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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 19:57

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La civilisation engloutie, documentaire de Harvey Lilley

Le 19 juin 2010, Arte a diffusé un documentaire franco-néerlandais consacré à la civilisation minoënne. Par-delà le ton des commentaires, digne de l’école primaire, et de nombreuses imprécisions dans les traductions, j’ai relevé pas mal d’erreurs.

Une fort grave relève dans l’imprécision de la chronologie, peut-être due à une erreur de traduction : tantôt la civilisation minoënne est signalée comme antérieure de 3.000 ans à notre époque, tantôt 3.000 ans avant l’ère chrétienne. En fait, sa fin date du Bronze moyen, qui la situe autour du milieu du deuxième millénaire avant J.-C., soit (en moyenne) à 3.500 ans de nous.  L’évolution locale du néolithique à l’Âge du Bronze remonterait à 2.700 et la catastrophe, dite « éruption minoënne », serait datée au14C de 1.628 ± 25 ans av. J.-C.

Je n’insisterai pas sur ce point, n’étant pas assez compétent sur la période en Méditerranée orientale, mais le catalogue Le monde d’Ulysse vous donnera tous les renseignements nécessaires. Je ne recommande pas Wikipedia, dont les rubriques s’inspirent directement du documentaire (que l’on peut d’ailleurs louer).

Ce qui me choque davantage est que ce reportage n’ait pas évoqué le monde mycénien, qui se développe avec un décalage de deux ou trois générations et qui a gagné la Crète après la dissolution de la culture minoënne. Or il n’y a pas de discontinuités susceptibles de laisser penser qu’un cataclysme ait détruit la Crète dans son ensemble.

Le documentaire cherche à avaliser l’idée que l’éruption volcanique de Santorin (qui n’est jamais appelée de son nom antique, Théra) aurait provoqué trois tsunamis, lesquels auraient recouvert les côtes crétoises et même l’intérieur des terres de plusieurs couches de cendres mêlées à des fossiles marins. La stratigraphie qu’on nous montre des falaises, lesquelles sont d’ailleurs estimées tantôt à 6, tantôt à 30 mètres de puissance, paraît intéressante, mais j’y ai vu, à travers un écran il est vrai pas très net (je n’ai qu’une vieille télévision à quatre chaînes, et Arte passe mal), plutôt des dépôts calcaires que des lapilli volcaniques. D’autre part, pourquoi les archéologues qui ont enlevé les couches supérieures de Cnossos, d’Hiraklion, etc., n’ont-ils pas signalé des dépôts volcaniques que les fouilles de Pompéi et Herculanum avaient fait connaître ?  Raison simple : le documentaire montre les falaises de Théra et pas celles de Crète, mais oublie de le dire.

On voit d’autre part des archéologues de terrain découvrir des coquilles dans les sédiments. Or, expérience faite, on trouve dans les couches géologiques quantité de fossiles marins, et pour cause puisque les couches calcaires sont d’origine marine, mais on en trouve aussi des quantités dans les restes alimentaires des couches archéologiques : sans parles des huîtres du lac Lucrin près de Naples, je me rappelle avoir fouillé un mètre cube d’huîtres à Melun, à 500 km de la côte la plus proche ; les sédiments enveloppants étaient des sables à galets et cailloutis de la Seine, provenant de crues régulières, et n’avaient rien à voir avec des tsunamis venus de Brest ou de La Rochelle.

Troisième et dernier point : ces archéologues face caméra tripotent des os avec les doigts avant de les enfiler dans des sace en matière plastique, et le commentaire assure que la datation radiocarbone donne telle ou telle époque. Or n’importe quel archéologue sait qu’on tire très peu de radiocarbone analysable de l’os, et surtout que la matière organique vivante (la sueur, la peau) tout comme la matière carbonée fossile (les plastiques dérivés du carbone) polluent les fossile et le rendent incapable de fournir une datation 14C. Franchement, ce n’est pas sérieux.

