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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 18:28

Voici enfin les photos promises, retrouvées sur un vieux CD-ROM (© : Pallottino/éditions Skira).

Pour mémoire : la paroi du fond de cette tombe représente la porte des Enfers, encadrée de deux prêtres ; sur les parois latérales figurent une scène de lutte et son arbitre, et deux scènes de proto-gladiature où est impliqué un acteur masqué, le phersu (latin persona). Ve siècle av. J.-C., Tarquinia.

 

 

 

 

 



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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 17:23

Ces quelques mots simplement pour éclairer quelques points qui pourront servir lundi.

1. Il est absolument certain que le triomphe romain est d'origine étrusque, mais aussi que le terme dérive du grec θρίαμβος par l'intermédiaire de la langue étrusque, qui ne connaissait pas les voyelles sonores. On trouve dans la littérature (Catulle par exemple) des attestations de l'acclamation io triumpe, qui suffit à prouver cette évolution phonétique. L'aspiration aussi est assez commune en étrusque, mais il faut se rappeler que le φ grec ne se prononçait pas comme une <f>, mais comme un <p> soufflé, de même que l'initiale de la soupe thaï, phô, qu'il ne faut surtout pas prononcer à la française.

La tombe François de Vulci, qui date d'environ 330 avant J.-C., a été peinte selon un programme fixé par un noble qu'on voit figuré en toge pourpre brodée de motifs d'or : c'était aussi le vêtement du triomphateur romain. Le personnage de la tombe François, qui se nomme Vel Saties, regarde le ciel : il prend les auspices, manifestement ; les études récentes déduisent que ce magistrat avait commandé une armée étrusque et remporté quelques victoires sur Rome dans les années 340, comme l'indiquent de rares textes.

Or le terme grec désigne des processions dionysiaques. Quel est le rapport ? Dionysos, Bacchus en latin, est un fils de Zeus qui s'est développé dans la cuisse de son père (d'où l'expression : sortir de la cuisse de Jupiter, qui faisait tant rigoler Coluche). Bacchus est devenu un dieu très populaire en milieu étrusco-latin, d'où plusieurs miroirs gravés de Préneste où on le voit couronné par une petite Victoire ailée et monté sur un char tiré par des tigres. Ces éléments, la couronne portée par une divinité féminine, le char, les animaux, et surtout l'origine jupitérienne, se retrouvent dans la manifestation politico-militaire qu'est le triomphe romain.

En clair, le triomphateur est favorisé des dieux, comme l'indique la formule traditionnelle (ci-dessous). Quant à s'identifier à Jupiter, oui, mais pour une journée seulement : d'où l'esclave public qui tient la couronne au-dessus de sa tête et lui rappelle pendant toute la cérémonie qu'il n'est qu'un mortel, en ressassant la célèbre formule : memento mori.

D'ailleurs, selon la formule rituelle, l'honneur était rendu à Jupiter et à tous les dieux protecteurs de Rome, non au général : le sénat faisait voter les comices centuriates sur la question : "voulez-vous, ordonnez-vous, Quirites, qu'en raison de la vertu et de la fortune que vous lui avez conférées, le consul… porte à Jupiter Très-Bon Très-Grand la prière de conserver pour toujours la ville de Rome, etc.". Les comices centuriates réunissaient en forme civique les citoyens qu'on appelait aussi populus, terme qui désigne à l'origine les fantassins, et se déroulaient plus ou moins selon l'ordre militaire.

2. Bien sûr, c'était l'occasion d'exhiber le butin et de distribuer une partie des manubiae, la part de celui-ci que le général pouvait gérer. C'est à ce moment que les simples soldats touchaient une récompense de tant de sesterces, les cavaliers le double, les centurions le triple ou le quadruple, les chiffres varient.

La populace n'était pas oubliée dans ce spectacle et dans cette distribution, tout comme aux enterrements, dans les jeux du cirque (à l'origine funéraires) et lors des différents jeux (ludi) qui scandaient le calendrier romain : monnaie, vin miellé, gâteaux, dattes, œufs en diverses préparations, étaient distribués en plus ou moins grandes quantités suivant l'ambition du triomphateur.

3. Mais il reste que le triomphe est célébré pour la victoire sur un ou plusieurs ennemis, étrangers (c'est ainsi que César ne triomphe pas des citoyens romains qu'il a combattus en Afrique ou en Égypte, mais des Numides et de Cléopatre). Avec le butin, les tableaux peints qui figurent les villes conquises, les chefs ennemis sont soigneusement gardés en prison (la Mamertine, un cachot souterrain au pied du Capitole) et exhibés tout au long de la procession, avant d'être garrotés. Il est exclu de les gracier, malgré le strip d'Astérix que je n'ai pas réussi à retrouver ("Que fait César ? – Il affranchit le rubicond", parce qu'un vaincu teuton a crié "KOLOSSAL" pendant le triomphe. En revanche, plus les vaincus sont exotiques et plus la populace est contente. C'est ainsi que Pompée, puis César, font parader des éléphants porteurs de torches, de zèbres, des girafes, des ours… qu'on emploiera ensuite au cirque.

Ce qui signifie qu'il n'y a guère de distance entre le triomphe et les jeux, tous en principe dédiés aux dieux et tous dévoyés pour satisfaire la soif de sang du public. Quand il n'y aura plus beaucoup de conquêtes extérieures, à partir de Claude et de Néron, on sacrifiera des sujets exotiques prélevés au Trastevere, juifs et chrétiens, avec ce raffinement suprême, imaginé par Néron, de les attacher à des potences, de les arroser d'huile et de les faire brûler pour éclairer les fêtes nocturnes… encore Néron n'a-t-il pas imaginé tout seul cette barbarie : déjà en 79, après avoir vaincu les derniers esclaves révoltés de Spartacus, Crassus les avait suspendus aux fourches tout le long de la via Appia… par laquelle, d'ailleurs, la foule venait souvent accompagner les magistrats revenant de leurs provinces orientales ou grecques à cet endroit.

4. Traitement iconographique du triomphe : les images de défilés sont innombrables, les plus célèbres se trouvant sur la colonne de Trajan au forum, une véritable BD de l'époque qui raconte tous les épisodes de la guerre de Jérusalem en 79. L'art italien du XVIIe siècle a exploité le filon (souvent, d'ailleurs, par opposition aux pompes papales). Avec la BD du XXe, certaines séries totalement dépourvues d'humour reprennent à la lettre les défilés décrits par les textes antiques, non sans d'innombrables approximations. D'autres, qui veulent être lues au second degré, caricaturent la chose, éventuellement dans le sens d'un patriotisme gaulois hérité de Napoléon III. Bien sûr, je vais m'arrêter là, il faut quand même que vous traitiez un peu le sujet de partiel par vous-mêmes.

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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 19:25

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Notes sur la version de Tite-Live.

 

Ce n’était pas bien difficile, surtout pour ceux qui ont des oreilles, puisque j’avais parsemé mes exposés d’allusions au roi Scipion. Vous n’avez bien sûr pas lu Scullard, qui de toute façon est bien dépassé depuis cinquante ans, mais je vous résume le contexte : l’Africain, vainqueur d’Hannibal et d’Antiochus, meurt en exil, 15 ou 18 ans après la victoire de Zama. Exil volontaire selon la vulgate, en fait probablement (c’est ce que j’ai établi en même temps qu’un collègue de Bologne) sous la menace d’une deminutio capitis maxima, comme Cicéron en 62. Les chefs d’accusation, dans ce livre xxxviii qu’il faut absolument connaître (je ne dis pas cela par intérêt, cela fait lurette que les Belles-Lettres ne paient plus les droits d’auteur), sont confus, mais si on les classe, ils se résument finalement à deux : une haute trahison, il aurait arrangé le traité avec Antiochus pour faire libérer son fils prisonnier (fable inventée après coup, à mon avis) ; et un comportement régalien, regnum in senatu, triumphum de populo Romano. AU cours d’une geste qui s’étend du livre xxii au xxxix, le thème de la faveur divine, des songes divinatoires, des visites dans la cella de Jupiter, ainsi que de ses habitudes grecques, est récurrent ; on pense à M. Manlius Capitolinus, l’homme des oies, qui après son exploit serait devenu démagogue et aurait été condamné à mort pour adfectatio regni ; à tel point que son prénom fut exsécré dans sa propre famille.

Les généraux nommés sans avoir été magistrats, comme Pompée ou… Octave, pouvaient méditer cet exemple, et il est probable qu’une partie des pamphlets insérés par Tite-Live remontent à Pompée, d’autres à César.

