Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
22 décembre 2009 2 22 /12 /décembre /2009 20:19

file:///Users/richard/Desktop/E%CC%81gypte%C2%A0-%20litte%CC%81rature%20populaire.pdf

L'Égypte ancienne dans la littérature populaire.


Le sujet est tellement vaste qu'il faut d'abord le scinder. L'Égypte pharaonique ne se
termine pas vraiment autour de 320 avant l'ère courante, quand la contrée, avec ses fabuleuses
richesses, tombe dans l'escarcelle de l'un des généraux-héritiers (diadoques) d'Alexandre :
Ptolémée Ier Lagôs, "le lièvre", dont les successeurs, les Lagides, porteront tous le même nom,
enrichi d'épithètes royales : Philadelphe, Philomêtor, Philopator (= "qui aime son frère/sa
soeur, sa mère, son père" ; surnoms qui ne les empêcheront pas d'assassiner les membres bienaimés
de leurs familles, d'ailleurs). Mais ces rois, non contents de se comporter en souverains
hellénistiques ou βασιλεῖς, reprennent aussi les attributs des pharaons, dont l'immortalité et
l'habitude de contracter le mariage sacré avec… leur soeur. En fin de période, les reines, qui se
nomment soit Cléopatre soit Bérénice – des noms parfaitement grecs – se disputent à leur tour
la monarchie, et Cléopatre (N.B. : pas d'accent circonflexe, son nom vient de gr. πάτηρ et pas
de lat. pastor), la septième du nom, sera "pharaone" de 48 à 30 avant l'ère courante, après
avoir été associée au règne de son frère Ptolémée XIII "Aulète" (le joueur de flûte).
Pour plus de détails sur les généalogies, on verra tout simplement le portail Wikipédia
"Égypte antique". Duquel je tire le cartouche ptwlmys qui désigne les Ptolémées :
Le bonheur de cette période dans la littérature populaire, c'est que l'Égypte, en décadence
politique et économique depuis le IIe siècle, finit par être la proie des imperatores romains,
qui y voyaient le dernier grenier à blé possible après la Campanie, la Sicile et l'Espagne : les
fellahs, convaincus de travailler pour un dieu, étaient bien plus serviles que les esclaves de ces
régions… et n'étaient pas des prisonniers de guerre tombés en esclavage, mais le subissaient
depuis l'innombrables générations. De plus, l'Égypte, vu son climat, procurait deux récoltes
par an. Donc Sulla, Pompée, César, puis Antoine et Octave, disputèrent à l'autorité légale du
sénat le pouvoir sur cette province. Qui n'en était pas une, puisqu'elle restait théoriquement
indépendante, mais l'emprise romaine était telle que Ptolémée XIII dut acheter son royaume à
César et Pompée, moyennant une somme coquette dont le sénat romain ne vit pas le moindre
sesterce.
La fameuse Cléopatre VII est une héroïne de roman : elle se fit authentiquement livrer à
César en 48, enveloppée dans un tapis, alors que César était en grande difficulté ; puis elle eut
une liaison diplomatique (probablement plus que diplomatique) avec Octave, et une liaison
passionnée avec Marc Antoine. Les deux amants disparaissant à la fin, il y avait matière à
romans et films : ce dont Hollywood profita largement, quitte à falsifier l'histoire.
Un second point d'intérêt, pour les romanciers, c'est l'extrême antiquité d'une civilisation
monumentale et écrivante. Scientifiquement, ce n'est qu'une culture de l'Âge du Bronze de
type urbain, comme Ur et la Mésopotamie, dont l'outillage reste très tard fondé sur le silex
taillé/poli et le cuivre martelé, et ne connaît pour ainsi dire jamais le bronze, et le fer guère
avant qu'il ne paraisse en Europe (Xe siècle). Un dernier point d'intérêt est que l'historien
Manéthon, au IVe siècle, ait rédigé une chronologie des fameuses dynasties.
Ne nous faisons aucune illusion sur la validité de Manéthon : comme l'annalistique
romaine a imaginé un Romulus pour fonder la ville de Rome en 753 alors qu'on n'a
d'évidences d'une ville que vers 600, la chronologie de l'Égypte thinnite est contestée et le
siècle d'origine, le XXXIVe, ramené au XXXIe par la Cambridge Ancient History. Les
habitants du Delta n'étaient pas les seuls à écrire, et c'était pour compter les impôts, comme à
Assur avec l'écriture proto-cunéiforme. Les méthodes modernes comme le 14C corrigent ces
datations, mais peu importe : la civilisation égyptienne est antérieure au Déluge de la Bible,
et cela fait rêver les romanciers. Vers 1800 la XIIIe dynastie passe des monuments funéraires
de brique crue aux monuments de pierre, exploitant des carrières de basalte autour de Thèbes
sur le Nil moyen, et donc des milliers d'esclaves.
Dès la XVIIe dynastie, historiquement, les pharaons de Thèbes, sur le Nil moyen,
affrontent les Hyksôs d'Asie mineure, mais c'est surtout la XIXe qui inspire les romanciers
avec Ramsès II, qui régna de 1279 à 1213 et developpa l'art monumental dans la Vallée des
Rois, créa le Ramesseum, Thèbes, Louksor, etc. Il affronta les Hittites et les Assyriens. Son
successeur Merneptah eut affaire, lui, aux Achéens.
Il est donc facile d'imaginer que Ramsès II ait connu à la fois l'expansionnisme hittite et la
guerre de Troie… laquelle dériverait des migrations des Peuples de la Mer, dont les Achéens,
mais aussi les Étrusques… ou encore que Ramsès II aurait connu Homère. Précisément, une
stèle de ce pharaon indique l'invasion de ces Peuples de la Mer, qui venaient en fait d'Asie
mineure, et l'écriture hiéroglypique à base syllabique laisse penser que parmi ceux-ci
figureraient les Philistins, les Turșwan (qu'on interprétait autrefois comme lesTyrrhéniens ou
Étrusques), les Sardes. C'est le Bronze final, où le Moyen-Orient subit des crises économiques
suivies de migrations massives dont l'archéologie ne rend pas encore compte. Une légende
s'est créée à partir de ces migrations et d'autres textes, dont une partie du Pentateuque : Moïse
aurait été recueilli par la nourrice de Pharaon et en serait donc le frère de lait… les sept plaies
d'Égypte, l'Exode, la traversée de la Mer Rouge (ou mer des Roseaux), la fondation d'Israël,
tout cela se passerait dans l'entourage de Ramsès II, dont, de fait, la longévité laisse place à de
nombreux mythes.
Le gros problème est qu'on confond alors Ramsès II et Ramsès III, la XIXe dynastie avec
la XXe, et les environs de 1180 sont mieux attestés historiquement pour les migrations, la
guerre de Troie et l'existence, éventuelle, d'un groupe d'aèdes qu'on regroupera par la suite
(sous Solon d'Athènes) sous le nom unique d'Homère.
Un autre problème chronologique est que les romanciers mélangent volontiers la période
ramesside avec celle d'Amenhotep IV Akhênaton et de Toutankhâton/Toutânkhamon, soit la
fin de la XVIIIe dynastie, où certains souverains semblent avoir tenté de remplacer le
polythéisme archaïque par un monothéisme dont le dieu suprême était le soleil. Les prêtres,
forcément conservateurs, auraient alors vraisemblablement ourdi de tortueux complots contre
les pharaons "révolutionnaires'". Mais là, malgré l'imprécision des dates historiques, on
remonte au XIVe siècle !
Je suis incompétent pour critiquer les romanciers et scénaristes qui confondent les
dynasties antérieures à l'an mil. Et loin de moi l'idée d'imprimer et d'afficher les listes
dynastiques que propose Wikipédia pour chicaner tel ou tel sur une succession improbable ou
une chronologie arrangée. Non plus de relire les milliers de pages de Christian Jacq, lequel,
égyptologue professionnel au départ, doit savoir de quoi il parle. Je m'arrête, pour le moment,
aux aspects littéraires des différentes interprétations. Je serai sans doute plus sévère pour les
ouvrages qui se prétendent historiques pour la fin de la république romaine et donc les
rapports entre Rome et Ptolémée Aulète et Cléopatre.
La liste est longue, et le principe du blog oblige à supprimer les fichiers anciens pour les
republier une fois actualisés. IL y aura donc, forcément, des additifs.

Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
19 décembre 2009 6 19 /12 /décembre /2009 23:46
Version:1.0 StartHTML:0000000192 EndHTML:0000014636 StartFragment:0000002441 EndFragment:0000014600 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Commentaire%20sur%20arte%2010:12.doc

Vous remercierez peut-être la neige et le verglas qui ont fait annuler la réunion à laquelle je devais participer ce samedi 19/12 de 18 heures à peut-être minuit. Faute de mieux, j'ai regardé Arte…

Il s'agissait de la douzième cité de la dodécapole étrusque, celle que l'on n'aurait jamais retrouvée… Vetulonia. Enfin, que l'on n'aurait pas retrouvée sans l'intervention d'un héros de la fin du XIXe siècle, Isidoro Falchi, médecin et maire de Campiglia Marittima, † 1914.

Première scène du film, on voit Falchi discuter de problèmes de cadastre avec des paysans. Il creuse un petit trou à main nue et trouve une monnaie d'or avec l'inscription VATL en étrusque, il en déduit que Campiglia (à moins que ce ne soit Colonia di Buriano, le récitant en voix off étant tout sauf clair) est l'antique Vetulonia, la douzième cité, dont, bizarrement, personne n'aurait cité le nom… sauf Strabon et Denys d'Halicarnasse, oubliés en cours de route.

Il est vrai que Vetulonia n'est pas la plus connue des villes étrusques, et que la liste des douze cités d'Étrurie propre (le réalisateur du film a squeezé la dodécapole campanienne et la dodécapole padane) n'est pas absolument sûre chez les savants authentiques. Elle a dû varier, comme le disait déjà Heurgon en 1961, suivant que les cités déclinaient ou prospéraient : c'est ce que je vous enseigne à propos des cités qui ont tour à tour contrôlé Rome et le Latium, mais les cités du nord, forcément, sont moins concernées. Disons, pour être sympa, que le réalisateur en est resté à des connaissances qui datent des années 30.

