Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 19:25

Version:1.0 StartHTML:0000000198 EndHTML:0000012483 StartFragment:0000002675 EndFragment:0000012447 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Notes%20sur%20la%20version%20de%20Tite.doc

Notes sur la version de Tite-Live.

 

Ce n’était pas bien difficile, surtout pour ceux qui ont des oreilles, puisque j’avais parsemé mes exposés d’allusions au roi Scipion. Vous n’avez bien sûr pas lu Scullard, qui de toute façon est bien dépassé depuis cinquante ans, mais je vous résume le contexte : l’Africain, vainqueur d’Hannibal et d’Antiochus, meurt en exil, 15 ou 18 ans après la victoire de Zama. Exil volontaire selon la vulgate, en fait probablement (c’est ce que j’ai établi en même temps qu’un collègue de Bologne) sous la menace d’une deminutio capitis maxima, comme Cicéron en 62. Les chefs d’accusation, dans ce livre xxxviii qu’il faut absolument connaître (je ne dis pas cela par intérêt, cela fait lurette que les Belles-Lettres ne paient plus les droits d’auteur), sont confus, mais si on les classe, ils se résument finalement à deux : une haute trahison, il aurait arrangé le traité avec Antiochus pour faire libérer son fils prisonnier (fable inventée après coup, à mon avis) ; et un comportement régalien, regnum in senatu, triumphum de populo Romano. AU cours d’une geste qui s’étend du livre xxii au xxxix, le thème de la faveur divine, des songes divinatoires, des visites dans la cella de Jupiter, ainsi que de ses habitudes grecques, est récurrent ; on pense à M. Manlius Capitolinus, l’homme des oies, qui après son exploit serait devenu démagogue et aurait été condamné à mort pour adfectatio regni ; à tel point que son prénom fut exsécré dans sa propre famille.

Les généraux nommés sans avoir été magistrats, comme Pompée ou… Octave, pouvaient méditer cet exemple, et il est probable qu’une partie des pamphlets insérés par Tite-Live remontent à Pompée, d’autres à César.

 

Compte tenu de ce contexte qu’il n’était pas indispensable de connaître, on peut affiner la traduction, mais une connaissance minimaledu lexique institutionnel et une attention constante à la grammaire suffisent.

Di immortales… qui fuere : pourquoi en faire un vocatif ? iidem… portendunt, verbe principal, donnaient la construction, très simple.

Centuriae : celles du vote, donc les comices, et non celles de l’armée ; l’unanimité n’était pas rare, puisqu’on arrêtait le vote sitôt une majorité obtenue, et que la prérogative (première à voter) passait pour exprimer l’avis des dieux. De même les legati ne sont pas des généraux délégués, mais des envoyés.

Attention à et per uisus : les augures (examen des victimes) et auspices (vol des oiseaux) sont des garanties officielles et des interrogations faites aux dieux au lever du jour, tradition bien romaine (étrusque en fait), les songes nocturnes sont autre chose, d’officieux, hellénistique et suspect. Donc et = « et aussi ».

Nostram : évidemment attribut, « que l’Espagne est nôtre ».

Nomen Punicum : « le nom punique », certes, mais en un sens bien ancien ; préférez la nation, sens courant. Attention de ne pas compliquer la construction.

Mens… ratio : l’instinct et le calcul, bien distinguer.

Pour les lignes suivantes, plus ou moins bien comprises, il suffisait de respecter la syntaxe.

Quae patri… causa exitii fuit : la règle de l’attraction en genre et nombre du sujet par l’attribut, vous l’avez oubliée ? quae s’entend comme un neutre.

Sinet et poterunt : apparemment, vous avez presque tous oublié aussi la morphologie : ce sont des futurs, vous traduisez le premier comme un présent (sinit) et le second comme un parfait (potuerunt), sans que l’incohérence semble vous gêner.

Fauete : déjà c’est un impératif, ensuite cela ne veut pas dire « applaudissez » (fauete linguis, chez Plaute ; merci Gaffiot pour ceux qui l’ont ouvert inutilement !). Et le sens est quasi religieux.

 

Avec tant de négligences, il n’est pas étonnant qu’on aille jusqu’à une quinzaine de contresens.

 

Soyons généreux, voici une traduction imrovisée en douze minutes d’après l’horloge de mon Mac ; vous regarderez vous-mêmes celle de Jal, elle est à l’étage au-dessus et vous savez que j’ai toujours beaucoup de peine à gravir les escaliers.

 

« En ce jour, les dieux immortels, protecteurs de l’empire de Rome, qui furent garants du vote unanime des centuries quand elles me firent accorder le commandement en chef[1], annoncent aussi par l’examen augural et par les auspices, ainsi que par mes songes nocturnes, que tout sera heureux et favorable. Mon esprit aussi, jusqu’à ce jour un devin très important pour moi, présage que l’Espagne est nôtre, que bientôt toute la nation punique, exterminée d’ici, couvrira terres et mers dans une fuite ignominieuse. Ce que mon âme prédit de sa propre autorité, la raison aussi, qui n’est nullement trompeuse, le suggère : leurs alliés, maltraités par eux, envoient des ambassadeurs pour implorer notre protection ; leurs trois généraux, en un tel désaccord qu’ils ont bien failli de trahir entre eux, ont dispersé leurs armées dans des régions très éloignées. Le même sort (la même infortune) vient de s’abattre sur eux, qui naguère nous a vaincus : en même temps, leurs alliés les abandonnent, comme les Celtibères nous ont trahi auparavant, et ils ont distendu leurs lignes, ce qui a causé la perte de mon père et de mon oncle paternel. Et leurs dissensions internes ne leur permettront pas de se réunir en un seul bloc, et un par un ils ne pourront nous résister. Simplement vous, soldats, rendez honneur au nom des Scipions, héritier de vos généraux en chefs, comme le surgeon d’une souche après qu’elle a été coupée. »

 



[1] . Je sais, j’ai modifié la construction, mais je ne trouve rien de correct en français pour traduire le ut complétif (et pas final comme l’a cru quelqu’un).

Repost 0
Published by - dans M2-
commenter cet article
29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 19:44

Version:1.0 StartHTML:0000000185 EndHTML:0000018758 StartFragment:0000003031 EndFragment:0000018722 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Histoire%20des%20amphores.doc

Histoire des amphores.

 

Arte, émission du 28 janvier 2012.

 

Je vous ai souvent signalé les documentaires archéo-historiques de cette chaîne, mais jamais il ne m’était arrivé de prendre des notes sur l’un d’entre eux.

 

Le thème était l’expansion commerciale romaine en Méditerranée. Les intervenants (Luc Long et Fabienne Holmer) ont noté un premier point, à partir des épaves du Grand Congloué au large de Marseille : le passage d’une production civique à une industrie autour de 100 av. J.-C. Jusque-là, chaque cité possède sa forme d’amphore, avec un contenu (l’amphore est à la fois un type de vase et une unité de mesure) variable dans la fourchette des 25/35 litres, et on peut distinguer facilement les rhodiennes, les puniques, les gréco-italiques et les hispaniques pour ne citer que les plus représen­tées ; mais la production, liée à chaque cité ou confédération, se tient dans l’ordre 103.