D’accord, des catastrophes tectoniques ont eu lieu dans l’Antiquité, et la répétition des déluges dans diverses mythologies tant indo-européennes que sémitiques suffit à prouver qu’une catastrophe de ce type a eu lieu sur une vaste superficie ; mais les travaux archéologiques n’ont jamais indiqué qu’une inondation considérable ait eu lieu dans tout le Proche-Orient et dans la Méditerranée orientale au IIIe millénaire. On peut évaluer le désastre provoqué par le Vésuve en 79, parce que les fouilles ont confirmé le récit d’un témoin presque direct, Pline le Jeune, dont l’oncle, Pline l’Ancien, était sur place. Mais pour le déluge de Deucalion, ou celui du Pentateuque, ce sont des mythes, donc des récits considéra-blament amplifiés et exagérés par la tradition orale sur des dizaines de générations.

De même, Platon indique que selon des documents égyptiens récupérés (et sans doute mal traduits) en Égypte, un continent appelé Atlantide aurait été enfoui par les flots – donc par un tsunami, j’en conviens – et qu’une grande civilisation aurait péri dans la catastrophe ; à partir de ce fait envisageable, les mythographes (rappelons que le mythe, en grec, est un récit habile maismensonger) ont fabriqué une légende et rattaché la catastrophe de Santorin au mythe d’Atlas, ancêtre des dieux, qui aurait porté le monde sur ses épaules et dont on situait le cadavre aussi bien en Égypte que dans l’océan que les Grecs redoutaient. Soyons clair : l’Atlantide de Pierre Benoît comme celui d’Edgar Jacobs sont des mythes modernes, et les bouquins pseudo-scientifiques qui veulent situer ce continent perdu quelque part en Méditerranée ou dans la mer des Sargasses sont des élucubrations mythologiques, rien de plus.

À une époque plus rapprochée, les sept rois de Rome sont entièrement mythiques pour les quatre premiers, et les trois suivants n’ont guère plus de réalité historique. Les débuts de la république romaine, à partir de 509, sont partiellement mythiques. Les évangiles relèvent du mythe, presque au même titre que le Pentateuque, l’épopée de Gilgamesh, etc. Les héros et les dieux sont des produits de l’imagination humaine, qui s’appuie souvent sur des faits déformés génération après génération. Et, regardons très près de nous, les mythes de Jeanne d’Arc, de Louis IX, et même de la Révolution française ont été fabriqués par des écrits romanesques qu’il est encore très difficile de contrer avec les archives écrites et authentiques dont on dispose depuis, finalement, moins de vingt siècles en Occident européen, vingt-cinq en Grèce et trente-cinq en Chine ou en Égypte.

Encore a-t-il fallu attendre Champollion (1840) pour lire l’écriture hiéroglyphique ; et des savants très diplômés comme Christian Jacq, de nos jours, s’autorisent encore à romancer une histoire qu’ils connaissent pourtant bien. Il est vrai que le roman se vend mieux en librairie que la thèse d’histoire…

Pour conclure, les fameux documentaires du samedi soir sur Arte, que je regarde le plus souvent possible dans votre intérêt, sont souvent bien documentés, mais dérapent parfois du côté du mythe. Et comme la présentation, avec ce ton pédagogique monotone et ces traductions parfois tendancieuses de l’allemand, de l’anglais et de l’italien (manque de pot pour leurs monteurs, j’arrive à comprendre à peu près la VO dans ces trois langues), ne permet qu’aux spécialistes de distinguer l’authentique du fabriqué, il est inévitable que des idées fausses s’imposent.

Cela dit, il faudrait jeter 90% de la littérature historique, même récente, et c’est pourquoi j’ai préféré depuis quatre ans vous faire travailler sur des BD et des romans qui se revendi-quent explicitement comme des fictions pures. Ce qui n’empêche pas celles qui s’avouent les plus caricaturales de reposer souvent sur une documentation historique solide.

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Published by - dans LC02
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