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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 20:23

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À propos de Vercingétorix

 

J’ai retrouvé par hasard à la médiathèque municipale un bouquin d’Anne de Léseleuc intitulké Vercingétorix ou l’épopée des rois gaulois, datant de 2001. Cela m’a donné l’idée de fournir aux utilisateurs de ce blog une analyse de divers ouvrages qui ont parlé de ce personnage important.

Anne de Léseleuc, connue par d’excellents polars publiés dans la collection Grands Détectives, ne fait pas d’analyse archéologique : elle se contente de compiler les légendes, mais en ayant l’excellente idée de partir de l’année –600, celle de la fondation de Marseille par des Phocéens débarqués, sous l’impulsion d’Artémis, dans une anse miraculeuse occupée par des Ligures accueillants.

Vient ensuite Ambigatos, peut-être contemporain de Servius Tullius. Issu des grandes migrations venues de l’est, il aurait fondé un royaume biturige autour de Bourges, en Berry. Les Celtes, porteurs des techniques novatrices du fer et de la charrerie, ressentaient le besoin de bouger et d’aller vers l’ouest aux terres plus fertiles que les montagnes de Bohême. L’archéologie raconte une histoire un peu différente : ces missions vers l’ouest, que l’université allemande des années 1850-80 imagina sous le nom de Völkerwanderungen, pour satisfaire déjà à des présupposés ethno-raciaux, n’ont pas été des invasions brusques de rois montés sur des chars de guerre, mais on constate de fait une celtisation progressive de la France du nord-est jusqu’au centre, avec de petits groupes parfois très pauvres (je l’ai montré en trente ans de fouilles entre la Nièvre et l’Yonne), et les grandes tombes à char de Vix, Hirschlanden, Hochdorf, Marainville-sur-Madon, etc., ainsi que les fortifications à la grecque de Manching ou Heuneburg, entre autres exemples, sont d’un siècle plus récentes que le règne de Tarquin l’Ancien (fin du viie siècle). Quant à Bourges, dont il n’est pas totalement sûr qu’il faille l’assimiler à Avaricum, elle ne révèle de mobilier méditerranéen qu’à partir du ve siècle.

La légende dont Tite-Live se fait l’écho au livre V se trompe donc d’un siècle : si Ségovèse et Bellovèse, les fils d’Ambigat, ont émigré de Gaule centrale, ce ne peut être que quand Rome avait chassé les Tarquins. L’étude des mobiliers celtiques d’Italie du nord, menée par Christian Peyre et nombre de collègues italiens, du Tessin au Trentin et au Picenum, indique au contraire une forte imprégnation des populations italiques au ve et surtout au ive siècles, ce qui montre que l’histoire d’Arruns de Clusium, venant à Bourges avec du vin pour séduire les Gaulois, ne tient pas. Mieux fondée historiquement, la prise de Rome par des Celtes d’Italie du nord, menés par un Sénon nommé Brennos (en fait, brenn est le nom générique des chefs de guerre), vers 390, a laissé assez de mauvais souvenirs aux Romains pour que son historicité soit solide.

Quant aux noms des peuplades, suite aux écrits de César et de Strabon, il était facile de supposer qu’ils avaient migré depuis les terres où les historiens du ier siècle les avaient reconnues : la Gaule historique. En fait, les Insubres, Boïens, Cénomans et autres Sénons qui s’installèrent en Italie venaient de Tchéquie et d’Autriche, et les peuplades s’étendaient dans toutes les directions, au point qu’on trouve des Tectosages en Aquitaine et en Turquie.

Un autre brenn d’origine tectosage mena une campagne jusqu’à Delphes en 279 : aucun doute là-dessus, Polybe est une source sûre. En 187, le consul Vulso rencontra en Turquie des Gaulois hellénisés du nom de Trocmes, de Tolostoboges et de Tectosages, dont un roi s’appelait, déjà, Lucter. Tite-Live, suivant Polybe, relate au livre XXXVIII l’exploit de la reine Chiomara, prisonnière des Romains, qui en guise de rançon fit décapiter le centurion qui la gardait.

Avec les rois arvernes en Gaule duiie siècle, l’auteur fixe une problématique indispensable et intéressante. Le gouvernement attendu dans un peuple gaulois, c’était la monarchie, mais le monarque était élu par acclamation des guerriers (le suffragium des comices centuriates, à Rome, n’est pas autre chose, le terme signifiant précisément « vacarme en commun ») ; mais un collège de savants initiés aux rapports avec les dieux (druides, « très savants » : rien à voir avec le chêne !) composait une espèce de sénat qui confirmait le monarque et pouvait le destituer. Probablement les plus riches composaient-ils une autre aristocratie. Il est évident que le pouvoir romain n’avait aucun mal à jouer entre ces ploutocrates, si proches de son sénat, l’armée et la monarchie, pour imposer ici et là un gouvernement aristocratique en lieu d’un monarque : ils avaient utilisé les mêmes techniques pour soumettre les cités étrusques, puis la Grèce et l’Asie. Simplement, il semble que les régimes aristocratiques aient désigné un seul magistrat annuel, nommé vergobret.

Mais il est un autre point que l’auteur n’a pas suffisamment mis en valeur : la Gaule est romanisée dès 150, par les effets du commerce et principalement du vin, ce qui explique la présence de nombreux negotiatores italiens à Orléans en 52. Mais elle prend aussi conscience d’une unité géographique des Pyrénées à la Manche et au Rhin, ce qu’a bien vu Strabon. Ce qui explique que, tout comme l’ont fait les Latins de Rome à partir du ive siècle, certains peuples veuillent fédérer tous les autres… mais ce qui était possible pour les Romains qui avaient toujours fait fructifier leur position centrale entre Étrurie et Campanie, aucun peuple gaulois ne pouvait le réaliser : les Bituriges ou les Carnutes, assis sur leurs plaines à blé ? Les Éduens, titulaires du château d’eau qu’était le Morvan et du bois de chauffage et de construction ? Les Arvernes, à la terre aride mais imprenable, en position centrale pour contrôler à la fois le Rhône et la Garonne ? Les Séquanes, frontaliers ? Comme il existait, nul ne sait depuis quand, une sorte d’assemblée générale sacrée dans la forêt des Carnutes, l’idée fédérative pouvait faire son chemin, surtout face au danger venu des cousins d’outre-Rhin. 

Je dois ici ouvrir une parenthèse philologique. Les Germains, germani, ce sont en romain les cousins : de langue voisine, même si avec les Arvernes ils devaient avoir autant de mal à se comprendre qu’un Toulousain et un Strasbourgeois avant le nivellement linguistique du regrettable Jules Ferry. Le Culturel Robert distingue deux mots « germain », l’un lié à la famille (le latin, donc) et l’autre gaulois, hypothétique, désignant le « peuple voisin ». Je fais toujours confiance à Alain Rey, mais est-il ici nécessaire d’admettre deux étymologies qui se seraient rejointes ? Le radical indo-européen est toujours *germ-en, qui indique une consanguinité. Les Germains étaient peut-être un peu plus grands, plus roux et plus cruels, mais il y avait sans doute moins de différences entre eux et les Gaulois qu’entre les Gaulois et les Italiques, quoique… les tombes analysées par les anthropologues n’accordent guère de foi aux descriptions de Tite-Live et de ses acolytes, selon qui les Gaulois auraient été blonds, grands… et moustachus encore moins.

L’essentiel est que Celtilllos, inconnu autrement que par César, fut monarque chez les Arvernes au moment même où les Romains tentaient de « civiliser » la Gaule à leur manière, par le commerce et l’établissement de régimes oligarchiques. De monarque à tyran , il n’y a qu’un pas (voir Tarquin le Superbe), Celtillos fut mis à mort par son propre peuple et son fils, que l’auteur appelle astucieusement Celtillogenos, élevé par les druides.

Il est sûr que ce Ver-cingeto-Rix, qui apparaît soudainement au livre VII du Bellum Gallicum, porte un nom de fonction. Ver + rix, c’est non pas le « grand roi », mais le « tout-à-fait roi » ; et -cingeto s’interprète bien comme un génitif pluriel très proche du latin cinctorum, = « ceux qui sont ceints de leurs armes ». « Roi absolu des forces armées » serait un bon terme générique pour désigner celui qui se comporta en tyran et, dans son enthousiasme communicatif, sut insuffler un désir de chasser l’envahisseur brun et de petite taille (… voir ci-dessus mes doutes légitimes) aux peuplades de langue gauloise, surtout à celles qui n’avaient pas remplacé la monarchie par la ploutocratie.

D’où la résistance, les trahisons indéfiniment répétées dans l’un ou l’autre sens, de ces Éduens qui, de par leur situation géographique, étaient les premiers à entrer dans le système économique de l’impérialisme romain.

Expliquons brièvement le rôle de la géographie dans l’histoire : les Éduens seraient installés en Morvan. C’est faux : il n’y a pas une seule sépulture celtique, hallstattienne ou laténienne, dans le massif du Morvan. Tout est en périphérie. Je refuse absolument la cartographie de Peyre et Goudineau qui veulent absolument englober Auxerre (qui n’existait pas à l’époque de César), Saint-Florentin et même presque Sens dans l’empire éduen, ils ne procèdent à cette falsification que pour asseoir sur un fondement pseudo-géographique le dogme qu’Alésia soit à Alise Sainte Reine en Côte d’Or. Mais bon, que les Éduens aient dominé, par peuplement ou par alliances, une grosse partie de la Loire supérieure, avec Decize et Diou, c’est à peu près indéniable. Qu’ils aient contrôlé les ports de Cabilo (Chalon-sur-Saône) et Matisco (Mâcon), fort défendable. À partir de ces bases, puisque comme chacun sait les voies fluviales précédaient les routes, ils accédaient à la fois à la haute vallée du Rhône (donc aux cols alpins) et à Arles-Marseille, donc à l’Italie par deux voies distinctes. En aval, aux Bituriges et aux Carnutes. On se demande dans ces conditions pourquoi César aurait établi les Boïens rescapés de l’expédition helvète de 58 autour de Sancerre et non de Nevers, d’où ils pouvaient contrôler les points de contact avec l’Allier et donc les Arvernes.

Le nombre considérable d’amphores à vin découvertes dans les 8 km de port fluvial de Chalon, et même au mont Beuvray, indique des rapports commerciaux intenses au moins à partir de –80. De l’argenterie italique découverte à Chalon indiquerait une date encore antérieure.

Il n’est pas étonnant que le druide Diviciacos, plénipotentiaire à Rome, ait rencontré le consul Cicéron et en soit devenu l’ami, et même ait prêté la main, avec ses cousins allobroges, au complot de Cicéron contre le démocrate Catilina.

Mais revenons au fils de Celtillos : il faut expliquer comment il fut capable d’élaborer une contre-tactique, et même une contre-stratégie, face à César. À ces difficultés, Anne de Léseleuc répond par un roman habile : Celtillogénos, Viridomaros et Litaviccos suivent ensemble l’enseignement de l’archi-druite Gutuater, auquel Vercingétorix restera fidèle jusqu’à la mort. Devenus adultes, les jeunes hommes sont embauchés – choisis même ‑ par César pour l’accompagner, en 55, en Bretagne, comme officiers de détachements auxiliaires de cavalerie. Mais la campagne vers l’Angleterre, très mal organisée, démarre avec beaucoup de retard et les Gaulois désertent, non sans avoir beaucoup appris des méthodes militaires romaines. Voici qui rend compte de la supposée amitié entre le proconsul et son futur adversaire, sur laquelle on a pu broder et même supposer des relations homosexuelles.