 

Compte tenu de ce contexte qu’il n’était pas indispensable de connaître, on peut affiner la traduction, mais une connaissance minimaledu lexique institutionnel et une attention constante à la grammaire suffisent.

Di immortales… qui fuere : pourquoi en faire un vocatif ? iidem… portendunt, verbe principal, donnaient la construction, très simple.

Centuriae : celles du vote, donc les comices, et non celles de l’armée ; l’unanimité n’était pas rare, puisqu’on arrêtait le vote sitôt une majorité obtenue, et que la prérogative (première à voter) passait pour exprimer l’avis des dieux. De même les legati ne sont pas des généraux délégués, mais des envoyés.

Attention à et per uisus : les augures (examen des victimes) et auspices (vol des oiseaux) sont des garanties officielles et des interrogations faites aux dieux au lever du jour, tradition bien romaine (étrusque en fait), les songes nocturnes sont autre chose, d’officieux, hellénistique et suspect. Donc et = « et aussi ».

Nostram : évidemment attribut, « que l’Espagne est nôtre ».

Nomen Punicum : « le nom punique », certes, mais en un sens bien ancien ; préférez la nation, sens courant. Attention de ne pas compliquer la construction.

Mens… ratio : l’instinct et le calcul, bien distinguer.

Pour les lignes suivantes, plus ou moins bien comprises, il suffisait de respecter la syntaxe.

Quae patri… causa exitii fuit : la règle de l’attraction en genre et nombre du sujet par l’attribut, vous l’avez oubliée ? quae s’entend comme un neutre.

Sinet et poterunt : apparemment, vous avez presque tous oublié aussi la morphologie : ce sont des futurs, vous traduisez le premier comme un présent (sinit) et le second comme un parfait (potuerunt), sans que l’incohérence semble vous gêner.

Fauete : déjà c’est un impératif, ensuite cela ne veut pas dire « applaudissez » (fauete linguis, chez Plaute ; merci Gaffiot pour ceux qui l’ont ouvert inutilement !). Et le sens est quasi religieux.

 

Avec tant de négligences, il n’est pas étonnant qu’on aille jusqu’à une quinzaine de contresens.

 

Soyons généreux, voici une traduction imrovisée en douze minutes d’après l’horloge de mon Mac ; vous regarderez vous-mêmes celle de Jal, elle est à l’étage au-dessus et vous savez que j’ai toujours beaucoup de peine à gravir les escaliers.

 

« En ce jour, les dieux immortels, protecteurs de l’empire de Rome, qui furent garants du vote unanime des centuries quand elles me firent accorder le commandement en chef[1], annoncent aussi par l’examen augural et par les auspices, ainsi que par mes songes nocturnes, que tout sera heureux et favorable. Mon esprit aussi, jusqu’à ce jour un devin très important pour moi, présage que l’Espagne est nôtre, que bientôt toute la nation punique, exterminée d’ici, couvrira terres et mers dans une fuite ignominieuse. Ce que mon âme prédit de sa propre autorité, la raison aussi, qui n’est nullement trompeuse, le suggère : leurs alliés, maltraités par eux, envoient des ambassadeurs pour implorer notre protection ; leurs trois généraux, en un tel désaccord qu’ils ont bien failli de trahir entre eux, ont dispersé leurs armées dans des régions très éloignées. Le même sort (la même infortune) vient de s’abattre sur eux, qui naguère nous a vaincus : en même temps, leurs alliés les abandonnent, comme les Celtibères nous ont trahi auparavant, et ils ont distendu leurs lignes, ce qui a causé la perte de mon père et de mon oncle paternel. Et leurs dissensions internes ne leur permettront pas de se réunir en un seul bloc, et un par un ils ne pourront nous résister. Simplement vous, soldats, rendez honneur au nom des Scipions, héritier de vos généraux en chefs, comme le surgeon d’une souche après qu’elle a été coupée. »

 



[1] . Je sais, j’ai modifié la construction, mais je ne trouve rien de correct en français pour traduire le ut complétif (et pas final comme l’a cru quelqu’un).

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 21:04

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Les structures de la première pentade de Tite-Live. Leurs significations.

 

1. Il a fallu attendre longtemps après Jean Bayet pour l’observer, bien que ce grand éditeur ait déjà perçu l’idée : l’œuvre de Tite-Live développe une temporalité propre, indépendante de l’histoire événementielle, qui relie des dates symboliques selon un système de « grande année » : tous les 365 ans, une révolution, au sens astronomique du terme, autrement dit une nouvelle fondation. Certes, il faut un peu torturer l’histoire événementielle et admettre ce qu’en maths on appelle un ∆, un pourcentage d’approximation. Reprenons donc :

– de la fondation par Romulus à la seconde fondation par Camille : 753 – 386 = 367 ans ;

– de la refondation par Camille à la restauration par Auguste : 386 – 27 = 359 ans ;

– mais si l’on admet l’autre système de datation issu de Varron, selon lequel la prise de Véies daterait de 396 et celle de Rome de 391, on tombe presque juste : 364 ans.

 

Il faut tenir compte du fait que l’année de 365 jours ¼ n’est pas une évidence : en fait, elle ne date à Rome que de l’année 46 et de la dictature de César, qui imposa un calendrier calculé par les astronomes alexandrins, dont Sosigène. C’est le calendrier julien, qui nous sert encore avec la petite correction du pape Grégoire (les années dites bissextiles). Avant, on calculait sur douze mois de trente jours, et les Pontifes calculaient quand ils trouvaient le temps des périodes de compensation appelées mois intercalaires (même racine que les kalendes, jour où on convoquait le peuple pour lui annoncer les jours fériés du mois), et comme en période de guerre on oubliait souvent l’intercalation, le calendrier officiel s’est trouvé en avance sur le calendrier astronomique de trois à quatre mois, par exemple, en 190. Je vous épargne les très savantes études qui ont tenté, grâce aux éclipses, d’y mettre de l’ordre : il y en a cinq principales, et elles ne sont pas d’accord entre elles.

 

Donc, admettons que cette idée de calquer l’histoire universelle sur l’année astronomique, qui remonte aux Babyloniens, est arrivée en Grèce (où elle laisse des traces chez Platon) puis chez les Étrusques et enfin à Rome. L’érudit Terentius Varron, l’un des lieutenants de César, est sans doute responsable de son adaptation à la chronologie mythique de Rome, mais comme il écrivait au moment où César travaillait au calendrier de Sosigène, on comprend qu’il se soit un peu mélangé les comptes entre l’année de 360 jours et celle de 365.

 

Le projet de Tite-Live, on l’a dit, s’est développé en trois temps : un récit des origines jusqu’à la république, soit 753-509, rédigé dans les années où Octavien prenait le pouvoir et reconstituait l’État sous le nom d’Auguste ; un peu après la bataille d’Actium (31) ou un peu avant la totalisation des pouvoirs (janvier 27) ? Je penche pour la première hypothèse, Bayet pour la seconde, mais cela n’a pas grande importance. Dans un deuxième temps, en, accord avec Auguste, Tite-Live conçoit un récit prolongé jusqu’à la prise de Rome par les Gaulois, et publie la première pentade, remaniant au passage le livre I. Puis il continue… jusqu’à sa mort, survenue quatre ans après celle d’Auguste, en + 18. Comme l’essentiel a disparu, il ne sert à rien de spéculer sur une disposition par livres, décades ou pentades, qui convenait mieux aux éditeur qu’à l’écrivain, mais on trouve de fait des praefationesplus ou moins discrètes aux livres vi, xxi, xxvi, xxxi, xli.

 

2. Si le livre I couvre 244 ans et les livres II-IV 102 ou 107 ans, le livre V n’en couvre que 14. C’est donc une œuvre en soi, qui s’articule comme je vous l’ai dit en trois temps : victoire, expiation, résurrection. Et le troisième temps, qui occupe le dernier tiers du livre, avec le très long discours de Camille, se déroule sur deux ans seulement. Essayons de démonter un peu la mécanique de ce drame.

