Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 19:33

Je vous ai déjà dit du bien de la chaîne arte, qui diffuse des documentaires souvent plutôt bons en histoire et archéologie. L'horaire usuel était autrefois le samedi soir, maintenant c'est tous les jours vers 16 heures.

Comme il y a beaucoup de redif, ne vous inquiétez pas si vous manquez un épisode : il y a toutes les chances qu'il repasse huit jours plus tard, voire moins.

J'ai noté ces temps-ci une série consacrée à Stonehenge et à son environnement. Elle ressert les constatations établies depuis deux siècles sur l'orientation astronomique (l'axe du site vise d'un côté le lever du soleil au solstice d'été, de l'autre son coucher au solstice d'hiver… c'est une évidence. Remarquons que Stonehenge fait mieux que la basilique de Vézelay, qui ne marche que d'un côté : à midi le 21 juin, le soleil trace un "chemin de lumière" depuis le chœur vers le portail ; attention, le solstice peut être le 22 ou le 23 et midi = 14 heures, à cause du décalage entre heure officielle et heure astronomique (à quelques minutes près, Vézelay étant à 200 km à l'est du méridien de Greenwich).

Mais au-delà de ces banalités, on voit passer quelques nouveautés (± relatives) :

– la découverte de nombreuses inhumations sur le site même ; on identifie 240 individus, hommes, femmes et enfants, ce qui est peu pour un demi-millénaire : d'où l'idée à venir d'une aristocratie restreinte ;

– au moins un village à l'est du site ;

– un cromlech de bois (Woodhenge à Durrington) qui serait une sépulture collective aristocratique, au bord du fleuve Avon ;

– un immense dépôt de nourriture suggérant des banquets collectifs liés aux processions sur le Causeway ou cursus, qu'on voit parfaitement depuis le site.

Une statistique de la population résultant des fouilles par rapport au nombre d'hommes calculé dans la perspective d'apporter sur place et de disposer les pierres suggère que tous ces dispositifs (banquet, procession, inhumations) étaient le privilège d'une aristocratie : ce qui n'est pas étonnant, le néolithique et le Bronze ancien/moyen sont marqués par ce phénomène de séparation entre une classe privilégiée et une masse asservie ; selon les auteurs, celle-ci aurait été incinérée, et les restes jetés dans l'Avon. Cela se vérifie sur le continent.

Il et à regretter que les documentaires ne mentionnent pas souvent la chronologie absolue : l'érection du cromlech avec ses trois couronnes est quand même l'affaire d'un bon millénaire ! La société ne peut pas avoir été statique pendant tout ce temps.

À regretter aussi que le site d'Avebury, tout proche, ne soit pas mentionné (je crois l'avoir entr'aperçu vu d'hélico, deux secondes seulement) ; c'est un village entièrement bâti à l'intérieur d'un cromlech et d'un énorme fossé, à une quinzaine de miles au NW.

Deux assertions m'ont également surpris : l'idée que le Causeway soit une frontière, et que son origine soit géologique et non anthropique

Cela, de toute façon, ne remplace pas une visite sur place : la plaine de Salisbury est pleine de reliefs de plus de 3 000 ans d'ancienneté, et à Stonehenge comme à Avebury (s'ils existent encore) deux petits musées privés montrent, entre autres, des dessins humoristiques du XIXe, l'un par exemple figurant le cromlech comme une cage à archéoptéryx !

Signalons pour finir une expérimentation intéressante, proche de celle qui avait été menée à La Roche aux Fées (Deux-Sèvres) dans les années 80 : transporter un menhir de 14 tonnes (les  blue stones) ou de 200 tonnes (les trilithes), sur 40 km pour les uns, 400 pour les autres (de mon temps on se contentait de 150, ce qui est déjà beaucoup). Or un archéologue expérimental (l'Angleterre est pionnière dans ce domaine) a étudié des boules de granit de 72 mm de diamètre, polies et ornées, qui passaient pour ornementales, et les a utilisées dans des glissières en bois : les néolithiques avaient inventé le roulement à billes ! C'est assez convaincant, en terrain bien plat, mais pour les minéraux venus de Cornouaille il vaut mieux garder l'ancienne idée d'un transport par radeaux.

Comme souvent, une partie du commentaire dévie vers l'idéologie : ces sociétés (dont ici on ignore la longue durée) sont tout simplement les premiers Anglais ! ils font fondre le cuivre à 2 000°, ce qui ne peut être que magique ! Faux : déjà, on parle d'une période où le Channel se traversait à pied, et les porteurs des Bell Beakers ou gobelets en cloche existent aussi sur le continent ; quant au cuivre, à la fin du néolithique, il était martelé, tout comme l'or, à partir de pépites. Ce n'est qu'à partir du moment où l'on y a mêlé de l'étain qu'il a bien fallu le fondre, et à 1 300°, cela suffisait et n'avait rien de magique.

(À suivre)

Repost 0
31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 19:00

Le serveur me prévient qu'il y aura bientôt de la pub sur mon blog, et qu'à condition de payer quelques sous j'en tirerais d'hypothétiques bénéfices.

 

Qu'on se le dise, ce boulot que je fais là est intégralement bénévole, je n'en attends aucune rémunération, mais je ne veux pas non plus en donner à un système qui était au départ associatif et qui, comme Gogol & C°, tourne commercial. Donc, toute pub qui apparaîtrait sur mon blog le ferait contre ma volonté.

 

J'en profite pour rappeler que le superbe bouquin sorti des presses le 11 juillet et intitulé César et les collines du Nivernais ne rapport pas un centime à ses auteurs, ni à l'association éditrice elle aussi bénévole : le prix de souscription (15 € + frais de poste éventuels, 2,50) couvrira juste les frais de maquette et d'impression, si nous arrivons à vendre les 50 exemplaires restants.

 

Au-delà de ce premier cent, il y aura une réimpression qui prendra en compte les critiques reçues – et attendues.

 

Pour souscrire, le plus simple est maintenant de passer par l'adresse postale de l'éditeur non commercial : Le Panier d'Orties, 2 rue de la Forge, F 58500 Oisy ; joindre le chèque adéquat et surtout, s'il ne la mentionne pas, votre adresse postale : le bouquin part dès le lendemain.

 

Désolé de ne pas joindre une photo de la couverture… mon système est trop vieux pour Flash Player.

Repost 0
28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 20:43

Officiellement, on en reste à "le blog de Richard Adam pour la Sorbonne", et je ne sais pas trop comment retirer la page de présentation qui a déjà cinq ans d'âge ou plus.

Mettons à jour : c'est toujours le blog de Richard Adam, ancien enseignant de latin à la Sorbonne. Je ne vais pas en ouvrir un autre pour raconter mes nouvelles élucubrations, et d'ailleurs la plupart des anciens articles restent utilisables pour mes successeurs et leurs étudiants.

Les circonstances actuelles veulent que je parle d'un certain nombre de découvertes archéologiques de mon département, la Nièvre, qui précisent tant soit peu ce que César a pu faire en 52. Forcément, cela m'oblige à parler d'Alésia…

On ne devrait plus en parler trop longtemps, au moins d'Alise, puisque quelques collègues viennent de finir de la démolir.

César et les collines du Nivernais (à commander au prix de souscription, pendant encore un mois, mais à l'adresse <lepanierdorties-editeur@orange.fr>, je ne sais toujours pas comment créer un lien… 15 € tout rond, + 2,50 de port pour ceux qui habitent à plus de 20 km de Clamecy, Nièvre). Fatte presto, le premier tirage est presque épuisé.

Repost 0
28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 20:40

Version:1.0 StartHTML:0000000209 EndHTML:0000025324 StartFragment:0000002656 EndFragment:0000025288 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Franck%20Ferrand%20pr%C3%A9sente%E2%80%A6%20Alise.doc

Franck Ferrand présente… Alise, condamnation capitale.

 

Quel plaisir que de dévorer ce bouquin assez  épais ! En le feuilletant la semaine dernière à Salins, je me suis dit « encore les arguments éculés ! », et quand mon libraire préféré me l’a fourni, voici cinq jours, changement d’avis.

On va passer sur le « Franck Ferrand présente… », insupportable de fatuité, digne d’un producteur de télévision (mais c’est vrai qu’il l’est, comme Nagui ou Morandini, qui ne sont pas des anges de scientificité…) ; et on va passer aussi sur les cinq petites pages emphatiques dont il justifie sa participation dans le style d’un plumitif de province, vantant un Berthier « archéologue de grand renom » (ce qu’il n’a jamais revendiqué), des sites « chargés de vestiges celtes et romains », « la valeur inouïe des vestiges », etc. Tout en se défendant de défendre la thèse de Berthier en particulier et de mettre en avant les communes jurassiennes…

 Et de dénoncer un « primordial besoin d’affiliation » chez les partisans d’Alise, ce que je veux bien : après tout, les francs-maçons du Grand Orient de France ont longtemps pris pour dogme que les femmes n’avaient pas autant de cervelle que les hommes, et il a fallu quinze ans de combat pour qu’ils admissent le contraire… mais les francs-maçons ne sont ni aussi jésuitiques ni aussi dogmatiques que les Alisiens, et Loges et Chapitres mixtes sont maintenant admis. L’insistance dans le dogme remonte, chez les Alisiens, à bien plus de quinze ans, et il n’y a pas apparence qu’ils détellent après que le présent ouvrage a démontré à tout citoyen honnête qu’ils ont tout faux.

Pour un terminer avec les cinq pages de Ferrand, disons que réaffirmer que la Guerre des Gaules est « pourtant si précise en tout », c’est s’asseoir sur un contre-dogme et oublier que César n’était pas aussi imprécis que ne le disent les Alisiens quand cela les arrange,  ni aussi précis que ne l’osent les adversaires quand cela les arrange aussi. Un gros morceau à digérer, c’est omnibus interclusis itineribus, qui permet aux dogmatiques de toutes obédiences d’affirmer que César n’aurait jamais pu marcher vers l’Isle Crémieu pour traverser le Rhône.

Pour résumer la partie historique qui suit, j’oserai une formule : Ianus Alisiiam solo adaequauit, Porte a démoli jusqu’au niveau du sol Alisiia.

Et comme vous me connaissez, je vais établir qu’une première composante de la démolition est non seulement fragile, mais inutile :

Les Alisiens se fondent depuis lurette sur une inscription bien tardive, en gaulois corrompu, qui comporte les mots IN ALISIIA. Donc ce bon vieil Héri d’Auxerre, ou ses manuscrits, éliminent d’office l’idée qu’Alise soit une Alesia, en fabriquant un pagus Alesiensis pour complaire au texte de César, alors que leur Alesia a toujours été une alisija : d’abord, les monnaies et les inscriptions sont légion à indiquer que le II et le H étaient des graphies courantes pour E (donc ALISIIA = ALISEA), et d’autre part il existe en grammaire indo-européenne une habitude qu’on appelle métathèse vocalique. L’incertitude reconnue par les grammairiens antiques entre le ε et le ι dans le grec hellénistique, l’alternance entre la graphie -is et -es pour l’accusatif pluriel des thèmes en -i-, tout cela concourt à reconnaître dans ALISIIA une forme d’ALIISIA avec métathèse. Ce n’est pas un argument dirimant, tout juste une commodité pour distinguer Alisiia = Alise d’Alesia = le site de César. Let, remise en jeu.