C’et un roman sympathique, mais purement fictif… pas davantage toutefois que ce qu’ont pu raconter les historiens d’époque impériale. Pour la suite, comme César a raconté le détail à sa manière et que l’auteur ne veut pas s’écarter de la doctrine universitaire (et napoléonienne) qui place Gergovie à Merdogne et Alésia à Alise en Auxois, le récit sera extrêmement conventionnel. Un élément romanesque complémentaire est que César, après avoir capturé Vercingétorix, l’ait obligé à suivre toutes ses campagnes, prisonnier dans un chariot… ce qui n’est pas prouvé, mais conforme à la cruauté du Romain. L’auteur excuse César en disant que Vercingétorix n’a pas été moins cruel, et compare les Mandubiens chassés d’Alésia pour mourir de faim aux combattants d’Uxellodunum dont César fit couper la main droite. Face-à-face anachronique et inutile, l’inhumanité est de tout temps chez les fanatiques qui mènent une guerre qu’ils croient sainte.

Je passe sur d’assez méchantes invraisemblances, peut-être dues à Appien ou à Plutarque que je n’ai pas vérifiés : que Vercingétorix, toujours prisonnier dans son chariot, ait été approché par les Pompéiens à Lerida, en 48. Par exemple. Et une histoire d’amour avortée avec la fille de Litaviccos… mais Anne de Léseleuc n’en fait pas des tonnes comme certains pseudo historiens dont j’ai pu rendre compte sur ce blog.

Restent beaucoup d’erreurs matérielles dont l’éditeur, Ellipses, fait bon marché, ce qui ne m’étonne pas. Mais quand même, que Tasgetios soit d’un bout à l’autre appelé †Tagestios, que le Tureau de la Roche (au Beuvray) devienne Taureau, et la Comme-Chaudron la †Caume, que Tite-Live se voie attribuer des Épîtres au lieu d’épitomes, que le grand celtisant Dottin devienne †Dorrin et Lucius César †Lucillus, qu’un consul devienne « conseil » p. 263, les dolia dolii, et mieux, que l’année 49 commence le 1er mars et non le 1er janvier, ce n’est qu’une liste raccourcie des mastics qu’un éditeur compétent n’eût pas laissé passer.

 

À suivre…

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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 19:53

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Le suaire de Turin (arte, vendredi 9 août 2013).

 

Ce n’est pas la saison des marronniers, mais on nous ressert le suaire de Turin, qu’il faudrait d’ailleurs appeler suaire de Troyes, parce que c’est là qu’il a été repéré comme relique prétendument importée de Palestine, et peut-être là, dans cette ville à la tradition textile déjà ancienne, qu’il a été fabriqué, au xiiie ou xive siècle, comme l’ont montré les seules études 14C, déjà anciennes, que je connaisse par des revues comme Historia et Sciences et Avenir.

Précisons que le carbone 14, méthode fondée sur l’arrêt de l’absorption de carbone radioactif atmosphérique par les tissus vivants à leur mort, et sur la période moyenne de l’élément (demi-vie = perte de la radioactivité à 50%, soit 5730 ans en principe), est analysé en fonction de courbes hyperboliques qui perdent toute précision au-delà de 10 demi-vies, soit 50.000 ans, mais ne sont pas très fiables en-deçà d’un dixième de la demi-vie, soit cinq siècles. De plus la dilution dans l’atmosphère, depuis plus d’un siècle, de fumées issues de composés carbonés fossiles (pétrole, gaz) dépourvus, par principe, de radiocarbone, perturbe l’acquisition du 14C au point que la méthode n’est d’ores et déjà plus utilisable. D’autres biais comme l’enfouissement profond peuvent aussi la rendre peu fiable.

Mais de là à prétendre que le suaire serait vraiment contemporain de Yessouah ben Youssef dit Jésus ou le Christ, il y a une distance que le « documentaire » s’abstenait de franchir.

À part cela, le film démarrait très mal, avec un « spécialiste d’études sismiques et géologiques » qui fait apparaître, sur une machine compliquée mais pourvue d’un écran, des textes bien nets, en noir, en caractères quasi d’imprimerie, dont on entrevoit IHΣOUS NAZARENVS et des caractères, peut-être en hébreu, que je n’ai pas eu le temps de recopier. Argument : Constantin (celui qui officialisa la religion chrétienne en 324) aurait interdit l’adjectif Nazareus, donc le suaire est antérieur à ce brave empereur. La netteté de l’inscription, ainsi que la coexistence dans le même mot d’un sigma grec et d’un S latin, le tout en lettres capitales alors que sur tissu l’on ne risquait d’écrire qu’en cursive, tout cela signe le faux, la supercherie, l’escroquerie absolue.

Un autre « savant » vient expliquer que les textes qu’on croit lire sont un effet de la paraeidolie (comme quand on voit des animaux dans les nuages) ; lui n’a jamais vu aucune inscription : quand on a vu (fugacement, il est vrai, pour mieux enfumer les spectateurs passifs) des inscriptions fictives aussi nettes, il est évident qu’il n’excuse pas, mais qu’il détruit la séquence précédente.

Arrive, selon la technique habituelle qui consiste à sauter du coq à l’âne, une « scientifique » de branche inconnue, nommée Barbara Fraley, et qui sort de Desperate Housewives(d’ailleurs toutes ces « scientifiques » siliconées ont la gueule d’actrices de séries amerlaudes), qui a carrément lu sur le suaire un certificat de décès : « en l’an 27 de notre ère, Jésus le Christ condamné par l’empereur Tibère, a été rendu aux siens pour être enterré… ».

Retour du carbone 14 : on ne conteste pas que l’échantillon analysé date d’environ 1350, mais comme il a été prélevé en périphérie du linceul, l’analyse est seulement « réputée » objective (je résume à peu près, parce que je griffonne toujours des notes à mesure, alors que j’ai un dictaphone ; promis, la prochaine fois, je l’utiliserai).

Retour du savant ci-dessus, un barbu sympa, qui s’appelle Barry Schwortz. Il évoque une action chimique  provoquée par une herbe qu’il appelle saponaire (Saponaria Officinalis, famille des Caryophyllacées, comme les œillets et les silènes). Mais l’herbe présentée n’est pas une saponaire, et la saponaire ne contient pas particulièrement de sucres.

Et voici un archéologue italien (Luigi Garmaschelli) qui tente une expérience d’impression sur tissu avec un bas-relief antique et des poudres. Bien sûr, l’expérience ne convainc pas la voix du récitant, et pour cause : le bas-relief n’est pas de la matière vivante. Et voici un nouveau spécialiste amerlaud, nommé Nicholas Allen, qui déclare que la photo a été inventée au ve siècle avant J.-C. : la preuve, le fameux texte de Platon sur le mythe de la caverne démontre que la camera oscuraest une invention grecque (pourquoi pas égyptienne, puisque comme chacun sait la pensée de Platon vient de là-bas) et que le suaire est donc une photo ! Mais comme il faut un révélateur, le nitrate d’argent, on explique doctement qu’il a été lavé… à l’ammoniaque.

J’oubliais une autre expérience réalisée avec le cadavre d’un porc…

Donc, voici la question sérieuse : est-ce que le suaire est une photo du Christ réalisée selon un procédé grec ou égyptien connu depuis longtemps, ou est-ce qu’on l’a fabriqué avec un cochon longuement macéré dans un tissu de lin ?

Conclusion, je cite à peu près : « Si cette théorie est la bonne, ceux qui croient que le suaire est le linceul du Christ ne seront pas convaincus. Mais… ».

Enfin Nicholas Allen revient sur scène pour proposer une synthèse qui paraît plus vraisemblable : qu’au xive siècle on ait réalisé une œuvre artistique de propagande ; ce qui colle plutôt bien avec l’histoire, puisque les images propagandistes fondées sur la crucifixion apparaissent aux environs de 1250 (en fait il y en a de gravées dans les catacombes de Domitilla dès le iie siècle, mais pas de peintes avant le plein moyen-âge, d’accord).

 

Donc, comme c’est de plus en plus souvent le cas avec ces pseudo documentaires, on mène le spectateur en bateau avec des séquences serrées, sans succession logique, des hypothèses délirantes présentées à grand renfort d’appareillages sophistiqués par des « savants » qui sont probablement des acteurs ratés, et après de longs détours on finit quand même par laisser une toute petite place à la vérité : oui, le suaire de Turin est bien une supercherie, fabriquée quelque cinq siècles avant cette autre supercherie qu’est le prétendu documentaire.

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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 19:51

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Mémoires d’un Parisien de Lutèce,

de Joël Schmidt, Albin Michel, 1984.

 

Découvert un peu par hasard dans les rayons de la médiathèque de ma commune, cet ouvrage fait partie d’une assez longue série, dont un Cicéron que j’ai assassiné dans une parution d’été de La Quinzaine littéraire, voici douze ou quinze ans. Cicéron précurseur du christianisme, c’est un peu difficile à admettre, même si le stoïcisme peut vaguement ressembler à un monothéisme en ce qu’il admet une puissance universelle et surhumaine, qu’il appelle l’Esprit, à peu près équivalent à la Nature ou au Destin, mais je laisse la discussion aux philosophes.

Comme le fera bien après Christian Goudineau dans Les voyages de Marcus, avec une intrigue romanesque réduite à l’autobiographie, J. Schmidt raconte la fragilisation de l’Empire, vue de Lutèce, sur une période très longue pour une vie humaine, de la mort dee Marc Aurèle (180) à la destruction de la ville (256) ; pour la fiction, l’auteur prétend avoir adapté des rouleaux miraculeusement préservés à Timgad par un descendant du narrateur, et croit bon, à l’instar de certains romanciers du xixe, de prétendre qu’il ne fait que traduire, tout en modernisant les unités, les lieux, etc. Ceci « dans un souci pédagogique évident » : c’est donc un roman historique destiné aux classes des collèges et lycées où, à cette époque, on enseignait encore le latin. Peu importe. La fiction est fragile, les personnages s’appellent tous Camulogène, mais suivant les générations Marcus Aurelius, Marcus Hadrianus (son père), comme si les Gaulois romanisés changeaient de gentilice en fonction de celui de l’empereur en cours, et l’arrière grand-père n’est autre que le Camulogène qui résista à Labiénus dans la plaine de Grenelle en -52, et y laissa la vie. Il y a des erreurs historiques importantes, par exemple l’idée que ce Gaulois ait eu le ius imaginum (p. 12 : images d’hommes, de femmes et même d’enfants…), ou que Septime Sévère ait autorisé l’anneau d’or au moindre légionnaire (p. 105). Mais rien de fort grave.

Les Camulogène romanisés, donc, ont hérité une bonne richesse et une carrière, située vers Denfert-Rochereau, qui leur sert de génération en génération à édifier le forum (rue Soufflot), le petit théâtre (rue de l’École de Médecine, rue Racine), les petits thermes de l’est et surtout les grands Thermes co-financés par la Corporation des Nautes, entre le cardo (rue Saint-Jacques), le decumanus (rue des Écoles), les boulevards St-Michel et St-Germain ; l’auteur-narrateur ne manque pas de signaler que ces thermes – ceux dits de Cluny – lui survivront deux mille ans, et de fait ils sont encore en partie debout.