 

2.1. L’épisode véien. C’est une guerre homérique qui dure dix ans et masque, sous les effets épiques, toute réalité historique. Des collègues se sont essayés en vain à y voir clair, et n’ont abouti à rien. Donc, je passe très vite sur ce qu’on peut reconstituer d’historique :

2.1.1. La rivalité de Rome et de Veii pour le contrôle des voies commerciales et stratégiques entre Étrurie et Italie grecque du sud remonte forcément très haut. Véies, défendue par le Fosso di Formello et le Fosso dell’Isola qui confluent dans le Crémère, contrôle facilement le gué de Fidènes qui débouche sur l’Anio et les voies intérieures vers la Campanie, dominées plus au sud par Préneste et Tibur. La richesse de Préneste à l’époque féodale, dite à tort orientalisante (viie siècle) est révélatrice de cette prospérité « douanière ». Il est possible (voici quelques années, j’aurais dit probable) que Veii ait dominé Rome dans la dernière partie du vie siècle, marquée par la construction du temple de Jupiter, dont l’architecte, selon Pline l’ancien, aurait été Vulca le véien. Il n’est pas moins possible que Rome, relais du pouvoir des aristocraties de Caere et Tarquinia, puis Vulci, ait été relativement indépendante et ait déjà dominé, avant 500, une bonne partie de la plaine latiale et des Monts albains.

2.1.2. L’on ne peut en aucun croire que la rivalité entre les deux villes remonte à Romulus… qui n’a pas existé, de toute façon… mais même que de petites ligues de villages, à vingt kilomètres de distance, se soient livrées à autre chose que des razzias saisonnières au viiie siècle. Tout change avec l’urbanisation, et la grande Roma dei Tarquini a forcément servi de tête de pont aux aristocraties de la côte dans la concurrence pour le monopole des voies commerciales, et le contrôle à la fois de celle de Fidènes et de celle du pont Sublicius (à quoi on ajoutera, grâce aux travaux de Grandazzi, celle de Ficana, plus en aval sur le Tibre).

2.1.3. Mais quoi qu’il en soit, l’idée d’une guerre de trois fois cent ans entrecoupée de trêves (de cent ans…), de l’amputation du territoire véien, distribué aux troupes, par Romulus, par Tullus Hostilius, par Servius Tullius, puis par certains consuls, ne tient pas debout ; pas plus que l’histoire du camp installé au-dessus du Crémère par 306 membres de la gens Fabia en 477. Quant à l’histoire du siège de dix ans, manifestement élaborée d’après l’Iliade, elle ne tient pas davantage : d’une part les tactiques de siège (poliorcétique) sont inconnues jusqu’à Alexandre le Grand, d’autre part le site ne permet en aucun cas d’utiliser la tactique de la sape, que Tite-Live interprète à tort et à travers, et enfin il n’y a pas la moindre possibilité que l’armée ait été mobilisée l’hiver à cette époque ! Tite-Live a-t-il seulement pris une voiture pour suivre la via Aurelia et examiner le site d’Isola Farnese, dans la banlieue nord de Rome ? Il n’aurait pas raconté de pareilles âneries.

 

2.2. Les crises sociales. Tout est lié, et tout est, ici aussi, invraisemblable à pareille époque, mais nécessaire pour faire monter la mayonnaise dramatique.

2.2.1. Invraisemblance du conflit social : pas beaucoup plus qu’avant 509, quand elle se serait lamentée d’être exploitée à creuser les égouts et les fondations du temple capitolin, la plèbe n’est une entité organisée. Toutefois, on a une constante historique : pas encore d’esclaves, pas encore de mercenaires (sauf les Gaulois…), pas encore d’armée de métier, on en est loin. Que la plèbe soit déjà organisée, qu’elle ait des magistrats, c’est historique, puisque nous avons vu que la création des tribuns, comme officiers de l’infanterie, est vraisemblable en 450. Et les familles plébéiennes riches ne sont pas loin d’accéder au consulat (367). Mais des conflits classe contre classe, et le refus de la conscription, et l’institution d’une solde liée au prolongement des combats en hiver[1], c’est invraisemblable, d’autant que les tribuns de la plèbe n’avaient que le ius auxilii, privilège de défendre les citoyens individuellement : comment imaginer les épisodes des ch. 8, 9, 11, 12… ? C’est que l’intérêt dramatique veut que Rome soit divisée.

2.2.2. Roma intestina discors. C’est un aspect que j’ai un peu oublié d’évoquer cette année, Rome, au moment où Tite-Live écrivait son manifeste camillien, se remettait à peine du psychodrame des guerres civiles et des Ides de Mars (sur quoi voir, toujours, le petit volume de Paul Martin). On avait vu, comme le chantera Lucain sous Néron, les armes romaines se tourner contre d’autres Romains, et c’était le péché capital dans un État dont le seul vrai dieu était la Nation. Tite-Live va se complaire à étaler, entre autres exemples d’impiété, cette discorde civique qui déplaît aux dieux. Dieux qui se manifestent en multipliant famines, épidémies, prodiges : le récit en est parsemé.

 

2.3. La malédiction. L’esprit religieux, qui renaît toujours dans les circonstances calamiteuses et masque les causes réelles, est omniprésent dans ce livre. Ce sont les prodiges, les mésententes entre généraux ambitieux que je vous épargnerai car elles se trouvent dans des chapitres que je n’ai pas reproduits, c’est un conflit de personnes entre un Verginius et un Sergius, dont le désaccord entraîne une défaite sous les murs de Veii au ch. 8, c’est le prodige du lac d’Albe qu’un devin étrusque interprète ainsi : si les Romains arrivent à vider le lac albain selon les règles, Veii est condamnée. Mais c’et de façon impie, « pas du tout romaine », que les Romains s’emparent de la parole sacrée. Ils accumulent dont les erreurs religieuses.

2.3.1. Le respect des procédures : dans la religion romaine, et indiscutablement aussi dans la religion étrusque dont elle est imprégnée, les dieux envoient des messages, mais de manière codifiée. L’oracle ne vient presque jamais par génération spontanée[2], il doit être évoqué, appelé vocalement, et apparaître visuellement. Donc, aussi bien celui qu’on arrache malgré lui au vieillard de Veii (p. 85) que le foie qu’un légionnaire enlève traîtreusement (p. 87), ce sont des présages volés. Le fait que les féries latines n’aient pas été gérées correctement parce que le magistrat président avait été invalidé, et que différentes cérémonies soient viciées des deux côtés, invite à se renseigner plus haut que les hommes.

2.3.2. Interventions directes des dieux : on notera en passant la parole du vieillard de Veii : « les dieux étaient sans doute irrités… » et bien sûr l’assentiment de Iuno Regina de se rendre à Rome, conduite par des enfants de chœur (camilli et camillae, évidemment vierges et purs…). Le récit est entièrement dominé, sans même beaucoup de discrétion, par une religiosité qu’il faudrait étudier de manière encore plus pointue que je l’a fait Bayet dans la postface de l’édition CUF de 1969. Autant que je sache, il y a beaucoup d’articles, mais pas de synthèse.

2.3.3. Genre littéraire, influences. J’ai parlé de drame en commençant, mais il faut préciser. L’action en trois mouvements est dramatique, mais quand on regarde de plus près les moteurs et les acteurs, il est évident qu’on a des hommes aveuglés et des dieux qui les rendent fous. Fous les généraux Sergius et Verginius (des plébéiens), fous les tribuns populaires qui empêchent la conscription, fous les magistrats qui négligent les présages, fous les Fabii (mais eux méritent une place à part), fou le peuple qui vote l’exil de Camille. Celui-ci, qui malgré la mort de son fils, malgré sa douleur, tient le très long discours qui remet Rome en place, est en fait un mort ressuscité : l’exil est une mort civique, mais dans cette mort il parvient à relancer une armée depuis Ardée. Ardée dont on sait, depuis la fin du livre I, qu’elle a joué un rôle capital dans la naissance de la Rome républicaine… est-ce encore un présage ?

Tite-Live joue donc, clairement, dans le registre de la tragédie de Sophocle et d’Eschyle, et avec les préceptes enseignés par Aristote pour cet aspect particulier de la littérature attique. Qui n’était pas très connue à Rome, car ce genre de spectacle plaisait moins que la comédie et le mime. Dans la tragédie grecque, il existe un dieu au-dessus des dieux, le destin, la parole supérieure, et c’est justement le destin qui désigne Camille comme fatalis dux (l’expression est répétée avec insistance, on la traduit parfois mal), et la parole divine qui se manifeste sous la forme d’Aius Locutius (ce qui veut dire, en latin, à peu près « le parleur parlant »), voix non-humaine qui avertit les Romains de l’arrivée des Gaulois (je vous renvoie à la p. 136 de Bayet). Donc, clairement, ce sont les dieux qui mènent l’action, voire, au-dessus d’eux, le destin.