Deuxièmement, et là je vais me fâcher : les divers auteurs répètent comme une antienne qu’altero diene peut signifier que « le lendemain ». C’est faux, et je m’étonne qu’une collègue aussi experte que moi en grammaire latine ait souscrit à cet à-peu-près que ses complices dénoncent à loisir comme « une erreur que n’importe quel correcteur aurait notée d’un solécisme ». Et de reprendre comme une antienne que les auteurs Alisiens, y compris Reddé qui est aussi agrégé des lettres, commettent un contresens qui les arrange.

Or, je suis désolé, dans le calcul des étapes, le Romain compte à partir de l’aurore et par jours pleins de marche. Désolé d’ avoir lu et relu Tite-Live et Tacite, mais la grammaire est rigoureuse :l

L’expression livienne classique est primis (il n’y a pas de distributif pour unus), binis, trinis… castris, qui sont des ablatifs d’origine instrumentale : « ayant construit  le premier, le deuxième, le troisième camp » donc cheminé un, deux, trois jours entiers.

Si l’on passe par dies, les numéraux sont impitoyables : déjà, soit l’épisode relaté dure plus de deux jours et autorise les adjectifs absolus : primo, secundo, tertio, quarto die… ; soit l’épisode couvre seulement deux journées pleines, et alors les comparatifs s’imposent : priore, altero. Dans le cas présent, si (comme un seul des sites étudiés par Chambon et Sébillotte pur la bataille de cavalerie l’autorise) il ne restait que quelques heures de marche entre la bataille et les abords de l’oppidum, César aurait écrit ipso die ; s’il y avait une seule journée pleine de marche, disons entre le café du matin et le pastis du soir, ce serait postero die ; et au cas d’une seconde et dernière journée, altero die. Quelle que soit l’heure d’arrivée. Pour le jour 0, il ne reste que peu de temps, « César fit massacrer les fuyards tant que le jour le permit ». Pour le jour +1, inutile de préciser qu’on a construit le camp comme tous les jours ; et le jour +2, il reste à César le temps de faire le tour de l’oppidum et de constater qu’on ne pourra pas le prendre d’assaut à partir du jour +3, donc qu’il faut assiéger.

Il est donc inutile de falsifier la grammaire pour passer de deux étapes avec du temps restant avant la nuit, à une étape avec du temps restant aussi : comme on démontre (à juste titre) qu’il n’était pas question de iusta itinera de 30 km et encore moins de marches allongées de 40 km, de toute façon, le site d’Alise est mort. Je m’interroge donc si cette obstination à dénoncer, cinq ou six fois au long des 400 pages et plus de l’ouvrage, le fait que Reddé, Bonaparte junior  & C° tirent sur l’interprétation correcte d’altero die, n’a pas pour seule finalité de faire passer la distance entre Crotenay et Syam, 15 km environ, pour la seule normepossible selon César.

En ce cas, les tenants de Syam-Chaux des Crotenay sont tout aussi dogmatiques et tout aussi malhonnêtes que leurs adversaires d’Alise.

Et veulent masquer une donnée textuelle tout aussi indiscutable, veuille m’excuser de parler encore de latin ::

Cum per extremos Lingonum fines, bon, on peut discuter, et le bouquin de Danielle et de ses complices démontre absolument que les Alisiens ne pourront jamais se dépatouiller de ces quatre mots, après avoir tripatouillé tant qu’il était possible les frontières (jusqu’à l’absurde : Barral ; jusqu’au summum de la falsification : Carcopino <qui d’ailleurs n’y croyait pas, mais étant normalien, le canular faisait partie de sa culture>). Mais il y a deux autres mots, iter faceret, et en bon latin il n’y a pas d’hésitation : « il était en train de marcher » ; où ? à l’intérieur du territoire séquane. Mais il n’y était pas : sinon on aurait iter fecisset, ou alors praeteritis Lingonum finibus.

Ma bonne collègue insiste à m’opposer que si l’attaque de cavalerie avait eu lieu pendant que César franchissait la Saône, ce qui me semble le plus vraisemblable (et correspond d’ailleurs aux normes tactiques fixées, et excellement, par François Chambon en fin de volume), César aurait employé dum + l’indicatif présent. Mais l’emploi de dum, qui n’indique qu’un synchronisme, affaiblirait considérablement l’expression : avec cum historicum, César indique que c’est à la fois au moment où il franchissait la Saône, et parce que ce franchissement le rendait particulièrement vulnérable, que V. a déclenché son attaque à ce moment précis. Bien sûr, cela ne peut lui convenir, à supposer que sa démolition efficace et honnête d’Alise ne débouche sur l’hypothétique probation de Chaux-des-Crotenay, auquel cas, vu les distances, il faudrait étendre indéfiniment le temporel altero die

Mais… autant je peux vérifier ce que j’ai dit de mémoire sur Tite-Live et Tacite, surtout sur le premier, parce que j’ai la concordance de Packard ; autant je ne peux pas affirmer qu’en sept livres César n’emploie nulle part dum temporel. C’est ce dont je crois me souvenir, pour l’avoir lu et relu, mais je peux me tromper ; vérifier, cela signifie relire les 200 pages de l’édition Oxford une fois de plus…

J’aurais préféré une hedera distinguens à cette espèce de caducée, mais après tout je viens en paix… et l’ordinateur a choisi de ne plus me laisser accéder à ce Dingbat manucien que j’aime bien.

La démolition d’Alise avait déjà commencé voici quelques années, et Danielle Porte parlait déjà d’imposture ; j’en sais un qui parlerait de forfaiture, et qui le prouverait puisqu’il est avocat. Ce qui était étonnement, que des contemporains plus ou moins qualifiés pussent publier dans des éditions commerciales (donc avec un à-valoir pour pallier l’absence de ventes) des vérités définitives, à grand renfort de pub (« la fin des débats », « l’énigme définitivement résolue », pourquoi pas « la solution finale », sinon que ces « historiens » se souviennent peut-être que l’expression est malvenue… ?), ce qui était étonnement, donc, se réduit à peu de choses : quand la fin de carrière approche, et qu’il y a une piste publicitaire à exploiter, et qu’on a le grade de Professeur d’Université (grade, rappelons-le, qui n’est qu’un certificat de conformisme et nullement de talent… la preuve étant que ni Danielle ni moi n’avons atteint cet optimum), on peut toujours écrire n’importe quoi en compilant d’anciens cours et des écrits allogènes qu’on ne citera que par raccroc.

Ce derniers feux d’un combat définitivement perdu, l’acharnement des vaincus à défendre les dernières redoutes à coups de mensonges et d’approximations, je les sentais venir, pour dire la vérité, depuis 1994. Parole de quelqu’un que je ne dévoilerai pas, puisque c’est un ami et qu’il est toujours de ce monde, qui m’avait dénoncé confidentiellement l’imposture bien avant que Janus ne le fît publiquement.

Il y avait déjà onze ans que j’avais publié ce lamentable article de la RAE que quelqu’un m’avait autorisé, sous condition que je joignisse à ma propre démolition de Chaux-des-Crotenay (que je maintiens jusqu’à plus ample examen) un éloge d’Alise… alors que je n’y croyais déjà plus, bien que veau élevé sous la mère côte-d’orienne, mais chez qui le taureau jurassien veillait dans les hormones…

Le premier bouquin de Danielle était, comme à son habitude, outrageusement satirique et fort agréable, mais celui-ci signe la fin. Tabula rasa. Non, je n’ai rien vu à Alésia-du-Disneyland.

Pendant quelques années, je n’ai pas eu l’occasion de repasser dans ces coins, puis… pour diverses raisons, je vais plus souvent à Dijon : soit par TER, rarement par avion, le plus souvent en roulant tout doucement à l’écart de l’A6. Et plus j’y passe et plus je constate que je ne « sens » pas le site : trop petit, incompatible avec le texte de César bien sûr, et même si l’on fait abstraction du passage obligatoire de la Saône (dans cet ouvrage, on démontre bien inutilement que les innombrables sites proposés pour la bataille de cavalerie sont improbables, et de toute façon les plus éloignés, en tirant le sens d’altero die vers un impossible tertio die, n’atteignent pas la Saône), c’est trop petit, c’est trop bas, les rivières sont trop loin, et surtout en faisant le tour le soir du deuxième jour, César aurait normalement tout disposé pour déclencher un assaut par le sud-est au plus vite).

Ici, on démontre l’impossibilité définitive du site non seulement à partir du texte de César qui l’exclut d’office, sauf accumulation de contresens, mais avec des arguments irréfutables qu’il vaut juste la peine de résumer : pas assez de surface, d’accord, même Bonaparte junior l’avouait ; pas assez d’eau, même si les lignes romaines invraisemblablement éloignées laissaient un accès aux rivières ; pas assez de pâturages…

On ajoute ici : il ne suffisait pas de manger et de boire, hommes et bœufs, mais gérer les résultats ; on n’en parle pas à la Sorbonne, mais Bernard Gay a pensé à « la cabane au fond du jardin » : typhus assuré pour les assiégés, et au moins tétanos pour les assiégeants, parce que la plaine est fangeuse et que les légionnaires n’avaient ni bottes ni vaccins. Des alisiens officiels ont tenté de montrer que les ressources en eau sont suffisantes, avec de beaux tableaux : ils sont faux. Déjà, en tenant compte des chiffres de César et même en les torturant suffisamment pour les diviser par deux ou trois, le Mont Auxois ne tient pas trois jours, à plus forte raison deux mois. Site impossible.

Découvertes magnifiques, mais pas si magnifiques que ça : les découvertes de Bonaparte junior sont falsifiées, on le savait depuis longtemps, mais ici l’on démontre bien plus : le peu qu’on en puisse retenir comme peut-être authentique, c’est-à-dire pas grand-chose, n’a rien à voir avec l’année 52 ; la typologie des amphores, des fibules, des monnaies, tend à démontrer qu’un « événement » de bien moindre amplitude peut avoir lieu à cet endroit vingt bonnes années plus tard.