Je n’ai pas vérifié la chronologie, qui veut que la corporation des Nautes de la Seine (qui s’étendait de Lillebonne à Sens, voire à Auxerre) ait été acceptée par Tibère. C’est ce qui ressort du pilier des Nautes visible au musée de Cluny, mais qui fut découvert dans l’île dite de la Cité. De mémoire, c’est vérifiable. De même, l’idée que les monuments édifiés par les trois ou quatre générations de Camulogène romanisés aient été sciemment démolis pour fortifier l’île au moment de l’invasion des Alamans est, je crois, corroborée par les fouilles de la Commission du Vieux Paris.

Trente ans plus tard, les archéologues supposent de plus en plus que la Lutèce vue par Labiénus en 52 ne serait pas l’île de la Cité comme le récit, très imprécis, de César le laisserait penser, mais un village situé dans le méandre suivant, Nanterre. Que l’île en question, « la plus grande des trois îles » n’ait été qu’un faubourg de forgerons et de nautes, c’est assez vraisemblable. Que la famille ait eu une résidence secondaire sur le mont de Mercure, d’accord encore ; que cette résidence ait été entourée de vignes, je le crois moins, ou alors l’auteur a eu une prémonition : voici trois ou quatre ans, des fouilles ont montré qu’il y avait déjà un vignoble en Chambertin, au sud de Dijon ; d’un autre côté, les vignerons de Chablis et du clos de la Chaînette, à Auxerre, sont convaincus qu’un de leurs cépages, le César, remonte à l’époque – 50/+ 10. Intéressant, sauf  que pour le moment on voit plutôt la culture de la vigne s’implanter d’abord en Narbonnaise, puis en Bordelais (voir Ausone), et il n’est toujours pas prouvé (mais pas impossible) que les vignobles du Chablisien, du Tonnerrois et de l’Auxerrois soient aussi anciens. Les amphores vinaires montrent en tout cas que l’essentiel du vin consommé en Gaule intérieure venait d’Italie, par le Rhône et la Saône : voir le nombre impressionnant (des dizaines de milliers) d’amphores enfouies sous les rives de la Saône et les anciens quais des huit kilomètres qui en constituaient les ports.

Admettons donc, puisque c’est invérifiable depuis qu’on y a construit l’horrible pâtisserie dite Sacré Cœur, que le vignoble de Montmartre soit aussi ancien… ce n’est pas le sujet principal.

Le narrateur a pour mère une Epona, pour nourrice une Rosmerta, un cocher s’appelle Ogmios… mais le narrateur vieillissant, allant faire une cure à Aquis Callidis, découvre le dieu Borvo, pourtant omni-présent en Auvergne et Bourbonnais, puisque ce dieu des sources a donné leur nom à tous les Bourbon, Bourbonne, Barbonne… en Auvergne et aussi dans les Vosges et en Lorraine, d’ailleurs. Est-ce qu’il était courant de prendre le nom d’un dieu, comme les chrétiens aiment à appeler leurs enfants du nom des prophètes, Jean, Pierre, Marc, Matthieu, et même Thomas (le jumeau du Christ), voire Jesus en Espagne et au Portugal ? Cela semble absurde : c’était un sacrilège. Les Grecs aimaient à s’appeler Athénodore, Diodore, Isidore ou Héliodore (« don de » Athéna, de Zeus, d’Isis ou du Soleil), mais seuls les grands mégalomanes pouvaient se parer du nom d’un dieu, comme Alexandre Hélios et Cléopatre Sélénè, les enfants de Cléopatre IV et de Marc Antoine, et quelque empereur romain qui se déclarait Sol Invictus (Commode, Héliogabale) risquait fort de terminer sa carrière en petits morceaux, avec la malédiction du sénat et de ses adversaires.

Entre parenthèses, Vichy ne s’appelle pas Aquis Callidis, mais Aquae Callidae, au nominatif : c’est sur la table de Peutinger qu’on l’inscrit au locatif. Il aurait fallu que l’auteur connût un minimum de latin.

On note d’autres incohérences au fil des pages (je saute des fautes de français assez nombreuses, p. ex. p. 30 : « il n’y eut pas de jour où elle ne me rappela » : lire rappelât…) : p. 114 Charon, « le nocher du Styx », est armé d’une masse pour fendre le crâne des morts … il s’agit du Xarun étrusque, pas du Charon grec ; p. 164 : les nautes acceptent de franchir l’Océan… en fait c’est la Manche, mais les bateaux fluviaux, dépourvus de quille, ne pouvaient s’aventurer en haute mer que par un grand calme exceptionnel ; p. 170 : course de 4 X 4 quadriges dans l’hippodrome de Bercy ; absurde ! les écuries rouge, verte, blanche et bleue n’engageaient qu’un équipage par course. De plus, p. 172, on sacrifie l’un des chevaux vainqueurs : confusion, énorme, avec le rituel latin de l’equus October. P. 178 on confond Velia avec Vélites, et il y en a d’autres, comme Venafrum devenu Venafrium.

Plus généralement, la carrière de M. Aurelius Camulogenus est assez exceptionnelle pour être invraisemblable : certes la richesse familiale et les magistratures ancestrales (en soi assez étonnantes s’ils descendaient vraiment d’un ennemi de Rome) peuvent lui permettre d’accéder à vingt ans ou un peu plus à l’édilité, la curatèle des bâtiments ou à trente ans au collège des décurions, un président du collège des décurions d’une ville gauloise peut très bien être délégué au Congrès des Trois Gaules à Lyon, mais pas être sénateur romain en même temps ! les transports étaient assez rapides, mais pas au point de permettre un pareil cumul des mandats ! Un sénateur romain devait être disponible tous les jours au lever du soleil. Certes, on peut maintenant être maire d’une ville proche de Lutèce et directeur du FMI à New-York, mais il n’y avait à l’époque ni internet, ni téléphone, ni avion…

Mais il était nécessaire, pour l’intrigue, que les personnages fussent à la fois présents auprès des empereurs en devenir sur leurs champs de bataille en Orient (l’oncle Caius, le fils, jouent ce rôle), qu’on pût savoir ce qui se passait un peu partout entre la Syrie, le Maroc, l’Écosse et l’Espagne, et la poste impériale était efficace… mais une lettre envoyée d’un cantonnement en Grèce mettait au mieux un mois pour arriver en Gaule intérieure.

Outre la description banale des courses de chars et des spectacles du cirque, « à l’usage des classes », on notera quelques passages pédagogiques plus ou moins bien venus : sur les sanctuaires de sources et les ex-voto (p. 186, comprendre Chamalières au lieu de Vichy), sur le quotidien des thermes (p. 137 sqq., sans doute piqué à la Vie quotidienne de Carcopino), et même sur mai 68 ! En effet, p. 85 sqq., les étudiants et les ouvriers se soulèvent en 193 contre Septime Sévère et occupent le théâtre (situé à quelques pas près à l’Odéon) et un bâtiment public entre le decumanus et le forum… qui ne peut être que la future Sorbonne.

Essayons d’en finir : les citations inavouées des auteurs anciens. Passons sur le maître qui enseigne « le portrait d’Auguste à travers ce qu’en disait Salluste »… on suppose qu’il faut lire Suétone, parce que Salluste était mort bien avant 27. P. 42, plagiat de Catulle et de Properce à la fois ; p. 90 de Tibulle et d’Ovide ; p. 113 sq., il faudrait peut-être rendre à Sénèque la citation d’une des Lettres à Lucilius ; ailleurs c’est Ausone, ailleurs le Carmen saeculare d’Horace (mais il est mentionné), enfin p. 154 l’expression « miroir de Rome » est due à Aimé Bocquet.

Revenons à Sénèque : il est, implicitement, présent partout. Le narrateur n’aime pas les jeux sanglants, et comme Sénèque « il est présent mais ne voit rien ». Comme Sénèque, il considère que les esclaves aussi sont des hommes (p. 46), mais ils sont si nécessaires à l’économie ! « Que les esclaves fussent une nécessité, je l’ai toujours pensé et c’est une folie digne des chrétiens que d’exiger un affranchissement général de tous nos esclaves qui nous priverait de bras et nous ruinerait. » Nous y voilà.

En fond de pensée, il ne faut surtout pas toucher à l’organisation économique telle qu’elle est : les utopistes romantiques et néo-proudhoniens (parce que c’est ainsi qu’apparaissent les chrétiens) sont dangereux pour la bonne société, ma bonne dame. En revanche, allons jusqu’en 324 et imaginons les chrétiens devenus officiels grâce à Constantin…

L’ambiguïté de ce livre se trouve dans cette sorte d’aporie artificielle : le narrateur est gaulois d’origine, sa mère porte le nom d’une déesse gauloise et, devenue veuve et atteinte de démente sénile, ne veut plus connaître que les dieux ancestraux. Mais l’homme politique qui est son fils, sans vraiment renier les dieux gaulois, préside aux cultes romains officiels, ceux des dieux, ceux aussi des empereurs successifs, sauf Commode et Caracalla, de toute façon provisoires. Et il déteste absolument les chrétiens, « cette religion nouvelle, sans patrie ni traditions, liguée contre toutes nos institutions religieuses et civiles, et qui ose adorer un Christ, un prétendu fils de Dieu. Elle est composée de charlatans et d’imposteurs. Mais non, ne laissons pas la colère m’envahir en des moments où elle doit se tourner exclusivement contre les barbares… » (p. 14 sq.). Suivent un réquisitoire et un appel aux chrétiens à se rallier à l’empereur, en contradiction absolue avec leur internationalisme : il faut (p. 15) soutenir l’impérialisme romain parce que les « races » sont si différentes… « J’aimerai qu’un jour proche,sur els remparts qui commencent à entourer la principale des trois îles de la Seine, se dressent soudain les chrétiens à notre côté, qu’ils surgissent de leurs caches face aux Barbares qui seront bientôt sous nos murs, qu’ils rejoignent le vieux combattant que je suis devenu… ». Le fils du narrateur vieillissant est effectivement converti, mais on en apprend le récit longtemps après. Et en conclusion : « J’invoque les mânes de Camulogène, mon ancêtre, celui qui s’opposa à Labiénus […] J’ai oublié l’Empire et ses honneurs, la richesse et la gloire, je suis un Parisien de Lutèce, un Camulogène qui à nouveau combat, en sachant que ma cause est sans doute perdue, que le dieu des chrétiens dominera un jour le monde et qu’on lui élèvera des temples à Lutèce. Mais les scènes de demain ne me regardent plus… » (p. 215).

 

Que conclure de ce mélange d’informations, de mythes, d’élucubrations ? Surtout quand on sait qu’il a été écrit peu après les événements de 68, qu’il se déroule dans les lieux mêmes de la révolte, et que la révolution manquée contre Septime Sévère… pardon, De Gaulle et l’absolutisme en général a laissé place à une réaction catholique d’extrême-droite, avec l’occupation de Nicolas du Chardonnay par les intégristes de Mgr Lefebvre et des étudiantes qui portaient fièrement le cœur vendéen dans le décolleté… ? Une actualisation assez facile suggérerait que les Barbares s’appellent Rüdi Dutschke et Daniel Cohn-Bendit, et que le salut réside dans la synthèse entre tradition et catholicisme au profit des classes dominantes… donc fort exactement la politique de Pompidou, de Giscard d’Estaing et de la droite orléaniste. Et une opposition sourde à la gauche socialo-marxiste qui, rappelons-le, fit tant peur aux bien-pensants quand François Mitterrand fut élu président, en 1981.