Le site du Grand Congloué a d’abord été fouillé par Cousteau, qui imaginait un navire à deux ponts ; il apparut dans les années 70 qu’il y avait en fait deux épaves superposées, l’une du deuxième siècle, l’autre du premier. La plus récente était chargée d’amphores du type Dressel I, qui permet de les stocker de manière très serrée.

Ainsi dénommée d’après le savant allemand qui a étudié en stratigraphie la fameuse colline romaine entièrement constituée d’amphores mises au rebut, le monte Testaccio, proche des greniers de Marcellus, l’amphore Dressel I (formes A, B, C, D) est cylindrique, d’un volume constant, avec une longue queue massive qui permet de les stocker de manière jointive, optimisant le transport. Une Dressel I pèse 25 kg à vide, 50 kg à plein, et ne sert pratiquement qu’au vin.

Au passage, on estime que la colline du Testaccio est formée de 4.500 000 amphores montées à dos d’âne : le récipient n’était pas consigné. De mémoire, la colline fait 50 m de haut sur 250 de long et 200 de large.

Avec la mainmise des familles sénatoriales romaines sur l’économie italienne, d’une part les terres sont vouées à une agriculture spécialisée vigne/olivier/élevage extensif, ce qui provoque la désertifi­cation constatée par Tiberius Gracchus en 133. D’autre part l’arrivée massive d’esclaves (la valeur d’un esclave était égale à celle d’une amphore de vin !) permet une production à l’échelle 106. On parle de millions et non plus de milliers.

La villa de Settefinestre, en Étrurie, possède des cuves pour plusieurs centaines d’hectolitres, ainsi qu’une unité de production d’huile.

Il fallait évidemment des débouchés pour diffuser ces millions de récipients, et la Gaule était idéale : du port de Cosa à Marseille, il suffisait de trois jours, et à partir de Marseille on diffusait par le Rhône et la Saône vers toute la Gaule du nord-est, de Narbonne quand elle fut fondée (115 ?) vers Toulouse, par voie terrestre, puis vers l’Atlantique, mais aussi le Massif Central : à Corent près de Gergovie, une villa a livré 40 tonnes d’amphores stockées, soit 1.600 individus, tandis que du côté de Toulouse une villa, des routes, ont été pavées avec des amphores dans les mêmes quantités (1.600 et non pas 16.000 comme l’a dit le commentateur).

Louis Bonnamour, conservateur du Musée Denon, et Gérard Monthel, archéologue municipal, me disaient naguère qu’on pouvait envisager plusieurs dizaines de milliers d’amphores jetées dans la Saône au long du port de Chalon, qui s’étend sur 8 km. Luc Long, qui mène maintenant les fouilles d’Arles où vient d’être découverte une déjà célèbre statue de César, a montré un dépotoir suffisam­ment massif pour détourner le cours du Rhône. Fabienne Holmer estime que les Éduens ont pu consommer un million d’amphores, mais là je doute un peu : même si l’on retrouve des exemplaires au Beuvray ou sur Château, oppidum antérieur à Sens, à l’échelle 102 ou 103, et des tessons un peu partout dans des sols ou des murs, l’estimation paraît un peu exagérée, d’autant plus que très tôt, à partir de ports de débarquement comme Chalon ou Mâcon, Seurre, Verdun-sur-le-Doubs, on a versé le contenu des amphores dans des tonneaux de bois cerclé, plus aptes au transport terrestre.

Ces constatations archéologiques ont un grand intérêt historique : elles prouvent que la Gaule était déjà romaine bien avant César, comme le confirme d’ailleurs Cicéron dans le Pro Sestio en 70, disant que la Gaule est pleine de negotiatores romains, et comme l’indique aussi le livre VII du Bellum Gallicum qui relate le massacre de ces negotiatoresà Orléans, à Bourges, à Gien…

Le revers des statères d’or de Vercingétorix (les authentiques, puisqu’il en circule de faux) com­porte une amphore sous un cheval.

Malheureusement, l’émission a esquivé le problème de la chronologie précise : les Dressel I, si reconnaissables, apparaissent-elles en Gaule dès 125, 80 ou 40 ? Voici une génération, leur présence sur un site continental comme Melun ou Paris était considérée comme augustéenne et tibérienne (20 av. J.-C. et au-delà) ; on y liait des formes indigènes comme la marmite ou olla de type Besançon, un gros vase sphérique prévu pour être suspendu au-dessus d’un foyer. Certains pensent que la chrono­logie a été remontée artificiellement pour dater d’avant la guerre de César certains sites gallo-romains, comme Alise Sainte-Reine.

Il manque encore de grandes synthèses comme celle de Fanette Laubenheimer (sur les amphores gauloises, qui ont un fond plat ou annelé) sur les amphores méditerranéennes en Gaule. Comme on peut savoir, avec une loupe binoculaire, où les amphores ont été fabriquées (exemple facile : des inclusions de mica violet du Vésuve indiquent une fabrication pompéienne, et forcément antérieure à 70 ap. J.-C.), il est envisageable de créer une banque de métadonnées à partir des publications et d’enquêtes ciblées dans les dépôts de fouilles.

 

Après César, il y eut plusieurs changements : d’abord Arles remplaça Marseille, qui était restée dans le parti républicain en 49 et qu’il fallut assiéger pendant un an. Et on se mit à fabriquer, surtout à Minturnes, des dolia embarqués de 30 hectolitres, connus au Cap Corse ; ces énormes récipients, qui devaient être mis en place par une grue, étaient complétés d’amphores de Tarraconnaise sur quelques épaves. Le problème était que si un dolium de soixante tonnes se brisait, au mieux il gîtait, au pis il coulait. Ce système, qui n’aurait pas dépassé l’époque flavienne, manifestait une inversion des cou­rants de distribution : l’origine des produits n’était plus l’Italie, mais l’Espagne.

Il est bon de rappeler à ce sujet que les amphores ne servaient pas à transporter que le vin, mais aussi le garumou saumure de poisson, indispensable pour aromatiser et surtout conserver certains mets, les anchois et sardines, l’huile et même les pâtes d’aromates à l’huile et au vinaigre, comme le pesto.

Le tonneau de bois s’impose lentement, et on utilise encore des amphores fabriquées en Syrie-Palestine au viie siècle ap. J.-C.

 

L’émission n’étant pas assez structurée, j’ai gardé pour la fin quelques données sur le capitalisme de l’époque.