Bien sûr, on va courir au centre supposé de la confédération étrusque, le Fanum Voltumnae. Ce lieu de rencontre fédéral, dont parlent Tite-Live (début du livre V, cours d'avril-mai au mieux), Denys, Pline l'Ancien et quelques autres, serait hors ville (comme le sanctuaire central des Gaulois, que César inscrit dans la forêt des Carnutes, donc près d'Orléans, en Sologne peut-être ; personne n'en sait rien, mais cinquante auteurs l'ont inscrit sur des cartes). Le film va montrer des images de la nécropole du Crocefisso del Tufo à Orvieto, et d'autres du rempart de Bolsena fouillé par Raymond Bloch : on ne pose évidemment pas la question de l'identité de Volsinii veteres et de Volsinii novi des historiens, Orvieto et Bolsena étant éloignées de 40 km. Mais ce que j'apprends avec un certain effroi, c'est qu'Orvieto serait en Ombrie… alors qu'elle est en fait dans la Regione Lazio qui englobe l'Étrurie méridionale. L'Ombrie commence à Pérouse, où l'on a retrouvé une borne avec une inscription étrusque (tular) et Pérouse pourrait donc être ville frontière, bien loin au NE d'Orvieto.

Une logique élémentaire voudrait qu'on présente à ce moment une carte de la dodécapole toscane… mais ne rêvons pas, on est à la télé, voici venir il famoso Alberto Piazza. Ce charlatan (j'emploie le terme suite à plusieurs articles scientifiques publiés dans des revues sérieuses) a voulu prouver, à partir d'études chromosomiques, que les familles les plus anciennes de Volterra et de deux autres cités autrefois étrusques (dont le nom n'est pas donné) avaient un ADN comparable aux vieilles familles de l'île de Lemnos. Donc, Hérodote avait raison contre Denys d'Halicarnasse. Il est beau, le raccourci ! Et un élève de cinquième, puisque tel est le niveau auquel s'adresse le film, pourrait bien se laisser piéger. D'ailleurs, n'a-t-on pas dit au début que les Étrusques étaient arrivés en Italie à une époque non précisée, avaient fondé Rome en 800 (en réalité historique 680-650, si vous m'avez un peu écouté) ?

Alors, tous les clichés débarquent : les Étrusques, peuple mystérieux, débarqué d'un Orient lointain à la fin de la préhistoire, conquérant et massacrant les bons indo-européens d'Italie…

Attention, les vertueux indo-européens, victimes de l'invasion étrangère, ne vont pas tarder à se transformer en magnifiques Aryens qui, grâce à leur culture normative, machiste et militariste, constitueront la superbe Nation romaine qui massacrera tous ces métèques, barbares et orientaux ! Piazza, pour moi, est un malodorant néo-fasciste, mais il a du monde derrière lui… surtout dans l'Italie que nous a faite le nouveau Duce, et où je ne retournerai pas de son vivant.

Ajoutons que le film porte en principe sur Vetulonia, mais que les visuels présentent l'Apollon de Veii (env. 500), le sarcophage des époux de Caere, la tombe des Reliefs (présentée comme celle d'un "haut dignitaire" orientalisant, alors qu'elle est celle d'une femme de culture hellénique d'environ 450) — nous "apprenant" au passage que les hauts dignitaires étrusques dormaient avec des oreillers, comme en Égypte, alors qu'il ne s'agit que des coussins de banquet.

J'entrevois un instant la tombe tarquinienne dite della fustigazione, dont une seule scène (un personnage fouetté) est conservée, et qui pourrait s'interpréter, sous toutes réserves, comme la représentation d'une cérémonie rituelle analogue à celle des Luperques (env. 470). Cette tombe, dans le scénario, révélerait la vie dissolue des Étrusques. Sado-maso, les Étrusques ? Sûr, les amateurs pervers peuvent rêver.

Mais on ne laisse pas le spectateur réfléchir un instant : retour sur image et sur Isidoro Falchi, qui s'entretient avec de grasses autorités florentines, les nobles qui voulaient contrôler les fouilles et l'administration (en réalité, les grandes familles ne contrôlaient plus guère l'archéologie depuis Garibaldi, donc 1848, l'État italien n'a guère dit son mot avant 1910, et dans l'intervalle c'était surtout l'Istituto di Corrispondenza archeologica, contrôlé par les universitaires prussiens liés à des marchands d'antiquités plus au moins authentiques, qui décidait). Falchi, le héros malheureux, qu'on a déguisé en rabbin, continue ses fouilles malgré des autorités racistes, forcément racistes. Là, malheureusement, il y a du vrai : l'antisémitisme venait de haut, du Vatican. Mais pourquoi déguiser Falchi en rabbi, avec une grosse barbe et un costume noir ? S'il a été, réellement, privé de subventions, ce n'est pas qu'il ait été juif, mais simplement que les autorités archéologiques prussiennes, vaticanes et les collectionneurs (rappelons que le Vatican est le plus gros collectionneur d'antiquités étrusques, précédant l'État français qui a notamment racheté la collection du baron Campana, d'immondes pillages effectués à Cerveteri, des milliers d'objets inexploitables scientifiquement, que Napoléon III a bien voulu acheter pour éviter à Campana la prison pour dettes…).

Alors, où est le savoir scientifique ? On interroge bien quelques chercheurs modernes, surtout des chercheuses très jeunes à gros nichons (je ne caricature pas, c'est la télé, il faut vendre ; mais aussi, parfois, des vieux barbus qui font authentique). Des italiennes qui se forcent parfois à s'exprimer dans un anglais approximatif, mais de toute façon la voix off du traducteur, niaise et somnifère, n'en laisse entendre que les premiers mots, et le peu qu'on peut choper au passage prouve souvent que cette traduction est bidonnée.