 

3. Les instruments du destin.

3.1. Les hommes ont-ils quelque liberté ? Non, ils sont pour la plupart aveugles aux signes qu’on leur envoie (notez le début du ch. 37). Seul Camille, finalement, a la bonne idée de demander aux dieux que l’abondance du butin ne l’aveugle pas ! (p. 87). Mais il n’a pas les bonnes idées de respecter Apollon, à qui il avait promis la dixième part du butin (il avait mangé la consigne, oublié sa promesse, ce qui ne plaît jamais aux dieux), ni Jupiter, puisqu’il se fait remarquer en triomphant avec des chevaux blancs et non gris, donc en se montrant en égal du dieu suprême. La punition est la mort (civique, par l’exil), mais vu sa piété, les dieux offriront à Camille de se réhabiliter et de remettre Rome debout, de présider à sa reconstruction après avoir interdit à la plèbe de s’installer à Veii.

3.2. Les instruments aveugles. Les Gaulois sont forcément aussi bêtes que les Géants : beaucoup de muscle et peu de cervelle ; la preuve, ils commencent par prendre les patriciens assis sur leurs chaises curules devant leurs domus pour des statues, mais quand l’un d’entre eux se prend un coup de bâton d’un Papirius dont il a tiré la barbe, c’est le massacre. Mais il faut un autre élément pour les faire entrer dans le déroulement tragique : l’c qui consiste à fausser la balance (voir p. 93) et qui met Brennus à égalité avec Camille dans le défi aux dieux. L’image du Gaulois stupide, Tite-Live, qui aurait pourtant dû les connaître puisqu’il était cisalpin, la conserve jusqu’au livre xxxviii où il les décrit, abâtardis par leurs contacts avec les Grecs, comme des guerriers incapables de comprendre les javelots qui les clouent ensemble par les boucliers (image d’ailleurs piquée à César).

3.3. Les actes de piété. Dans la panique, sans forcément comprendre les enjeux supérieurs voulus par les dieux, les Romains se comportent selon leur habitude avec piété. Mais que signifie ce terme ? Virgile appelle toujours Énée pius Aeneas : le héros mythologique, fuyant l’incendie de Troie, emporte sur ses larges épaules son père Anchise, d’une main son fils Iulus, de l’autre un coffret qui contient les pénates de sa famille et de sa patrie. De même, les Vestales quittent Rome assiégée en emportant les objets du culte de la déesse, un pieux réfugié (imaginez la scène lors de l’exode de 39) les prend en stop en laissant à pied toute sa famille, et les gens de Caere recueillent pieusement Vestales et insignes du culte[3]

3.4. Le problème des Fabii. Dans le récit, un jeune Fabius réfugié sur le Capitole prend le risque de traverser les lignes gauloises pour accomplir un culte gentilice (ch. 46). Mais auparavant, ce sont trois Fabii Ambusti qui, par leur outrecuidance, ont provoqué Brennus. Où est la cohérence ? La gensFabia, patricienne et très ancienne (il y aurait eu un Fabius consul presque tous les ans entre 500 et 480), était liée à l’Étrurie et y envoyait ses enfants étudier, du côté de Clusium comme le montre un épisode de 320 environ (livre X). Ils étaient bilingues et, selon Eugen Cizek, les premiers Fabii (dont je doute) auraient été comme Brutus des zilath étrusques à Rome. Ce qui n’éclaire rien, mais pose des questions : d’un côté les Fabii se sont vantés d’avoir envoyé toute leur jeunesse, 306 Fabii, se faire massacrer sur le Crémère en menant une guerre privée contre Veii… ce qui n’est pas totalement impossible en 477. De l’autre, Tite-Live parle quelque part d’un Ambustus consul, mais un peu marginal, en quelque sorte d’une branche collatérale, dont la fille prend peur en entendant le licteur frapper à la porte (encore du roman). Est-ce que ces Fabii, dont l’un, Pictor, était le premier historien romain, écrivant en vers et en grec à la fin du iiie siècle, lui-même consul, dont un autre, Maximus dit Cunctator, avait contribué à gagner la guerre d’Hannibal avec des méthodes pieuses très opposées à celles de l’outrecuidant Scipion, est-ce que cette gens, donc, qui restait sénatoriale mais n’avait guère eu de magistrats depuis longtemps à l’époque d’Auguste, aurait pu laisser une « part d’ombre » dans ses annales gentilices, dont Tite-Live aurait tiré profit pour introduire dans la tragédie des mauvais Fabii rachetés par un autre, héroïque et pieux ? Possible. On remarquera que les Ambusti sont emportés par l’ βρις, mais aussi par la fougue (vertueuse, et justifiée par la sauvagerie gauloise) de la jeunesse, et que la faute retombe sur la plèbe qui les élit tribuns militaires…

4. La religiosité et la politique de l’époque. Virgile estime que Lavinium puis qu’Albe, mère de Rome, ont prospéré grâce à la piété d’Énée et de ses descendants. Qu’appelle-t’on piété ? C’est le respect, la conservation, de tout ce qui vient des ancêtres. En cela, Camille est absolument pieux une fois oubliée son βρις. Il prône, dans son interminable discours, que les Dieux veulent que Rome demeure là où les ancêtres l’ont créée, dans cette vallée insalubre du Vélabre, sans suggérer (lui dont le nom est probablement étrusque) que ce sont les Tarquins, ou d’autres Étrusques, qui en ont fait une ville. C’est exactement la série de thèmes propagandistes qu’évoque Auguste dans son testament (Res Gestae Diui Augusti) et qu’il a fait rédiger dans une poésie ampoulée par son larbin Virgile. Restaurer les temples anciens, conserver l’autorité du sénat, mais déléguée à un seul homme surnommé selon un mot de même racine (Augustus, de augere, augmenter, rendre supérieur, est de la même famille qu’auctoritas, qui était le privilège sénatorial, et peut-être que les augures, qui avaient le contact avec les dieux), voilà une politique parfaitement réactionnaire, opposée à celle du père adoptif César qu’on s’est empressé de renier discrètement après l’avoir utilisé pour lancer la deuxième guerre civile. Une politique qu’illustre le poète-serpillère Virgile, « le chantre compassé du travail, de la famille et de la patrie » comme disait Emmanuel Berl peu après la guerre, et aussi Tite-Live dans ce livre V, qui a parfois le souffle hugolien de La légende des siècles, mais plus souvent le relent de la pompe à encens.

 

Enfin, c’est mon avis… après trente ans et plus passés à tourner et retourner dans et autour de ce travail littéraire. Je préférerais aller voir L’écume des jours au cinéma, adaptation de ce chef-d’œuvre que j’ai relu presque autant que Tite-Live V… mais sans réserves. Dommage que je sois cloué par un nénuphar dans la hanche droite (c’est moins mortel que dans le poumon, mais vraiment chiant quand même).



[1]. Bien que certains collègues veuillent que la solde ait été instituée à la fin du même siècle, il n’y a de certitudes qu’à partir de Marius, qui ouvrit l’armée aux affranchis et aux citoyens pauvres qui n’avaient pas les ressources nécessaires pour payer leur armement (107 à 105 av. J.-C.)

[2]. Il existe une légende, transmise de manière très indirecte, qui rappelle les apparitions de la Vierge à Lourdes ou ailleurs : un laboureur, nommé Tarchon ou Arruns, fit (ou vit ?) apparaître dans un sillon un enfant nommé Tagès, qui lui révéla l’histoire de l’Étrurie, ses dix siècles d’existence, et beaucoup d’autres éléments qui sont à l’origine de la science divinatoire locale. On a conclu que « la » religion étrusque était une religion révélée et aussi une religion du livre (mais quand même pas un monothéisme). C’est Briquel le spécialiste, et je vous renvoie à ses ouvrages, ainsi qu’à ceux de Capdeville, si le sujet vous intéresse. Disons simplement que Cicéron cite indirectement Nigidius Figulus, un haruspice contemporain, et que les faits mythiques sont aussi vieux que la guerre de Troie…  Ce qui est constant, c’et que les rites étrusques, tout comme les romains, étaient très formalisés, et que l’efficacité résidait dans la stricte observance des rituels.

[3]. Une longue étude de Marta Sordi, parue voici quarante ans, a montré qu’en fait les Gaulois n’étaient pas du tout descendus de Clusium vers Rome, mais étaient remontés depuis la Campanie comme mercenaires de Denys de Syracuse, et qu’ils avaient manœuvré à la fois contre Rome et les villes étrusques du sud. C’est à la suite de cet épisode que les Cérites obtinrent la citoyenneté romaine sans droit de vote ou civitas sine suffragio.