On a vu que les terres italiennes avaient été accaparées par les familles sénatoriales, après la guerre d’Hannibal, dans un contexte que je pourrai vous rappeler à la demande (mais voir tout simplement les travaux de Moses J. Finley, publiés en français). Une lex Claudia, dès 218 av. J.-C., avait interdit aux sénateurs de posséder en propre des navires de plus de 30 amphores…  ce qui n’avait rien de comparable avec les cargaisons du Grand Congloué et tant d’autres ; mais il y avait des sous-traitants. Ainsi un nommé SESTIUS appose sa marque sur la plupart des amphores de Corent et du Grand Congloué 2 ;  il semble avoir été à la fois patron de l’officine céramique et exploitant des vignes, du côté de Pompei. Ce Sestius était-il apparenté à la famille sénatoriale des Sextii, l’émission semblait le laisser entendre.

L’estampille d’un nommé PIRANVS (ou PIRANI au génitif) caractérise les dolia de Tarracon­naise. Un nommé Q. IVLIVS PRIMVS fabriqua du faux vin espagnol à Aspiran dans l’Hérault, et pour l’exporter débaucha un potier espagnol nommé LAETVS et un autre, italien, VERECVNDVS, pour fabriquer des amphores d’aspect espagnol grâce à des terres locales de même aspect.

Ce qui prouve que le principe capitaliste, avec toutes ses dérives, n’a pas attendu Karl Marx. Pour vous en convaincre dans le domaine de la vaisselle de luxe, voyez donc Marcus Aper chez les Rutènesd’Anne de Léseleuc, chez 10/18.

 

L’émission est peut-être téléchargeable ? De toute façon, elle sera rediffusée dans l’année.

 

 

 

 

Repost 0
Published by - dans M2-
commenter cet article
17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 19:07

Version:1.0 StartHTML:0000000195 EndHTML:0000024488 StartFragment:0000003118 EndFragment:0000024452 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/blog%20en%20cours/Toponymie%20gallo.doc

Toponymie gallo-romaine 2

 

Après les dénominateurs de voies ou hodonymes, qui sont assez clairs, voyons un peu la stratigraphie des noms généraux.

Préalable, nous avons en France générale des zones qui ne sont pas toutes romanes : aire bretonne en Armorique, aire basque, aire catalane, aire savoisienne, aire germanique. Dans ce dernier cas, qui est assez simple, on peut citer l’élimination d’Argentorate, gaulois romanisé, par Straßburg, purement germanique, face au maintien d’un Colonia Martia = Colmar.

On considérera l’occitan comme responsable de la phonétique grosso modo dans le tiers sud du territoire hexagonal, mais il n’y a pas qu’un seul occitan : celui de Toulouse n’est pas celui de Marseille. La langue d’oui, opposée à la langue d’oc, est épouvantablement composite : on définit facilement le picard, l’artésien (le ch’ti) ou le tourangeau, le champenois de Reims et le champenois de Bar-sur-Aube, mais pas encore le nivernais par rapport au morvandiau ni, surtout, le nivernais par rapport au bourbonnais.

La faute en revient aux toponymistes qui ont durablement ignoré le franco-provençal, une langue distincte des occitans et des parlers d’oïl, et qui concerne l’Auvergne, le Bourbonnais, le Poitou, une petite partie de la Bourgogne et une grande partie de la Franche-Comté.

Pour ce qui nous concerne, ces distinctions n’interviennent guère que dans la phonalisation des toponymes qui, d’une manière générale, ont une évolution assez prévisible à partir des étymons, suivant les habitudes phonétiques de telle ou telle région. Pour ne citer que l’évolution du fameux suffixe -iaco-, les terminaisons -ay, ­-y, -ey seront liées à la langue d’ouais, les ­-acnettement occitans, mais les -ieu, -ieux et certains ­-ac ou ­-ax, ­-ez, ­-oz, à diverses parties de la zone franco-provençale.

 

Notre toponymie dépend pour beaucoup de l’époque gallo-romaine au sens étendu : du ier au viie siècle de l’ère courante. C’est dire qu’elle comporte des mots gaulois, des noms propres celtiques, des mots latins, des noms propres italiens, des mots germaniques et des noms propres germaniques. Beaucoup sont, en plus, dus aux religions à la mode, donc au christianisme et (plus rarement) aux religions druidiques, mithraïque et isiaque.

Mais une petite partie est antérieure non seulement aux Romains, mais même aux Celtes. Ces derniers arrivent en Gaule actuelle, selon les conclusions de l’archéologie, très lentement à partir du ixe siècle, et n’arrivent en Berry qu’au ve, avant d’intégrer progressivement des populations ibères, ligures, qui auraient parlé des langues néolithiques non indo-européennes. Mais comme ils n’écrivaient pas, ces peuples n’ont laissé de traces que dans la toponymie.

Il est naturel que les rivières et les montagnes fossilisent des noms très anciens : on estime ainsi que les noms Adour ou Oltseraient ibères, que Var (rivière et aussi montagne), Apt (montagne et agglomération) seraient ligures. Le suffixe -sco, qui se trouve aussi bien dans le Tessin suisse (Giubbiasco) qu’en Italie et en Gaule méridionale (Venasque, Tarascon…) serait ligure ou « celto-ligure », ce qui ne veut rien dire en fait puisque le gaulois est indo-européen et que le ligure, par définition, ne l’est pas.

Le terme « basque » vient des Vascons, qui semblent être issus d’une migration du néolithique final/Bronze ancien, du côté du xiiie siècle. À moins qu’ils ne soient des héritiers des hommes de Cro-Magnon et n’aient jamais bougé de leurs vallées : vieux mythe de l’autochthonie ! Si les linguistes s’accordaient enfin avec les archéologues, ils pourraient éventuellement accorder leurs thèses, mais l’archéologie, qui est scientifique, parle de cultures et de facies en ne se fiant qu’aux composantes matérielles ; tandis que les noms de lieu peuvent donner lieu à des infinités d’interprétations fantasmatiques, surtout chez des gens qui n’ont qu’un vague souvenir de leur latin de sixième.

Beaucoup d’érudits locaux voudraient que tel ou tel composant d’un nom moderne remonte aux âges obscurs : que Corvol, par exemple, ne soit pas une curvam vallem, mais vienne d’un hypothétique *kar- désignant le rocher, de même Varzy qui ne serait pas simplement le « domaine de Varcius », mais un haut-lieu préceltique. En fait, si l’on retrouve sur ces terroirs quelques bifaces moustériens (60.000 à 25.000 ans), il y en a partout, et les populations itinérantes du paléolithique moyen ne risquent guère d’avoir laissé des noms de lieux stables.

Un autre élément préceltique et préromain totalement sûr est le grec, qu’on retrouve dans les noms de Marseille, Nice, Antibes, Monaco, Ampurias… ; qui plus est, l’archéologie, les inscriptions  confirment l’origine grecque de ces ports (Ampurias = μπριον).