 

 

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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 19:48

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Le vingtième Congrès de l’Association bourguignonne des Sociétés Savantes (1949)

 

 

La déesse Fortune, qui avait pris l’aspect ce jour-là les apparences d’un pote qui vend des bouquins d’occasion, me fournit un joli fascicule au papier jauni, le presque verbatim du Congrès tenu à Semur-en-Auxois et édité par la Société des Sciences Historiques et Naturelles de cette ville.

On sait ce que sont ces assemblées costumées, où les érudits locaux reçoivent avec tous les honneurs dus à leur rang des universitaires parisiens et, entre les séances savantes, avec costume trois pièces et chapeau, les promènent sur leurs sites naturels et leurs vestiges, « pour révéler aux Congressistes le charme naturel, l’originalité et la richesse historique de l’Aussois. » (p. 3). C’était Joseph Vendryès, linguiste, toponymiste et anthroponymiste, de  l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), professeur au Collège de France, doyen honoraire de l’Université de Paris, et résident secondaire en Bourgogne, qui avait cette année-là l’honneur du discours introductif et du discours de conclusion.

Mieux vaut, pour comprendre le contenu du congrès et certains propos retranscrits, se rappeler l’année de ce congrès : quatre ans après la fin de la deuxième guerre, la France libérée célèbre de nouveau son héros fondateur, Vercingétorix, et il n’est donc pas étonnant qu’un grand tiers des séances lui soit consacré, ni que sa statue avec moustache, cheveux longs, visage de Napoléon III, cuirasse anachronique, figure en frontispice.

On rappelle en fin de volume l’histoire de la Société : au départ, en 1842, créée par un quarteron de notables semurois aux fins d’étudier les sciences naturelles et en particulier la géologie, elle atteignit à la fin du siècle presque 500 membres dont beaucoup de correspondants, et inscrivit dans ses statuts l’étude archéologique et historique du site voisin d’Alise-Sainte Reine (p. 134-138). Elle publia (et publie toujours, je crois) un bulletin annuel qui s’appelle maintenant La Tour de l’Orle d’Or, du nom de la plus emblématique des quatre tours de Semur.

Le discours inaugural de Vendryès développe un éloge appuyé de ces sociétés savantes, qui sont toujours une bonne centaine en France : « On croit parfois les flétrir en les traitant d’amateurs. En fait, il n’y a pas de qualificatifs dont ils puissent être plus fiers, car il n’y en a pas qui les caractérise plus noblement. C’est en effet par amour qu’ils se livrent à la science et qu’ils gardent le feu sacré de s’éteindre. […] En vérité, ces sociétés savantes sont des foyers d’humanité supérieure. » (p. 7). Mais les Académies provinciales sont atteintes dans leur autorité par « la création des universités et des établissements d’enseignement supérieur. » (p. 9). L’avertissement, entre les lignes, est clair : après une première génération de fouilleurs encadrés militairement par Stoffel dans le but de démontrer, vaille que vaille, que Napoléon III, comme Staline et Ceaucescu ses successeurs, était à la fois un homme politique et un militaire incontournable, mais aussi un penseur historique, vint une deuxième génération, disons celle d’après Sedan… avec un sens incontournable de la gaffe, Vendryès énumère les membres de l’Académie de Dijon (Piron, Crébillon père et fils, poètes ; de Brosses, président à mortier et écrivain à l’humour délicatement graveleux ; Buffon et Daubenton, naturalistes, Herschell, astronome, Voltaire et Condorcet…), rappelle que Rousseau y fut primé pour les Origines de l’inégalité parmi les hommes et qu’elle envoya le chimiste Guyton de Morveau se promener en ballon. Le propos est clair : que les amateurs, si dévoués qu’ils soient, continuent si cela les amuse à enrichir les savants, les vrais, mais le rôle dominant est réservé aux universitaires. Vendryès prépare ainsi les esprits à la troisième génération, celle des Le Gall, Mangin, entourés de techniciens en architecture, dessin et muséographie.

La quatrième génération des fouilleurs alisiens sera évidemment celle des esprits universels, internationalistes, omniscients, en tête desquels l’ami Reddé, dont j’ai l’honneur d’avoir été camarade de promotion en 1971.

Après ces mondanités lourdes de menaces pour qui sait écouter, Jules Toutain rend un (pesant) hommage à Vercingétorix. Normalien, spécialiste de l’archéologie militaire en Tunisie, Toutain a commis un premier ouvrage sur la « résurrection » d’Alésia dès 1912, un grand héros national : Vercingétorix en 1934, et un essai Comment s’est formée dès l’Antiquité la nationalité française, en 36. Son discours convenu, au ton parfois gaullien, est dans l’air du temps : le chef qui a compris qu’il fallait faire de la Gaule « une personne morale entraînée par un chef prestigieux » et « prononce la phrase fameuse, inscrite sur le socle de sa statue : « Je ferai de toute la Gaule un faisceau de volontés communes auquel le monde entier lui-même sera incapable de résister. » (p. 18) ; c’est du Napoléon III, car César (VII 29) emploie le terme moins ambitieux de consilium.

Paul Lebel, linguiste bien connu, revient sur le nom d’Alise, qu’il estimait comme beaucoup dû à la source qui sourd au cœur du village (alors que la racine de la falaise, *pala-, préindoeuropéenne peut-être, paraît plus plausible). Mais son article ne sert à rien : c’est pure spéculation de distinguer une forme « mandubienne » ALISIA et une forme « lingonne » ALESIA, alors que l’inscription ALISIIA = alisea relève d’une simple métathèse vocalique et que de toute façon les voyelles sont bien plus labiles que les consonnes ; inutile donc de proposer qu’Alaise ne puisse venir que d’*alasia, comme, suppose-t-on, Falaise et Palaiseau de *palasia et la Tarentaise de Darantasia : c’est le trilittère qui compte. Il s’agissait encore, à l’époque, de contrer le site jurassien défendu par Georges Colomb, comme si cette querelle d’arrière-garde avait la moindre utilité ! Le village celtique d’Alaise est certes assis sur une falaise impressionnante, grâce à laquelle il mérite son nom, mais la surface construite est à peine supérieure à un hectare. Certes, l’hypothèse de Pierre Jeandot n’était pas encore publiée (ni même élaborée sans doute), qui donne à réfléchir à un linguiste : le trilittère ALS- devient facilement SAL- par métathèse consonantique, et les toponymes à base de falaise n’ont pas de mal à se confondre avec les toponymes à base de sel…

Saluons maintenant le colonel Lélu, président de la Société d’Études d’Avallon, dont un texte précédemment paru est republié en partie. Que nous n’ayons pas la totalité du raisonnement n’empêche pas de constater que, comme souvent, les tenants d’Alise ne partent pas du texte de César, mais d’une traduction qui les arrange (longer les frontières et non les traverser, aller en direction des Séquanes au lieu d’être en train d’entrer dans leur pays…). À quoi le militaire avallonnais ajoute une préférence pour sa région : il nous faut un fleuve pour la bataille de cavalerie, qui ne peut être la Saône (puisque la Saône est à 90 km d’Alise), ni la Seine (une évidence !), mais l’Armançon. On suppose pourtant que César passait plutôt loin à l’est pour gagner le bassin des Tilles, ce qui l’aurait amené à tourner presque à angle droit après la bataille dont on suggère qu’elle se serait déroulée vers Ancy-le-Franc. Comme Alise n’est quand même pas tout près, il faut admettre a priori que l’armée romaine avec ses impedimenta se soit déplacée à la même allure que l’infanterie expedita, soit 35 km par jour. La « bataille de l’Armançon » ne vaut pas mieux que la « bataille de Dijon » qui sera ensuite supposée par Le Gall.

Rappelons toutefois que César était assez compétent pour garder quelques légions fraîches et les envoyer, dès le soir d’une bataille à l’issue incertaine, à la poursuite de l’ennemi ; il n’a jamais dit que le surlendemain, altero die, tout son monde était arrivé en bloc devant Alésia ! Quant aux hauteurs occupées successivement par deux corps gaulois puis par les Romains, je ne vois pas, topographiquement, où elles peuvent se situer dans un secteur où la vallée de l’Armançon ne fait nulle part, ou presque, moins de 7 km de largeur.

Après un long passage supprimé, le colonel en vient à la bataille de l’armée de secours, qu’il reprend en termes fort hésitants : « nous penchons  pour le mont Réa », « l’envergure de cette colline ne dépasse guère », « on voit mal comment… », « Les Gaulois avaient sans doute assis leurs camps… » pour finir par cet aveu : « Nous avons exprimé précédemment combien il paraissait difficile qu’une armée aussi importante pût être installée autour du Mont Réa, en dissimulant sa présence, sur le versant opposé à Alésia et sous les couverts naturels du terrain. » (p. 33). Justement, c’est impossible ! Et les fameux couverts forestiers qui auraient, en principe, dissimulé une marche de l’armée gauloise du Beuvray à Saulieu, Semur, Montbard, Fain, sont pure hypothèse et même invraisemblables : c’était une région assez densément habitée, donc largement déboisée. De plus (toujours p. 33), les 110 km qui séparent le Beuvray d’Alise, même en supprimant le détour par la Terre-Plaine, sont accidentés, et les randonneurs déguisés en légionnaires qui font le trajet tous les ans y mettent une bonne semaine.

D’ailleurs le brave colonel confond l’armée de Vercingétorix et l’armée de secours, dont nul n’a dit qu’elle se serait formée à Bibracte (l’autre non plus, d’ailleurs), mais la conclusion est amusante : étant donné que 240.000 fantassins et 8.000 cavaliers auraient occupé toute la distance entre les deux sites, c’est donc César qui donne des nombres faux ! Il est évidemment facile, quand on arrive à une aporie, de dénoncer le texte ancien, surtout quand on l’a maltraité depuis le départ.

Conclusion du colonel : « Comme conclusion des considérations de cette étude, basée en partie sur les données fournies par César lui-même, on peut affirmer, en dépit de certaines oppositions, mais en accord avec l’opinion de nombreux historiens et archéologues, que la cité d’Alesia n’était située ni dans le Doubs, ni dans l’Ain, ni dans le Loiret, ni en Savoie, ni ailleurs, mais qu’elle correspond bien à l’emplacement du mont Aussois… ».

Suit un patient archiviste dijonnais, G. Grémaud, qui présente trois gravures du xviie supposées représenter Alesia… sur la première, une ville fortifiée au sommet d’une montagne circulaire, très pentue, et des pièges, fossés, remparts et tours sur la moitié de la hauteur ; dans la pente plus douce, avec deux flumina qui entourent parfaitement la montagne, et deux canaux en eau pour les compléter, tout un champ d’autres fortifications serrées. Sur la deuxième, même dispositif, sauf qu’Alesia ressemble à un château-fort et qu’un troisième fleuve, ARMANEON, vient se greffer à droite. La troisième, qui pour l’auteur est « encore plus convaincante », est due au « célèbre graveur » Israël Sylvestre, qui « a dû se rendre à Alise ». Problème, il y a bien une falaise à gauche, dominant un plateau à mi-hauteur, avec un village (Alise ?) mais sans que la perspective indique une autre colline au premier plan, à droite, au lieu de la pente douce que présente le mont Auxois à l’est, un ensellement porte une autre agglomération, perchée, et ensuite se trouve un ressaut de terrain encore plus élevé ; on a l’impression que le graveur a dessiné la butte de Flavigny en premier plan, mais en continuité avec celle d’Alise… on pourrait admettre tout aussi bien qu’à gauche on a le camp de Château et à droite le Fort Belin, à Salins !