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 23:01

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Vous avez compris pourquoi Tite-Live reste au centre de notre enseignement, qui inclut aussi de l’archéologie, de l’histoire et de l’histoire de l’art.

 

Il n’y a pas que  l’archéohistoire idiosyncrastique de notre certificat, devenu module, qui justifie que Tite-Live nous serve de base ou de guide : c’est le seul qui ait créé une œuvre littéraire dont le sujet/objet est : la république romaine, acteur de l’éternel. Comme le sujet/objet de Marcel Proust est : la masturbation, celui d’Honoré Balzac : le bouton de culotte du bourgeois, celui du grand Zola : la dinguerie sociale.

Ceci simplement pour rappeler que, comme vous êtes majoritairement littéraires et issus d’un baccalauréat A, ou L (j’en suis resté aux années 68), je vous pose un, sur deux,  sujet d’examen qui est fondamentalement littéraire, et comme la santé ne m’a pas permis de développer ces conclusions en présence, je résume vaille que vaille cet unique aspect littéraire (attention, ce n’est pas une réponse à respuer en guise de réaction à l’un des sujets du 13 mai ; je vous estime quand même assez intelligents pour répondre à votre façon personnelle aux questions très banales que je vous ai préparées (et que d’ailleurs je me suis empressé d’oublier).

 

Nous allons donc reprendre les aspects littéraires de la première pentade de Tite-Live.

1. Il est à peu près établi, comme l’a dit Bayet dans la préface générale de l’édition des Belles-Lettres à quoi j’ajoute des conclusions personnelles, que le dénommé T. Livius, probablement chevalier, avocat de formation, originaire de Padoue, ami personnel du Prince, a rédigé une histoire de Rome entre la fondation (±753) et le début du régime républicain (±509), ceci du côté de 30 av. J.-C.,  quand ledit Auguste, qui s’appelait encore Octavien, éliminait Marcus Antonius au nom du souvenir de son père adoptif, Caius Iulius, mieux connu sous le nom de Jules César.

1.a. Il est à peu près établi que le premier livre a été publié selon les techniques de l’époque, c’est-à-dire par reproduction manuscrite dans des ateliers dont on connaît quelques commanditaires (Atticus, les Sosii), et qu’ensuite Octavien, devenu Octave puis Auguste, a demandé à T. Livius de continuer son histoire au moins jusqu’à la dictature de ©amille.

1b. L’étude très pointue de Bayet (que j’ai reprise et contrôlée cinquante ans plus tard, mais passons sur les détails qui la confirment) établit qu’au moment même où Octave devenait Auguste, en janvier 27 av. J.-C., T. Livius publiait à la fois son livre I, un peu remanié, et les quatre suivants, qui forment donc la Première pentade.

1c. Il est très possible que Tite-Live, à partir de ce moment, ait quitté son boulot d’avocat pour de bon et décidé de se consacrer à rédiger une histoire complète de l’État romain jusqu’à son époque ; il se serait arrêté en 8 ap  J.-C. et serait mort dix ans plus tard, mais cela ne concerne que les érudits, et qu’il ne reste des livres 36 (en fait 35,5) à 143 que des résumés.

 

2. Tenons compte de la double composition de la pentade : l’auteur conçoit et écrit un livre I, disons en 30, et le réécrit en partie pour l’inclure dans une architecture plus élaborée, probablement quand Auguste devient monarque.

2a. Est-il conscient que cet avènement de janvier 27 signifie la fin définitive de l’État sénatorial ? Aucun doute, de toute façon le sénat, dont il était quand même partisan, comme après lui Tacite, comportait déjà une majorité de membres nommés par César, Antoine et Octave,, en plus des sénateurs traditionnels, anciens magistrats élus par le peuple (enfin… par un suffrage vénal).

2b . Sa relation privée avec le Prince en fait-elle un propagandiste de celui-ci ?

[avez-vous remarqué ? c’est la thèse que je n’ai jamais fini d’écrire. Entre ces crochets, il y aurait 400  pages de conneries érudites–

2c. T. Livius est en fait un  conservateur prudent qui a bien compris que la monarchie est inévitable (comme Cicéron avant lui), mais qu’on pourra sauver la façade républicaine en évitant de tout casser (ce qui pourrait se décrire ainsi : bouffer au Fouquet’s et partir sur  un yacht prêté par la plus grosse fortune du coin, ou à l’époque se comporter comme un basileus oriental, un roi, un héritier d’Alexandre.

3. Il est plus facile d’être dieu que roi… c’est mon génial collègue Paul Marius Martin qui a le premier mis en lumière cette évidence.

 

Je vais couper court, parce que d’une part j’avais déclaré voici deux heures que j’arrêtais, et qu’il en faudra encore deux de plus pour analyser le livre V. Mais vous voyez déjà la problématique, que je vous ai répétée à satiété depuis octobre dernier :

1. Le monarque, c’est quelque chose de naturel, quelque part, mais il ne faut pas qu’il tourne tyran, par exemple en rendant la justice sans consulter personne, et en s’entourant d’une garde personnelle armée et menaçante ; Romulus, sur la fin, Tarquin le Tyran, tout de suite, et l’Appius Claudius de 451.

2. La république admet le monarque s’il est sauveur de l’État, contre un danger extérieur ou interne (même Cicéron quand il fait condamner Catilina, en 63…). Mais c’est un monarque à la mode hellénistique, σὢτηρ (litt. Sauveur, équivalent de pater patriae, titre dont même Cicéron se parfuma). En fait, pour les Grecs hellénistiques, le souverain est divin, inspiré, extraterrestre en quelque sorte, comme Alexandre ; pour les Romains, c’est celui qui a les propriétés du Père, ou patron, père de substitution : bienfaisant et privilégié du droit de vie et de mort, comme le paterfamilias sur ses enfants et sa femme, le général sur ses soldats, et le César sur son peuple… mais ça, ça passe difficilement. Et le seul terme de rex, c’est la mort ; voyez ce qu’on a dit en tout début de semestre.

3. Alors, qu’est-ce qui fait d’Octave un monarque admissible ? Tout à la fois : il descend des dieux, il restaure les cultes ancestraux (donc il incarne idéalement tous les Pères possibles et imaginables), et en plus il fait mine de respecter la République comme objet de culte !

 

La suite plus tard… mais enfin, si vous avez l’adresse fesse-bouc de François Hollande, passez-lui ces quelques réflexions.

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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 19:15

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Le triomphe à Rome. Institution, fête et spectacle.

 

1. L’article « triomphe romain » que vous trouverez facilement sur Wikipedia, ainsi que quelques articles liés, est léger et non dépourvu d’erreurs. Commençons par corriger celles-ci : ce n’est pas tant l’importance du butin qui compte, que le fait d’avoir massacré 40.000 ennemis (étrangers et hommes libres, donc les guerres serviles et civiles ne comptent pas, ou on les déguise en guerres étrangères : ainsi Auguste triomphe de Cléopatre[1], non d’Antoine) à la fois en combat régulier (bataille rangée), dans le cadre d’une mission explicite du sénat, avec un imperium (pouvoir militaire donnant droit de vie et de mort sur les soldats) juste et confirmé (donc le triomphateur doit avoir commandé en personne, ce qui ne sera plus le cas des empereurs en général).

2. Symbolique : on peut admettre que le triomphe fête le retour à la vie civile (« la quille », comme on disait quand le service militaire existait), mais il reste lié à l’imperium, et les comices curules votent un imperium d’une journée au général, sans quoi il ne pourrait rentrer dans Rome. Les soldats, apparemment, ne sont ni armés ni rangés selon leurs légion, manipule, etc., mais les trompettes sont bien militaires.

Les chevaux blancs ne sont pas la norme : Camille, en – 390, subit l’exil (c’est-à-dire la mort civique) pour y avoir eu recours, ce qui est chez Tite-Live, historien des années – 20, une allusion à César. En principe, cette couleur était réservée à Jupiter, dont le général prenait l’allure avec la  toga picta[2] et en se faisant peindre la tête et les bras au minium (! Plus probablement avec de la barbotine d’argile teinte à l’oxyde ferrique). Bref, les chevaux qui tiraient le quadrige étaient gris, ce qu’on ne voit pas sur les représentations sculptées…

La couronne de laurier (voir les articles correspondants) n’est pas liée à l’origine à Jupiter (Zeus en grec, Tinia en étrusque), mais à Apollon. Le laurier (laurus nobilis) est en effet la plante liée à ce dieu, outre qu’elle parfume agréablement le ragoût de sanglier chez les Gaulois de Goscinny. Le triomphe rappelle donc aussi la course du soleil, Apollon traversant les cieux sur son char d’est en ouest tous les jours, et on peut rappeler à ce propos que les empereurs tardifs tendirent à s’attribuer le patronage et les surnoms du Soleil (ainsi d’ailleurs que le fils d’Antoine et de Cléopatre qui s’appelait en toute modestie Alexandre Hèlios).

