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Version:1.0 StartHTML:0000000204 EndHTML:0000022163 StartFragment:0000002455 EndFragment:0000022127 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Florence%20Dupont%20et%20Thierry%20%C3%89loi.doc

Florence Dupont et Thierry Éloi

L'érotisme masculin dans la Rome antique.

Belin, 2003 ; 22,50 €.

Malgré un titre apparemment réducteur, cette thèse recouvre beaucoup d'aspects de la mentalité socio-politique romaine.

Elle a été soutenue en 1993, mais un grave accident a empêché l'auteur, MdC à Perpignan, de mener à bien la refonte pour publication ; Florence Dupont, Professeur à Paris-Diderot, s'en est chargée ; je suppose que sans ce problème les tout derniers chapitres auraient été plus étoffés, ce qui ne les empêche pas d'être remarquables en l'état.

C'est en particulier l'adaptation à l'étotique romaine du fameux triangle culinaire de Lévi-Strauss (le cru, le cuit, le pourri) qui mériterait d'être largement développée – ou du moins, qui demanderait que soient réunies en conclusions fermes les nombreuses observations concordantes dispersées dans les divers chapitres.

L'érotisme ne se résume pas à la sexualité, et le comportement sexuel des Romains (hommes et libres uniquement, on parle à peine des femmes, et les esclaves et affranchis ne sont que des objets), s'il est fondamental dans la psychologie collective, ne se définit pas seulement en termes d'homo-, hétéro- ou bi-sexualités, ni même vraiment en termes de réalité vécue, mais se définit selon une figuration sociale qui est bien différente de celle que fait connaître la littérture grecque.

Première partie : les personnages littéraires, ceux de Virgile en particulier, qui jouent l'imitation de la pédérastie grecque. Celle-ci est rejetée, à Rome, en tant que principe d'éducation, et les exemples présentés d'érotisme éphébique (Corydon) ou de couples homosexuels héroïques (Nisus et Euryale) sont des créations littéraires qui ne peuvent s'ancrer dans aucun imaginaire romain. Ici la poésie comme ludus qui est celle des Bucoliques et d'une partie de l'Énéide, mais qui intervient occasionnellement chez Tibulle, Catulle ou même Pétrone, signifie réellement "je rejoue Homère". L'univers arcadien ou troyen est évidemment imaginaire, irréaliste, poétique.

Deuxième partie : la notion, essentielle, d'infamia, dit bien ce que dévoile son étymologie. C'est le problème des relations sexuelles voilées ou dévoilées : dans les premières, comme le dit bien Paul Veyne et comme on le voit, par exemple, chez Horace, le comportement privé de l'homme noble, donc public, est indifférent aux regards de sa caste : on peut satisfaire le désir aux dépens du personnel servile, garçons, servantes, et le scandale ne commence qu'à partir du moment où il transgresse les comportements publics reconnus. Les auteurs reconnaissent, à la suite de Veyne, que l'infamie (ou mauvaise réputation, qui vaut condamnation politique) peut reposer, mais pas uniquement, sur la passivité sexuelle du citoyen, mais il y a plus.

On arrive alors à l'obscaenitas qui fait l'objet de la troisième partie, qu'on pourrait intituler "l'énorme et le hors-norme". Une féminité affectée de la part d'un uir, comme on a pu le reprocher à Antoine, Néron, Caligula… est attentatoire à la uirtus ; mais une sexualité excessive, débridée, l'est tout autant que l'ivrognerie en tant qu'elle dégrade l'image. L'exemple type (ch. XVI) est celui de Lucius Flamininus, éliminé du sénat par Caton en 184.

Arrêtons-nous à ce cas : que reproche-t-on à Flamininus ? Étant commandant en chef (imperator), il se laisse convaincre, lors d'un banquet, de satisfaire suivant les versions soit un mignon, soit une maîtresse, qui lui impose de tuer un chef gaulois qui venait se soumettre. Le sexe du demandeur (scortum, selon l'une des versions de Tite-Live, soit un terme neutre qui ne met pas en cause le sexe physiologique) n'a pas d'importance ; seule la perversion politique, abus de pouvoir, comportement politique à l'intérieur de l'espace du banquet, et manquement au droit international, justifie la condamnation de Flamininus. Tibère, Néron, Sulla se rendront coupables de transgressions identiques, avec quelques monstruosités complaisamment soulignées par les historiens en plus (poru Suétone et Tacite, les perversions sexuelles des julio-claudiens sont le contre-exemple de la vertu de Trajan, qui "laisse ouverte la porte de sa chambre").