Qui plus est, et c’est cela qui me fait le plus rigoler, la plupart des preuves du canular centenaire sont extirpées des propres déclarations des tenants du dogme ! Y compris des plus récents, l’Illustre Reddé et ses commensaux, dont certains (admirable Brigitte Fischer qui ne s’est pas auto-censurée) disent exactement le contraire du dogme ! Et l’Illustre, qui devrait bien connaître son latin puisqu’il est agrégé des lettres comme nous, s’enferre sur des lectures fausses, se défausse à grands coups de non liquet et de non pertinet, donc se démolit tout seul. Magna moles super uacuum haesitans et fallens…

On continue : les monnaies, on a vu, Arnaud Lerossignol les démolit avec les armes et les amphores, tout en laissant une échappatoire (un « événement » local postérieur d’un peu plus de vingt ans, que je n’ai pas assez d’éléments pour critiquer). Les fossés, les camps ? Tous les plans sont bourrés de contradictions quant aux plans napoléoniens, d’incertitudes (à tout les moins) pour les fouilles modernes, qui auraient quand même dû produire des résultats.

Restaient, étant éliminées les fibules et les monnaies pour des raison méthodologiques, un élément qui me semblait dirimant : les balles de fronde au nom de Titus Labienus. Parce qu’il n’y a aucun Titus, ni Tiberius Labienus, qui ait eu un commandement après 51 (Labienus, rappelons-le, devint opposant républicain vers 49). « Des » balles de fronde : il n’y en a que deux, finalement. Et même si l’on peut soupçonner Yannick Jaouen d’être partisan, moi aussi je lis soit LAR, soit TAR… en aucun cas TLAB. De tous les cartouches de sigillée que j’ai lus, le R ne se confond jamais avec un B, si maladroite que soit l’impression.

Tout est chiffré, et pas au doigt mouillé. Franchement, je suis heureux que les doutes massifs qui me hantaient depuis trente ans se transforment en certitude absolue. Excellente raison d’essayer de rester vivant jusqu’au second volume qui prouvera qu’Alésia de César, c’est Chaux-des-Crotenay. Souhaitons aux auteurs de pouvoir apporter des preuves aussi irréfutables.

Repost 0
20 juillet 2014 7 20 /07 /juillet /2014 20:00

Version:1.0 StartHTML:0000000193 EndHTML:0000016867 StartFragment:0000002674 EndFragment:0000016831 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Quatre%20Al%C3%A9sias%20pour%2014.doc

Cinq Alésias pour 14,10 €

 

… ou un peu plus, je n’ai compté que les péages sur l’A6 et l’A39 entre Avallon et Poligny.

On peut en une petite journée voir quatre sites proposés pour la fameuse Alésia-la-bataille (ce qui n’exclut pas que d’autres lieux aient porté le nom, qui désigne simplement un endroit escarpé : Falaise, Palaiseau, Alès, Alaise de Franche-Comté, Felsen de Bavière et bien d’autres).

Le plus instructif est de les prendre du NW au SE, on verra que plus on s’éloigne de la région parisienne, plus ça monte, plus les sites deviennent vastes et plus ils deviennent difficiles à prendre d’assaut… voire impossibles.

En premier, Guillon : fantasme obsessionnel d’un nommé Bernard Fèvre, qui n’était pas archéologue du tout, et qui croyait découvrir des « murs-frontières » gaulois un peu partout, en partant de Montbard. J’aimais bien ce brave homme, surtout parce qu’à chaque congrès où il essayait de s’exprimer les archéologues officiels le traitaient comme un fou. Une fois qu’il s’était fait démolir de façon plus cruelle que d’habitude, à Sens, j’avais déjeuné avec lui et lui avais suggéré, puisqu’il avait des murs épais sur ses collines, de les fouiller comme il faut, en décapant sur un mètre de large jusqu’au sol vierge, cinq mètres à l’extérieur et autant à l’intérieur, et de démolir le mur jusqu’au banc calcaire, en prélevant le moindre morceau d’os, de fer, de céramique… ce qu’il n’a jamais fait.

On voit bien le site depuis l’aire de Maison-Dieu sur l’A6, mais en remontant de Dijon à Paris ; ce sont deux collines jumelles, le Montfault et la Montagne de Verre, un peu pentues, dans les 250 à 300 m d’altitude, et l’on remarque surtout l’absence totale de collines d’élévation équivalente autour, ce qui élimine le site d’office. En plus il n’est pas géographiquement conforme au texte de César, il est trop petit, pas assez pentu, etc.

Si l’on vient de région parisienne, quitter l’autoroute à Avallon, tourner à gauche après la sortie, il est possible de passer au pied des collines par une route goudronnée à l’ouest, et à l’est par des chemins de terre en bon état. Au passage, on peut visiter Avallon, Ancy-le-Franc et Montréal, sites médiévaux appréciables.

De là, soit on regagne l’autoroute, soit on gagne Semur-en-Auxois par la route (la ville médiévale mérite largement le détour, et il y a en été quelques terrasses intéressantes, avec modération). Puis Venarey-les-Laumes et de là, direction Dijon : à droite, on gagne Flavigny-sur-Ozerain, village médiéval, ses sucreries à l’anis fabriquées autrefois pas les moines, belle vue sur Alise : selon le dogme, c’était l’observatoire de César.

En allant tout droit, on voit d’abord un immense fromage de Langres entouré d’un paillage de bois, c’est le Centre d’Interprétation, ou Muséoparc, ou Disneyland : fausses fortifications, combats de Romains et de Gaulois avec des épées en PVC, et à l’intérieur une scénographie bourrée d’erreurs et de bien-pensance dogmatique. Le tout bâti aux frais des contribuables régionaux, mais tenu par une société commerciale.

On peut gravir les rues assez raides du village, aller se prosterner au pied d’un Napoléon III de bronze et de 6,60 m, affublé d’une cuirasse de l’Âge du Bronze et d’une épée mérovingienne, admirer une petite ville romaine dont les bases de murs ont été beurrées d’un très esthétique ciment gris, mais aussi longer les falaises du flanc SE et se retrouver à la voie ferrée. De là, on voit distinctement jusqu’à la Croix St-Charles une pente douce, impossible à défendre par une armée en pleine débandade : César n’aurait jamais jugé, en faisant le tour du Mont Auxois, qu’il fallait s’installer tout autour à grand’peine plutôt que de l’enlever du premier assaut.

Les vallées tributaires de l’Armançon sont à 350 m , et le plateau à 450.

Le prospectus publicitaire qu’on trouve partout en Bourgogne vante les animations, le restaurant (le Carnyx) qui propose des menus rapides en self et, paraît-il, de la cuisine gauloise (pour cela, aller plutôt à Bibracte, c’est moins clinquant et les repas gaulois ont été concoctés par une archéologue/cuisinière du CNRS) ; mais aussi des visites intéressantes à 10, 20, 40 minutes : le parc zoologique de l’Auxois, les forges de Buffon, l’abbaye de Fontenay, le musée de Châtillon-sur-Seine.

Poursuivons par l’autoroute : après Beaune, on tombe dans la morne plaine de Saône, on traverse cette rivière qui fait ses cent bons mètres de large en toute saison, puis le Doubs et la Loue. Certes, par la route, Auxonne et Dôle, on comprend mieux que la bataille de cavalerie était bien placée entre Saône et Doubs, mais on n’avance pas, c’est bourré de poids lourds, de moissonneuses-batteuses en juillet, et de radars en tout temps. Donc, sortons à Poligny.

De là, si l’on prend vers le nord, on arrive à Arbois (pour les amateurs, s’arrêter au caveau de Vauxelle à Montigny-les-Arsures, on y trouve les meilleurs vins du Jura à mon avis). Ne pas aller jusqu’à Salins, mais tourner à droite à Marnoz vers Pretin et Bracon : on aura à droite le Mont Begon, 631  m, qui se trouve dans la même situation que Flavigny-sur-Ozerain par rapport au Mont Auxois ; puis le bois du Chaumois d’Amont, traversé par un « Chemin de la Mort » qui prolonge un « Champ de la Bataille » – mais ces toponymes ne révèlent rien à eux seuls ; et toute une série de collines qui montent vers Ivory (où je recommande, souvenir et non pub, la fruitière qui produit un comté exceptionnel). À gauche, on aura tout l’oppidum : de Château, où Piroutet avait fouillé un site hallstattien et où, actuellement, un archéologue peut fouiller tranquillement des murs médiévaux, au fort Saint-André, avec entre les deux la Côte Chaude qui culmine à 620 m. On verra que l’oppidum, qui ne présente aucun point faible, possède un point de surveillance à chaque extrémité et suffisamment de place pour loger une armée.

En contournant Salins par l’est et le nord, on trouvera des observatoires à Clucy, au fort Belin, et surtout au signal du Mont Poupet, à 860 m. Plus au NE, on pourra pousser jusqu’à Alaise, où le village protohistorique se visite (mais le site est bien trop petit pour prétendre, comme le fit jadis Pierre Jeandot, qu’il puisse représenter Alésia ; en revanche, la vue sur la Loue est vertigineuse).

Pour mémoire, d’Alaise à Besançon, il n’y a qu’une vingtaine de kilomètres ; et à Besançon, au moins, on est sûr que César est passé.

Salins, Arbois, sont sur le Revermont qui est le pli hercynien le plus occidental du Jura. Pour aller vers Champagnole, on devra grimper un autre pli plus modeste, la forêt de la Côte de l’Heure, au niveau de Montrond, Andelot, mais les vraies difficultés commencent après Champagnole, car on va atteindre le Haut-Jura  avec sa chaîne qui culmine au-dessus de 1.200 m : Morbier, Saint-Claude, Morez, Les Rousses, Prémanon, villes resserrées entre de vraies montagnes et stations de sports d’hiver. Les routes qui redescendent vers la Suisse (lacets de Septmoncel, col de la Faucille à 1.340 m[1]) sont spectaculaires. Jusqu’à la fin du Moyen-Âge, elles n’existaient pas : seuls les mulets passaient. On ne voit ni comment, ni surtout pourquoi, César aurait eu l’idée de faire passer dix ou onze légions par le verrou de Chaux-des-Crotenay pour redescendre vers Nyon (qui n’existait pas) et Genève. Il faut une lecture extrêmement perverse du texte pour oser seulement suggérer cette hypothèse impossible.

Quant à la montagne de Chaux-des-Crotenay, elle s’élève brutalement au bout de la plaine de Syam, aux sources de l’Ain, jusqu’à 843 m à l’Entre-deux-Monts. 300 m de dénivelée et de part et d’autre de ce bloc énorme, deux torrents et une seule route aménagée par Napoléon Ier, à grands efforts et remblaiements. Les reliefs rendent impossible toute attaque dans les vallées, le contour de la montagne exigerait une circonvallation gigantesque  qui ne pourrait  en aucun cas bloquer l’arrière de l’oppidum, sur lequel les occupants peuvent d’ailleurs toujours s’échapper par Saint-Laurent-en-Grandvaux. Les camps bâtis sur les plateaux ne serviraient à rien. En un mot, pour qui a simplement fait le tour du site, il ne peut relever que du fantasme.