Si nous regardons les documents d’époque hellénistique, on trouve (je l’ai aperçu sur Wiki) des mosaïques asiatiques et des miroirs prénestins avec le triomphe de Dionysos/Bacchus, tiré par quatre tigres. L’iconographie est donc tirée du répertoire gréco-asiatique et égyptien postérieur à la mort d’Alexandre (– 323).

3. Aspects étrusques et spécificités romaines : il est certain que ce type de pompe a été lié au dieu protecteur de la cité romaine dans ce contexte précis, et qu’on l’a justement spécialisé. Mais dans le domaine étrusque, d’où il est issu (le mot triumphus, et l’acclamation io triumpe qui accompagne le défilé, vient du grec θρίαμβος par l’intermédiaire de l’étrusque, qui n’avait pas de consonnes sonores, et le terme grec désignait les défilés consacrés à Dionysos). Chez les Étrusques, ou précisément chez les Latins de Préneste, on a la scène gravée sur la ciste de Berlin, qui est clairement funéraire : les ancêtres du mort l’accueillent, sur un char triomphal, à l’entrée des Enfers. On peut rapprocher les nombreuses scènes peintes sur les tombes hypogées de Tarquinia ou les reliefs moulés d’Acquarossa, Murlo, etc., qui montrent des processions où le défunt, monté sur un bige ou un quadrige, entre dans la vie éternelle accompagné de sa famille, de prêtres et de magistrats.

Bien sûr, ces cérémonies ne concernaient que les personnages importants, et en particulier les familles qui avaient le ius imaginum ou son équivalent étrusque : ce privilège consistait à suspendre dans le couloir d’accès à la domus les masques funéraires des ancêtres, qu’on ressortait pour les enterrements pour les faire porter par des acteurs ou des membres de la famille.

Une réminiscence très claire est la place de l’esclave (ou du fonctionnaire public) qui, lors de la procession, tenait la couronne de laurier, ou d’or en forme de laurier, au-dessus de la tête du triomphateur en lui répétant « souviens-toi que tu es mortel ». Il ne s’agit pas tant d’éviter qu’il se prenne pour un dieu (puisqu’il est dieu pour la journée), mais de rappeler la fonction funéraire de ces défilés chez les Étrusques.

4. Pompe et spectacle : le triomphe n’est qu’une πόμπη parmi bien d’autres, processions votives ou funéraires… voir simplement électorales, ainsi que les défilés des gladiateurs qui pouvaient avoir lieu la veille des combats (assez peu attestés). Toutes donnaient lieu à diverses festivités avec distribution de vivres, grains, vin, huile, voire argent (à ce sujet, voir ce que dit Suétone sur Néron). N’oublions pas que les Romains du peuple, logés à l’étroit dans les fameuses insulae, tout comme les puissants contraints à sortir de leur domus au lever du soleil pour aller sur le forum, vivaient dehors. Les triomphes ne sont donc que l’une des variétés de spectacles que les puissants, puis l’empereur, offraient à la populace.

 

Références littéraires : par exemple The Triumph of Caesar de Steven Saylor, mais aussi pratiquement toute la littérature depuis Quo vadis de Sienkiewicz, des peplums, les téléfilms de la série Rome diffusés voici peu sur Arte… et bien sûr la BD, où pour des raisons techniques les effets de foule sont limités.



[1] . Le nom ne devrait pas porter d’accent circonflexe : il vient du grec πάτηρ et n’a rien à voir avec le latin pastor, qui justifierait cet accent en français.

[2] . Toge de pourpre brodée d’or. On en voit un exemple étrusque dans la tombe François, avec vel saties : voir sur Wikipedia l’article anglais The François Tomb, plus à jour que les équivalents français et italien.

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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 18:34

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Danila Comastri Montanari

 

Issue du milieu universitaire de Bologne (comme Umberto Eco), ma consœur, parfaitement avertie de tout ce qui concerne l’histoire romaine, met en scène la vie quotidienne et la vie mondaine de l’époque de Claude, vues par un personnage de rang sénatorial et de grande famille, Publius Aurelius Statius, secondé par son affranchi Castor, un fieffé coquin.

Fieffé est le mot, puisque Castor, esclave grec au départ, exige tellement de pourboires de son maître, extorque tant de faveurs et de numéraire aux commanditaires des enquêtes, qu’il passe pour être plus riche que Publius… qui possède pourtant des domaines en Campanie, dont il ignore le nombre et la vie des esclaves.

Puisque, dans les années 40 de l’ère vulgaire, un philosophe stoïcien nommé Sénèque commence à faire allusion à la vie pénible des esclaves et à l’égalité entre les hommes, Aurelius Statius compose un personnage quelque peu « social », intermédiaire entre les couches de la société qui étaient, en fait, très solidement séparées. Ainsi, son Castor peut se faire l’intermédiaire entre les classes, se déguiser de toutes sortes de façons, jouer des rôles de marchand, d’ambassadeur aussi bien que de noble ; tandis que les comparses indispensables, le glouton Servilius, peu soucieux de sa ligne mais toujours prêt à déguster les meilleures huîtres, la frivole Pomponia son épouse, friande de ragots et soucieuse d’être toujours coiffée comme l’impératrice, tournent autour de la cour impériale.

Par ailleurs Aurelius, dans sa jeunesse, a connu un érudit boiteux, rejeté par la famille impériale : Claude, devenu empereur par un hasard malencontreux après l’assassinat de Caligula, qui était un érudit, un historien, le seul à connaître encore la langue étrusque… et la première enquête du jeune Aurelius, qui sert de prologue aux quatorze romans, repose justement sur le déchiffrement d’une inscription étrusque que tout le monde comprend de travers, la lisant en latin et dans le mauvais sens ; le jeune prodige, grâce à son vieux maître, comprend qu’il faut lire non pas NASEO, mais Θesan, la déesse de l’aurore. D’autres exploits intellectuels suivront, faisant du héros une variante antique d’Hercule Poirot ; et d’ailleurs chaque roman est précédé d’une liste des personnages, les intrigues se déroulent souvent dans des milieux aisés et clos, ce qui rappelle Agatha Christie… sauf que le héros se met en danger, par exemple en saluant par son nom une mystérieuse danseuse masquée qui vient le soir faire un strip-tease dans un bordel de luxe, avant de consommer nombre d’amants occasionnels.

Cette danseuse, c’est Valeria Messalina, la propre épouse de l’empereur… dont les faits d’armes (d’armes rouges) sont commémorés par Juvénal : et lassata viris sed non satiata recessit…

Bien sûr, on côtoie le jeune Néron, imberbe mais prometteur, Pétrone et Lucain, le fabuliste Phèdre, et Sénèque passe déjà pour un raseur hypocrite, ce que confirment les étudiants de lettres classiques. Tout cela est assez drôle, les intrigues fort bien menées, et donc, à la manière des grands auteurs de polars anglais, le coupable n’est dévoilé qu’à la dernière minute. La rencontre du Palatin et de Subure, l’interpénétration de la société mondaine, des quartiers interlopes et de la foule des esclaves – autant de meurtriers potentiels dans l’intimité des maîtres – fort bien rendue. Un glossaire complète utilement chaque volume (sans vouloir faire de publicité, c’est la collection Grands Détectives de Zylberstein, chez 1018, environ 7 € le volume), et bien que j’aie détecté quelques erreurs minimes, les romans de Danila, comme ceux de Maddox Roberts et de Steven Saylor, sont aussi un très efficace outil pédagogique. Ajoutons que si vous prolongez votre parcours universitaire vers l’enseignement, tous ces romans (et le Neropolis de Monteilhet, et bien sûr les aventures d’Astérix et même, avec précaution, d’Alix et de Murena), ainsi que les excellentes BD de mon ami Luccisano, sont des outils pédagogiques efficaces. C’est d’ailleurs ce dont j’essaie aussi de convaincre mes étudiants de master et CAPES.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 18:43

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Précisions sur l’année 509 et les suivantes.

 

Je me suis replongé ce matin dans l’ouvrage d’Eugen Cizek, Mentalités et institutions politiques romaines, publié en poche par Hachette en 96. Malgré les nombreuses erreurs et assertions arbitraires de cet auteur, cette relecture m’a suggéré quelques compléments et hypothèses à discuter.