La suite du film comporte des éléments authentiques (les 700 000 tonnes de scories qui ont enseveli et préservé les nécropoles, sauf que c'est à Populonia et non à Vetulonia ; les tumulus en forme de pyramide de ø 40 m, mais c'est plutôt à Cerveteri… je ne peux pas affirmer que les scénaristes se soient totalement fourvoyés sur ces localisations, mais…) et pas mal d'âneries ; je dis âneries, je suis poli.

Dunque, facciamo un bilancio. Je vous recommande de regarder Arte le samedi soir, parce qu'après tout c'est largement moins épouvantable que presque toutes les autres chaînes. Mais bon, c'est de la télé, donc démago, puéril, bidonné, minable. Et somnifère avec cette voix off qui couvre les propos des scientifiques et les trahit souvent. Quand ils parlent de l'Égypte ou des Huns, je suis incompétent à corriger, et j'admets donc, quitte à passer la nuit dans mon grenier à bouquins. Mais quand ils parlent des Romains ou des Étrusques, je pense être plus compétent que les téléfaiseurs. Dans le cas présent, disons qu'il y a un petit quart d'authentique, un petit quart de faisandé et une grosse moitié d'inutilerie. Ce qui est gravissime est qu'on fasse encore passer ce message que les Étrusques sont un peuple venu d'ailleurs, et d'un seul coup, pour occuper une petite moitié de l'Italie et, très accessoirement, l'ouvrir à l'écriture et à la monnaie. Après tout, c'est en 1936 que Pallottino a réduit à néant ces idéologies migratoires et raciales ; à l'époque, c'était sacrément courageux.

Les Étrusques, curieusement, ont moins fabriqué de monnaies que les Celtes, pourtant supposés barbares ; Vetulonia est, avec Tarquinia, la seule cité qui en ait émis de bien identifiées. C'est donc qu'ils avaient un système d'échanges plus subtil, à base d'objets manufacturés, vases métalliques, céramiques, parfums peut-être (rappelons que les innombrables aryballes corinthiens ne valent presque rien en eux-mêmes, mais que leur contenu était précieux), étoffes, minerais…

L'évolution des aristocraties suffit, dans l'état actuel des connaissances, à expliquer les "phénomène" orientalisant aussi bien que celui des Fürstensitzen celtiques : la concentration de pouvoir et de moyens d'échange entre des aristocraties d'abord féodales, puis plus élargies. Cette évolution s'explique toujours sans qu'il soit utile de recourir à des présupposés d'ordre ethnique, lesquels découlent toujours de présupposés racistes et mènent, forcément, à des conclusions racistes. Les gens qui oublient de penser vont, bien entendu, confondre les porteurs d'une langue avec une ethnie, ou une race si leurs tendances les portent à ce type de caractérisation. Mais quiconque regarde une civilisation antique objectivement sait bien que les scripteurs d'une langue représentent à peine un millième de la population. Arte, habituellement mieux inspirée, a ce soir effectué une régression vers les pseudo-théories raciales qui eurent lieu dans l'université prussienne du XIXe siècle et, hélas, ont encore inspiré de criminels connards longtemps après.  

D'ici le 4 janvier, je vous en écrirai sans doute encore quelques lignes moins spontanées, mais rappelez-vous que j'ai déjà publié un article sur l'orientalisant… qui pourrait bien vous être utile en janvier.

Repost 0
Published by - dans LC04
commenter cet article
11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 20:42

Mon jeune confrère (il doit être de la promo 85 de l'ENS Lyon) a la sagesse d'enseigner en lycée et de consacrer son temps libre à écrire des thrillers d'excellente facture – en plus d'autres ouvrages.

Dans L'assassin et le prophète, c'est le futur historien Philon, juif d'Alexandrie, qui se trouve mêlé à une série de meurtres, en apparence rituels, en fait politiques, et découvre petit à petit, non sans y risquer ses os à maintes reprises, les relations complexes entre les sadducéens, les zélotes, les pharisiens et les esséniens. L'action se déroule encore sous Auguste, qui vaut largement Tibère dans les persécutions fiscales contre les juifs, et Yessouah ben Youssef n'est qu'un gamin, mais qui parle déjà avec assurance. L'enfant Jésus et son père (non putatif) Joseph participent avec des milliers d'autres à la grande Pessah de Jérusalem, an 6 de l'ère courante, autour d'un Temple tout fraîchement reconstruit et croulant sous un amas d'or et de bronze bien incompatible avec l'enseignement de la Torah, mais tout autant avec les divinités anthropomorphes que veut imposer Rome. Grande tension, tableaux d'un réalisme pointilleux, et intrigue hyper-pointue, vraisemblable… si l'on veut bien accepter les règles du thriller. Excellent et d'autant plus aisé à lire qu'il ne mesure que 300 pages et n'est pas déformé par quelque traducteur.

