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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 19:42

Nous sommes venus à bout de Romulus plus vite que prévu, ce qui laisse espérer que nous puissions aborder le début des règnes étrusques en décembre et janvier. Rappel : il y aura un partiel valant examen, avec deux questions (un commentaire de texte<s> et un de document graphique), le dernier lundi du semestre.

Hier, donc, j'ai parlé de la situation géographique de Rome, en précisant ce que Cicéron p. 11-14 du polycopié) attribue à la sagesse de Romulus. On y reviendra plus en détail, mais précisons quelques points :

– Le but de Cicéron est de montrer que Romulus, dont il sait comme tout le monde qu'il n'a jamais existé, a choisi un site exceptionnel : salubre, naturellement fortifié, assez proche de la mer pour bénéficier du commerce maritime, assez éloigné pour échapper aux pirates et à la contamination des vices venus d'Orient. En fait, le Tibre n'est pas un fleuve tranquille (Tite-Live, dans le récit annalistique, mentionne des dizaines d'inondations du Champ de Mars et des plana urbis, donc du forum) ; le climat est malsain, et Tite-Live mentionne aussi tous les cinq ou six ans des épidémies de malaria (note : cette maladie due aux moustiques touche toute la côte toscane et latiale, et sera endémique de l'abandon des travaux d'assèchement étrusques, deux siècles environ avant J.-C., jusqu'à la bonifica de Mussolini dans les années 1920).

Les villes étrusques du sud, Tarquinia, Caere, Vulci, étaient aussi à 20/30 km du littoral, et les aristocrates qui les dirigeaient laissaient les marchands et les esclaves se faire massacrer par les pirates ou attraper la malaria. Donc Rome n'est pas un cas exceptionnel.

Mais ce que Cicéron et Tite-Live n'ont pas vu, c'est que Rome se situe à un carrefour, celui du premier pont qui relie l'Étrurie à la Campanie, et de la route qui amène le sel du littoral latin de la future Ostie vers l'intérieur des terres, la via Salaria qui traverse le Tibre au niveau du pont Sublicius. C'est pour cela que le site de Rome a intéressé les cités commerçantes étrusques du sud, les maritimes (Caere, Tarquinia, Vulci) et aussi les têtes de pont commerciales de l'intérieur, Veii. Il était inévitable, puisque le commerce par mer était dangereux, que le premier pont devînt un site privilégié. Mais il existait une autre série de voies menant d'Étrurie en Campanie au pied de l'Apennin, par le gué de Fidènes, Tibur et Préneste.

Il en ressort que Rome acquiert son importance diplomatique vers 340 quand elle conquiet le Latium. Elle s''est d'abord débarrassée de ses rivales de l'autre route, Préneste et Tibur. Dès lors, puisqu'elle entre dans le jeu diplomatique méditerranéen, elle veut se créer des ancêtres grecs : la légende d'Énée, empruntée à Homère, celle des fondateurs Rômè/Rômos/Rômolos, sont arrangées vers 350 par des auteurs grecs, que cite Plutarque (p. 15-16 et en particulier ch. III). Le miroir latin, trouvé peut-être à Volsinii, qui figure en couverture, date des mêmes années et constitue un moyen de propagande.

Ces éléments constituent donc un premier stade des légendes de fondation : Romulus a été fabriqué pour expliquer Rome autour de 350.

Mais les textes qui nous racontent sa vie et son œuvre sont plus tardifs : 50 av. J.-C. pour Cicéron, 27 environ pour Tite-Live, 110 ap. J.-C. pour Plutarque. Suivant l'époque de rédaction, les problématiques évoluent :

– Dans les années des victoires de César, on se pose la question de la monarchie : est-ce qu'un roi est forcément un tyran (on en reparlera avec les Tarquins) ? Et quel est le meilleur régime politique ? Pour Cicéron, c''est la monarchie appuyée sur le conseil des Anciens, le sénat. Et dans son traité de la République, il prône un régime dont le guide (gubernator, ou rector, celui qui tient la barre du navire) doit être un philosophe et orateur consultant les "meilleurs", qui se confondent avec les plus riches chefs de famille… les sénateurs mythiques de Romulus.

– Quand Plutarque écrit, plusieurs monarques ont été éliminés par des complots de sénateurs : César, Caligula, Néron, Galba, Othon… il n'a donc plus à prendre de gants pour écrire (ch. XLI et XLIII, p. 18) qu'il avait eu un comportement trop monarchique et que le sénat l'avait éliminé pour cette raison.

– Tite-Live écrit au moment où Auguste officialise la monarchie. Il doit donc être prudent, mais il déconseille discrètemetn à Octave de ne pas prendre le surnom de Romulus/. Il n'y a qu'un Romulus en 753, un second en 396 (Camille, qui triomphe de Véies), et pas de place pour un troisième.

– L'idée des grandes années : d'origine pythagoricienne et peut-être étrusque, cette idée se matérialise dans la chronologie : entre la fondation et la prise de Rome par les Gaulois, il y a presque 365 ans (363 dans la chronologie de Varron) ; et entre sa restauration par Camille et la paix civile d'Auguste, à peu près autant (363 de nouveau). Ce qui correspond d'aillleurs aux calculs effectués selon l'année lunaire.

Donc, les textes qui insistent sur les qualités de Romulus comme fondateur génial et quasi divin expriment des nuances selon l'époque où ils sont écrits.

Le personnage de César est fondamental : c'est le psychodrame exemplaire du monarque tué par ses proches et par ses obligés (Brutus, Cassius et les autres conjurés avaient reçu de lui des gouvernements provinciaux très rémunérateurs) simplement parce qu'il aurait voulu être rex, ce nom honni des Romains (qui y voyaient d'ailleurs surtout l'image des rois hellénistiques, héritiers d'Alexandre). Voir la synthèse de Paul M. Martin : il est plus facile d'être dieu que d'être roi à Rome.

Ce qui signifie que les atermoiements de Tite-Live sur la mort de Romulus doivent beaucoup à la problématique de César : après tout, celui-ci aussi prétendait être d'origine divine puisque descendant d'Énée, fils de Vénus.

D'autres éléments entrent dans la légende à diverses époques, il s'agit surtout des étymologies de lieux : le Ruminal, le mundus, etc. L'érudit Varron, contemporain de Cicéron, refusant de reconnaître l'origine étrusque de ces mots, avait forgé des explications qui resurgissent dans les récits ± historiques. De même le personnage de Lucumon, celui d'Aulus Vibenna, appraissent chez différents auteurs pour justifier le nom du Capitole ou celui des Luceres. Leur interprétation est délicate, et nous aurons peut-être l'occasion d'y revenir.

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Published by - dans LC04
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