1. L’année 509, suivant les sources, n’aurait pas vu quatre mais cinq consuls ! car avec Brutus, c’est Collatin qui aurait formé le premier couple. On connaît la suite : Collatin prié de s’exiler à cause de sa famille, Brutus tué au combat, Lucretius mort de vieillesse, et finalement P. Valerius Poplicola et M. Horatius Pulvillus pour terminer l’année et consacrer le temple capitolin. On a donc « bourré » cinq consuls dans la première année de la magistrature, ce qui sent la supercherie.

2. Un couple Horatius/Valerius occupe (c’est encore assez peu vraisemblable) en 449, après une seconde fondation de la république suite au régime des décemvirs (épisode de Virginie, qu’on commentera bientôt). À mon avis, ce couple a lui aussi été interpolé à partir de celui qui dédicace le temple reconstruit en 304.

3. Dans les Fastes, malgré des divergences entre Tite-Live et Denys d’Halicarnasse qui ne suivaient pas les mêmes sources, entre 509 et 493, sur 34 postes théoriques, 11 noms occupent la magistrature deux fois, il y a six dictateurs, et Paul-Marius Martin, dans son énorme thèse, estime qu’en ajoutant les consuls, les censeurs et les maîtres de cavalerie, soit 46 postes, il y en a au moins 26 d’interpolés ; et interpolés d’après les listes postérieures à 449, ce qui indiquerait que le consulat n’ait été créé vraiment que cette année-là.

D’ailleurs Salluste, historien antérieur de 20 ans à Tite-Live, ne parle pas de consuls, mais de titulaires d’imperium ou commandement militaire.

 

À partir de cela, Cizek émet, en accord ou non avec Martin, quelques hypothèses de détail :

4. Le premier pouvoir « non-royal » après Tarquin II (en fait III ou IV, parce qu’il est impossible que cette dynastie, authentique, n’ait envoyé au pouvoir que deux personnes, chacune pour 35 ans environ) serait celui de Brutus seul, gouverneur étrusque ; ensuite Porsenna, même sans avoir pris la ville, y aurait instauré un protectorat à la tête duquel aurait toujours été le maître de l’infanterie, magister populi, nommé plus tard « dictateur ». Dans le cas d’un couple avec le maître de la cavalerie, le premier était prépondérant, comme il est normal puisque l’infanterie était décisive dans les batailles. Les noms étrusques qui apparaissent dans les listes, comme les Larcii (avec le prénom Spurius, qui est étrusque), appartenant à des familles qui ont ensuite disparu, seraient des maîtres d’infanterie ou de cavalerie authentiques, mis à la tête de Rome et du Latium par les Étrusques, qui ne disparaîtront vraiment qu’après 474 comme l’a montré Raymond Bloch.

5. Les magistri peuvent s’être appelés praetores (= ceux qui marchent à la tête des troupes) ou praesules 5 (= deux qui siègent en tête), avant donc qu’on crée le titre de consuls (= ceux qui siègent côte à côte), en 449 ou 445.

6. Valerius Publicola serait le successeur de Brutus, gouvernant au nom de Porsenna, et son surnom pourrait signifier « maître de l’infanterie ». Une inscription archaïque de Tusculum prouve en tout cas son existence (en capitales : P VALESIOSIO SODALIVMQ, « à Publius Valerius et ses compagnons d’armes ».

7.  L’idée d’une élection par le peuple, réuni en comices centuriates, est illusoire : les magistrats nommaient leurs successeurs, le sénat et les comices n’avaient à l’époque qu’à confirmer leur choix. Il en irait de même pour les tribuns de la plèbe, dont la date de création (494/493) serait authentique selon Cizek, ce que je n’admets pas pour les raisons que nous verrons.

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 19:19

Les deux derniers cours ayant suscité quelques interrogations, voici un résumé d'une enquête quasi policière et assez complexe.

1. Tite-Live relate l'histoire (fictive) du premier Brutus. Il aurait fait semblant d'être quelque peu limité intellectuellement pour échapper à la vindicte de Tarquin II le tyran, qui aurait fait tuer des membres de sa famille. Le prenant pour un imbécile, deux des fils de Tarquin l'emmènent avec eux à Delphes pour consulter la Pythie. Mais Brutus, qui n'est pas aussi bête, offre à Apollon une baguette d'or dissimulée dans un bâton de cornouiller, les Tarquins lui dévoilent l'oracle, et il est seul à le comprendre correctement.

Ce récit est à l'évidence un mythe d'origine grecque, dont on trouve des équivalents ailleurs. Pourquoi a-t-il été inséré dans l'histoire officielle ? À partir des annales des clans dominants ou gentes, dont celui des Iunii, qui une fois parvenus aux magistratures importantes devaient justifier ce sobriquet disgracieux. Les clans avaient l'habitude de fabriquer des exploits fictifs de leurs ancêtres, qui servaient de précédents ou exempla pour les politiciens à leur époque. On déduit que l'histoire du premier Brutus a été, comme les mythes d'Énée, Romulus et autres, commandée à des spécialistes grecs, des mythographes ; évoquée dans les éloges funèbres, au fil des générations, la légende a fini par passer pour un fait historique, au point que M. Iunius Brutus, l'un des exécuteurs de César en 44, s'est laissé convaincre en fonction de ce précédent fictif. La légende a pu se créer quand les premiers Iunii sont parvenus au consulat, au IIIe siècle av. J.-C., ou un peu avant, au milieu du IVe, quand l'aristocratie romaine, pour des raisons diplomatiques, s'est forgé de pseudo-ancêtres grecs.

La deuxième partie de la légende, la création des consuls et l'expulsion des Tarquins, l'exsécration du seul nom de roi, est d'origine purement romaine.

a) le nom de rex désignait la tyrannie, la volonté de passer par-dessus le sénat et les assemblées populaires, et c'est précisément sous cette accusation qu'ont été tués, historiquement (entre 133 et 44), les Gracques, Saturninus, César ; et, légendairement, les "trois démagogues" Sp. Cassius, Sp. Maelius et M. Manlius Capitolinus dont je vous reparlerai.

b) l'épisode du viol et de la mort de Lucretia vient de la tragédie grecque, acccommodée à la sauce romaine : la femme mariée, ou matrona, tenait effectivement la maison quand le mari était à la guerre, et elle devait être fidèle, sobre, modeste, etc.

c) cet épisode romanesque est à rapprocher de celui de Virginie. Les historiens romains, dont Tite-Live dépend, aimaient lier les révolutions historiques à des épisodes pathétiques. On montre sans peine que l'épisode Lucrèce a été copié, avec un report en arrière d'une soixantaine d'années, sur celui de Virginie qui n'est pas plus authentique, mais accompagne une révolution républicaine qui peut être effective autour de 450.

 

2. Un deuxième motif du récit de l'année 509 est relatif à la dédicace du temple de Jupiter, Junon et Minerve sur le Capitole. Ce temple est étrusque, mais il importait de masquer cette origine. Raymond Bloch a démonté une falsification subtile : le récit officiel fait mourir les deux premiers consuls de 509, Brutus et Lucretius, l'un au combat, l'autre de vieillesse, et ce sont finalement un Horatius et un Valerius qui dédicacent le temple.

Or, le temple national ayant été incendié puis reconstruit et dédicacé en 304, c'étaient un Horatius et un Valerius qui étaient consuls cette année-là. Les histoires gentilices ont donc imaginé des homonymes qui auraient effectué la première dédicace, 205 ans plus tôt. Ce qui permet de confirmer la date officielle de la dédicace : on comptait en effet les années en plantant un clou dans le chambranle du temple (on nommait même un dictateur pour une journée à cette seule fin). Grâce à cette falsification habile, le temple projeté par un roi étrusque (Tarquin l'Ancien, selon l'histoire officielle) et achevé par un autre (Tarquin le tyran, toujours selon les sources écrites) ne sera pas consacré par les Étrusques, mais par les Romains.

C'est ainsi que la triade tinia, uni, menrva, d'origine étrusque, substituée à la triade indo-européenne Jupiter-Mars-Quirinus comme l'a montré Dumézil, sera récupérée par le nationalisme romain.

 

3. La création de la république et du consulat : comme Tite-Live l'annonce en termes grandiloquents au début du livre II, c'est grâce à Brutus que d'un coup on chasse les Tarquins, et tous les Étrusques avec eux, et que le peuple fait le serment de ne plus accepter le terme de roi (rex). Et sur la lancée, crée les institutions de la république, qui resteront inchangées jusqu'à Sylla et César. Tout cela est bien schématique et idéalisé.