Dans Les sept crimes de Rome, on touche au symbolisme chrétien dans un contexte habilement dédoublé, le christianisme primitif, celui des catacombes, et la dégénérescence de la papauté du XVe siècle finissant, celle qui distribue les indulgences à tour de bras pour financer le luxe de ses palais et châteaux… plus que de ses églises. C'est en même temps l'époque où, en utilisant les monuments historiques comme carrières de pierre, l'église de Pierre… révèle les beautés glacées ou brûlantes (celles-ci, évidemment, inavouables, même si Jules II eut autant de maîtresses que de mignons, par centaines) de la Rome antique. C'est le Rinascimento qui commence. L'enquêteur est un jeune médecin, pas trop expérimenté, comme Philon dans le volume commenté précédemment ; il a l'appui de Leonardo, "le" Vinci (un italianisme dont la récurrence peut agacer, mais l'article ille est un signifiant d'admiration ; dans nos milieux, quand une collègue atteint une notoriété suffisante, on ne dit plus la professoressa Manzini, mais la Manzini, comme la Castafiore…). Leonardo, à la fois pourchassé par les envieux et expulsé par Léon X, mais c'est pour de faux, puisqu'en fait le maître de la police à Rome, c'est le pape. Il y a bien sept meurtres, mais tous différents, dont certains découverts après coup grâce à une grille de déchiffrement qui n'est autre qu'une copie partielle du Jardin des délices de Hieronymus Boschius, un peintre flamand sulfureux… ce qui tombe opportunément puisque les meurtres sont proprement diaboliques. Mais aussi, une fois déchiffrés, politiques.

On l'oublie à cause du succès commercial de Dan Brown, qui n'arrive pas à la cheville de Guillaume Prévost, le thriller basé sur le déchiffrement d'une grille (d'une seule ici, ce qui laisse du naturel à l'intrigue) n'est pas d'origine américaine mais française, et le trop vendu Da Vinci Code a été publié après qu'eurent été écrits le présent volume, ainsi que les premiers volumes du Triangle secret de Convar ; depuis, n'importe qui s'y est mis, jusqu'à ce que le public s'en lasse, mais les auteurs, que j'aurai la pudeur de ne pas nommer, s'en seront mis plein les poches, et leurs éditeurs encore bien plus.

L'histoire se termine en 1555, juste avant que Léonard, lassé de Rome et de toutes ses traîtrises, n'aille finir sa vie en Touraine auprès de François Ier.

 

Guillaume Prévost, comme beaucoup des romans que je préconise, est publié dans la collection Grands détectives (qu'on devrait baptiser Détectives inattendus) par Jean-Claude Zylberstein, en 10/18. Excellent et bon marché, ce qui ne gâte rien.

Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 20:38

Ma collègue, qui doit être maintenant à la retraite, a enseigné à Berkeley, à Columbia, puis à Nashville où elle dirigeait le département de littérature comparée. C'est en 1978 que l'idée lui est venue de faire d'Aristote, philosophe, médecin et précepteur d'Alexandre le Grand, un enquêteur. Le narrateur est un jeune philosophe et médecin aussi, Stéphanos d'Athènes.

Pas riche, mais citoyen ; alors qu'Aristote est un métèque. Les crimes sur lesquels ils enquêtent tous deux, avec les disciples du Lycée, sont liés à la citoyenneté et aux cultes athéniens, plutôt rigides. Nous sommes loin de l'image stéréotypée de la Grèce de marbre, propre et bien sage : les métèques ne peuvent acquérir une propriété, les esclaves sont châtiés durement, les citoyens pauvres (les thètes, c'est moi qui ajoute le terme) sont condamnés à ramer pour gagner leur vie. Les femmes et filles de citoyens ne peuvent apparaître en public qu'accompagnées, et ne s'entretiennent avec un homme que dissimulées par une tenture. Hypéride, l'orateur dont les étudiants hellénistes s'échinent (jeu de mots) à traduire les textes austères, est un nationaliste xénophobe à l'esprit étroit, et il semble bien qu'Alexandre, le Napoléon de son époque, représente un esprit à la fois novateur et tyrannique.

J'aime cette façon de démystifier la démocratie athénienne, qui a si peu duré… et dont Aristote lui-même, dans sa théorie cyclique des régimes de gouvernement, précédant Polybe, a montré qu'elle ne saurait être que transitoire… ce qu'elle fut, puisqu'Athènes ne vécut guère plus d'un demi-siècle de vraie démocratie. Laquelle démocratie était fondée sur la thalassocratie et l'exploitation des allées et vaincus.

La documentation historique est à peu près impeccable, même si j'ai relevé quelques inconséquences (par exemple, Aristophane jugé hors d'âge à l'époque d'Aristote). En ce qui concerne la narration, elle dérive un peu d'Agatha Christie (l'auteur a étudié à Oxford) : pas bien rapide, avec beaucoup de personnages présentés en préambule, elle n'est pas sans rappeler les excellentes aventures monastiques de Peter Tremayne, autre oxfordien publié, également, par Zylberstein. Du polar érudit, soft, plutôt moins sanguinolent que les thrillers habituels, mais agréable à lire malgré de sérieuses lenteurs.

Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 18:41
 (cours de novembre 2009)

L'orientalisant, de quoi s'agit-il ?

Pour l'histoire de l'art, c'est une période où la civilisation étrusque, sortant tout juste de la protohistoire villanovienne qui découlerait directement de l'Âge du Bronze final des Champs d'Urnes, adopte une iconographie complexe venue, globalement, de l'Orient égyptien et mésopotamien.

