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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 19:17

Devoir refaire une clé USB après avoir perdu celle qui aurait dû servir la semaine dernière m'a permis de réformer mon cours dans les sens suivants :

1. Confirmation que le "phénomène orientalisant" ne concerne pas que les quelques tombes étrusques et latines (Barberini, Bernardini à Préneste ; Regolini-Galassi à Cerveteri ; circolo degli Ori, circolo degli Avori, tomba del Littore à Vetulonia) dont tous les manuels montrent des images, mais globalement toute la Méditerranée occidentale, et en Italie à la fois la Grande-Grèce, la Campanie, le Latium, la région de Bologne en plus de la Toscane.

2. L'intégration de "tendances" artistiques venues d'Asie mineure, par l'intermédiaire des Phéniciens et celui des Grecs, touche toutes les régions susnommées ; plus encore, elle atteint le monde celtique un bon siècle plus tard. Les marqueurs iconographiques sont les animaux fantastiques, composites comme les sphinges, centaures, griffons, sirènes, qui pour ce qui nous concerne passent par l'intermédiaire de la mythologie grecque.

3. Ces tendances se réalisent dans un cadre sociologique nettement féodal (= puissance prépotente d'une personne ou d'une famille) dans le cas des grands ensembles orientalisants, mais aussi dans un système aristocratique plus classique, celui des gentes ou de leur équivalent étrusco-italique (des clans). L'évolution architecturale de la nécropole de la Banditaccia à Cerveteri en est l'exemplaire le plus facile à étudier avec le passage des grands tumuli aux tombes à dé alignées.

4. Dans le monde celtique, les tombes princières se développent à partir de 520-510 seulement, et les "princes" sont nettement guerriers : ce sont les Fürstengräber, toujours à char avec importations étrusques et grecques, Les chercheurs les situent au centre de Fürstensitzen ou domaines féodaux d'une quarantaine de kilomètres de diamètre, et on en trouve en Bavière, Rhénanie, Lorraine, Franche-Comté, Bourgogne, puis Champagne et Berry.

5. Les valeurs seigneuriales sont toujours les mêmes : luxe ostentatoire, prestige guerrier et partage du banquet. Dans les aristocraties ultérieures, on verra partager (au VIe siècle) le rituel du banquet couché ou symposion, et la chasse tendra, au Ve, à remplacer la guerre.

6. La féodalité ne peut se développer qu'à partir de l'appropriation, par un individu ou un clan, d'un monopole sur tout ou partie d'une voie économique internationale : l'intersection entre voie du sel (Ostie vers l'intérieur des terres par la vallée du Tibre) et voies terrestres entre Étrurie et Grande-Grèce pour Préneste, contrôle des voies terrestres et maritimes entre ces deux zones pour Caere. La princesse de Vix contrôlait un point idéal, la zone de rupture de charge sur la haute vallée de la Seine : une fois épuisés les filons d'étain en Italie, les Grecs de Tarente (entre autres), les Étrusques de Caere, Vulci, durent aller chercher le précieux métal dans les îles Cassitérides signalées par Strabon, soit, au plus vraisemblable, en Cornouaille anglaise : le fameux cratère de Vix, de style laconien, a dû être fabriqué à Tarente, mais sa cuve martelée, le plus grand ouvrage de dinanderie (tôle de bronze martelée) connu au monde, pourrait venir d'Étrurie du sud. Le complexe de la tombe princière de Vix, associé à l'oppidum du Mont Lassois où l'on vient de découvrir un palais de plan grec, livre des objets de fabrication athénienne (coupes en céramique peinte) ou vulciennes (cruches à vin ou oenochoés de bronze). On en conclut que des cités commerçantes grecques et étrusques avaient offert des cadeaux diplomatiques (les keimèlia, terme connu d'Homère) pour assurer un segment d'un trajet de presque 3.000 km, par la mer tyrrhénienne, Massalia, le Rhône, la Saône et la Seine, avec portage terrestre sur 100 km entre Saône et Seine.