L'obscénité se traduit par le pourrissement du corps, qu'on trouve chez Sulla, Caligula, Tibère, Néron…

En revanche (quatrième partie), les baisers théoriquement chastes échangés entre le roi du banquet et les jeunes mignons (pueri delicati) appartiennent à la sphère du banquet grec qui rapproche l'homme des dieux par l'esthétique et l'ébriété contrôlée. Platon, Athénée en ont fait la théorie, et il semble bien (ici un regret : les images peintes des tombes de Paestum, de la figure rouge attique, et des tombes tarquiniennes, sont omises, ainsi que leur opposé, les fresques de Pompéi qui décrivent une petite série de positions amoureuses) que les banquets aristocratiques étrusques aient servi à transmettre le symposion grec avec son idéologie.

Il faut préciser que le citoyen romain noble s'ébat dans trois espaces-temps distincts : bellum negotium otium. À la guerre, le citoyen vertueux (au sens romain du terme) n'a pas l'occasion, en principe, de se laisser aller à la mollitia, ou s'il le fait, c'est un comportement déviant comme l'indique l'exemple de Lucius Flamininus. Le negotium, c'est l'activité politique qui débute à l'aurore, et que le citoyen aborde après avoir passé du temps à revêtir sa toge, suivi de la foule de ses clients ; il est indécent et socialement excluant de se présenter au forum tard dans la matinée parce qu'on a banqueté trop longtemps, ou habillé d'une manière qui laisse voir les bras, ou encore avec des chaussures inappropriées. Les deux activités sont regroupées sous le terme général de labor, dont le citoyen a le droit de se reposer aux heures réservées : c'est l'otium. L'otium est l'espace-temps de la détente, de la reconstitution physique, et comme il se déroule en public (banquets, bains ou sport), la décence y reste de mise.

Dans ce contexte, les auteurs font figurer les pueri delicati ou "jeunes garçons de choix", et les mille et mille baisers de Catulle à Lesbie, qu'il ne s'agit que de compter et non de prolonger dans un lit, impliquent des corps désérotisés. Mais l'excès guette à chaque fois, et l'on passe vite au nobile scortum (prostitué<e> notoire) de Flamininus, aux "petits poissons" de Tibère, au Giton de Pétrone, etc. En termes simples, dès lors que le dépassement inévitable du jeu mondain mène à l'amour physique dans toutes ses déviances (l'irrumatio, la paedicatio, que les auteurs traduisent avec la crudité nécessaire), on tombe dans le hors-norme social, on passe du banquet convenable à des citoyens à l'orgie, de la chasteté proustienne aux sous-entendus graveleux, sauf que chez les Romains, surtout Catulle, Pétrone et Martial, la fiction convenable n'est pas de mise.

Ainsi, la fragile passerelle entre l'érotisme convenable, idéalisé, en quelque sorte décorporé, et la bestialité, la vulgarité, le comportement servile, déviant, est vite franchie. L'hypocrisie locale veut que le puer delicatus ne devienne officiellement cinaedus (sodomisé) que si cela se sait… ce qui n'est pas sans rappeler la sociabilité bourgeoise des contemporains de Maupassant et de Zola.

Mais dès que la déviance est prouvée ou seulement soupçonnée, elle devient infamia, et l'un des éléments intéressants de ce travail est de montrer que les signes physiologiques de l'infamie tournent surtout aussi autour de la bouche : instrument essentiel de la domination politique et judiciaire, dès lors qu'elle se prostitue jusqu'à recevoir le plaisir d'un homme, elle perd toute sa vertu oratoire pour ne plus relever que du vice fellatoire. Catulle, menaçant d'irrumare César ou Balbus, les prive tout simplement de leur statut civique.

Ainsi, César est-il un puer delicatus ou un vulgaire cinaedus quand, à moins de vingt ans, il sert de Ganymède à Nicomède de Bithynie ? L'historicité de l'épisode n'a aucune importance, non plus qu'une éventuelle relation homosexuelle : ce qui fonde l'accusation, c'est qu'il puisse être soupçonné d'agir de manière inconvenante pour un citoyen romain.

Or, parmi les quolibets émis par ses fidèles soldats lors de ses triomphes, Suétone note qu'on lui attribuait d'innombrables conquêtes féminines. Si l'on considérait que l'adjectif mollis ne convient qu'aux homosexuels passifs, la notice serait contradictoire. Mais l'abus d'amours hétéroxexuelles relève aussi de la mollitia, de même que l'abus de vin. L'hypersexualité dévalorise le citoyen et le rabaisse au rang du bouc puant, si souvent évoqué par Catulle ou Martial. Ce n'est pas seulement l'énorme organe de Priape qui le rend méprisable, mais l'usage indiscriminé qu'il est censé en faire. De même, aux thermes, on critique les hommes pourvus d'un organe de taille excessive, ainsi que ceux qui sont poilus au-delà de la norme, surtout quand ils souffrent de calvitie (César, Caligula…) : ce qui, de nos jours, passe pour un indice de virilité, est chez les Romains pure indécence, et tend à exclure le titulaire d'une pilosité mal répartie de la société civile !