Après le sabre, le goupillon. Le R. P. Noché, éminent latiniste, se mêle des travaux de siège et déclare d’emblée qu’ « il s’y trouve une part notable d’erreurs ou d’inexactitudes. » César, évidemment, n’écrivait que pour les Romains moyens, et entendait « jeter sur le papier quelques indications approximatives, sommaires, et non pas toutes les données techniques… » et que « voulant ces indications évocatrices, impressionnantes, il a de préférence choisi des chiffres “records” (sic). » (p. 41-42). Donc, si je suis bien l’habile jésuite, il ne faut pas compter sur César pour fournir des nombres précis, mais seulement des moyennes (ce qui semble vraisemblable) ; donc il n’y a pas lieu non plus de discuter des divergences entre les résultats des fouilles d’Alise et le texte de César : le R. P. renvoie ici aux calculs que Georges Colomb avait, en 1926, opposés à Toutain. Prof de maths contre jésuite, voilà encore une querelle historiquement datée.

Le R. P. a l’excellente idée de comparer les fouilles d’Alise à celles de Nointel, site (supposé ?) d’une bataille et d’un siège l’année suivante. Et « il semble qu’on puisse tirer des conclusions assez fermes. ». La « hâte fébrile » dans laquelle s’est montée la circonvallation, et le fait que César ne donne que des données générales en préférant les nombres qui vont le plus impressionner son lectorat, justifient que le terrain ne correspond pas au texte ; de plus, la chère solifluxion (diminution ou augmentation de l’épaisseur de la couche arable) explique qu’un fossé de moins d’un mètre de profondeur en fouille, par exemple, soit largement plus profond puisqu’il faut ajouter le vallum et ce que les labours ont enlevé (p. 45). D’accord, et j’ai d’ailleurs entendu Michel Reddé, à Dijon, tenir pareil raisonnement.

Mais, puisque les doutes mêmes de Stoffel (p. 46) prouvent son honnêteté intellectuelle, donc la validité de ses fouilles tant sur Alise que sur Merdogne, que révèle ce combat d’arrière-garde accompagné de nombreuses reculades (certainement, semble-t-il, p. 47) ? Puisque les découvertes de Pernet sont indiscutables, et bien que le nombre des armements soit très inférieur à ce qu’on attendrait pour égaler celui des squelettes, pourquoi encore atermoyer, quand le site est confirmé par un dogme d’État, confirmé par quarante mille pages de comptes-rendus, rapports et discussions ? Franchement, si après presque 90 ans de dogme les tenants d’Alise sont aussi peu convaincus, la restriction mentale du R. P. s’impose.

Passons rapidement sur l’article consacré au fameux vase d’argent, en fait sa copie, anciennement propriété de l’Empereur, qui raconte une version assez ébouriffante de la découverte : un ouvrier nommé Gros-Lapipe découvre, à la pioche, le canthare dans une couche de terre noire ; Stoffel le fait envoyer à l’Empereur et à Mérimée, à Biarritz, et ce sont ces éminences qui le nettoient et découvrent des inscriptions selon lequel il appartiendrait à un nommé Médamos, fils d’Aragenos ; un pseudonyme (un nègre ?) de l’Empereur écrira dans L’Illustration, le Paris-Match de l’époque, que ce vase ne pouvait appartenir qu’à César, comme le prouve la colonne trajane… problème, ou plutôt problèmes, la typologie est bien plus récente (au plus tôt Tibère, voire Néron) et la colonne trajane est d’un siècle et demi plus jeune que la bataille d’Alésia.

L’honnête article de Thevenot sur les marques d’amphores est évidemment périmé, et si ses lectures sont justes, il faudrait les réinsérer dans le corpus des découvertes plus récentes et voir ce qu’en disent les spécialistes provençaux, F. Laubenheimer, B. Liou, etc. Curieusement, je n’ai jamais vu d’étude sur ce point : les monnaies sont antérieures à – 52 (p. 54), alors qu’est-ce qui empêche de publier la datation des amphores, qui est précise à 10 ou 20 ans près ?

Avec l’ultime communication de l’abbé Marilier, le colloque tente de relier l’Alesia païenne à sa descendante chrétienne, avec une érudition remarquable (quinze ans plus tard, l’abbé récidivera dans le collectif de textes antiques et chrétiens dirigé par J. Le Gall). Tous textes confondus, il faut attendre le ixe siècle pour que le moine Héric d’Auxerre suggère un lien entre l’ancienne ville romaine, chef-lieu de l’industrie de l’étain entre autres, détruite par les Barbares, et le siège mené par César. Tout ce qu’on peut conclure est qu’Alise a été relevée de ses ruines par le christianisme et s’est trouvée, plutôt que Semur ou Montbard, placée à la tête d’un diocèse dépendant de Sens ou d’Autun. Que la sainte Reine descende d’une divinité gallo-romaine des sources est vraisemblable, mais encore une fois l’on ne remonte qu’à la ville gallo-romaine, certes remarquable… mais surtout parce que les équipes universitaires ont consacré beaucoup de temps et d’argent à la fouiller, aux dépens de ses voisines. Comme il est arrivé chez moi où Entrains a concentré tous les efforts au détriment de Clamecy et de Varzy. Mais c’est là une question d’épistémologie, souci bien étranger au congrès que je viens de résumer en quelques pages.

 

 

 

 

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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 20:35

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Retour en Égypte avec la 5 et un auteur américain.

 

Je constate que la fréquentation de mon blog diminue depuis qu’il n’y a plus de comptes-rendus d’examens, mais bon, je continue comme certains d’entre vous l’ont demandé, et dans un mois j’essaierai de changer d’échelle, ne serait-ce que pour signaler à qui voudra bien s’y intéresser les quelques polars qu’il m’arrive de publier.

Je note par ailleurs un phénomène bizarre : l’article qui arrive constamment en tête de consultation, depuis quatre ans, est celui sur l’homosexualité à Rome. Foutre, si j’ose dire, j’avais signalé cette thèse d’une part parce qu’elle est très intéressante pour la société romaine, d’autre part parce que Florence Dupont, la directrice de thèse, est une vieille copine. Qu’on n’aille pas prendre mon blog pour un truc gay ni porno, quoique, si cela intéresse certains, je puisse balancer quelques scènes assez olé-olé sur des tombes étrusques.

Donc, venons-en aux choses sérieuses.  Vous l’avez remarqué si vous regardez les chaînes de la TNT, Arte et, maintenant, davantage la 5, nous abreuvent tout l’été de choses égyptiennes, et, il faut bien le dire, tandis que les docus d’il y a cinq ou six ans présentaient quelque intérêt scientifique, maintenant la mise en scène se fonde uniquement sur le sensationnel et le sentimental : invasion « intellectuelle » des séries amerlaudes. Sur le ton de Desperate Housewives, je suppose pour l’avoir regardé une fois cinq minutes.

Donc, le 25 juillet, on nous présentait une archéologue anglaise ou américaine, très jeune et plutôt séduisante, qui avait découvert par prospection satellitaire quelques centaines de sites inconnus au sud du delta du Nil. Scène d’ouverture : la jeune Sarah (je crois qu’on l’appelait Sarah ; en fait, c’est évidemment une actrice) se plaint que les autorités égyptiennes, en l’occurrence un sourcilleux responsable de l’archéologie de terrain, l’empêche de fouiller ; l’acteur qui joue ce responsable, ancien ministre local de la culture, ressemble plus à un caïd qui arrive essoufflé sur un chantier et commente des graffiti dus aux explorateurs anglais, alors qu’à côté se trouvent des signatures d’ouvriers, en égyptien démotique.

C’est, dit-il, le site le plus beau et le plus paisible de la terre. Est-ce que la chaîne serait subventionnée par le ministère de la culture égyptien ?

L’actrice (pardon, le Professeur) Sarah explique, en anglais mal commenté, que de petites pyramides de 40 m de côté seulement (rappel scientifique : les trois de Gizeh, à la base, équivalent à six à dix terrains de football – c’est mon unité de mesure habituelle, un terrain de foot mesure à peu près un hectare –) auraient été effacées. D’où et comment, l’on ne sait. Toujours est-il que dans un luxueux 4X4, elle prend connaissance d’une autorisation de fouilles. Il faudra attendre quelques semaines pour savoir si les fouilles sont prometteuses, ou si mes fouilles sont simplement curieuses.

 

Observation d’un vrai scientifique : la fouille est une partie d’un programme scientifique précis, fondé sur un constat de terrain et sur une problématique précise. Il ne s’agit pas de dire qu’on va trouver le trésor de Toutanmachin, mais de démontrer que de nombreuses journées de travail, coûteuses et suivies de longues études en laboratoire, vont, sur un site précis, répondre ou non à une question posée par l’environnement, les découvertes anciennes, les textes anciens, etc.

Je suis bien placé pour le savoir, parce que les autorités de Dijon m’ont parfois refusé l’autorisation de fouiller sur des tumulus, alors même que ceux de chez nous ne comportent ni chambre souterraine, ni puits, ni pièges à pilleurs, mais qu’il faut quand même nourrir et loger des bénévoles pendant, disons, trois semaines pour une vingtaine de m2. Et qu’ensuite on doit soumettre des prélèvements à divers spécialistes, ostéologues, minéralogistes, voir labos de datation par le 14C, d’étude des pollens, des sédiments, etc.

Ce qui s’est produit dans ma région est que des types équipés de détecteurs de métaux sont allés, avec ou sans mon autorisation, fouiner sur des tumulus déjà aux trois quarts démolis pour empierrer routes et voies ferrées dans les années 1880, et qu’ils ont trouvé dans l’heure des éléments de datation très précieux que la fouille programmée aurait peut-être récupérés en dix ans. Notez ce point, car j’y reviendrai : les chercheurs de trésors ont sans doute été une plaie sur le plateau de Gizeh, et le sont toujours d’ailleurs, mais quand la recherche n’a pas de moyens financiers et qu’on arrive à se concilier ces détectoristes (c’est le terme), la science avance.

 

Je reviens à mon archéologesse, qui, réflexion faite, aurait pu tourner dans un Woody Allen des années 80. Son hypothèse est donc qu’il y a des pyramides inconnues, et d’autres bricoles comme des habitats, dans la Vallée des Rois. Ce n’est pas neuf : Christian Jacq l’avait dit il y a trente ans. Mais remarquons au passage que jamais, depuis quelques années, on n’interviewe un type comme Jean-Yves Empereur, un camarade de promotion, qui est toujours, à ma connaissance, responsable des fouilles du Caire. Et du Caire à Gizeh, il n’y a que trois ou quatre kilomètres.