Et pourtant c’est ce site qui fait une telle publicité dans la presse écrite, à la télévision et sur la toile, qu’on ne parle que de lui. Et que les partisans d’Alise se croient obligés de contre-attaquer à coups d’arguments tout aussi ressassés que ceux de l’équipe adverse. Or nous avons, d’un côté, le fanatisme aveugle mais bruyant, de l’autre un dogmatisme tout aussi aveugle mais qui sait se vendre. Il semble que les universitaires des deux bords auraient mieux à faire en retournant aux bases de leur métier : regarder autour d’eux, élaborer des problématiques et étudier de manière critique l’ensemble des hypothèses.

D’un côté le quo non ulterius[2] du bidonnage, de l’autre celui du fanatisme. Credo quia absurdum à l’est, magister dixit à l’ouest. Et au milieu ?

J’avoue qu’après en avoir longuement refait le tour pas plus tard qu’hier, avec le texte de César en tête (et dans la voiture, en cas de doute), je n’ai pas trouvé un seul argument dirimant contre le plateau de Salins. Dommage qu’il n’y ait aucun objet archéologique ! Mais ce n’est sans doute pas un hasard si dans les années 50 le musée local a été dépouillé de ses collections archéologique, d’ordre supérieur, m’a-t-on dit sur place.



[1]. On objectera que le Petit-Saint-Bernard est bien plus haut… mais la vallée de la Tarentaise, passé un défilé entre Moûtiers et Aime, est constamment large et la pente, même en amont de Séez, plutôt douce. Et là, au moins, on peut suivre la voie romaine à pied, à cheval ou en 4x4.

[2]. Formule que je préfère à nec plus ultra : le sens est identique, mais au moins la mienne est du vrai latin !

Repost 0
12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 19:48

Un autre élément qui m'a conduit à oublier le blog pendant quelque temps, c'est qu'on m'a demandé de conférencer sur Vercingétorix. Et les auditeurs de l'Université du Temps libre de la Nièvre sont exigeants.

J'ai, en mai, relaté comment le personnage a été fabriqué à partir de 1830, au temps des écrivains romantiques, puis exploité politiquement par Napoléon III et les régimes qui ont suivi, jusqu'à Pétain et de Gaulle.

Mercredi 18 à Clamecy, je présenterai quelques questions qui restaient à traiter et que j'ai d'ores et déjà livrées à Radio Morvan (sur l'antenne le 14 ou le 15 à midi).

1. Est-ce un nom propre ? Probablement plutôt un titre de fonction, équivalent à "roi suprême" (ver- et -rix) des cavaliers (-cingeto- correspondant, c'est un scoop, au latin cinctorum, les guerriers à cuirasse, essentiellement cavaliers).

2. A-t-il commandé un escadron arverne au bénéfice de César, expérience dont il aurait tiré ses compétences tactiques ? C'est l'idée d'Anne de Léseleuc, et elle n'est pas impossible… juste dépourvue de preuve.

3. Était-il un chef génial ou un absolu crétin ? Comme on n'a pas d'autre source que César, le jugement est forcément subjectif. Mais avouons qu'il est maintenant difficile de gober ce qu'a prétendu Carcopino, que César l'aurait conduit à 15 ou 20 km de distance dans le piège d'Alise Sainte Reine ! Nombre d'auteurs, de Camille Jullian à mon ami Silvio Luccisano, insistent à juste titre sue la difficulté de commander une armée avec tant de roitelets éduens qui disputaient le commandement suprême, et qui passaient leur temps à trahir avec le même entrain que, par exemple, certains politiciens français contemporains. Comme tous ceux qui sont passés par l'armée le savent, ordres et contre-ordres sont l'ordinaire…

4. Mais ces probabilités n'ont été soulevées que pour dissimuler les contradictions bien réelles que César a si habilement dissimulées dans son livre VII. Voyons ce qu'il pense de Gergovie : sitôt arrivé, il pense l'enlever de force et ne se ravise qu'en voyant des milliers de Gaulois sur le rempart. Or il y a 300 m de dénivelée entre la plaine de l'Allier et l'oppidum ! Comparons ce qu'il dit d'Alésia : il arrive devant le site, qu'il ne connaissait pas (ce qui, d'ailleurs, réduit à néant les thèses de Carcopino), constate qu'il est imprenable et décide tout de suite de l'investir. Mais à supposer qu'Alésia soit Alise, et qu'il l'aborde par le nord-ouest, il ne faudrait pas une heure à quelques cavaliers que le côté est en pente douce et pas fortifié (du côté de la croix Saint-Charles). Encore un endroit, en plus de celui que j'ai déjà signalé (cum per extremos Lingonum fines in Sequanos iter faceret…), où César nous dit lui-même qu'Alise n'est pas le bon site !

Ma bonne collègue Danièle Porte a d'ailleurs dû le dire aussi.

5. Puisque tactiquement le dogme ne tient pas, il reste à étudier la stratégie : créer un abcès de fixation, ou exterminer l'armée en déroute ? Je dois encore chercher des exemples de batailles connues pour donner une idée précise du problème. Précisons que s'il était imaginable que la course-poursuite soit allée jusqu'à Chaux-des-Crotenay, l'encerclement aurait été rendu impossible et/ou inefficace par les reliefs, et la stratégie gauloise n'aurait pas plus de sens là qu'à Alise.

Repost 0
12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 19:26

Amis lecteurs, je vous ai un peu laissés tomber ces derniers temps.  C'est que j'étais occupé par deux bouquins, dont l'un vous concerne :

 

César et les collines du Nivernais

 

C'est un collectif avec beaucoup d'images (36 pages quadri) qui veut résumer à la fois les fouilles que Gilbert Comte avait menées dans les années 80 à Bazolles, dans le centre de la Nièvre, et les prospections de ses disciples. Gilbert a disparu avant d'avoir pu publier ses recherches, et parmi les élèves du collège de Saint Saulge qu'il emmenait sur ses chantiers un seul a repris le flambeau.

Il a ainsi été possible de cartographier une vingtaine de sites majeurs et des dizaines de découvertes isolées. Les objets découverts, malheureusement en partie grâcce à un instrument prohibé, le magnétomètre à protons dit poele à frire, sont impressionnantes, et il est hors de question de ne pas les signaler au public avant qu'elles ne passent dans les réserves d'un musée local, ou demeurent longtemps dans un laboratoire du CNRS ou au Cabinet des Médailles pour l'étude scientifique qu'elles méritent. 

C'est qu'il y a beaucoup de monnaies en plus des céramiques et petits bronzes qu'on trouve un peu partout, et qui sont des indicateurs honorables mais peu spectaculaires.

Notamment des monnaies légionnaires de Marc Antoine, émises en 32 av. J.-C. en Méditerranée orientale : s'agit-il de vétérans d'Actium vite renvoyés par Auguste former des colonies en Gaule ? Nous n'avons pas de textes précis, mais des archives du XIXe siècle et une cartographie qui indique une série de petits camps en bordure du Morvan.

Nous avons aussi des coins monétaires, qui indiquent une occupation : un du début du règne d'Auguste, un de la VIIIe légion qui renvoie, lui aussi, à Marc Antoine. Nous avons aussi les livres I et VII de César, selon lesquels beaucoup de mouvements militaires ont été opérés en 58, puis en 52, dans une région qui va du Bazois à la Loire et à l'Allier. L'analyse des découvertes permet de localiser un peu plus précisément les fameux Boïens que le proconsul avait laissés en face des Arvernes. On cherche aussi, forcément, par où César a pu passer avec ses six légions après sa défaite de Gergovie, et cela nous a conduits à corriger pas mal d'idées fausses…

Cet ouvrage n'est pas une publication scientifique telle qu'on l'entend dans les milieux universitaires : les découvertes doivent trop au hasard, et les études numismatiques prendront des années. Donc, nous mettons à disposition un petit inventaire commenté des éléments les plus intéressants.

Puisque j'ai fondé une maison d'édition coopérative, c'est elle qui prend en charge l'impression et la diffusion de l'ouvrage, mais uniquement par souscription : il convient donc que tous ceux qui sont intéressés m'envoient d'une manière ou d'une autre, par le blog ou de préférence directement par mail à l'éditeur, leur désir d'obtenir un ou plusieurs exemplaires.

Nous avons déjà une bonne centaine de demandes, ce qui permet d'ores et déjà de réduire le prix de vente (pour une plaquette 16/24 de 100 pages) à 15 € ; cent de plus et nous pourrons ramener le prix à 12 ou 13 €. On demandera des chèques plus tard… en fonction du résultat de la campagne de pré-souscription.

L'adresse de la maison d'édition est : <lepanierdorties-editeur@orange.fr>.

Merci de votre attention et de votre coopération,

 

R. A.

Repost 0
23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 20:23

Salut à vous tous, je vous envoie un vieil article, possiblement déjà publié chez mes amis de Melun, la mémoire joue de ces tours !

Il s'agissait de regarder l'emploi des termes oppidum  et arx dans la littérature romaine, pas seulement chez Jules César ; notre problématique de l'époque était aussi de déterminer si l'impérialisme romain était capable de déporter les survivants d'une place conquise sur une longue distance ; l'hypothèse disputée entre Massimo Pallottino et Raymond Bloch, pour l'Étrurie centro-méridionale, avait valeur de pierrer de touche : si Volsinii veteres était Orvieto, l'impérialisme romain aurait déporté les habitants de 40 km après avoir rétabli dans leurs droits les aristocrates locaux, en 268 ou 265 ; si, comme le pensait Raymond Bloch qui avait fouillé une ville de Bolsena archaïque (en fait du IVe siècle), Volsinii ueteres  était sur la colline juste au-dessus du lac de Bolsena, et la dé^portation n'aurait joué que sur quelques centaines de mètres.

Je suis allé sur place, et j'avoue être d'accord avec les deux, ce qui peut paraître paradoxal. Orvieto, Vrbs uetus, sur son promontoire difficile à approvisionner, et où les nécropoles ne descendent pas, à ma connaissance, plus bas que la fin du Ve siècle, a très bien pu fonder une colonie au nord du lac de Bolsena, et ce serait cette Volsinii noui que les Romains auraient soumise, la dernière des villes étrusques indépendantes.

En fait, c'est aveuglant : Volsinii est un pluriel comme Veii, mais l'éperon d'Orvieto ne peut absolument pas inclure plusieurs villages villanoviens et post-villanoviens, alors que sur le plateau de Veii on a largement la place, et les prospections/fouilles de Ward Perkins et d'Oxford l'ont démontré. Je hasarde donc cette hypothèse que dès le ive siècle les habitants d'Orvieto aient fondé une colonie au nord du lac, à flanc de colline, et que ce soit cette Volsinia-là que les Romains aient obligée à descendre au bord du lac.