Les cognomina, autrefois sobriquets, concernant la chevelure, sont d'ailleurs nombreux (Rufus, Cincinnatus, Caluus…) ; s'ajoutent, dans l'invective satirique, les séries d'observations sur les odeurs corporelles : haleine chargée suite aux banquets ou à une mauvaise hygiène, odeurs d'aisselles, et autres détails qui font passer le sobriquet hircus (bouc) au rang d'argument de la polémique politique ! Cicéron n'y a pas échappé, il n'est que de voir certains passages du Pro Caelio et des Philippiques.

Le très raffiné Pétrone, "arbitre des élégances", dépeint d'ailleurs un personnage qui est l'anti-modèle du citoyen romain : Trimalchion, dont on retrouve des jumeaux chez Martial, et en qui Néron s'est sans doute reconnu.

L'hypersexualité transgressive se transforme naturellement en tyrannie : la cruauté, l'orgueil, la crainte permanente d'être assassiné, fondent l'image du tyran, héritée de la Grèce mais plus systématisée que ne l'écrivent les auteurs. En fait, s'il semble que l'abus sexuel ne soit qu'un élément du portrait du tyran chez Tite-Live (Sextus Tarquin, l'Appius Claudius de 451), l'hypersexualité devient fondateur dans le comportement tyrannique tel qu'on le voit chez Suétone ou Juvénal.

Juvénal qui nous permet une heureuse transition vers l'érotisme féminin, qui n'est pas envisagé dans le travail ici présenté, puisqu'il eût été hors sujet.

Messaline, selon Juvénal, avait l'habitude de quitter nuitamment le lit du pauvre Claude pour aller se prostituer dans quelque bouge de Subure, et quand l'aurore paraissait, s'en retirait insatisfaite : et lassata uiris sed non satiata recessit. Ce qui n'est pas sans rappeler Baudelaire, qui dans Mon cœur mis à nu traitait carrément George Sand de "latrine". Le registre ordurier, Subure et les loculi sordides sous les gradins du Grand Cirque, avec leurs odeurs et leur saleté, lieu commun. Mais socialement, qu'est-ce que cela veut dire ?

Que la satire VI de Juvénal soit peut-être légèrement caricaturale, concédons-le ; mais il est des femmes dont le comportement sexuel est historiquement un peu mieux assuré, bien qu'ici encore l'exagération soit probable. Je pense à Cléopatre et à Clodia.

Cléopatre s'est notoirement offerte à César, et l'anecdote selon laquelle elle se serait fait enrouler dans un tapis pour lui être livrée comme un colis, portée par un robuste esclave sicilien qui aurait été son amant, pourrait être authentique. Son aventure inimitable avec Antoine est assez assurée aussi, et il est possible qu'elle se soit offert aussi Sextus Pompée, le fils de Crassus et même Octave. Ceci en plus de son propre frère, mais il s'agissait d'une alliance symbolique évoquant Isis et Osiris, et l'on peut supposer que ce mariage avec Ptolémée XIII ne fut pas consommé…

L'inceste, au sens restreint où nous l'entendons, fait en revanche partie des imputations cicéroniennes contre Clodius et Clodia. C'est sans doute l'un de ces ragots qu'impliquait l'invective politique, mais aurait-ce été le cas, cela n'a aucune importance. Qu'elle soit authentiquement la Lesbie de Catulle, chevalier romain pauvre, n'est pas très scandaleur (entendre : exclusif de la vie sociale) non plus. L'anecdote la plus dévalorisante, parmi tout le fiel que déverse le Pro Caelio, est cette image souvent reprise d'une Clodia qui, de son jardin du Vatican, convoquait des jeunes mâles et les contemplait se baignant nus dans le Tibre, élisant pour la rejoindre dans sa litière aux rideaux rouge et blanc ceux que la fraîcheur de l'eau ne privait pas de proportions honorables…

Que reproche-t-on à Clodia ? D'avoir choisi ses hommes au lieu d'être une épouse, puis une veuve, soumise aux règles sociales (casta) ; pas d'en avoir joui, ce qu'on finissait par reconnaître difficilement à la fin de la république romaine, mais de ne pas s'être contentée d'hommes non-libres, esclaves ou éventuellement affranchis, de relations lesbiennes, ou d'olisboi, ou de veufs en vue d'un remariage : la rupture de la chasteté intervient dès lors que les relations concernent des hommes libres qui devraient, normalement, garder leur sperme pour fonder une famille et engendrer des citoyens mâles, utilisables par l'État totalitaire.

J'ai largement débordé du sujet de cette thèse qui, rappelons-le, est dense, mais très lisible et de surcroît accessible de par son prix. La sexualité était un sujet tabou dans l'enseignement et la recherche jusqu'aux années 70, on se rend compte maintenant, longtemps après que Freud nous a quittés, qu'elle est une composante socio-politique première.

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