Depuis plus d'un siècle, les historiens (à partir d'Ettore Païs) ont mis à mal cette image simpliste. Sans entrer dans les détails, voici des observations tirées de Raymond Bloch, Jacques Heurgon et Eugen Cizek, entre autres :

a) Le départ des Étrusques en général impliquerait une rupture économique visible dans l'importation de céramiques grecques, la construction de temples, etc… Or cette rupture n'apparaît dans le Latium qu'après la perte de l'hégémonie maritime des trois principales cités étrusques de la côte tyrrhénienne, Tarquinia, Caere et Vulci, qui suit les défaites navales de 484 et 470.

b) Les Fastes, qui sont les listes de magistrats et d'événements notoires consignées tous les ans par les Pontifes, laissent apparaître des familles de nom étrusque qui ont disparu ensuite, comme les Larcii. Ces listes, censées avoir disparu quand les Gaulois ont incendié Rome en ±390, ont été reconstituées après, sous l'influence des annales gentilices : suivant les périodes, les Fabii, les Claudii, les Iulii ont fabriqué des consuls imaginaires.

c) D'autre part, l'histoire de Porsenna, venu de Clusium pour rétablir les Tarquins à la tête de Rome, est très suspecte. Les hypothèses sont nombreuses, certains pensant que Clusium a pris le pouvoir sur Rome et le Latium, la tendance actuelle voulant que Rome ait été assez puissante pour dominer une bonne partie du Latium et nouer des liens diplomatiques et militaires avec la Campanie pour garder son indépendance.

d) En toute hypothèse, on peut tenir pour certain que l'organisation militaire de Servius Tullius (un étrusque, lui aussi), depuis environ 540, avait créé un système censitaire, fondé non sur la monnaie qui n'existait pas mais sur la richesse foncière symbolisée par le bétail (pecunia, la monnaie, vient de pecus, la tête de gros bétail), qui assignait aux plus riches le combat à cheval, aux moins riches l'infanterie. Or, au milieu du VIème siècle, l'infanterie, dix fois plus nombreuse, s'était imposée dans les batailles et l'occupation éventuelle des terres conquises.

Conclusion : s'il est possible qu'à partir de 509 le régime politique ait substitué à un "roi" deux magistrats, ce ne pouvaient guère être que le chef de la cavalerie (magister equitum) et le chef de l'infanterie (magister populi). Le second sera bientôt nommé dictateur, nommé juste le temps d'une campagne militaire (mars-octobre) et nommera son maître de cavalerie. Il est probable que ce couple inégal ait commandé les armées pendant l'été, mais que les deux magistrats aient pendant l'hiver dirigé les opérations civiques – lois, élections, gestion économique – et cela avec un pouvoir égal, d'où cette notion fondamentale de la république : tous les magistrats sont élus pour un an (limitation du pouvoir royal) et chacun des deux peut opposer son veto à l'autre (principe de la collégialité).

Pointu, non ? J'ai fait bref, mais il y a quarante ans de boulot derrière…

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 19:07

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Steven Saylor, John Maddox Roberts et Danila Comastri Montanari.

 

Ces ttois auteurs, ainsi qu’Anne de Léseleuc étudiée sur un autre fichier, étaient publiés par 10/18 dans l’excellente collection « Grands détectives ». Malheureusement, pour des raisons purement commerciales, l’éditeur a interrompu les publications et n’a pas réimprimé depuis 2007 ou 2008, de sorte que les ouvrages sont difficiles à trouver.

Steven Saylor, né en 1956, a écrit depuis 1991 la série « ‘les mystères de Rome », treize volumes dont quatre non traduits, deux ouvrages historiques non traduits, Roma et Empire, après des romans sur l’histoire du Texas.

Le personnage central est un nommé Gordianus, citoyen romain qui exerce la « profession » de détective privé ; ce n’est pas un anachronisme, car en l’absence de police les enquêtes étaient menées par des sénateurs, magistrats ou divers intrigants. Gordianus a épousé Bethesda, une esclave achetée en Égypte, adopté Eco, un esclave qui servait d’épouvantail sur une exploitation agricole du Mezzogiorno, pour Meto, un enfant muet, et son esclave garde du corps Davus a épousé sa fille Gordiana, dite Diana.

Tous ces personnages ont des personnalités marquées et éloignées de tout conformisme. Ce qui amène des situations tantôt dramatiques, tantôt comiques, dans une tradition qui remonte au picaresque espagnol et français du xviie siècle, des romans-feuilletons du xixe (d’ailleurs l’allusion aux Mystères de Paris d’Eugène Sue, aux Mystères de Marseille, à Paul Féval, Michel Zevaco, dont les romans paraissaient sous forme d’épisodes hebdomadaires qui assuraient la fidélité d’un public populaire.

Le thriller américain, dont les techniques s’enseignent à l’université, descend d’ailleurs d’Alexandre Dumas…

John Maddox Roberts, né en 1947, a débuté dans l’heroic fantasy, notamment en poursuivant avec d’autres la série Conan le barbare cimmérien (les huit romans de sa plume semblent être les meilleurs de la série), et ajoutant plusieurs séries du même genre, qui n’ont aucune prétention historique. Puis il a entamé la série SPQR en 1990 ; cinq volumes seulement sont disponibles en français, sur treize.

Son personnage est un membre de l’immense famille des Caecilii Metelli, qui mène une carrière obscure en commençant par le bas de l’échelle de la fonction publique élective ; il finira sénateur. Contrairement à Saylor dont le narrateur raconte au jour le jour, Decius Caecilius est censé raconter ses aventures dans sa vieillesse, sous le règne d’Auguste « notre Premier citoyen », alors que la paix est revenue avec la monarchie et qu’on peut porter un jugement aigu sur les troubles de la fin de la république et leurs acteurs.

Decius fait aussi volontiers le coup de poing et se fourvoie dans des aventures dangereuses, sans être soutenu par son père, type de « vieux romain » totalement dépourvu d’humour. Ce qui ne l’empêche pas de sauver l’État de plusieurs conspirations.

Les deux auteurs parlent des mêmes personnages et à peu près des mêmes événements : Catilina, Cicéron, Hortensius et la conspiration de 63 ; Catulle et son amour pour Clodia ; Clodia et ses relations ambiguës avec son frère Clodius ; Clodius agent de César à Rome pendant la guerre des Gaules ; Milon et la mort violente de Clodius ; Pompée, Crassus et bien entendu César. Chez Saylor, on a carrément détourné et paraphrasé de longs extraits de textes latins, un poème de Catulle, un discours de Cicéron, et il est intéressant de voir avec quelle astuce et quel naturel ces textes authentiques sont mis en scène.

Saylor peint un personnage plutôt révolutionnaire, dont le fils Meto sera le secrétaire (et plus) de César, tandis que celui de Maddox Roberts se déclare conservateur et républicain. Les points de vue sont différents, mais Clodia fascine toujours par sa beauté et son immoralité, Lucullus par son luxe, Cicéron par son habileté politique et rhétorique, César par ses talents multiples mis au service d’une seule cause, lui-même. On est très loin des statues honorifiques et des portraits guindés dressés par les éloges funèbres et les historiens antiques, quand les personnages n’ont pas soigné leur portrait eux-mêmes comme César et Cicéron.

Si l’on avait remplacé les manuels du secondaire par ces romans, il y aurait sans aucun doute beaucoup d’étudiants en lettres classiques ! Un gros problème est toutefois que, les auteurs et les traducteurs ne connaissant pas le latin, on trouve à répétition des formules fautives comme « Clodia pulcher », « un contio », « une munera », etc. En revanche, il n’y a pas de grosse erreur historique, simplement des extrapolations vraisemblables (aucun rapport avec le pénible Quo vadis ? de Sienkiewicz).

Danila Comastri Montanari, née en 1948 à Bologne, est si je ne me trompe  de la famille d’une collègue archéologue qui enseigne à Bologne où je l’ai  rencontrée voici quelques années. Elle aussi a commis treize titres dont sept traduits en français, Wikipédia ne mentionne pas les autres. Son héros est un sénateur qui fréquente plus ses domaines ruraux que le Forum, mais qui est néanmoins rejoint par les soubresauts de l’histoire et de la folie des premiers successeurs d’Auguste. Je vous en parlerai une autre fois plus en détail, car il faut du temps pour relire ces volumes qui pèsent tous dans les 300 pages.

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