Cet argument annule la plus grande partie des difficultés liées au déplacement des habitants d'Agendicum ou Agedincum (l'argument linguistique formulé par feu l'abbé Villette n'est qu'une amusette) entre l'oppidum de Château et la ville fabriquée de Sens : il n'y a qu'une douzaine de km entre la partie W de Château et le centre de la ville romaine de Sens. L'argument des 40 km entre Orvieto et Bolsena, à supposer qu'il eût été vraiment pertinent, disparaît suite à l'hypothèse que je viens de présenter sur le problème d'Orvieto.

Voici donc ce vieil article, dans son jus comme on dit, sans italiques ni graisses :

 


Bulletin
Du Groupe de Recherche Archéologique Melunais
N° 1, 2004


A PROPOS DE L’EMPLOI DU TERME OPPIDUM
CHEZ TITE LIVE

par Richard ADAM

Mots-clés : Italie, Méditerranée ; lieux fortifiés ; protohistoire, histoire romaine, impérialisme, techniques militaires.

Résumé : cet article étudie le sens du terme oppidum chez Tite-Live, en liaison avec les termes ager, urbs, arx. L'écrivain, sans expérience militaire propre, transcrit dans un style narratif et rhétorique les récits de ses sources grecques et latines. Dans le domaine géopolitique, il confond souvent lieu de refuge, habitat et centre de suzeraineté.

This paper is about the meaning of oppidum in Livy, as connected with ager, urbs, arx. The writer, without a proper military experience, rewrites in a narrative style the accounts of his Greek and Roman predecessors. From a geopolitical point of view, he frequently confuses refuge-place, dwelling-place and domination center.


     Historien romain, l'un des principaux, Tite-Live est né soit en 64, soit en 59 av. J.-C., et mort en 17 ou 18 ap. J.-C. Rhéteur, sans doute avocat, grammairien et philosophe de formation (ce qui était normal dans la classe politique de son époque), il choisit la carrière d'écrivain sans probablement avoir été officier dans l'armée de quelque préteur ou consul, ce qui est plutôt inhabituel, mais pas impossible dans la société romaine telle qu'elle s'est modifiée peu après la mort de César

     Comme beaucoup (Velleius Paterculus et même Tacite), il a commencé son œuvre par la préhistoire de Rome, pour la conduire jusqu'à l'époque contemporaine. Le paradoxe de son œuvre énorme, 142 livres d'une soixantaine de pages chacun, est qu'on n'a conservé, de la partie qu'il avait vécue personnellement, que de brefs et tardifs résumés, alors que chez Salluste, Velleius, Tacite ou Ammien Marcellin ce qu'ils ont pu connaître pendant qu'ils étaient jeunes officiers ou magistrats est conservé, au moins en partie.

      Il nous reste seulement 35 livres des 142 rappelés par les résumés. Ils couvrent deux périodes : des suites de la guerre de Troie à la troisième guerre samnite (XIIème siècle-293 av. J.-C.), puis de la deuxième guerre punique au triomphe de Paul-Émile à la fin de la troisième guerre de Macédoine (218-167 av. J.-C.). Voici le résumé des parties conservées avec les périodes concernées :
- Livre I : de la fondation (753) et des événements mythiques qui précèdent jusqu'à l'élimination du pouvoir étrusque, située artificiellement en 509 alors qu'elle est un peu plus tardive
- Livres II-V : de la « révolution » de 509 jusqu'aux suites de la prise de Rome par les Gaulois, 390.
- Livres VI-X : de la réhabilitation de Rome jusqu'à la troisième guerre samnite, 390-293 ;
- Livres XXI-XXX ou troisième décade : guerre d'Hannibal, 218-200.
 - Livres XXXI-XL ou quatrième décade : débuts de l'impérialisme méditerranéen, 199-182.
- Livres XLI-XLV, ce dernier non entièrement conservé : période 181-167.

     La partie conservée de l'œuvre n'en recouvre donc qu'un quart, et les derniers événements relatés sont antérieurs de presque un siècle et demi au début de la rédaction, qui a dû commencer en 31 (selon certains en 29 ou en 27). Il en ressort que toute la documentation militaire est de deuxième ou troisième main. Tite-Live trouve ses renseignements chez des écrivains grecs, en particulier Polybe (général et homme politique achéen, pris comme otage à Rome où il vécut dans l'amitié des plus puissants, au milieu du IIème siècle), et chez des écrivains romains, qu'on appelle annalistes parce qu'ils relataient l'histoire année par année, en suivant les sources officielles (actes du sénat, listes des magistrats ou fastes).

     D'autre part Tite-Live, qui était né à Padoue en Émilie, n'a pas dû quitter beaucoup l'Italie après les inévitables études de rhétorique en Grèce. La vieille question : « si un manuscrit du livre CVIII était par miracle découvert dans le grenier de quelque couvent, saurait-on enfin où est Alésia ? » est sans objet, car Tite-Live ne s'était certainement pas risqué à sortir de son cabinet de travail pour aller voir dans la lointaine Séquanie à quoi ressemblait l'oppidum si mal décrit par César. Tout juste est-il allé jusqu'en Campanie, et encore au Nord de celle-ci, à quelque 100 km de Rome, pour voir une statue funéraire de Scipion l'Africain, l'un de ses héros (quam nuper tempestate disiectam uidimus ipsi, « que je viens de voir personnellement, jetée bas par un orage », XXXVIII 56 4).
     Ces prolégomènes, qu'on pourra vérifier dans la Littérature latine d'Hubert Zehnacker et Jean-Claude Fredouille (PUF, 1993, 167-176) ou chez Walsh ou Luce, ainsi que dans la préface générale de l'édition Bayet aux Belles-Lettres (1947), pour signifier que l'on ne peut pas compter sur Tite-Live si l'on veut cerner une définition objective des notions d'oppidum ni de celles qui lui sont liées : arx, fora et conciliabula. Non que l'on soit plus avancé avec César, qui n'avait aucun intérêt à décrire en détail les places qu'il avait investies, et s’en tient le plus souvent à des indications géographiques très générales et au nombre de victimes mentionné dans ses bulletins de victoire.

     En revanche, quand Tite-Live désigne des villes précises que l'archéologie permet de situer et de décrire, en tenant toujours compte qu'il n'a fait que reprendre des auteurs plus anciens et eux-mêmes collationneurs de données historiques dont ils n'avaient pas souvent été eux-mêmes témoins, on peut toujours tenter une analyse textuelle et philologique du type de celle qu'autorise César. Celui-ci pratique la déformation historique avec un art consommé, comme l'avait observé Michel Rambaud voici presque un demi-siècle ; celui-là utilise faute de mieux un lexique standard. Ce qui nous amène à proposer une démarche par élimination : Tite-Live emploie 299 ou 299 fois le terme oppidum et 83 fois celui d'oppidani, qui désigne (en tant qu'assiégés) les habitants des oppida (mais souvent les oppidani habitent un site désigné plus vaguement, au préalable, par le terme générique urbs ; dans le cas par exemple d'Ambracie, en Épire, il évite ainsi de préciser le statut individuel des habitants : citoyens de la ville, métèques, garnison macédonienne, esclaves).

     Très souvent il parle d'oppida au pluriel, sans donner de noms, et il est donc impossible de les situer ; quelquefois il nomme des villes, qui pouvaient être fortifiées, sur lesquelles la vérification archéologique n'est pas possible. Au total donc, il nous faudra éliminer une partie des occurrences et voir ce que nous pourrons faire avec ce qui restera.

     Comme par ailleurs l'imprécision topographique croît avec l'éloignement chronologique et géographique, il convient en premier lieu de situer les mentions dans leur période historique et leur environnement géographique. D'où les trois statistiques auxquelles nous procéderons en premier :

- Répartition par grandes périodes (au niveau du livre ou de la décade) ;
- Répartition géographique ;
- Répartition entre oppida indéterminés et oppida plus ou moins bien situés.

     Ce qui permettra ensuite d'isoler les cas où il est possible de confronter les données littéraires et archéologiques.

1. Répartition par livres :

     303 ou 299 occurrences d’oppidum se répartissent ainsi : première décade, 89 ; troisième décade, 57 ; quatrième décade, 106 ; livres XLI-XLV, 47. Le livre I, qui raconte les conflits entre Rome et les villes latines voisines, ne comporte que huit occurrences. Les sites rivaux de Rome sont en général des ubes : ces villes, Albe, Lavinium, Collatia ou Préneste, sont considérées comme égales en dimensions et en statut civique à Rome même; l’archéologie confirme qu’au moins une vingtaine de centres se définissent au stade proto-urbain (selon la terminologie de Müller-Karpe et Gjerstad) jusqu’à l’urbanisation menée par les Étrusques à partir de 650; Préneste, la plus riche cité de l’époque orientalisante, fut sans doute urbanisée un peu avant Rome, vers 640; pour Rome, les données archéologiques confirment la date de la prise de possession attribuée à Tarquin l’Ancien : 620 environ.
    
     Le livre V, dont la trame narrative se répartit entre deux sites symboliques de conflit, Rome (prise par les Gaulois) et Véies (prise précédemment par les Romains), ne compte que deux occurrences. Il en ressort, nous y reviendrons, que le caractère défensif est loin d'être le seul pris en compte : ainsi Véies, plateau triangulaire de 2,6 par 1,8 km, enserré de deux torrents qui déterminent des falaises continues d'une cinquantaine de mètres, est constamment nommée urbs, et Tite-Live y distingue la pointe sud, qu'il nomme arx ; techniquement, César parlerait d'oppidum comme pour Alesia, dont la description morphologique et stratégique est comparable. Il pourrait sembler curieux que Caere (Cerveteri) soit appelée oppidum et non urbs, alors que son étendue urbaine était largement comparable à celle de Véies, son rayonnement culturel et son influence politique probablement supérieur au VIème siècle . Mais la référence est XLI 21,13 et correspond à une époque (174) où la ville avait été désertée à cause de la conquête romaine et du désastre économique qui l’avait suivi, et où la vie s’était déplacée de 12 km vers la colonie portuaire de Pyrgi (Santa Marinella), comme le note Strabon V 2,8 ; et le contexte, qui allie Caere à Lanuuium, est celui d’une procuration de prodiges, dont nous étudierons le lexique au début du ß 3.

     La moyenne des emplois passe donc d'environ 9 par livre (10 si nous compensons la rareté du terme au livre V) dans la première décade à environ 6 dans la troisième et en moyenne 10 ensuite. Elle est plus importante, on verra pourquoi, quand les combats portent sur des zones à conquérir que quend il s’agit, comme pour l(Italie pendant la guerre d’Hannibal, de régions déjà soumises à l’impérialisme romain, où les concentrations urbaines ont statut de colonie, de municipe ou de ville alliée.