Donc, on arrive (comment, je n’ai pas suivi) à la ville de Tanis, qui serait quatre fois plus vaste que ce qu’on en connaît. Sans vouloir être médisant, c’est pareil pour n’importe quelle bourgade gallo-romaine en France, Levroux, Entrains, Bavay ou Grand. Alors, la croustillante actrice sort de sa poche des plans qu’elle compare à des relevés satellitaires, qui comme par hasard confirment ses dires. Vrai, la zone a concentré toutes les richesses de la vallée pendant quatre millénaires. Mais pourquoi, sur plan-séquence, passer tout de suite à Akhenaton ?

Et c’et ici que je fais le lien avec Pharaon de David Gibbins. Thriller amerlaud, très mal traduit, dont le thème principal est que Moïse serait le « frère » non de Ramsès II, mais d’Akhenaton, et que le monothéisme hébreu serait d’origine égyptienne.

C’est stupide évidemment, mais ça marche aussi bien que du Dan Brown, ou du Christian Jacq. On sait bien sûr que les Hébreux, tout comme les autres nomades, n’avaient pas besoin d’une supposée influence d’un pharaon rejeté par ses prêtres polythéistes, puisque chaque clan, ou tribu, avait son El, dieu unique de chaque tribu, et que c’est parce qu’ils ont constitué un début de confédération à la fin du néolithique que les Hébreux ont créé ce dieu unique au nom pluriel, Elôhim, « la pluralité des El ». J’y reviendrai aussi, mais vous pouvez aller chercher confirmation rue d’Assas. Imaginer que le dieu unique (le Soleil) d’Akhenaton soit figuré par le crocodile Sobek, et que Moïse ait fait trois mille kilomètres vers le Soudan (donc plein sud) pour ensuite remonter plein nord-est avec son monothéisme, c’est un peu difficile, mais enfin c’est la thèse de Gibbins, qui a par ailleurs déliré sur Troie, sur l’Atlantide et sur la Crète. Littérature facile, comme disait Sainte-Beuve. J’en reparlerai aussi, mais il faut avant cela que je me tape deux milliers de pages dudit Gibbins, de préférence en anglais car les traducteurs sont des traîtres.

 

Donc, nous voici face à des tas d’offrandes en plein désert, et en plein air, mais même pas polies par le vent et le sable. Ça fait bidon, et pourtant l’idée n’est pas stupide : on sait que, même avant la catastrophe écologique qui s’appelle le lac Nasser, fabriqué pour assouvir la soif de puissance de Staline, avant les efforts de Christiane Desroches-Noblecourt pour déplacer aux frais des contribuables français le temple d’Abou-Simbel[1], la bande irriguée par le Nil avait déjà diminué de largeur du fait des aléas climatiques et de l’abandon des cultures et des canaux. Donc, pourquoi pas ? Mais quand on voit, en plein désert, la plantureuse Sarah, impeccable dans un sarouël de la rue de la Paix, promener ses doigts manucurés sur une tablette géante et faire surgir des photos satellitaires, des agrandissements, des détails et même des vues cavalières, on se dit que quelqu’un, quelque part, se fout de notre gueule.

Conclusion du plan, on va fouiller une structure hypothétique pour quelques millions de dollars, et commençons pas boire du champagne tandis que l’actrice susurre à mots sucrés : « il y a une gamine de cinq ans en moi qui rêve que c’est bien une tombe royale. » How scientifical ! Résultat, une quarantaine de fellahs creusent pour rien, et la connasse conclut : « mais c’aurait été chouette de trouver quelque chose. »

 

Mais l’on ne s’arrête pas sur cet échec aussi vite digéré que le champagne. Aussitôt, à l’aide d’écrans tactiles immenses (toujours alimentés par quelque dieu, en plein désert), Sarah montre d’un coup plus de 2.000 sites en Haute-Égypte, « nouveau défi passionnant ». « Au sol rien n’est visible, mais l’imagerie montre… » et on embraie sur un mélange de sites réels et d’images de synthèse. « À l’heure actuelle il n’est pas question de fouilles… » mais on filme quand même des fouilles.

C’est de l’escroquerie à tous les niveaux, et je me demande même si les réalisateurs de ce trucage ne sortent pas de quelque Psychiatric Center : comment admettre qu’une archéologue (en plus, le beau sexe n’est pas très bien vu par-là), Docteur certes, mais de quelle université, ce n’est jamais précisé (ou j’ai manqué un épisode), jamais en sueur, jamais en panne de courant, mène une campagne inutile en Basse-Égypte et aussitôt une autre en Haute-Égypte, à 1.000 km plus au sud ? J’en viens même à supposer, mais il aurait fallu que j’enregistre mes commentaires au lieu de griffonner des notes sur mes genoux, que le truc a été tourné dans le Nevada avec de faux Arabes et des céramiques en PVC. Après tout, Francesco Rosi a bien tourné des westerns en Toscane et je ne sais qui à Ermenonville…

 

C’est là qu’intervient l’artillerie lourde : Hérodote en personne ! L’écrivain du ive siècle, dont on voit à l’écran le texte en anglais (pourquoi pas en grec ?) a décrit un labyrinthe, qui est actuellement à l’air, mais on nous le montre en images de synthèse, c’est tellement mieux ; et on le reconstitue à l’indicatif, pas au conditionnel. Ce labyrinthe se métamorphose tout soudain en harem royal, celui de Toutankhamon, comme par hasard. Or sur la photo satellitaire il est parsemé de blockhaus modernes, peut-être de la guerre turco-anglaise des années 1880 ? Peu importe, c’est une ville disparue sur un bras du Nil, tout aussi disparu : ce qui, semble-t-il, veut dire qu’on est subrepticement revenu en Basse-Égypte. Et d’ailleurs nous voilà dans le Fayoum, où une carte de 150 sites commence à prendre forme, toujours sur ces grands écrans. Il y a huit mètres de sédiments boueux, peu importe, on descend une carotte, et bien entendu quand on la remonte, elle est pleine de tessons, de bijoux, de scarabées… donc c’est bien une ville… question, si l’on fait un trou de 30 cm de diamètre maximum sur une ville située huit mètres plus bas, est-ce logique qu’on remonte du matériel funéraire ?

Courage, on approche de la fin. Après cette découverte fameuse, on change tout de suite de lieu et d’époque : le pays est ensanglanté, on devine que Moubarak vient d’être déposé. Donc Sarah (expliquez-moi la logique, ça me dépasse) explore un cimetière musulman, puis de nouveau Saqqarah, à coups de satellite, et évalue les pillages. Heureusement, il n’y en a pas trop, et au passage on découvre une pyramide inconnue, qui va mériter cinquante ans de fouilles. Le responsable des fouilles, qui avait disparu depuis une heure et demi, est tout content, la télédétection lui promet de nouvelles pyramides de la xiiie dynastie et un million de tombes à fouiller. Hallelujah, fondu-enchaîné final à la façon de Cecil B. de Mille, sur musique pompier ad hoc.

 

Mes rares lecteurs, je vous laisse juges ; il est possible que vous voyiez dans ce film autre chose qu’une supercherie, pour ne pas employer de termes plus significatifs. Mais puisque vous savez, vous, naviguer sur des « réseaux sociaux », parlez-en peut-être ? Et vous pourriez aussi résumer mes propos en 140 mots à l’usage des dirigeants de ce qu’on ose appeler une chaîne culturelle.



[1]. Au passage : Christian Jacq a imaginé, voici vingt ans, un attentat terroriste qui détruirait le barrage du lac Nasser. Pas impossible… Le Caire serait noyé sans aucune chance de survie. Mais Gibbins imagine de son côté, et ce n’est pas impossible du tout, que des terroristes pourraient faire sauter les pyramides de Gizeh, anéantissant les ressources touristiques de l’Égypte et donc toute son économie. Pas impossible non plus, et même vraisemblable dans la situation politique qu’on évalue mal en Occident.

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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 14:22

Arte nous ressert la série dont le personnage principal est Lucius Vorenus avec son ami/ennemi Pullo. J'ai déjà donné mon avis sur cette série sanguinolente, violente et érotique, dont les prétentions historiques sont largement surfaites. Mais j'avais manqué le premier épisode…

 

Il comporte au moins 23 plans en quelque 30' : inutile de préciser que cela ne laisse aucune place au commentaire historique, et comme on comprend à peine le nom des personnages, même un spécialiste a du mal à dépêtrer ce qui sert de fil narratif.

Plan 1 : voix off, "Bien que noble, César se bat pour le peuple" et "Soutenu par l'amour du peuple, il peut aspirer au pouvoir suprême". Scène de combat, flagellation d'un légionnaire ivre.

Plan 2 : agenouillé devant César, ce n'est pas Vercingétorix comme on pourrait le croire, mais apparemment Vorenus.

Plan 3 : Vorenus dans une cage, enrage de ne pas participer au pillage (d'Alesia ?).

Plan 4 : messages ; mort de Julie, plaintes de Pompée (s'il s'agissait précédemment d'Alesia, ces événements sont antérieurs de 10 mois environ).

Plan 5 : marchandages dans un lieu qui évoque Massilia, mais comme César y est, cela ne peut être qu'à condition d'un anachronisme énorme (César ne passe par Massilia qu'en 48).

Plan 6 : Rome, on mène un étalon blanc, Pompée parle à une foule. Il est question du procès de Marius (comprendre Marcus) Dolabella, un tribun césarien.

Plan 7 : intérieur nuit. Entre femmes. Entrée d'Octave, sa mère Atia (appelée, si j'ai bien entendu, Octavia, mais Octavia est sa fille) ; il s'agit que le jeune Octave mène en Gaule un cheval blanc pour l'offrir à César.

Plan 8 : au sénat, Caton (sans toge, ou en toge très sale, ce qui correspondrait à l'habitude de prendre des habits de deul dans les procès) propose de rappeler César pour le juger. Veto de Pompée : "César est mon frère."

Plan 9 : intérieur nuit, cena avec mimes obscènes. Cornelia (vestale, sans doute) quitte le banquet avec un noble qui peut être Crassus (mort l'hiver précédent) ou peut-être Lépide.

Plan 10 : Octave part pour la Gaule, espérons que c'est par la via Aemilia même si cela ressemble fort à l'Appia, qui est à l'opposé. Le cheval blanc fait partie de l'expédition.

Plan 11 : quelque part en Gaule, intérieur jour et extérieur nuit. Apparemment, César a perdu une aigle (donc ce serait après Gergovie) et, en présence de Brutus, Antoine réclame un demi-talent pour la récupérer : une somme énorme. Dehors, les troupes grondent.

Plan 12 : Octave échappe à une embuscade.

Plan 13 : Vorenus chartgé de récupérer l'aigle, part avec un quart de talent enmission spéciale, autoriser à torturer et crucifier ; il emmène le soldat emprisonné auparavant, qui doit donc être Pullo, mais l'action est tellement rapide que je ne suis sûr de rien.

Plan 14 : Servilia (mère de Brutus) reçoit un courrier érotique de César.

Plan 15 : Vorenus et Pullo chevauchent à la recherche de l'aigle.

Plan 16 : quelque part dans Rome, intérieur nuit ; un militaire manifestement homosexuel (qui serait Brutus ? mais Brutus n'a rien à faire à Rome) raconte à Pompée le vol de l'étendard de César.

Plan 17 : lettre de César à Atia : il s'agit d'offrir une nouvelle femme à Pompée.