Que les objets viennent à la fois d'Égypte comme le fameux vase de Tarquinia (tombe dite de Bocchoris), en albâtre, qui porte le cartouche de ce pharaon qui a régné autour de 710 et qui donne une base chronologique ; ou le collier composé de 34 statuettes d'albâtre, trouvé dans la même tombe ; ou encore un bassin d'argent doré qui figure, en une sorte de bande dessinée, la journée de chasse d'un pharaon (des farfelus, dans la revue Archéologia que j'avais connue plus sérieuse, y ont même vu une chasse à l'Almasty ou abominable homme des neiges sibérien !)…
Ou qu'ils soient originaires des régions où l'on travaillait l'ivoire des éléphants indiens, comme Nimroud ou Ziwiyé, actuellement en Arménie …
Ou encore qu'ils ne soient que des reproductions fabriquées en Phénicie, et transportées à partir des ports de Tyr et Sidon, actuellement au Liban,
Ces objets, sur lesquels on a tant raconté d'âneries, ne sont que la face visible d'un commerce qui comportait bien d'autres denrées que le sol ne conserve pas : des parfums (dont on retrouve, heureusement et en grand nombre, les alabastres et aryballes, de tout petits vases en argile rouge ou blanche, avec un orifice étroit pourvu d'un col aplati pour les appliquer ; ces vases sont quelquefois égyptiens ou phéniciens, mais la très large majorité a été fabriquée à Corinthe, qui eut le monopole du commerce de la céramique au VIIe siècle, avant d'être supplantée par Athènes) ; des étoffes, dont peut-être, déjà, de la soie fabriquée en Chine (ce commerce est attesté à la fin de la République romaine, soit six siècles plus tard) ; des matériaux bruts exotiques, dont l'ivoire, les peaux de lions, des pierres précieuses, et sans doute des métaux précieux dont le sol italien n'assurait pas un approvisionnement suffisant.
Rappelons qu'à la fin du VIe siècle les Grecs d'Italie du Sud et les Étrusques lançaient des expéditions vers les îles Cassitérides (îles anglo-normandes ou Cornouaille anglaise) pour rapporter des lingots d'étain, métal que les collines métallifères de Toscane ne fournissaient pas en quantités suffisantes pour l'énorme industrie bronzière de Vetulonia ou de Vulci. Le fameux vase de Vix est un exemple, certes massif mais loin d'être unique, des cadeaux diplomatiques que les commerçants italiens pouvaient offrir aux princes celtes qui leur facilitaient le passage.

Les scientifiques sont à peu près d'accord, depuis les travaux de Massimo Pallottino des années 30 et 40, pour admettre que les importations de mobiliers orientalisants et égyptisants sont dues essentiellement au commerce maritime phénicien, qui trouvait un relais à Carthage, à une seule journée de navigation de la Sardaigne. Ces importations ont aussi concerné la Grèce proprement dite. Les Phéniciens étaient d'habiles commerçants, concentrant sur les côtes d'Asie mineure des objets de provenance lointaine, mais aussi d'excellents imitateurs, ce qui fait que les spécialistes parlent plus souvent d'imitations phéniciennes que d'objets authentiquement ourartéens ou égyptiens.

Mais cette perspective d'histoire de l'art ne suffit pas à comprendre ce qu'on appelait jadis le "phénomène orientalisant" à propos de l'Étrurie du VIIe siècle.

1. Ces objets, qui peuvent être des éventails et peignes d'ivoire, des vases et amulettes/bijoux d'albâtre, ont été importés sur une assez longue période : dès la fin du VIIIe siècle et jusqu'au début du VIe au moins.
2. Ils comportent une valeur qui se décompose en trois éléments : l'exotisme, la force de travail fossilisée dans la fabrication de l'objet, et la force de travail engagée dans leur transport. Pour évaluer un objet  d'ivoire X fabriqué en Phénicie sur un modèle assyrien, par exemple, et finalement déposé dans une sépulture de Tarquinia, il faut ajouter : le savoir-faire et le risque des chasseurs d'éléphants, quelque part au Pakistan ou en Inde, et le transport des défenses jusqu'à la côte ; le savoir-faire des artisans qui le sculptent ; et le transport trans-méditerranéen avec tous ses risques. Sans compter la plus-value due à la rareté et au snobisme de l'acheteur.
3. Ils apportent aussi une iconographie qui sera largement reprise en Occident : l'orientalisant est un style qu'adopte déjà la Grèce propre, suivie de la Grèce d'Italie et de l'Étrurie maritime, avant d'atteindre l'Étrurie intérieure… et les Celtes d'Autriche, de Bohême, de Champagne ou du Berry, avec deux ou trois siècles de retard et de multiples intermédiaires.
4. Ils véhiculent aussi une idéologie et des modèles religieux, comme la maîtresse des animaux ou la divinité solaire, lesquelles, issues du néolithique, prennent des formes imagées pendant la protohistoire. Mais il serait extrêmement dangereux d'imaginer que la roue solaire scandinave, par exemple, vient de l'Inde : sous sa forme de svastika ou croix gammée, elle apparaît à peu près partout sans qu'il soit nécessaire de supposer une filiation indo-européenne, ou aryenne, de l'Inde à la Scandinavie, comme l'a fait la folie hitlérienne. De même les triangles hachurés qu'on appelle "dents de loup" apparaissent spontanément dans le géométrique grec, dans le villanovien, chez les Mayas et les Aztèques, et la simple raison interdit de supposer qu'elles puissent indiquer la moindre filiation.
5. L'image peut faire son chemin en abandonnant son substrat idéologique : c'est ce qui se produit avec les représentations non-figuratives de l'art celtique (les monnaies de Philippe de Macédoine devenant complètement abstraites dans l'art celtique, par exemple). La maîtresse des fauves, la potnia thèrôn, devient ainsi dès le villanovien tardif une anse de vase à libations où n'apparaissent plus les corps d'animaux, mais seulement le schéma de l'homme entre deux silhouettes incurvées.
Mon maître Alain Hus disait que les arts "périphériques" se caractérisent par cette tendance à l'abstraction ; je veux bien le suivre, mais avec quelques nuances.  Car si la potnia thèrôn a bien une signification religieuse liée à l'outre-tombe en milieu assyro-phénicien, devenue totalement abstraite sur des vases à libations du côté de Bologne, il s'agit quand même de mobilier funéraire ! L'idée demeure quand la forme est réduite.