Il reste que certains noms de rivières ne s’expliquent ni par le gaulois ni par le latin, et qu’il est légitime de supposer qu’ils  ont été conservés d’une langue plus archaïque. Ce qui n’autorise pas à étendre le raisonnement : le Rhône dérive clairement du nom de la rose, je ne sais comment, la Saône est la déesse Souconna, l’Aube est la rivière blanche comme le Tibre dans son nom pré-étrusque supposé, la Marne est la rivière-mère, la Seine est la déesse Sequana, comme évidemment la Senne de Franche-Comté, les Bièvre et Beuvron sont celtiques, c’est le nom du castor, angl. beaver) ; mais on peut supposer que le nom césarien de la Saône, Arar, est préceltique, tout comme Liger, la Loire, ou Elaver, l’Allier, l’Aar en Alsace et en Rhénanie, sans qu’il soit permis de les attribuer à une supposée « ethnie » ligure. Les deux Doire et la Durance posent problème : on peut penser à un dialecte alpin préceltique.

Quelques fantaisistes ont pu émettre l’idée que l’Allier soit un fleuve hébreu : *El-aver, « le dieu-fleuve ». Autant prétendre que les deux villages nommés Adam en Franche-Comté sont dus à addam« l’homme de la terre » en hébreu, alors qu’ils dérivent clairement d’un germanique Ado, bien identifié.

Soyons sérieux. Au-delà des noms de rivières, il est convenu depuis longtemps, mais pas démontré, que les suffixes -asco (Tarascon, Venasque, Giubbiasco…) viennent du ligure, une langue de l’Âge du Bronze, voire du néolithique, qui n’a pas laissé beaucoup de traces, mais s’étend sur la zone historiquement appelée Ligurie (partie de la Provence et de l’Émilie-Romagne). Il est problématique de faire remonter au supposé ligure Matascoou Matisco, Mâcon, Blanot (Blanuscus), puisque Romanèche (Romanesca) renvoie directement à la présence romaine, tout comme La Romanée dans le même vignoble.

On considère avec certitude que les Condé, Cosne (condate, le confluent) sont celtiques et leurs équivalents sémantiques Conflans, Confolens, latins (confluentem). Brive, Briare, Brioude, Brèves et Sembrèves, dérivent du gaulois briva, pont, alors qu’il est impossible de savoir à quelle époque on a nommé Pont-sur-Yonne ou Pont-du-Navoy. Les Brinon, Brienon, doivent être le même avec un suffixe également celtique.

Les -dunum sont celtiques à condition qu’on puisse remonter à une forme anciene, sinon des mots sont trompeurs : Vermand vient du pagus des Veromandui. Les Bar de Lorraine et Champagne orientale seraient des forteresses de hauteur, or Bar-sur-Aube est en plaine. Il faut donc être prudent. Les -durum (Mandeure…) sont en général de même origine et désignent aussi des forteresses.

(P)alesia désignerait l’escarpement, en celtique ou dans une langue préexistante ? En viennent Falaise et Palaiseau, Alès et Alaise, Alise, mais certains proposent une autre hypothèse selon laquelle la consonne initiale aurait été une aspiration : comme en grec dans λς = sal en latin ; ainsi Salins (salinas) serait une formation parasite sur une *salesia, et Salins serait l’Alesia du livre VII de César.

Même aphérèse dans tous les mediolanum qui désigneraient le « milieu de la plaine ». Ici le gaulois et le latin sont si proches qu’on ne peut se fonder que sur la littérature : Tite-Live nous apprend que la ville étrusque de melpo a été prise par les Insubres et renommée en gaulois. De fait Milan est bien au milieu d’une plaine (très vaste…), mais l’on ne peut pas en dire autant de Mâlain en Côte d’Or.

Les dieux gaulois sont assez bien identifiés à Blismes ou Bellême (Belisama), Beaune (Belenos), Lyon (Lugdunum), et tous les Bourbon, Bourbonne, Barbonne, remontent en définitive à Borvo, le dieu des sources, mais les établissements thermaux y sont dus à la conquête romaine ; et en Province, c’est aquas qui désigne ces agglomérations : Ax-les-Thermes (redondance, Aix-les-Bains (id.), Chaudes-Aigues… Tonnerre, tornodurum, serait facilement la forteresse de Taranis. Epona a peut-être donné Épône, en Suisse, mais cela semble trop facile.

Est-ce qu’Antran et Entrains dériveraient aussi de Taranis ? On a des interamnes au Moyen-Âge, mais il peut s’agir de réfections ; toutefois quand je vois que près d’Entrains 58 on trouve Lain et Lainsecq (avec assimilation de l’article, donc à partir du XIIe siècle), je suppose que les fouilleurs d’Entrains ont voulu rattacher leur village à une racine gauloise par chauvinisme ; comme il est enserré entre le Trélong et le Nohain (qui lui-même doit dériver de amnis), la cause est presque entendue.

Mais le Nohain évoque Nohant, Nouan (le Fuzelier), Noanon (hameau du sud de l’Yonne), qui ont bien des allures celtiques. Or l’origine est médiévale : novanam, terre nouvelle (défrichée ou ajoutée à un fief), rejoignant les innombrables Neuilly ; mais ceux-ci, selon Jean Coste, pourraient tout aussi bien remonter à l’équivalent gaulois *novios ; ils pourraient aussi remonter à la nauda, marécage, qui donne les Noue. Les Noës près Troyes (on prononce les noues, d’ailleurs) n’ont rien de biblique !

Les terres cultivées, partagées, louées, offrent d’innombrables toponymes dont je ne donne que les Coulanges, Collonges, de colonicas, qui sont des terres affermées et nullement des colonies romaines ; les Défens, qui sont des enclos défendus par des haies, tout comme La Haye-Descartes : les haies entourant champs et vergers étaient si banales qu’on n’aurait pas nommé une agglomération sur ce seul trait de paysage : il faut quand même qu’une particularité soit un peu remarquable pour donner lieu à un toponyme durable.

Autre toponyme fréquent, tout ce qui est Essart, Essert, Lessert, Les Essarts, Lessartie ou Lessertie (agglutination de l’article) vient du latin exaratas qui désigne le défrichage, le labour. On comprend bien ici que ce terme banal donne lieu à toponymes : c’est une particularité, même si elle ne vaut que pour quelques années.

D’un autre côté, les lieux incultes, désignés selon les régions de friches (Frust), de frosses, de gâtines ou de guérets, de landes, de savarts, vèvres, de vastes ou gâtes, gâtines, sont légion, mais avec des nuances : les pouilles sont incultes par excès d’humidité comme les noues (il est donc inutile de postuler un propriétaire nommé Paulus pour chaque Pouilly ou Pauillac), tandis que les garrigues sont des terres sèches où ne pousse que le chêne vert, rabougri (mot gaulois ou hispanique ?)

Puisque nous en sommes aux arbres, habile transition, terminons cette partie avec le chêne, justement.