6bis : il est probable que les objets de luxe retrouvés dans des lieux éloignés (Marsal, Moselle ; La Heuneburg, Hochdorf, en Rhénanie-Palatinat) sont dus au même type de commerce, mais dont l'objet serait tout simplement le sel ! car les côtes italiennes, hormis Ostie, sont impropres à l'installation de salines, et comme le sel est une denrée indispensables à l'alimentation, et qu'il en faut de grandes quantités, les sites d'exploitation du sel de terre ou de sources salifères  sont, dès le début de l'Âge du Fer, des centres de commerce avec importations italiques : Marsal, mais aussi Salins-les-Bains et surtout Hallstatt, en Tyrol, celui-ci dès les alentours de 1000 av. J.-C., contemporain donc du villanovien ; le fond du golfe adriatique, la région de Venise donc ou "angle vénète", participe sans doute de ce commerce avec du sel marin, mais les études ne sont pas très avancées dans ce secteur où l'on reconnaît toutefois une ineraction artistique entre le monde celtique et les Italiques.

7. Heureusement, pour des raisons commerciales, les agents économiques se mettent à écrire ! Ce qui permet de suggérer que la Vénétie n'a été concernée par le commerce du sel (marin dans son cas) et activités connexes qu'un peu plus tard, Ve siècle probablement ; les Celtes, eux, n'ont pas laissé d'écrits sur matières durables (peut-être sur tablettes de bois…) ; mais en Italie centrale, on a pour l'orientalisant final des noms de personnes et de familles étrusques (ex. le Spurinna du petit lion de S. Omobono, à Rome) et latines (Vetusia, propriétaire du trésor de la tombe Barberini, à Préneste). On sait par ailleurs que dans la zone latiale et sud-étrusque qui nous intéresse, il y avait des artisans grecs et phéniciens.

 

Les objets de prestige qu'on voit partout doivent leur prix à divers éléments :

a) l'origine lointaine (exotique) du matériau. Ivoire d'éléphant, ambre de la Baltique, albâtre et verre d'Égypte… Le coût est lié à la fois à la dangerosité de l'obtention (tuer les éléphants en Asie centrale, en Inde…) et à la longueur des trajets, avec des convois forcément sous bonne garde.

b) la rareté intrinsèque du matériau, s'il est d'origine locale : par exemple l'or ; mais l'on voit, en regardant de près les centaines de fibules et autres bijoux d'or et d'argent, qu'on travaillait sur une tôle ou lame très mince, et que les objets remarquables sont très légers (quelques grammes pour le fameux pectoral aux lions de la tombe Regolini-Galassi, moins d'un gramme pour les fibules à étui long).

c) le coût du travail, long et très spécialisé, d'une haute technicité : disons qu'un orfèvre travaillant le filigrane et la granulation ne pouvait produire une simple fibule a drago, à appendice allongé, en moins de deux ou trois jours, et que le pectoral aux lions a dû prendre des mois.

Mais ces objets de haute technicité sont nombreux, parfois en or, souvent en bronze, avec les mêmes caractères artistiques : la "valeur ajoutée" ou "fossilisation de la force de travail" en termes marxistes, est donc assez variables.

Par ailleurs les thèmes orientalisants évoqués en (2) ci-dessus vont s'inscrire dans le stock iconographique d'arts mineurs comme la céramique, et devenir très courants : les animaux fantastiques et la mère des animaux sont progressivement stylisés au point de devenir peu reconnaissables, par exemple sur des tuiles de bord de toit ou antéfixes ; le thème du banquet aristocratique se multiplie, jusqu'à figurer sur des plaques architectoniques reproduites au moule dans des palais, comme Acquarossa ou Murlo, qui prolongent l'art orientalisant jusqu'aux VIe et Ve siècles dans ces sites féodaux qui coexistent avec les cités.

Enfin, il faut tenir compte du transport de cette imagerie sur des objets standardisés comme les vases à parfum corinthiens, de fabrication grecque ou étrusque, et les séries de vases étrusco-corinthiens fabriqués à Caere, par des artisans immigrés puis locaux, et qui exploitent à fond la mythologie grecque (Ulysse, Héraklès) avec une ornementation orientale (lotus, palmettes).

 

Conclusion : on présente dans les manuels un art composite, "périphérique" selon les historiens de l'art, mais les objets, fabriqués dans des ateliers ou botteghe en grand nombre, deviennent standardisés à mesure que la société passe de la féodalité à l'aristocratie des cités, ce qui se produit clairement au VIe siècle… qu'on peut appeler, en Latium, le siècle des Tarquins, tout en se rappelant bien que les Tarquins des récits historiques ne sont qu'une grossière simplification d'une histoire beaucoup plus mouvante.

 

 

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