Évaluons maintenant les idées anciennes sur la migration de ces images.
1. Les fouilles du XIXe siècle, si mal menées à seule fin de remplir des cabinets d'antiques, privilégiant les objets de luxe et jetant au rebut ceux de la vie quotidienne que l'archéologie moderne considère comme plus instructifs que les pièces d'exception, ont donné lieu à cette idée fausse qu'il apparaîtrait en Étrurie, d'un seul coup, un afflux de richesse et d'exotisme qui ne pourrait traduire que l'irruption d'une race extérieure ; idée générale, "les Étrusques" ont débarqué en Toscane au VIIe siècle, chassés d'Orient avec les autres peuples de la mer mentionnés sur une stèle de Ramsès II. On voit tout de suite la confusion : Ramsès II a bien combattu des "peuples de la mer", qui selon les pseudo-historiens en question viendraient de l'intérieur des terres d'Asie… dont les déplacements seraient à l'origine de la guerre de Troie… et qui attendraient six siècles avant d'envahir l'Italie ! Malheureusement, cela se lit encore dans des revues fantaisistes, et aussi chez Werner Keller, qui dans d'autres chapitres est un peu moins délirant.
2. Pallottino, contre Raymond Bloch (qui croyait à l'invasion orientale) et avec Jacques Heurgon, sans en tirer toutes les conséquences vu l'état des connaissances il y a soixante ans, a le premier affirmé que la culture étrusque s'est formée sur place, à partir du substrat villanovien, par évolution interne avec de nombreuses influences extérieures liées au commerce des objets grecs et orientaux. Ce que les savants plus récents (Torelli, Coarelli, Briquel…) ont apporté, c'est l'idée d'une transformation interne de la société villanovienne finale qui accueille, dès la fin du VIIIe, objets et influences orientaux.

L'étude précise de plusieurs nécropoles villanoviennes, par exemple (pour ne mentionner que celle que j'ai illustrée sur votre polycopié) celle de Quattro Fontanili à Veii, mais aussi celles de Tarquinia, de Caere, montre qu'on passe, petit à petit, d'une société Champs d'Urnes d'apparence assez égalitaire (XIe-Xe siècles) à l'individuation d'une aristocratie balbutiante : les hommes ont un mobilier funéraire plus riche que les femmes, les guerriers se distinguent des autres, puis les cavaliers des fantassins. Les plus riches/nobles finissent par se faire inhumer, en tombes "plates" (ou à fosse) puis sous tumulus. Et rapidement on voit surgir d'énormes tumulus, taillés dans le tuf volcanique et surmontés des déblais, de 40, 50 mètres de diamètre, comme les gros tumulus de l'entrée de la nécropole de la Banditaccia, à Cerveteri.

Rapidement, pourquoi ? La tradition date la colonie phénicienne de Carthage de 814, la colonie grecque de Pithecussai de 783 ; cela correspond à un essor du commerce méditerranéen qui suit le "'moyen-âge" grec – notion d'ailleurs en cours de révision. l'Étrurie côtière réagit sur le tard : à la fin du VIIIe où apparaissent des objets d'importation orientale/égyptienne sur les sites côtiers, Tarquinia (on y trouve le fameux vase dit de Bocchoris parce qu'il porte le cartouche de ce pharaon qui régna vers 715, un collier d'amulettes divines égyptiennes, peut-être des faux phéniciens d'ailleurs), Caere, Vetulonia. Caere avec sa tombe Regolini-Galassi, Vetulonia avec sa tombe dite du Licteur. Puis vient Préneste avant 650. Je regrette de ne pas disposer des monographies de ces tombes, d'ailleurs si mal fouillées qu'on ne peut en tirer que des idées générales. Les voici toutefois :
– La tombe Regolini-Galassi comporte, autour d'une sépulture probablement féminine, des dizaines de bijoux d'or un peu antérieures à 650, qui semblent être pour l'essentiel de fabrication locale. Mais la finesse des techniques utilisées, filigrane et granulation, confère un grand prix aux objets, et leur collection est impressionnante : ils occupent toute une salle des musées du Vatican. Cela dit, le tumulus construit sur la tombe Regolini-Galassi en comporte trois autres, plus récentes, avec des importations plus modestes, dont des quantités de vases attiques et corinthiens.
– À Vetulonia, on a la tombe dite du Licteur, remarquable par son modèle de hache en fer, qui doit dater de l'extrême fin du VIIIe. Mais aussi le Circolo degli Avori, un tumulus qui a livré un nombre conséquent d'objets en ivoire – donc importés avec toute la valeur ajoutée signalée plus haut.
– À Tarquinia, à Vulci, et ailleurs sur la côte, on a encore des importations de fabrication égyptienne et phénicienne, mais surtout de la céramique protocorinthienne et corinthienne qui vaut surtout pour les parfums coûteux qu'elle contenait.
Il s'agit de villes portuaires, situées quelques kilomètres à l'intérieur des terres (toujours la crainte des pirates qu'évoque Cicéron), mais qui disposaient aussi d'un territoire fertile et pouvaient donc échanger viandes et céréales aux Phéniciens et Grecs qui en manquaient. Cette explication n'est toutefois pas suffisante.
Comme il s'est produit en Gaule à l'époque de César, les villes étrusques ont dû livrer de la marchandise humaine : des esclaves. On en a quelques traces dans l'onomastique (à Caere, un esclave porte le nom étrusquisé de Jacob), mais les inscriptions sont bien plus tardives.