Le chêne est désigné en latin par robur ou par quercus. A priori, ce dernier n’a donné que quelques Cerque (ou Cercle) (le Quercy vient des Cadurques qui l’habitaient) ; on a quelques Rouvre(s), Rouble, Roble, Roure, Roule et même Rouge. En revanche cassanos, gaulois, a donné les Cassan, Cassin, Chasseigne, Cesseigne, Cassagnac, de formation ancienne ; mais casse, souvent devenu Chasse, remonterait à une racine préceltique (dont cassanos serait une suffixation). Les Tanne, Tanneau, Tannay, remonteraient à un tanne désignant un chêne riche en tanin. La série des Corre, Courre… remonterait à un autre nom préceltique du chêne, surtout dans le Massif Central. Le Reboul (Ripoll) est un petit chêne dans le Languedoc. Quant au fameux *dervos, racine inconnue en latin et proche du grec δρύς, bien conservé en Bretagne, il donne des Darve, Dervout, Darbe, Drave par métathèse consonantique, mais aussi Drouille, Dreuilh, Drouin…

La tendance des scribes à ajouter des consonnes euphoniques donne lieu à des confusions amusantes : ainsi Druyes-les-Belles-Fontaines n’a rien à voir avec les chênes, banals en Forterre, mais avec sa résurgence (Douix, Dhuys, Doye, Ladoix…) ; rien à voir non plus avec les druides (« très savants », de la même racine de uidereet οδα) ; en revanche, l’homonyme Druy-Parigny ne présente aucune source ni résurgence : il pourrait donc, lui, être lié à la souche *derv-, puisque les chênes sont exceptionnels dans ce coin de la vallée de la Loire.

Il va de soi que tous les toponymes comportant le nom moderne du chêne sont au plus tôt des XI-XIIIe siècles, quand la langue française avait remplacé les variantes du gallo-romain.

 

 

À suivre…

 

 

Repost 0
Published by - dans M2-
commenter cet article
29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 18:36

Version:1.0 StartHTML:0000000195 EndHTML:0000021891 StartFragment:0000002674 EndFragment:0000021855 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Voies%20romaines%20en%20Gaule%C2%A0.doc

Voies romaines en Gaule : méthodes de recherche.

 

1. La toponymie

 

1.1. Typologie de la chaussée :

1.1.1. Le principal indicateur est topographique : Chemin, Le Chemin, Le Grand Chemin, El Camino, Eschemin, Échemin, Le Chemineau, voire Camion, suivant régions et langues de base (Escamin en occitan et catalan par ex., Échemin en pays d’oïl). Attention : Les Chemins d’origine médiévale sont nombreux, en particulier ceux des pèlerinages vers Compostelle ou vers Marseille, Nice, Gênes, à cause des croisades.

Nombreux Long Chemin, Viel Chemin, etc.

Chemin Romieu (romain, roumieu, Rémy…) renvoie plutôt aux routes de pèlerinage vers l’Italie et Rome.

Des Chemins, avec toutes leurs variantes, peuvent être vieux, de César, Chasles (= de Charlemagne), de Dame Pernelle (= de Brunehaut). Comme les Mérovingiens n’ont pas ouvert de voies nouvelles, les routes qui leur sont attribuées sont presque toujours romaines.

À noter que le mot chemin est d’origine gauloise et non latine.

VIA donne naissance aux Vie, Vié, Vy, Viévy, Vieuvy, (contamination fréquente avec vicus), La Voie, devenu parfois Voix, La Vieille Rome ; mais les indications « ancienne voie romaine » sur les cartes de randonnée sont récentes. Notons qu’à Clamecy, les érudits locaux n’ont rien compris aux « escaliers de Vieille Rome » qui montent à la collégiale, et ont cru que la voie Entrains-Autun contournait la ville par les marais, traversant deux affluents capricieux de l’Yonne, le Beuvron et le Sauzay ; or il est plus facile de grimper une dénivelée de 6 m que d’établir une voie sur 6 km de marais ! Les escaliers de Vieille Rome débouchent sur la place de la colllégiale, un cimetière très ancien (tessons mérovingiens), et l’itinéraire repart à 90° par le Grand Marché et le Bois du Marché ; certes, le marché et la foire se tiennent actuellement sur la rue du Grand Marché, mais on peut supposer que « Marché » dérive en fait de « marcher » et désigne un chemin important (mais le toponyme est médiéval). Attention au passage, les Marchais sont des marécages.

Dans les parlers occitans et, rarement, franco-provençaux, on trouve des Trech, Treix, Trets, Trèges, qui viennent de TRAIECTVM ou de STRATA, voir ci-dessous.

 

1.1.2. Les indicateurs de matériau ou de configuration sont fréquents :

– de Strata via, voie pavée, on tire strada, street ou Straße  dans les langues communes. Le français du nord connaît de nombreuses Estrée(s) avec épenthèse vocalique, avec des cas intéressants comme Le Mesnil-l’Estrée dans la Somme, habitat médiéval fortifié bâti le long d’une voie antique. Formes méridionales Estrade, Lestrade(incorporation de l’article), Lestradou, formes septentrionales Étrée, Strée, Tré

– de calciata, bas-latin, d’innombrables Chaussée, Cauchy, Couchy, en France ; Caussade en occitan (ou Cassada, à distinguer des calades qui sont des rues pavées en pente dans les villages de Provence) ; Chaussade en franco-provençal, jusqu’à Nevers.

– de petra(s), tous les Perré, Perray, Perroy, Paroy, Perreux, Chemin Ferré, qui peuvent en fait indiquer n’importe quoi et ne correspondent à des éléments de voie romaine que lorsque le contexte permet de les situer dans un ensemble signifiant.

– de podium, parfois, les Pouge ou Puy désignent une chaussée surélevée, mais plus souvent des collines isolées. Le Puy du Fou, cher à un de nos anciens hommes politiques, est simplement la colline du hêtre.

– les Raies, Longues Raies, peuvent indiquer des voies antiques, mais aussi des sections cadastrales partagées en parcelles allongées, sur des vignes abandonnées suite au phylloxéra par exemple.

1.2. Éléments remarquables :

– 1.2.1. Le souvenir d’un milliaire, borne cylindrique de 2 m de haut, donne des Coulemelle, de columella, des Colonne, mais la série Coulonge, Coulanges, Collonge, etc., dérive du médiéval colonica, qui désignait des terres données à cultiver à un serf affranchi. Le toponyme Coulmènes, parfois lié à un dérivé de strata (les Coulmènes de Latrault), est très sûr. En revanche toutes les Pierres liées (= levées), Pierre Fiche, Pierrefitte, rappellent volontiers des menhirs bien plus anciens. Les Bornes sont indatables hors contexte, tout autant que Le Poteau, près de Corbigny, qui pourrait rappeler un gibet (ailleurs devenu La Justice), même si en l'occurrence il y a de bons indices d'une intersection de voies romaines.

– 1.2.2. Les virages, flexus, donnent des Fleyx, Flais, Flé, dont l’origine romaine n’est pas constante. Curva via donne naissance à Courbevoie, par exemple, mais c’est le contexte qui confirme l’origine gallo-romaine.

– 1.2.3. Les gués, vadum en latin et *rito- en gaulois, donnent par exemple Bonnard, mais pas Bazoches qui vient de basilica ; Bonnard est assurément le Bandritum de la Table de Peutinger[1]. Mais les gués se déplacent au fil de l’érosion, et le creusement d’un canal latéral les modifie : la photo aérienne infrarouge est souvent nécessaire pour reetrouver les anciens. On note, face à Bonnard, la commune de Bassou, qui peut être un domaine de Bassus ou une Bassée, comme à Nogent-sur-Seine, donc un accès en pente douce à la rivière.