2. Répartition géographique :

     Compte tenu de quatre emplois génériques, nous trouvons par grandes zones les nombres suivants :
- Latium au sens large (y compris les zones d'occupation èque, volsque et hernique) : 56 ;
- Étrurie et Ombrie : 17 ;
- Gaule cisalpine, non comprise la partie proche de l'Ombrie (Picenum), Vénétie, Ligurie : 26 ;
- Italie du sud non insulaire (Campanie, zones montagneuses des Abruzzes, de Calabre…) : 47 ;
- Illyrie : 12 ;
- Sicile : 10 ;
- Espagne : 50 ; j'y rattache le seul oppidum cité pour la future Narbonnaise, Ruscino (XXI 24), car il fait partie de la marche d'Hannibal depuis Sagonte : Roussillon est en fait l'oppidum d'Elne (Illiberis, dont le nom dit bien le rattachement à la zone linguistique hispanique).
- Afrique (réduite en fait aux zones côtières de la Tunisie) : 4
- Grèce, Thrace et Macédoine comprises : 65 ;
- Asie mineure : 11.

3. Croisement des données précédentes :

     La répartition du terme suit naturellement l'évolution de l'impérialisme romain. Ainsi, toutes les occurrences concernant le Latium, sauf quatre, se concentrent dans la première décade, où elles en représentent plus des deux tiers. Même remarque pour l'Étrurie et l'Ombrie : une seule des 17 occurrences est extérieure à cette décade. On peut donner tout de suite l'explication de ce phénomène : le Latium et l'Étrurie étant conquis définitivement et ne faisant plus l'objet de combats après 338 pour le premier, 265 pour la seconde, le terme oppidum n'y est plus employé que dans un contexte qui n'a rien à voir avec les combats, celui des énumérations de prodiges ; si une manifestation divine (un essaim d'abeilles, une statue qui sue, la naissance d'un hermaphrodite, un bâtiment foudroyé) se produisait dans une possession romaine, elle était signalée avec sa localisation : sur le territoire (in agro), dans la ville (in urbe), dans l'enceinte fortifiée (in oppido), voire sur la place (in foro). Dans ces cinq cas, le terme n'a pas la moindre connotation militaire : juridiquement, les sites habités sont des colonies, des municipes, des villes alliées ou des bourgs (coloniae, municipia, urbes, sociae, uici), et l’indication de l’enceinte, à plus forte raison sur la place publique ou dans un temple, suscite une attention supèrieure à ceux qui se manifestent en pleine campagne.

     Le passage XLI 21,10-13, déjà évoqué à la fin du ß 1, donne une idée de la précision de ces procurations : cum pestilentiae finis non fieret, senatus decreuit uti decemuiri libros Sybillinos adirent Ex decreto eorum diem unum supplicatio fuit, et Q. Marcio Philippo uerba praeeunte populus in foro uotum concepit, si morbus pestilentiaque ex agro Romano emota esset, biduum ferias ac supplicationem se habiturum. In Veienti agro biceps natus puer, et Sinuessae unimanus, et Auximi puelle cum dentibus, et arcus interdiu sereno caelo super aedem Saturni in foro Romano intentus, et tres simul soles effulserunt, et faces eadem nocte plures per caelum lapsae sunt, et Lanuuini Caeritesque anguem in oppido suo iubatum, aureis maculis sparsum, apparuisse adfirmabant, et in agro Campano bouem locutum esse satis constabat. « Alors que l’épidémie ne cessait pas, le sénat fut d’avis que les décemvirs <préposés aux actes sacrés> consultassent les livres sibyllins. Sur leur décision, il y eut une journée de prières publiques, et sur le forum,<le grand pontife> Quintus Marcius Phillipus lisant la formule en premier, le peuple forma le vœu de tenir des fêtes et des actions de grâce pendant deux jours si la maladie s’en allait du territoire romain. Sur le territoire (ou : dans les campagnes) de VÈies, naquit un enfant ‡ deux tÍtes, ‡ Sinuessa un pourvu d’une seule main, et ‡ Auximum une fille avec toutes ses dents : au arc-en-ciel se dÈveloppa au forum de Rome, par-dessus le temple de Saturne; trois soleils brillËrent en mÍme temps, et la mÍme nuit de nombreuses torches tombËrent du ciel; les habitants de Lanuvium et de Caere affirmaient que dans leurs centres-villes Ètait apparu un serpent ‡ crÍte ‡ macules d’or; et dans le territoire campanien, il Ètait confirmÈ qu’un búuf avait parlÈ. ”

     Le terme reste employé concernant la Cisalpine et l'Italie du sud entre les livres XXI et XLV : en effet, il y eut des combats dans toute l'Italie, sauf en Latium, pendant la guerre d'Hannibal, et même après la fin de celle-ci les Ligures et les Bo•ens continuèrent à se soulever de temps en temps. La présence de l'Espagne est constante à partir du livre XXI : c'est que cette région constitua l'un des fronts importants de la deuxième guerre punique, et même si deux provinces y furent officiellement créées en 197, il fallait presque chaque année réduire l'insurrection de Celtibères, de Lusitaniens, de Vaccéens ou d'autres peuplades. Les Espagnes ne seront d'ailleurs pas vraiment pacifiées avant la propréture de César en 62 Il n’y a pas quelque guerre aussi sous Auguste? (en fait, les insurrections étaient le plus souvent des révoltes de la misère, de la part de populations écrasées d'impôts et soumises au prélèvement d'esclaves pour les mines) et furent même un centre de résistance pour Sertorius et Sextus Pompée pendant les guerres civiles

     Pour la Grèce, Tite-Live ne parle qu'une fois d'oppida avant la quatrième décade, ce qui est logique puisqu'une seule et brève expédition y eut lieu avant 199 ; pour l'Asie, pas avant le livre XXXVII, sauf dans un contexte diplomatique au livre XXXI ; l'Illyrie enfin, avec l'Istrie, n'apparaît pas avant le livre XLI, les Romains n'ayant pas mis les pieds dans ces territoires avant 180.

     Quant à la Sicile et à l'Afrique, au sens restreint que nous avons dit, les rares emplois qui les concernent seront traités à part.

4. Répartition des emplois génériques et particuliers :

     La statistique trouve ici ses limites, car il faudrait un vrai mémoire de philologie pour croiser les 299 cas et en déterminer toutes les implications ; l'outil que nous utilisons toujours en pareil cas, la Concordance to Livy de D. W. Packard (Cambridge Mass. 1968) est fort commode, mais il ne donne qu'une dizaine de mots de part et d'autre de chaque occurrence, permettant simplement de retrouver le texte précis et de s'y référer. Nous donnerons donc, à partir de ce point, surtout des analyses ponctuelles.

     Pour les emplois génériques, notons par exemple :

- Pour le Latium, VI 29,6 : octo praeterea erant oppida sub dicione Praestinorum, « il y avait en outre huit oppida sous suzeraineté prénestine. » Préneste (Palestrina) mérite le titre de ville, et fut avec Tusculum la principale concurrente de Rome pour la domination de la ligue latine aux Ve et IVe siècles. La nécropole était située au pied des contreforts des monts herniques, au lieu-dit la Colombella, et de là la ville s'étageait entre ses murs cyclopéens jusqu'au Castel San Pietro Romano, à 600 m d'altitude ; la ville basse partageait son enceinte avec la ville haute ou arx ; les oppida sont des sites de hauteur, soit dans la plaine latiale, soit sur le Pénapennin, manifestement de moindre population et civiquement dépendants. Si j'emploie le terme de suzeraineté, c'est parce que l'épigraphie locale indique, il est vrai un siècle plus tard, une famille dominante sur Préneste même et ses dépendances, selon un système féodal de type étrusque (cette famille porte d'ailleurs le nom étrusque Magulnius). La théorie des Fürstensitze, développée à partir de Manching, Hochdorf, Vix, plus récemment de la Moselle/Ruhr, elle-même liée à l’économie-monde selon Polanyi, Braudel, Cunliffe, Brun, etc., veut qu’à l’échelle micro-régionale comme à l’échelle d’un monde économique en expansion un pouvoir central domine des relais périphériques, a été constaté dans le domaine hallstattien dès le VIème siècle, mais il était actuel un siècle plus tôt en Italie centrale, comme l’ont montré dès les années 60 les travaux de Ward-Perkins sur le territoire de Véies; dans le cas présent, les vassalités sont situées dans un rayon d’une dizaine ou d’une vingtaine de kilomètres car le cheval était plutôt rare en Italie qu’en Europe centrale.

- Chez les Èques : IX 45,2 ad singulas urbes circumferendo bello unum et triginta oppida intra dies quinquaginta, omnes oppugnando, ceperunt : « en portant la guerre tour à tour devant les villes, ils prirent 31 oppida en cinquante jours, tous d'assaut. » Ce qui signifie que ces oppida ne devaient pas avoir des défenses capables de résister plus d'une journée.

- En Espagne : XXXII 21,8 Culcham et Luxinium regulos in armis esse ; cum Culcha decem et septem oppida, cum Luxinio ualidas urbes Carmonem et Bardonem : « les suzerains Culchas et Luxinius avaient pris les armes ; avec Culchas étaient dix-sept oppida, avec Luxinius les villes puissantes de Carmo et Bardo. » Ici Culchas apparaît comme un féodal dominant 17 places fortifiées (en XXVIII 13,3 il en a 28), Luxinius plutôt comme un roi dont le territoire aurait eu deux capitales. Malgré les travaux entrepris sur l'Espagne protohistorique, il paraît difficile de faire le départ entre les deux notions : qui nous dit en effet que Luxinius n'avait que des villes ?
- En Espagne toujours : tum in Oretanos progressus et ibi duobus potitus oppidis, Noliba et Cusibi, ad Tagum amnem ire pergit (XXXV 22,7) : cette fois les oppida sont assez bien situés par les chercheurs ; apparemment, Tite-Live ne mentionne, par leur nom, que les deux verrous qui ouvrirent à M. Fulvius Nobilior la route de Tolède.

- En Asie : XXXVII 59,3 : tulit in triumpho signa militaria CCXXIV, oppidorum simulacra CXXXIV, « <Scipion l'Asiatique> exhiba dans son triomphe 224 enseignes de bataillons, 134 symboles de places-fortes. » On ne sait pas trop ce qu'étaient ces simulacra des places ou villes prises, mais il semble évident que lors de son triomphe le frère de Scipion l'Africain expose davantage d'emblèmes de corps d'armées battus en rase campagne que de places prises. Les nombres sont impressionnants et sans doute exagérés (voir ci-dessous), puisqu'il ne s'agit que d'une campagne de six mois en 188. Il faudrait savoir à quel échelon les armées hellénistiques avaient leurs étendards propres (échelon du loche ? Soit un millier d'hommes) et à partir de quelle population on parle d'oppidum et non plus de uicus.

