer des lois (plébiscites) contre le sénat, en fonction de leur origine : difficile, donc, d’admettre qu’ils étaient au départ, comme le prouve l’épisode Virginie, des élus des sous-officiers d’infanterie ! On invente donc qu’ils s’opposent à la levée des troupes, voire qu’ils paralysent l’économie.

Or, cela était impossible dans un contexte postérieur à Marius, où les armées étaient formées d’engagés, citoyens, affranchis et allogènes, et plus de citoyens enrôlés selon leur fortune. Les tribuns de la plèbe, issus d’ailleurs de grandes familles quelquefois patriciennes (il suffit à P. Claudius de se faire adopter par un plébéien, avec l’accord du Grand Pontife César, et de faire prononcer son nom Clodius pour « faire peuple », pour servir ledit César à Rome tandis que l’imperatorétait en Gaule), ont une fonction purement civile. Il faut donc masquer leur origine militaire.

Ce que Tite-Live effectue en les présentant comme opposés au recrutement et donc traîtres. Le modèle opposé, c’est Cincinnatus ou Camille : tout pour la patrie. Alors, l’imagination rétroactive va s’en donner à cœur-joie. La plèbe joue un rôle, le patriciat un autre, les dieux un troisième puisque ce sont eux qui envoient, à tour de rôle, épidémies, famines, guerres étrangères… ou conflits entre patriciat et plèbe, selon la loi littéraire qui consiste à faire alterner les calamités qui éprouvent et forgent la vertu nationale romaine.

C’est simpliste, mais cela marche puisque le mouvement tragique est littérairement au point. Mais il faut pour cela que le plébéien-type soit un paysan pourvu d’un lopin de terre juste suffisant pour faire vivre une famille, et que la continuation des combats l’hiver le pousse à la révolte.

Aux livres II et III, lors de l’épisode du centurion endetté et celui de Cincinnatus, le citoyen-soldat est soit victime de la guerre, soit prêt à s’engager en laissant son champ : c’était un peu le rôle de colonies établies, à partir du IVe siècle seulement, sur les frontières. Au livre V, il faut imaginer une plèbe entièrement engagée dans une guerre de siège, invraisemblable à cette époque : les techniques poliorcétiques n’étaient pas inventées, on ne pouvait imaginer mener une sape vers Veii sur ses cinquante mètres de rocher, et la guerre de dix ans s’inspire d’Homère, la contrevallation et la circonvallation de César…

Ce que la recherche moderne a restitué, c’est qu’il existe dès le Ve siècle une série de familles riches mais exclues du patriciat, qui vont accéder très lentement aux magistratures et former cette nobilitas patricio-plébéienne toute de connivences. IL n’y a pas eu de Gavroche sur les barricades à Rome, seulement un lumpenproletariat perpétuellement affamé, et de plus en plus nombreux : un million de pauvres à l’époque d’Auguste… on les tenait par les spectacle, panem et circenses, mais c’est une autre histoire.

 

 



[1]. Les premiers magistrats ne furent certainement pas appelés consuls, mais préteurs selon certains, maîtres selon d’autres. Mon opinion ci-dessous.

[2]. Ce fonctionnement civique se retrouvera en France dans la Monarchie de Juillet et jusqu’au second Empire : les possédants, plus intéressés que les pauvres au bien de l’État, étaient seuls à voter et à être éligibles ; c’est le principe du suffrage censitaire.

[3]. À ce propos, je vous ai dit légèrement qu’Ésope était du IVe siècle. En fait, la légende le place bien plus tôt, au VIIe ou au VIe, mais les fables qu’on lui attribuait furent de fait difffusées à l’époque d’Aristophane, qui est aussi celle où des Grecs, Athéniens probablement, fabriquèrent des légendes d’origine pour les Italiens.

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Published by - dans LC04
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