– 1.2.4. Les ponts sont généralement d’origine médiévale (Pontaubert = le pont d’Albert) ; en revanche les noms dérivés de briva (Brive, Brioude, Brèves, Sembrèves, Brienon-sur-Armançon, Briare) sont sûrs ; on s’interroge sur Brinon-sur-Beuvron (le nom de la rivière rappelant, comme les Bièvre, le castor en gaulois), car la rivière se passe à gué sans problème. Les Cosne ou Condé viennent du gaulois condate, l'équivalent latin étant Conflans (confluentes). N'oublions pas que les rivières étaient des axes de transport tout aussi utilisés que les routes, et que bien souvent ils existent en parallèle : la route servant quand la rivière est trop basse, la rivière quand les gués sont submergés ; il y a très peu de ponts avérés sur les petites rivières.

– 1.2.5. Les carrefours : se méfier des Croix, mais les Carouge, Charroux, Charolles, viennent assurément de quadruvia ; on trouve des Cas Rouge, Carre, interprétations orthographiques des cadastres modernes. La coexistence à la sortie d’un même village (Trucy l’Orgueilleux) d’une rue du Carre et d’un Quarré, alors même qu’une voie romaine passe par le cimetière voisin, n’indique curieusement rien : le seul axe principal du secteur, la voie WE Entrains-Clamecy, passe par la ferme de Laré, un mille plus haut. Mais un mille…

– Les Trèves, Trévis, Trévins, Tévidon, sont presque toujours des pattes d’oie.

– Les Quatre Chemins et assimilés ne représentent un carrefour antique que si le contexte le confirme.

– Les Belle Étoile représentent en général des rencontres de six voies, issues des chasses à courre (voir en forêt de Chambord ou de Fontainebleau).

– Les Cars, Carres, Quart, Quarte, Quint, Septeme, Ostie, Diemoz… peuvent noter un nombre de milles ou de lieues à partir d’une ville (ex. Sixte à 13,2 km de Sens). De même Le Péage. Mais tout ce qui paraît renvoyer au chiffre 4 est sujet à caution.

– 1.2.6. Les Maison Rouge, Maison blanche, marquent en général des relais de poste, et les constructions romaines en briques et tuiles les différencient des cabanes gauloises. Il faut s’assurer que le toponyme est sur un tracé avéré, et qu’il est ancien. Les Maisons, Meix, Mez, Le Mée, Mazières, sont intéressants, mais peuvent aussi bien remonter au moyen-âge. Les Athée, Athez, et dérivés, indiquent des maisons de torchis, ainsi que toutes les Cabanes, Chevannes, etc. 

– Les marchés établis dans un espace urbanisé (basilique : deux ou trois colonnades couvertes) donnent les Bazoches, Baroches, etc.

– Les relais, mutationes, donnent Muizon (Ardennes). Mais ausssi les Étaule, de stabulas. Attention, en français septentrional les étaules (ou éteules, étroubles) désignent aussi les blés fauchés.

– Les Fin(s) (ou Feins…) désignent des frontières entre pagi ou entre ciuitates. De même les Aigurande, Ygrande, etc., désignent en gaulois une limite de territoire, equoranda, "limite d'eau" ou "limite équitable", on ne sait pas trop. Aigurande dans la Creuse est un exemple remarquable : les toponymes sont en -ay au nord, en -ac au sud, les vaches sont blanches au nord et rousses au sud, l'architecture change nettement, les habitants ont un accent occitan au sud, et l'on passe brusquement du Berry (pays des Bituriges) aux Lemovices du Limousin. Le cas est net parce qu'il s'agit de peuples importants, ailleurs c'est moins évident, et il faut toujours parcourir les cartes pour trouver des continuités entre plusieurs toponymes, et si possible des sites connus, des limites modernes, etc.

– En revanche les Fain(s) dérivent plutôt de fanum, le temple, ainsi Fain-les-Montbard et Fains-les-Moutiers, en Côte d'Or, ne déterminent absolument pas la frontière entre Lingons et Éduens.

– Les Moutiers, Montereau et Montreuil/Ménestrol/Ménétreux/Monisterol (de monasterium et monasteriolum), toutes les chapelles et croix, peuvent matérialiser des emplacements occupés à l'époque romaine et christianisés (voir le chapitre suivant, sur la toponymie générale, en cours de rédaction).

 

Faites bien attention à un fait linguistique valable en français comme en occitan et en franco-provençal : l’article séparé indique une appellation moderne (xve siècle et au-delà) ; l’article incorporé (Létrée p. ex.) indique une fixation médiévale du nom, et l’absence d’article le maintien d’une forme prémédiévale.

 

Un exercice intéressant en collège peut être d’étudier sur un jeu de cartes d’échelle descendante (du 1/100.000 au 1/25.000 et les cadastres dans les mairies) les toponymes le long d’un axe identifié ou non. On découvrira par exemple que la voie d’Avrolles à Troyes suit partiellement la RN 77,  à partir des bourgs d’Auxon, Le Cheminot, Le Péage ; mais que son prolongement, au sud, passe à deux milles du centre d’Auxerre et croise la voie d’Agrippa (la fameuse Arras-Bourg Saint Maurice par Reims, Avallon, Chambéry…) au lieu-dit Le pont de pierre.

 

Ce type d’étude, que l’enseignant est souvent invité à mener en heures supplémentaires non rémunérées dans le cadre d’un « club », est très exigeant et dépend des moyens de l’établissement. Et l’enseignant doit être qualifié en linguistique, en phonétique, en toponymie et en lecture de cartes. En dessin aussi. S’il sait piloter un ULM ou un petit avion, c’est encore mieux…

Un petit exemple tout frais : dans une zone en marge de ma région, entre Haut-Nivernais et Morvan, j'ai aperçu naguère un panneau "voie romaine" : c'est un chemin forestier à peu près droit, qui vérification faite rejoint par une patte d'oie une voie connue entre Pierre-Perthuis et Domecy-sur-Cure, où ont été fouillés des ateliers de céramique sigillée. Mais un diverticule file directement sur Domecy-sur-le-Vault et Givry, puis rejoint près d'Étaules la grande voie dite d'Agrippa, celle qui va d'Arras au Petit Saint-Bernard ; et au sud, par des chemins et des limites de communes, on rejoint Corbigny : 40 km de voies à peine répertoriées ; et de plus l'hypothèse qu'un même Domitius, ou deux homonymes, aient eu deux fermes devenues toutes deux des Domecy. J'ai ainsi relié plusieurs axes dont la continuité n'est évidente que sur carte, et la plus efficace est la 1/25.000° de l'IGN qui, malheureusement, ne couvre qu'une quinzaine de kilomètres ; les cartes de randonnée, surchargées de symboles, sont moins utilisables, d'autant que les GR passent volontiers sur des voies antiques !