- En Afrique : XLII 23,2-5, une ambassade carthaginoise se plaint au sénat romain, en 172, qu’outre l’ager compris dans le traité, le Numide Massinissa leur ait pris par la violence amplius septuaginta oppida castellaque agri Carthaginiensis, « plus de 70 oppida et castella  du territoire carthaginois » sans qu’ils pussent s’y opposer par les armes, puisque la paix de 200 le leur interdisait. Ces 70 places, d’après le Jugurtha de Salluste et les Punica d’Appien, ne concernent pas la zone berbère de Tanger à Djidjelli (les futures Maurétani et Numidie), ni les rivages orientaux (libyens) de la Grande Syrte, mais à peu près ce qui deviendra la province d’Africa, plus petite que la Tunisie : les pagi romains de Thusca et Gunzuzi, où une dédicace inventorie 64 civitates, alors que selon Appien Massinissa n’y prit en 152 que 50 villes; l’archéologie  compte 48 sites dans ces civitates, augmentées de la Byzacène et du Cap Bon, pour 30 000 Km? , l’épigraphie en donne davantage; la colonisation romaine fait que de nombreux petits sites libyco-puniques, de la côte ou de l’arrière-pays, ont accédé avec une population de citoyens (des vétérans en général) au statut de villes.

     En général, si l’on tente d’évaluer l’importance individuelle des oppida, les situations sont très variées : XXV 1,5 haud ullum dignum memoratu fecit et ignobilia oppida aliquantum expugnauit (« il ne fit rien qui soit digne de mémoire et prit quelques places sans notoriété. ») s'oppose à XXXIX 32,4 sex praeterea oppida eorum expugnauit ; multa milia hominum in iis cepit (chez les Ligures Ingaunes : « en outre il prit d'assaut six de leurs places ; il y fit prisonniers de nombreux milliers d'hommes. »). XXIV 47,14 oppidum Atrinum expugnatum ; amplius septem milia hominum capta (« la place d'Atrinum fut prise d'assaut ; plus de 7.000 hommes furent faits prisonniers. ») ; X 37,3 oppidum etiam expugnatum ; capta amplius duo milia hominum… (Roselle : « l'oppidum aussi fut pris ; furent faits prisonniers plus de 2.000 hommes. »). X 34,3 Postremo potitur oppido Romanus, Samnitium caesi tria milia ducenti, capti quattuor milia, « à la fin le Romain s'empare de la place ; 3.200 Samnites furent tués et 4.000 faits prisonniers. » Ces nombres sont imposants si l'on pense qu'une armée consulaire ne comportait que deux légions, soit quelque 8.000 hommes : il faudrait admettre que les Romains, supérieurs en tout état de cause à des adversaires moins professionnels de la vie militaire, s'attaquaient victorieusement à des oppida de plusieurs milliers d'hommes, sans compter les femmes, enfants et vieillards. Il est vrai qu'en quelques endroits Tite-Live mentionne qu'on ne tire qu'un butin rustique, chez les Ligures, les Gaulois de Cisalpine ou les Espagnols, et n’ose pas noter le nombre de prisonniers, qui devait être réduit..
     Mais il faut tenir compte de ce que les sources annalistiques de l'historien dépendaient des annales gentilices, et Tite-Live rappelle à plusieurs reprises que sa source principale, Valerius Antias, est immodicus in numeris augendis, « démesuré dans sa manie de gonfler les nombres. » Quand on connaît la manière dont s'est constituée l'histoire romaine, cette exagération n'a rien d'étonnant : le général qui voulait obtenir le triomphe devait faire état, au début du IIe siècle, de 40.000 ennemis tués en une seule bataille rangée ou dans la prise d'assaut d'une ville, dans une guerre menée selon le droit des gens et avec l'accord des dieux (pium iustumque bellum) dûment ordonnée par le sénat. Aux obsèques d'un de ces dignitaires, ses exploits étaient rappelés en public avec ceux de ses ancêtres. Très logiquement, donc, ce sont les nombres les plus élevés qui sont restés dans les annales. César n'échappe pas à l'usage : dans ses Commentaires, qui sont en fait les rapports annuels au sénat, refondus pour l'édition littéraire de 50, il fait état de tels génocides qu'on se demande comment il a pu rester des Gaulois pour qu'une Gaule romanisée, prospère, se développât dès 30 av. J.-C.

     Quelle que soit l'exagération, il apparaît pourtant que l'oppidum, tel que le considérait Tite-Live, était une place fortifiée susceptible d'accueillir une population importante, comparable en nombre de combattants à une légion pour l'ordre de grandeur. Avec les imbelles, les non-combattants, admettons que dans la protohistoire italique les oppida pouvaient recueillir 20.000 personnes au maximum. Plus tard, Fulvius Nobilior revendique les fameux 40.000 combattants tués dans Ambracie, dont le siège dura plusieurs semaines : il y aurait donc eu, sachant que peu de combattants furent faits prisonniers, 150.000 habitants dans la ville, qui d'ailleurs est généralement qualifiée comme telle : urbs.

5. La distinction territoriale et la fonction de refuge :

     Rien d'étonnant ici, dans 90% des cas et quelle que soit la zone géographique, Tite-Live considère avec César l'oppidum comme un site de refuge et le distingue soigneusement du reste du territoire. Texte caractéristique, II 48,4 : Aequi se in oppida receperunt murisque se tenebant, « Les Èques se réfugièrent dans leurs places fortes et se tinrent ensuite enfermés dans leurs remparts. » Autre exemple où Tite-Live distingue oppidum et ager, XXIV 20,5 : perusti late agri, praedae pecudum hominumque actae ; oppida ui capta Compulteria, Telesia, Compsa inde… « le territoire fut brûlé sur une grande étendue, du butin, bêtes et hommes, fut emmené ; furent prises de vive force les places de Compulteria, Telesia, puis Compsa. » On pourrait multiplier les exemples qui montrent que l'oppidum est conçu comme un endroit où les habitants du territoire cultivé ou pacagé (ager) se réfugient en période de guerre.

     On connaît le juridisme pointilleux des Romains : au-delà de la simple notion stratégique qui distingue les exploitations agricoles ouvertes et les places fortifiées, une analyse juridique distingue dans les traités les composantes d'un territoire : oppida, uici, castella, agri dans les préliminaires du traité d'Apamée en XXXVII 56,6. Il s'agit ici de déterminer les zones dont Antiochos III devra se tenir écarté en Pisidie. Les oppida sont à l'évidence les sites fortifiés de remparts permanents, en pierre, et agri désigne les champs et pacages ouverts ; la mention des vici et des castella indique simplement que Scipion l'Asiagène ne veut laisser en dehors du traité aucune forme de concentration de population. Jean-Marie Engel, dans son édition du livre XXXVII aux Belles-Lettres, 1983 (p. 161, n. 6 ad loc.), a tenté une définition qui n'est pas totalement satisfaisante. Il évoque Tacite, qui définit en Germanie 16,2 le vicus comme conexa et cohaerentia aedificia, « bâtiments réunis en un seul point », c'est-à-dire un hameau ou village non fortifié, centre d'un ager ou territoire agricole ; le castellum est selon lui « une position fortifiée […] souvent construite pour protéger un bourg […] ou autour duquel s'est souvent aggloméré un bourg de paysans, […] plus petite qu'une ville. » ; mais Tite-Live désigne souvent par castellum des constructions provisoires destinées à accueillir provisoirement des populations, avec une protection inférieure à celle d'un oppidum. Il parle également de castella à propos des Ligures, paraissant désigner des places fortifiées, sans préciser s'ils sont vraiment plus petits que les oppida : sur les 109 emplois, il semble que Tite-Live n'ait pas vraiment distingué castellum et oppidum, si ce n'est sur le plan du butin qu'on pouvait y conquérir (ex. XXII 39,6 : Gereon, un castellum sans ressources).

     Mais il y a peut-être une filière à suivre dans cette distinction lexicale : si les castella ne procurent pas de butin, cela signifierait simplement qu'ils ne servent que de refuges, sans artisans permanents ni producteurs de richesses ; en somme, des châteaux-forts dans lesquels les serfs pouvaient se réfugier en cas de danger, mais sans garantie de survie à long terme ; tandis que les oppida seraient pourvus d'une population permanente, d'artisans, et d'éleveurs et agriculteurs résidents. Ce que paraît confirmer le fait que Caere et Véies soient appelés oppida plutôt qu'urbes : l'archéologie confirme qu'il existait sur ces sites des espaces suffisants pour une exploitation agricole intra muros, comme d’ailleurs dans les villes archa•ques, Tarquinia ou Cumes, où l’enceinte englobait 2/3 ou 3/4 de parcelles cultivées et prairies.

6 L'idée d'oppidum portuaire :

     A maintes reprises Tite-Live emploie l'expression de maritima oppida à propos de la côte laconienne, et mentionne que ces places étaient la seule ressource économique du tyran Nabis. La seule qui soit un peu connue est Gythéion, mentionnée plusieurs fois entre les livres XXXV et XXXVIII; on peut supposer que Kardamylè, Oitylos, Kainèpolis qui contrôlait le cap Ténare, sont aussi des ports fortifiés, mais Las, qui n’est guère plus éloigné de Sparte sur le golfe de Laconie, est appelé uicus, et Tite-Live mentionne en XXXVIII 30,6 que les aristocrates exilés de Sparte par Nabis avaient occupé des castella sur la côte. L’attaque de Nabis contre le uicus de Las en 188 provoque une réaction du stratège achéen Philopimen : la Laconie sera amputée des uici et castella côtiers. On peut suggérer que Nabis, dont les ressources militaires étaient limitées, ne pouvait pas s’attaquer à des ports fortifiés, et que si Las est qualifié de uicus, c’est qu’il ne l’était pas. Ici, l’insuffisante connaissance archéologique des côtes laconiennes interdit de conclure, d’autant plus que Tite-Live est le seul à préserver, avec probablement des inexactitudes, des passages perdus de Polybe.

     Naples, Gênes, Ampurias sont aussi qualifiées d’oppida, ce dernier double en raison de sa population grecque et ibérique. Ce n’est pas fort étonnant pour Ampurias, dont le nom grec (??π?????) indique son rôle de comptoir maritime, mais qui devait fatalement être fortifié pour résister aux pressions ligures (XXXIV 9,2) ; ni pour Gênes, port ligure dont il s’agissait d’éliminer les dernières poches de résistance favorable à Hannibal (XXX 1,10). Naples, qui avait été reconstruite sur le site de la colonie de Parthénopè, n’était pas au IIIème siècle une ville très importante, Brindes (XXV 22,14) non plus, mais elles étaient fortifiées, comme l’indiquent les difficultés qu(y rencontrent Marcellus en 204 et César en 49, respectivement.