Plan 18 : une baignoire. Atia exige d'Octavia qu'elle divorce d'un nommé Glavius (?) pour épouser Pompée. C'est conforme à l'histoire, Octavia sera encore dans le bateau après Pharsale quand Pompée sera égorgé près d'Alexandrie, en 49. Cela fait de Pompée, qui était le beau-frère de César tant que Julia (fille de César) vivait, de nouveau un beau-frère par raccroc, Octavia étant petie-nièce de César (lequel n'avait sans doute pas encore adopté Octave).

Plan 19 : préparatifs de mariage ; Atia dénude lentement Octavia sous le regard de Pompée au cours d'un banquet ; intérieur nuit, bien sûr. Pompée se vante de sa campagne contre les Parthes… mais c'est Crassus qui combattait les Parthes, et il y était mort l'hiver d'avant.

Plan 20 : en Bretagne ? deux personnages en bivouac se font voler leurs chevaux et veulent à leur tour voler ceux d'Octave et Vorenus. Combat ; au passage, Octave apprend à Vorenus que l'histoire de l'aigle volée n'est qu'un leurre pour tromper Pompée.

Plan 21 : un combat.

Plan 22 : Pompée reçoit une tête coupée, Octave arrive chez César et celui-ci annonce qu'il va hiverner à Ravenne.

Plan 23 : mariage de Pompée, mais apparemment avec une Cornelia, très laide. Pleurs d'Octavia qui souhaite la mort de Pompée. Atia : "ton vœu sera exaucé".

FIN de l'épisode, sur panoramique d'une ville en flammes.

 

Le deuxième épisode commence aussitôt avec huit plans en quatre minutes : le crieur public Posca et des sous-titres semblent devoir rendre l'histoire moins incompréhensible… mais là j'ai décroché.

 

Si vous suivez mieux que moi (je n'ai pas de magnétoscope ni la moindre envie de me prendre la tête), faites signe. Ce que je retiens, c'est qu'une histoire romaine pas mal falsifiée sert de fond à des scènes discontinues, spectaculaires mais trop brèves pour être compréhensibles, et de plus les moyens techniques de réalisation sont vieux comme Ben-Hur.

 

 

 

 

 

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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 18:50

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Peut-on encore lire les aventures d’Astérix ?

 

Question cruciale, sinon crucifiante ! Est-ce que j’ai fait un bon choix, voici dix ans, en remplaçant d’autorité « littérature antique sur textes traduits » par « histoire et civilisations anciennes vus à travers la littérature populaire actuelle » ?

En toute franchise, oui. La littérature sur textes traduits, qu’on m’avait fourguée quand la licence a été bouleversée et qu’il a fallu séduire (et, si possible, instruire) des étudiants dépourvus de tout bagage linguistique, était quelque chose d’à peu près impossible à enseigner. Je me demande comment mon camarade Alain Billault, avec qui j’ai travaillé en binôme avant la semestrialisation, pouvait se débrouiller pour faire entendre Pindare ou Euripide en français : Pindare, ce sont des hymnes guerriers, appuyés par des tambours, chantés en mode majeur, dans le grec rocailleux de Sparte, et Euripide, c’est toute la subtilité attique, à déclamer le plus souvent à voix contenue et, bien sûr, dans la langue d’origine.

Claude Hagège se trouve de passage dans ma région, et si possible je lui poserai la question, lui qui parle 80 langues. Il sera sans doute de mon avis : enseigner des textes poétiques datant de deux millénaires et demi dans une langue totalement étrangère, sans rythme ni mélodie, c’est un peu comme disséquer les negro spirituals ou les blues des années 30 sans les disques, sans les chœurs, sans le rythme. Traduisez en français Lord Let Me In The Lifeboat, sans l’écouter même dans la version commerciale de Louis Armstrong en 1954, cela tombera forcément à plat.

Ce problème me concernait moins dans la mesure où j’avais choisi des textes philoso-phiques et politiques, mais comment comprendre Cicéron, Sénèque ou César quand on est obligé d’expliquer des notions comme potestas, imperium, tyrannus, que les Romains comprenaient directement ? Les étudiants s’embêtaient, moi aussi, et franchement le tournant vers la littérature populaire s’imposait.

C’est Claude Aziza qui, s’inspirant des universités américaines, a le premier fait entrer la BD dans l’enseignement universitaire français, dans les années 70. Il a surtout commenté les aventures d’Alix, qui n’ont aucune valeur historique mais peuvent, par leurs manques, orienter les étudiants vers les realia de la civilisation antique. En tant qu’objet littéraire, Alix est nul, mais c’est aussi un contre-exemple fécond : retrouver des architectures vraisemblables à travers les reconstitutions fantaisistes de Jacques Martin, démonter les procédés littéraires issus de l’heroic fantasy et des studios Hergé, cela suscite déjà l’esprit critique qui est, en tout premier lieu, ce que les enseignants devraient apprendre aux étudiants.

J’ai cru naïvement qu’on pourrait inclure le meilleur de la BD, je veux dire les chefs-d’œuvre de Goscinny, dans le programme ; ceci suite à une expérience positive, mais déjà trop ancienne, en collège : dans un village gaulois cerné par le bétonnage de Melun-Sénart, on pouvait reconnaître Le Domaine des dieux, on pouvait emmener les élèves dans les musées et sur les chantiers de fouilles le dimanche, et puisqu’il y avait des rudiments de latin (et aussi de gaulois, si le prof s’y connaissait) en cinquième, travailler sur les traductions de Rubricastel-lanus (von Rothenburg) plutôt que sur les manuels. Bien sûr, c’étaient des activités de club, donc totalement bénévoles, mais plusieurs de mes anciens élèves m’ont suivi quelques années sur des chantiers archéologiques.

C’était dans les années 70. Déjà, quand l’IUFM m’a demandé de conférencer sur l’utilisation de la BD en cours, j’ai compris que les étudiants des années 90 – la génération, donc, un tout petit peu plus jeune que mes élèves de collège – décrochait. Quant aux actuels, qu’en dire ? À part la toute petite minorité d’étudiants qui sont prêts à lire et à étudier des BD qu’on emprunte à la médiathèque locale (tant il est vrai que la BD est chère), je constate surtout des gens qui viennent là parce qu’un module optionnel est toujours bon à prendre, et qu’en plus l’enseignant est assez bon pour donner les réponses aux sujets d’examen sur son blog, pour ceux qui savent un peu lire.

Il est certain que baser un enseignement sur le visuel alors que les ordinateurs sont pourris, que les projecteurs sont souvent en panne ou les écrans inexistants, c’est un pari risqué, et combien de fois ai-je été obligé d’improviser un cours sans projections parce que quelque part un machin était en panne ! Et bien sûr, à la plus mauvaise heure de la journée, où les étudiants qui ont mangé digèrent en rotant et où les autres frôlent l’hypoglycémie, où de plus il n’y a personne pour dépanner, cela ressemble au treizième travail d’Hercule. N’empêche, la tâche est utile.

Prenons, puisque je parlais d’Hercule, le très mauvais dessin animé Les douze travaux d’Astérix : aucune intrigue, une accumulation d’exploits totalement coupés de la réalité, des personnages caricaturaux, qui peuvent certes évoquer de loin Héraklès et Ulysse (le costaud sans cervelle et l’astucieux dans un petit corps), mais rien à voir avec le concept de Goscinny, le seul lien résidant dans les royalties que perçoit Uderzo chaque fois qu’on dessine ses personnages.

Prenons, pour continuer, les épouvantables films avec Depardieu : scénarii inexistants, personnages à contretemps et contre-emploi, manifestement une exploitation commerciale du personnage Depardieu, qui peut faire n’importe quel rôle, comme autrefois Belmondo (qui avait infiniment plus de talent) dans n’importe quel navet ; ou Jacques Dufilho, ou Michel Serrault, Michel Galabru (encore de ce monde), qui, eux, étaient de véritables acteurs dont le talent confinait au génie, même dans les pires navets. Sans parler des effets spéciaux genre recul accéléré, piqués au dessin animé amerlaud des années 40, genre Tex Avery. Moyenne d’âge mental des spectateurs potentiels, quatre ans.

Pourtant Goscinny était un impeccable metteur en scène, ami de tout ce qui comptait dans le cinéma des années 60 : Pierre Tchernia bien sûr, Lino Ventura, Francis Blanche… mais qui se souvient de Pierre Tchernia et de son émission Monsieur Cinéma sur l’unique chaîne de télévision en noir et blanc ?

Tchernia (« yeux noirs » en russe) apparaît souvent comme un centurion très porté sur l’amphore : je ne crois pas que Pierre Tchernia ait été alcoolique, mais c’était une plaisanterie, du type auto-dérision, qui le fait représenter comme tel une dizaine de fois. C’était aussi le metteur en scène de scénarii de Goscinny, par exemple Le viager, très daté maintenant, avec Serrault et Galabru dans les premiers rôles. Mais qui se souvient de Serrault et de Galabru ?

Ventura, pour sa part, apparaît en centurion irascible, qui ne comprend rien à rien, par exemple dans Obélix & C°, où l’on voit aussi un jeune énarque qui ressemble à s’y méprendre à Jacques Chirac. Mais qui se souvient de Chirac ?

Qui se souvient de Brigitte Bardot jeune ? Bonne actrice et même assez bonne chanteuse, surtout sous la baguette de Gainsbourg (mais qui se souvient de Gainsbourg ?), elle a immortalisé la choucroute qu’arbore la femme d’Agecanonix. C’est ce genre d’héroïnes glamour qu’Uderzo adorait dessiner, et qui envahit malheureusement les albums postérieurs à la mort de Goscinny.

Conclusion intermédiaire : mieux vaut connaître le cinéma des années 60 pour comprendre Goscinny.

La BD des années 70 était très liée au cinéma, ne serait-ce que par ses moyens techniques : la plongée et la contre-plongée, le zoom avant et le plan large, le plan serré où souvent, vers la fin, Uderzo remplace l’arrière-plan flou par un fond de couleur.

Astérix et Cléopatre fournit, dès sa couverture, une connivence avec, et en même temps une caricature, des réalisations à grand spectacle : le film de Mankiewicz est ouvertement caricaturé, et bien entendu Cléopatre a les traits de Liz Taylor.

Dans la même veine que les allusions au cinéma – on reconnaîtra aussi Laurel et Hardy dans Obélix & C°, c’est encore une période antérieure – de plus internes encore à la BD : les Dupond/t, par exemple, dans les Belges, et Tintin… il faut dire qu’au sein des studios Hergé, comme chez Dupuis et chez Dargaud, on s’empruntait par clin d’œil ou connivence des personnages, des décors, des scènes, des bons mots, des gags. Ainsi, à partir du troisième ou quatrième album, les héros rencontrent les pirates « piqués » au Barbe-Rouge de chez Dargaud (j’oublie toujours les auteurs), mais sous la forme d’un current-gag : ils coulent, mais pas deux fois de la même façon ; de même que le chef Abraracourcix tombe toujours de son bouclier, mais selon des modalités différentes.

La connivence est un moyen d’action familier à toute la littérature des années 50, 60 et au-delà : qu’on pense aux allusions de Boris Vian à Jean Paulhan ou à Sartre, voire à Marcel Arland (où il frôle la diffamation). Mais qui se souvient de Boris Vian ?

Paradoxalement, on se rappelle sans doute mieux Jules César, Antoine, Cléopatre ou Brutus. Ce qui ne facilite pas l’enseignement, parce qu’il y a trois déviations à envisager : la manière dont on présente, de nos jours, ces personnages dans la littérature populaire et dans la littérature « savante » ; leurs représentations, en particulier au cinéma, dans les années 60 ; et l’idéologie, ou les idéologies, qui sous-tendent leur mise en scène dans la BD, en fonction de l’époque de rédaction et de publication.