 

 

 



[1] . La Table de Peutinger, du nom de son dernier propriétaire autrichien (1508), est un itinéraire médiéval copié sur un itinéraire établi pendant le Principat (comme l’Itinerarium Antoninum). Le monde romain y est figuré sur une suite de 11 feuillets en accordéon, qui ne tiennent compte que des distances entre villes et relais divers : il y a donc une étonnante compression de la carte, puisque la distance de Carthage à Londres, par eemeple, tient dans la verticale d’un feuillet, 34 cm, et que l’extension de l’extrême ouest de la Gaule (les Vénètes) à l’Inde et aux confins de la Chine mesure 6,82 m.  Bon article sur Wikipedia.

Repost 0
Published by - dans M2-
commenter cet article
3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 19:53

Version:1.0 StartHTML:0000000183 EndHTML:0000031564 StartFragment:0000003038 EndFragment:0000031528 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/nomina%20et%20cognomina.doc

Paris IV latin — M1/M2/ CAPES

 

Anthroponymes latins.

 

Le système usuel : les patriciens avaient trois noms, tria nomina, soit le prénom, le gentilice et le cognomen ou surnom (sobriquet). Les plébéiens, accédant à toutes les magistratures en 367, prennent souvent un cognomen ; un peu après (IIe siècle), les patriciens en rajoutent avec des surnoms complémentaires. Tardivement, on voit des frères de sang se distinguer par leur surnom (ex. Sénèque et Gallio). Noter qu'à l'époque impériale les auteurs tendent à intervertir le cognomen et le nomen, par exemple Tacite (Liberalis Iulius).  Nous avons en plus des noms dont l'on ne peut distinguer s'ils sont nomina ou cognomina : en général, les inscriptions (CIL = Corpus Inscriptionum Latinarum) et des gens comme Martial ou Juvénal transmettent des noms uniques, qui sortent donc du système des tria nomina.

 

1. Les prénoms.

Au nombre de 14 usuels : A. = Aulus ; App.  = Appius ; C = Caius ; Cn = Cnaeus ; D = Decimus/Decius (rare) ; G, voir C ; K = Kaeso ; L = Lucius ; M = Marcus ; M' = Manius ; N = Numerius ; O = Octauus (rare comme prénom) ; P = Publius ; Q = Quintus ; Sex = Sextus ; Sp = Spurius ; T = Titus ; Tib = Tiberius.

Postumus, le dernier-né ou plutôt « né après le décès du père» n'est pas recensé comme prénom, sauf sur des inscriptions ; il en va de même pour Agrippa, connu surtout comme  cognomen.

Spurius, qui vient de l'étrusque *spur-(in-na) = civi-cus, gaul. Teuta-tes devenu théonyme, a été rattaché (faussement ?) à la racine de spurcus, «souillé», «bâtard».

Publius signifie probablement au départ «fantassin» : même racine que populus, l'armée de pied. Dans les expressions populus Romanus Quiritesque, il faut se rappeler que -que signifie souvent « ou encore…» : le « peuple » romain armé, ou encore les Romains réunis, *co-uir-it-i(s) Quirites ; de même dans populus senatusque, « le peuple armé et, en particulier, les citoyens assis » (car senatus dérive de sedereet non de senex).

Avile, caie, tite et θefarie sont attestés en étrusque sur des inscriptions, ce qui ne signifie pas absolument qu'ils soient d'origine étrusque : les inscriptions ne sont pas antérieures au Ve siècle, et il peut dès lors s'agir d'une onomastique italique commune. On trouve aussi en étrusque un marce (camitlnas, tombe François, fin IVe siècle).

Kaeso, qui évoque le cognomen Caesar, indiquerait un enfant né par césarienne, ou dont la mère serait morte en couches ; rien de sûr.

La série tertius-decimus, indiquant l'ordre de naissance, est incomplète, mais on la retrouve dans les gentilices. Les filles sont normalement appelées maior, l'aînée, minor, la benjamine, ensuite tertia, quarta, etc. Leur prénom unique est le gentilice du père mis au féminin. Pour les garçons, l'aîné portait normalement le même prénom que le père ou le grand-père paternel, les suivants deux autres prénoms réservés dans la branche (ex. les Cornelii Scipiones : Publius, Caius et Lucius). On dit que dans la gens Manlia, le prénom Marcus fut interdit après les menées démagogiques de M. Manlius, dit Capitolinus, dans les années 380.

Noter que Quintus bénéficie d'un certain succès dans la série gentilice, avec Quinctius et Quinctilius, dont l'équivalent osco-ombrien est Pompeius (gr. πέντε, gaul. *pompe-).

 

2. Les gentilices.

Les familles dites patriciennes ne sont pas plus de 80, et prétendaient descendre des 100 sénateurs choisis par Romulus. Certaines, d'origine latine, prétendaient avoir été reçues dans la civitas romaine par Tullus Hostilius : ainsi les Iulii. Des travaux anglais et allemands (ex. Münzer, Römische Adelsparteien und Adelsfamilien) offrent des répertoires, ainsi que la RealEnzyklopädie der Alertumswißenschaftplus connue sous le nom de Pauly-Wissowa, mais on n'en dispose pas pour le moment à la Sorbonne. De même je n'ai pas pu disposer du Broughton, The Magistrates of the Roman Republic 409-27, qui recense toutes les familles qui ont (ou auraient, suivant les histoires gentilices) accédé aux postes consulaires et prétoriens pendant la république officielle.

En fait, la coexistence dans les Fastes des premières décennies républicaines de familles latines (les Fabii) et de noms étrusques (des Larcii, du prénom larθ, des Licinii…) et italiques, indique que la république naissante n'était ni dépourvue d'Étrusques, ni vraiment gouvernée par deux consuls… mais c'est un autre sujet, qui nous prendrait quelques heures, et que je traiterai volontiers si vous le souhaitez.

Il reste de forts doutes historiques sur la réalité de familles qui auraient entièrement disparu à cause du sacrilège d'Ap. Claudius Pulcher, devenu Caecus, en 311 : les Pinarii et les Potitii, attachés à des cultes latins précis. Mais Potitus est un cognomen attesté, qui rend plausible l'hypothèse d'un gentilice Potitius (= « descendant d'un qui a pris le pouvoir »).

 

Concernant les noms et surnoms attestés entre la République du IVe siècle et le début du Principat, j'ai consulté, faute de mieux, le Gaffiot… Franchement, je me suis arrêté à la lettre C, et pour la suite j'ai fait appel à ma mémoire.