     Syracuse, réunion de quatre quartiers qui avaient formé au Vème  siècle une ville dont l’enceinte fortifiée était aussi vaste que celle de Rome sous Hadrien, n’est jamais traitée d’oppidum bien que Marcellus ait consacré des mois d’efforts à la prendre ; dans la mesure où elle était la capitale de la Sicile grecque, Tite-Live l’appelle non seulement urbs, mais quelquefois civitas. Agrigente, qui possédait de solides remparts en plus des fortifications naturelles de ses falaises, n’est qualifiée, en 17 occurrences, ni d’urbs,  ni d’oppidum : elle était assez connue pour se passer de tout qualificatif.

     Il appert de ces quelques exemples que l’auteur ne tient pas seulement compte de la présence d’une fortification et d’une conquête par assaut ou siège, mais du statut de l’agglomération : Véies, pourtant grande ville de par son emprise géographique et son passé culturel (elle est à l’origine du temple capitolin et sans doute de la croissance de Rome à la fin du VIème siècle) est considérée comme oppidum parce qu’elle est non-grecque, donc barbare ; à Syracuse, qui opposa une résistance de longue durée aussi, le terme peu honorifique est épargné.

     Bien entendu, il est hors de question de ravaler Rome au rang d’un simple oppidum : même sa partie haute, le Capitole, est honorée d’un nom plus noble, arx.

7 : Arx.

     En termes stratégiques, on pourrait penser que l’arx ou citadelle se distingue de l’urbs en tant qu’elle est fortifiée et que la ville basse ne l’est pas. De fait, il y a dans l’histoire de Tite-Live des dizaines de sièges où l’assaillant s’empare d’abord de la ville basse avant de rencontrer une forte résistance devant la citadelle où s’est concentrée la garnison. Les occurrences de arx étant environ 200, nous n’en ferons pas une étude exhaustive.

     En ce qui concerne les villes et bourgades italiques mentionnées dans la première et dans la troisième décades, comme Aefula, Artena, Carventum, Tusculum ou Norba, à supposer que Tite-Live ou quelqu’une de ses sources se soient renseignés sur place, les études archéologiques récentes indiquent que les villes basses ont été fortifiées avant ou après la conquête romaine, puis de nouveau pendant la guerre d’Hannibal, pendant les guerres civiles et/ou aux époques d’invasions germaniques. Or il est impossible de dater des remparts, qui remploient des blocs antérieurs, sans fouilles suivies (le débat sur Volsinii uetres et Volsinii noui, la première étant située par certains à Orvieto et par d’autres tout près de la Bosena actuelle, fournit un exemple de ces incertitudes). Il est dès lors impossible de savoir si Tite-Live parle d’une ville basse fortifiée et d’une arx distincte à l’époque concernée par le récit historique, ou à une époque plus proche de lui. La première décade n’est donc pas utilisable.

     Carthagène, centre de l’Espagne punique, peut compter sur les défenses naturelles de son golfe et des marais d’Almajar. Toutefois la ville basse est protégée par un rempart suffisamment haut pour que les romains aient peu d’échelles assez hautes pour l’escalader, mais Magon, ne pensant pas que Scipion profiterait du reflux pour faire passer des troupes en masse du côté maritime, n’y avait pas dressé de palissades ni ne l’avait muni d’assez d’hommes. Quant à la citadelle, la garnison était aussi insuffisante et les Romains n’eurent pas de peine à l’emporter. Nos certitudes s’arrêtent là, car, comme Paul Jal l’a bien observé dans son commentaire de l’édition CUF (XXVI 44-46) et notes ad oc), il existe des contradictions entre Polybe, qui ne mentionne que l’arx, et Tite-Live, qui signale en plus un tumulus ; d’autre part le ton épique employé par l’historien latin provoque d’autres imprécisions et incohérences dans les nombres des combattants, longueurs et durée de trajets.
     Ambracie, en Épire, est également protégée par le torrentueux Arachthos à l’ouest et par les pentes escarpées à l’est ( tumulo aspero subiecta est, elle est au pieds d’une colline escarpée, XXXVIII 4,1); sur cette colline, le Perranthès, est bêtie la citadelle. La ville basse n’en est pas moins entourée d’un rempart qualifié de firmus (solide) de cinq kilomètres de tour. Fulvuis Nobilior doit l’encercler à la manière de César, avec une contrevallation et une circonvallation pour empêcher les secours extérieurs, mais il ne pourra prendre la ville que par la technique de la sape, qui consiste à creuser une mine étayée de bois sec sous le rempart et à le faire effondrer en mettant le feu aux étais (XXXVIII7).

     Une conclusion d’ensemble serait que Tite-Live considère que l’arx est la partie haute de la ville, établie pour servir d’ultime refuge et dûment fortifiée. C’est le cas à Rome, bien que ni l’archéologie ni le récit de la prise de la ville par les Gaulois ne semblent indiquer que le Capitole ait été défendu par autre chose que les falaises naturelles. En ce cas, par contraste, l’oppidum serait une ville ou une bourgade pourvue d’un rempart unique, et le castellum la même chose en moins important, et surtout sans activités économiques internes de quelque importance. Mais il est alors contradictoire que Véies soit traitée d’oppidum  alors qu’elle possède une arx, et que Tite-Live, au livre V, semble croire que les Romains y ont pénétré par une sape comme à Ambracie et lui attribue une arx distincte de la ville.

     La moitié environ des emplois de arx n’a rien de militaire : c’est soit l’endroit d’où l’on prend les auspices, soit l’endroit sacré où l’on sanctifie les traités (XXXVIII 33,9) : traité validé à Olympie, sur l’Acropole d’Athènes et sur le Capitole), soit plus généralement l’endroit où se trouvent les temples des divinités poliades et donc le cœur religieux de la ville. D’où au début du livre VI les imprécations de Manluis Capitolinus, qui a défendu Jupiter en personne en empêchant les Gaulois de se saisir du Capitole; d’où l’association fréquente de arx et Capitolium comme les lieux les plus sacrés, sanctuaire à la fois militaire et religieux. Ce qui justifie rétrospectivement qu’on ne parle pas d’arx à propos d’oppida dont Rome n’a pas évoqué les dieux (l’euocatio consiste à intégrer les dieux des vaincus dans la cité victorieuse), mais qu’on en parle à propos de Véies, alors que la Piazza d’Armi n’est pas plus haute que le reste du plateau, parce qu’après sa victoire Camille évoqua solennellement la Junon Reine dans le temple de qui, précisément, les soldats romains auraient entamé la conquête de la ville.

     Ceci ne répond que très partiellement à la question amicalement posée par Jean-Claude et Silvio voici quelques années; il aurait fallu disposer du temps d’un thésard pour dépasser le simple débroussaillage, et le problème du déplacement des oppida de la Tène finale vers des fondations ex nihilo reste entier. Indiquons brièvement une ébauche de méthodologie :

1.    Plonger un regard critique dans les commentaires des deux Napoléon et de maints écrivains anglais, allemands et français sur les campagnes de César; examiner en particulier les localisations et les plans fournis par la littérature anglo-saxonne.
2.    Recenser la terminologie césarienne, à l’aide du Thesaurus (sur Internet) puisqu’on ne dispose pas de concordance; ou plus simplement en relisant le Bellum Gallicum, qui n’est pas si long – mais forcément dans le texte.
3.    Étudier toute la littérature archéologique sur les sites-phares en Gaule (Bourges, Alise Sainte-Reine, Salins-les-Bains, Lutèce, etc.) pour la période césarienne, en se rappelant que lorsqu’un oppidum avait résisté, les Romains ne lui laissaient généralement pas le moindre espoir de revivre : il était rasé et l’emplacement maudit, comme Carthage. Les CAG nous fournissent maintenant un inventaire départemental utile, avec des lacunes : supposons qu’Auaricum n’ait pas été Bourges mais Dun-sur-Auron, ou que Bibracte n’ait pas été sur le Beuvray mais sur une des collines au sud d’Autun, les données de fouilles sont très insuffisantes, voire nulles, pour les sites qui n’ont pas eu l’heur d’être avalisés par Napoléon III.(NB : j'ai vérifié sur le terrain, Bourges et le Beuvray restent plus que plausibles).
4.    Voir dans les monographies italiennes quels sont précisément les oppida que Tite-Live mentionne comme pris (ou repris après s’être livrés à Hannibal, ce qui est le cas de presque tous ceux d’Italie méridionale), et vérifier si, comme à Cosa ou à Roselle, leur destruction a été suivie de l’installation d’une colonie à quelque distance. Le cas d’Orvieto et de Bolsena, quelles que soient les identifications avec les noms antiques, est instructif : si la Volsinii veteres est Orvieto, la population a été déportée de 40 km ; si elle correspond au rempart du IVème siècle exploré par Raymond Bloch au nord de Bolsena, la ville romaine la jouxte, mais s’en distingue géographiquement.
5.    Étudier sans préjugé la chronologie de places comme Beuvray ou Château, par rapport à Autun et Sens, pour savoir si les conquérants ont déplacé ces oppida. Une tendance s’est marquée depuis quelques années à remonter la chronologie des Dressel IA et des ollae de type Besançon avec peut-être une intention dissimulée de les faire passer du « bon » côté des campagnes césariennes.

     L’étude des écrivains postérieurs et des abréviateurs comme Justin, Florus ou Velléuis Paterculus (celui-ci malheureusement perdu pour la période qui nous intéresse) permettrait de voir comment le lexique croît en distinction : Tite-Live est relativement fiable quand il reproduit Polybe, on peut donc lui faire confiance par exemple pour l’Asie en 189; encore faudrait-il comparer terme à terme, dans les passages parallèles, les termes grecs et latins qui ne sont pas en correspondance exacte. Quand il suit des sources annalistiques, il y a déjà, avant lui, une approximation dans les termes, une tendance à la simplification, que son inexpérience militaire et son peu de goût pour la géographie et les voyages ont accrues.

     Dans l’immédiat, il apparaît que pour Tite-Live l’oppidum est :
-    Une place fortifiée dépourvue d’arx, donc fortifiée d’une enceinte unique, abritant des activités artisanales et susceptibles de recevoir une population rurale importante.
-    Une place dont les Romains ne jugent pas utile d’accueillir les dieux poliades, donc généralement considérée comme barbare à l’étranger ou mineure en Italie centrale.
-    Une concentration de population qui, à l’époque de sa conquête, n’a pas rang de capitale ne le niveau diplomatique, culturel, économique et religieux susceptible de la faire nommer urbs.
-    Dans certains cas, comme Caere, une ville qui eut un niveau civique, économique et culturel supérieur à celui de Rome, mais qu’on dégrade au rang d’oppidum en profitant de sa déchéance à l’époque augustéenne.

Richard Adam,
MaÓtre de confÈrences ‡ la Sorbonne




Repost 0
29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 20:42

Repost 0
29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 20:37

Repost 0