Sans parler (j’y reviendrai dans un autre article) des thrillers amerlauds qui confondent l’archéologue de terrain avec un aventurier, type Indiana Jones, comme David Gibbins pour n’en citer qu’un.

 

Cela dit, depuis que je reçois les albums des éditions Atlas, je crains que ces œuvres géniales ne puissent plus être consultées que dans des éditions critiques, au même titre que César ou Tite-Live. Prenons l’exemple d’Astérix chez les Helvètes qui vient de paraître : l’album débute par une BD qui parodie l’émission télévisée de Pierre Tchernia, Monsieur Cinéma, où Astérix vient présenter à l’interviewer les deux invités, Uderzo et Goscinny ; il s’agissait évidemment d’une publicité avant la parution, étonnant, non ? Suit un article « Astérix et Obélix au pays des coucous », où il est mentionné que l’idée des Helvètes avait été suggérée à Goscinny… par Georges Pompidou en personne, Premier ministre et futur président de la république ; d’ailleurs les cartes de visite d’André Malraux, de Chaban-Delmas et de Georges Gorse (ministre de l’information en 68) sont jointes en fac-simile. On étudie les anachronismes : l’industrie horlogère, la Société des Nations, le secret bancaire… tous anachronismes évidents, mais destinés à caractériser la Suisse, comme les fromages, la paresse et les vendettas caractérisent la Corse (avec pas mal d’exagération).

Le yodle, les périodes militaires des réservistes, la légende de Guillaume Tell et… la fondue sont aussi évoqués dans l’appareil critique, mais peut-être ces détails demandent-ils moins d’explications, car on peut supposer que les bacheliers actuels ont quand même entendu parler de la fondue, même si elle a été supplantée par la raclette et la tartiflette, beaucoup moins subtiles.

En revanche, était-il utile d’évoquer la légende d’un César épileptique à partir d’une image unique ? Alors que la plaisanterie sur « le pont que César avait détruit [en 58], mais qui a été reconstruit depuis »… est une pure fumisterie : les études modernes ont suivi le tracé de la voie des Fins d’Annecy à Carouge, dont d’Annecy à Genève, dont le pont ne traverse pas le lac, mais le Rhône.

Une étude indispensable est celle des rapports entre Fellini-Satiricon et la BD parue l’année suivante. On peut affiner en notant que le Giton d’Uderzo est beaucoup moins mignon (si l’on peut oser le jeu de mots) que celui de Fellini, mais moins inquiétant aussi, et que Garovirus est nettement plus caricatural et moins dérangeant que le Trimalcion de Fellini. En revanche, il était bon de rappeler la réaction de quelques lecteurs réactionnaires : clairement, en 70, Goscinny s’adressait à des lecteurs adultes tout en préservant, superficiellement, le lectorat juvénile de Pilote.

Importants, en fin de volume, les chapitres sur le bestiaire Uderzo et sur les rapports des auteurs avec l’enseignement. La BD, en raison de ses origines américaines et juives, avait été interdite par le nazisme et par les laquais Pétain et Laval ; mais même dans les années 50 et 60, elle était toujours soumise à la censure (elle l’est d’ailleurs toujours, en principe : les publications pour la jeunesse sont soumises à un dépôt légal supplémentaire au ministère de l’Intérieur et des Cultes). Même après 68, Goscinny devait encore affirmer qu’ « une bonne bande dessinée vaut mieux qu’un mauvais livre. » Et de fait, quand on compare aux albums de Goscinny et Uderzo les publications pour la jeunesse des très catholiques éditions Bayard, on voit qu’à défaut d’offrir des réponses toutes faites (et généralement fausses), les ouvrages de nos deux auteurs (docteurs honoris causa de Paris-XIII, d’ailleurs) posent au moins d’excellentes questions, à travers une fantaisie totale, et des archéologues français reconnaissent qu’ils n’auraient pas développé certaines problématiques sur l’architecture des villages gaulois, par exemple, sans Astérix (p. 93) ; on avouera modestement que les archéologues anglo-saxons n’avaient pas attendu pour pratiquer l’archéologie expérimentale, comme le montre l’exemple du Butser Farm Experiment où l’on reproduit aussi bien les maisons, greniers et silos du néolithique final que les races de moutons Soay, à six cornes.

 

 

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 21:53

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Akhenâton, père de Toutânkamon.

 

Cette fois, je n’attends pas la fin du film (sur la 5) pour hurler ma hargne, ma rogne, et mon courroux, coucou (pour les rares qui se rappelleraient mon génial frère, Pierre Desproges).

Voici presque une heure qu’on nous bassine avec des analyses d’ADN sur les restes de Toutânkamon, supposé père ou fils d’Akhenâton, j’en finis par ne plus savoir : le discours est tellement embrouillé qu’on s’y perd et qu’on ne sait plus si la génétique a désigné Nefertiti ou Ti-Yi comme la mère officielle.

Partant d’un collègue égyptien que je connais un peu, le « reportage » file tout de suite sur des labos hyper-pointus et forcément amerlauds, où l’on voit des scientifiques certifiés très savants introduire des pipettes dans des tubes, et décréter que malgré d’infinies difficultés, bon, on est sûr maintenant que Machin est le fils de Truc, et la mère probablement la première épouse et pas la concubine. C’est passionnant. Christian Jacq l’avait déjà dit en se fondant sur les textes qu’il sait lire.

Christian Jacq est un romancier de qualité littéraire douteuse, mais aussi un scientifique éprouvé. Alors, qu’est-ce que la TV spectaculariste vient nous enquiquiner avec de pseudo-preuves issues d’une scientificité différente, qui n’apportent rien ?

Et pourquoi ces reportages faussement documentaires nous dissimulent-ils que les analyses ADN effectuées sur des momies égyptiennes coûtent des centaines de milliers de dollars, alors qu’en France nous ne pouvons pas rêver de démontrer que les sept ou huit inhumés d’un tumulus gaulois sont de la même famille ?

Pourquoi, enfin, en plus de la voix off si agaçante, en général masculine, on nous en impose une autre, mezzo soprano, pour nous aider à voir ? « Le scientifique monte l’escalier ; le scientifique pousse la porte. » Il paraît que cela s’appelle « audiodescription ». Franchement, on nous prend pour des cons, incapables de voir qu’un type monte un escalier et ouvre une porte ? Déjà que l’on n’arrivait à saisir que les premiers mots d’un entretien en anglais ou en allemand, juste de quoi comprendre que la traduction était bidonnée, voici que les documentaires (après les films soumis à cette voix offqui commente le moindre plan) contribuent au décervelage général.

Donc, recyclons nos appareils de télévision et revenons au livre en papier. Cela existe encore, je le sais : j’en écris et j’en publie, qui ne seront jamais sur internet.

À propos, si quelqu’un peut me dire comment couper cette horrible « audiodescription » sur un appareil de télévision qui a plus de quinze ans, je lui offre volontiers tous mes bouquins papier avec dédicace. Le machin est de marque Sunkai, date de 1997 environ, et se complète même d’une télécommande dont je ne comprends pas le quart des touches.

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 18:24

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Arte et les origines de l’homme, samedi 15 juin 2013

 

Ce samedi soir la chaîne franco-allemande diffusait deux documentaires sur les séparations entre l’australopithèque, les différents proto-hominiens, et les deux homo sapiens sapiensreconnus, Neanderthal et Cro-Magnon.

Un seul film aurait suffi, puisqu’une grosse demi-heure d’images de synthèse était commune entre les deux.

L’idée générale est totalement darwinienne et ignore totalement les fantasmes créationnistes, ce qui est excellent, puisque de toute façon les fanatiques de la Bible, parole de Dieu révélée, ne lâcheront jamais leur os. La raison ne peut tout simplement pas discuter avec eux. Autant dire que suivant une proposition de Raymond Khoury dans Le Signe (Pocket 14343, p. 423 sqq.), 70% des Étatsuniens croient dur comme fer à l’Arche de Noé, à la fabrication du monde en 4000 avant Jésus, etc.

Il n’est pas pour autant utile d’accumuler tant de platitudes répétitives, ces silhouettes courbées à moitié velues qu’on voit de dos cheminer en chaloupant dans une savane de synthèse, ces graphiques en triangle inversé : une fois, on a compris ; dix fois, c’est du bourrage de crâne, ou prendre les téléspectateurs pour d’aussi cons que les clients (ou plutôt victimes) des télévangélistes.

Il y avait quand même quelques croûtons à déguster dans cette soupe : que l’idée d’émousser un outil biface (– 150.000 ans au moins) pour en faire un outil à tout faire dénote une technicité intellectuelle supérieure à la nôtre, car vous et moi, si nous réussissions un beau biface, nous le garderions tranchant pour dépecer le prochain gigot d’agneau. La technologie de base de l’épipaléolithique, le trousseau de petits outils obtenus par retouche de lames et lamelles, était aussi bien expliquée. J’ai moins apprécié que le néolithique (même pas sûr, c’est peut-être simplement quelqu’un qui cherche des vers blancs à croquer) ne soit évoqué que par l’image itérative d’un type accroupi grattant le sol avec hésitation.

Le métadiscours (je veux dire le commentaire insipide entrecoupé de mauvaises traductions des interviews) évoquait quand même un point fondamental : qu’est-ce qui fait que l’homme est homme ? La réponse, bien banale et dans l’air du temps, c’est l’empathie et le sens symbolique. Bien sûr, on confond symbolisme et idée de sacré, donc religion, mais passons : j’ai appris dans ma jeunesse que cette brute de Neanderthal enterrait déjà les morts (alors que les néolithiques les bouffaient encore parfois, nos contemporains aussi, d’ailleurs) au niveau – 40.000 ans, maintenant on fait remonter la pratique dix fois plus haut.

Les images banales de chimpanzés occupés à s’épouiller montrent que l’empathie existe aussi chez nos cousins non hominiens, mais il y a une idée qui n’a été exprimée qu’en filigrane : c’et la faiblesse de l’individu qui crée la société. Comme disait Pascal, « l’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant… » En fait, tout en montrant que les hominiens ont été contraints par les changements climatiques à affronter des biotopes inconnus, le docu ne va pas jusqu’à la conclusion qui s’impose : la différence entre les chimpanzés et gorilles d’un côté (98% de gènes communs) et les hommes de n’importe quelle sous-espèce, éteinte ou survivante, c’est que ces derniers ont parcouru doucement des milliers de kilomètres et changé de biotope ; l’individu ne survit pas, la société protège l’individu, d’où la vie non plus en clan (on peut en effet étendre la notion de famille à celle de clan chez les gorilles, les nasiques, les bonobos… mais aussi les sangliers et les éléphants, sinon ils s’éteindraient par endogamie), mais en société, avec les prises de décision mûries que cela comporte, donc la hiérarchie. Mais cela, on le savait au moins depuis La guerre du feu de Rosny aîné, 1904 ! Et Jean M. Auel, bien informée malgré son origine étatsunienne (mais elle a été formée en Périgord, par Jean Clottes), raconte la même histoire, même si c’est passablement gnan-gnan, dans sa saga des Enfants de la Terre.

 

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 18:50

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Published by - dans LC02
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