 

Il n'est pas inutile de relever des noms de divinités liés à la vie quotidienne, et qui sont souvent des déverbaux : Abeona et Adeona, déesses des départs et des retours ; Agonius, dieu des actions qu'on mène ; Adferenda, déesse des cadeaux de mariage ; Alemona ou Alimona, déesse des nourrissons ; Alus, même racine ; Angerona ou Angeronia, Angitia chez les Marses, auraient à voir avec l'étouffement des nourrissons ; Antevorta et Porrimaprotégeaient en cas d'éloignement, Annona et sans doute Anna Perenna/perennis correspondaient à l'année, à l'approvisionnement, et il est possible que les nomina Annius, Annaeus, le cognomen Annalis, aient trait à l'année et à l'approvisionnement. Aius Loquens ou Locutius, qui aurait annoncé la divinisation de Romulus, vient de la racine aio, dire. Le rituel des Arvales comporte les noms Adolenda, Comolenda, Coinquenda, Deferunda qui semblent protéger divers âges de la vie (pour cela, voir les travaux de John Scheid). J'ai aussi noté, parmi les noms amusants, un dieu Averruncus qui détourne (en fait, qui balaie…) le malheur ; comparer à Verres, qui est à la fois le balai et le verrat.

Cinctia était une Junon spécialisée dans le dénouage du « nœud d'Hercule » qui protégeait la virginité des fiancées jusqu'à leur mariage. On la retrouve comme puerpera pour l'accouchement, et sous un tas d'autres surnoms pour la prégnance, le nourrissement, la lactation… mais je me demande si Junon ne viendrait pas de iungere et ne serait pas liée au lien conjugal, au joug (*ywg-s-men-to-d > iumentum) plutôt qu'à la jeunesse (*(d)yƑn-o-n-m > Iunonem, *diw-e-n-e/s/n, iuuenem). Comme je connais les Romains, cela ne m'étonnerait pas, mais Junon est aussi la traduction approximative d'Héra, et j'ignore complètement l'étymologie de sa copine grecque, qui n'était pas une marrante non plus. Question ouverte : réponse, peut-être, chez Jean Bayet que j'essaierai de consulter d'ici mercredi prochain.

J'ai relevé au passage un Janus Clusius, qui n'a rien à voir avec la ville de Clusium, mais désigne la fermeture du fameux temple. Je ne pense pas que le cognomen Clusus soit lié au supin *clusum, mais plutôt à la racine de Claud/s-o-s qui d'ailleurs dérive du même radical. Car, traitons-le sur la lancée, le nom des Claude dérive nettement du latin claudus, boîteux, mais le boîteux est celui qui a une jambe «fermée».

L'ancêtre Atta Clausus, entré à Rome en 504 avec toute sa gens selon la légende, était donc un «papa boîteux», car je ne vois pas qu'Atta soit autre chose qu'une variante de cet  ata, apa, papa, abba, qu'on trouve dans les langues indo-européennes, hébraïques, amérindiennes… une onomatopée, comme mama, mamma. On trouve d'ailleurs dans les Fastes des Claudius Clausus et Clusus. Claudus est assurément le boîteux, mais son dérivé Claudius semble avoir perdu l'évidence de son étymologie… au point qu'une partie de la gens, celle qui était du côté popularis, put en changer la prononciation pour faire populaire. Clodius, dit Lesbius par Catulle, est assez connu.

Parmi les surnoms de la gens Claudia, on trouve Pulcher, qui selon l'étymologie signifierait  «beau» au sens habituel, mais que Catulle invite à interpréter comme «apprêté», autant dire pédéraste. Cicéron, dans le Pro Caelio, ne s'est pas privé d'insinuer des relations entre Clodius et Clodia.

Dans la série des cognomina qui indiqueraient une insuffisance de masculinité, on pourrait admettre que Cincinnatus, «frisé», est dépréciatif et ne correspond pas au sévère personnage que décrit Tite-Live. En fait, les sobriquets dérivés de la couleur ou de la texture du système pileux sont nombreux, comme en français (Leblanc, Leblond, Leroux, Lenoir, Lechauve…) : Calvus et Calvinus, Calvisius ; Crispus (surnom de Salluste, = crépu) ; Rufus ; Rutilus ; Rubrius ; mais aussi Burr(h)us, qui est le même transcrit du grec ; Niger ; Flavus ; Albus, Albinus, Albinius ; canus pour les cheveux blancs, d'où Canisius ; ajoutons rapidement, pour en terminer avec les dénotateurs de traits physiques, des Barba, Barbula, Barbatus et Ahenobarbus. Magnus et Maximus, Bassus, Macer, Crassus ou Crassipes (le goutteux), Cursor (le rapide à la course, expliqué par Tite-Live comme s'il en était besoin), Velox et Lentu(lu)sGlabrio, cognomen dans la gens Acilia, pourrait faire allusion à l'absence de barbe au menton… J'hésite sur le Fabius Ambustus de 390 : s'était-il brûlé une moitié de la barbe ou la moitié du corps ? Auquel cas il rejoindrait Mucius Scaeuola, qui aurait perdu une main sur le brasero de Porsenna.

Il en reste d'assez amusants. Les Balbussont des bègues, les Blaesus ont un strabisme, ainsi d'ailleurs que les Strabo, les Capito (Cephalio) ont une grosse tête, les Mento (de la gens Iulia) un gros menton, Scaeua (Scaeuola) est le maladroit, le gaucher ou le manchot, Caecus est l'aveugle. Ces problèmes physiques ont donné naissance à des légendes : Appius Claudius Pulcher, le censeur de 312, serait devenu Caecus par punition des dieux pour diverses impiétés, dont l'extinction des Pinarii et des Potitii. Mucius serait devenu Scaeuola après s'être brûlé le bras droit et Horatius Cocles (= κύκλωψ) aurait perdu un œil en défendant le pont du Tibre contre les troupes de Porsenna[1].

D'autres cognomina sont franchement déplaisants: clairement, Brutus signifie le gros con, et l'autre cognomen de la gens Iunia, Bubulcus, désigne soit le bouvier, soit le veau (comme d'ailleurs Vitellius) ; Asellio, dans la gens Cornelia, est le meneur d'ânes, mais Asina, autre surnom des Cornelii, c'est l'ânesse… on en tire toutes les hypothèses déplaisantes qu'on veut. Il n'empêche que quand les Iunii Bruti, vers 210, accédèrent au consulat, le sobriquet n'était pas flatteur… au fil des éloges funèbres, l'historiographie gentilice inventa donc la fameuse légende selon laquelle l'ancêtre mythique des Brutus, sachant bien qu'il allait fonder la république, se fit passer pour un crétin pour accompagner, comme garde du corps, les fils Tarquin à Delphes ; il aurait offert à Apollon un lingot d'or dissimulé dans une canne en cornouiller, intreprété l'oracle mieux que ses maîtres et finalement pris le pouvoir ; le plus étonnant est que cette invention soit passée dans les récits historiques, et que les deux Brutus qui ont contribué à la mort de César aient cru dur comme fer qu'ils suivaient un ancêtre authentique !

 

(suite dimanche soir)

 

 



[1]. En fait, les deux héros sont des variantes de Θorr et Øddin des légendes indo-européennes, comme l’a superbement démontré Dumézil ; je vous en parlerai si cela vous intéresse.

Repost 0
Published by - dans M2-
commenter cet article