Préneste prend le relais. Pourquoi ? Le commerce étant essentiellement étrusco-grec, cette ville éloignée de la côte avait un rôle privilégié de surveillance sur la voie intérieure entre l'Étrurie et la Campanie, celle qui passait aussi non loin de Veii. Préneste possède trois tombes orientalisantes, la Barberini, celle d'une princesse d'après 650, la Bernardini, celle d'un prince antérieure à 650 (d'après la collation des objets de la Villa Giulia), et une tombe C, évoquée par des articles du XIXe, reste à peu près inconnue.

Rome ne comporte pas d'objets orientalisants, et c'est normal puisque son essor, comme place commerciale, ne date que du VIe siècle. Veii, curieusement, n'en a pas encore livré. On trouve quelques traces orientalisantes sur la côte du Latium, par exmple à Marino, mais rien de comparable avec les énormes tombes publiées partout.

Mais quelle société ?
C'est l'archéologie celtique qui fournit, depuis quelques décennies, des explications plausibles.
En Bavière, Rhénanie, Moselle, Suisse, Bourgogne, on décrit depuis peu des Fürstensitze qui comportent : une ou plusieurs tombes à char, avec des importations étrusques et grecques, un mobilier très luxueux, dont les objets décrivent une idéologie axée sur le banquet et le combat à cheval. Les énormes vases à vin, comme le cratère de Vix avec ses douze hectolitres, indiquent des banquets servis à des centaines de convives : c'est le principe du banquet féodal bien décrit au moyen-âge en Europe occidentale.
Il n'est pas difficile de déduire que les aristocraties qui commençaient à se distinguer à la fin du villanovien se sont restreintes dans certains sites, non encore urbanisés, à un petit nombre de familles qui contrôlaient l'agriculture, l'élevage et le commerce. Ces féodaux, il n'y a aucune raison solide d'imaginer qu'ils soient venus d'ailleurs : la différenciation sociale qui apparaît au villanovien final, jointe à l'essor du commerce méditerranée, suffit à expliquer leur émergence. Peu à peu, comme le montre l'évolution du Grand Tumulus de la Banditaccia et de la nécropole cérite en général, ainsi que la naissance d'une timocratie à Rome, ces féodalités ou seigneuries laissèrent la place à une aristocratie plus large, à l'image… de la Rome des Tarquins.

La Rome des Tarquins.
Il est un peu tôt pour en parler, mais il est possible que celui que l'historiographie appelle Tarquinius Priscus, aux richesses prodigieuses, soit l'un de ces féodaux et qu'il ait été dépossédé, à la fin du VIIe, d'un fief en Étrurie du sud, et ait importé le modèle à Rome, étape commerciale essentielle. Là, il compose avec un sénat, donc une aristocratie… mais tout cela n'est pas historiquement vérifiable, et les seuls faits constants et contrôlés par l'archéologie sont les suivants : vers la fin du VIIe ou au tout début du VIe, les populations des collines de Rome se réunissent autour d'un forum où la nécropole a été enfouie sous un dallage, et la vallée du Vélabre assainie. Des temples commencent à se dresser au Forum boarium, marché au bord du Tibre, où se croisent la via Salaria (qui conduit le sel du littoral aux Marches) et le commerce entre Étrurie côtière et Grande-Grèce. La suite concerne le programme du second semestre.

Impossible d'ajouter les images que j'aurais voulu joindre. Elles feront l'objet d'un article ultérieur.



Repost 0
Published by - dans LC04
commenter cet article
29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 19:07
Jean d'Aillon, qui a enseigné l'économie et travaille dans l'administration des Finances, écrit à ses moments perdus des romans historiques. Celui-ci est le seul qui se situe à l'époque romaine, à la fin du règne d'Auguste en l'occurrence. Il est publié par Labyrinthe, qui dépend du Masque, lequel dépend de Lattès… de si prestigieux éditeurs commerciaux, on attendrait qu'ils paient un correcteur instruit de quelques rudiments de langue latine.
On ne niera pas que le roman soit agréable à lire, et malgré ses 325 pages, on en vient à bout rapidement. C'est un western : il y a des bons, des brutes et des truands. Les bons sont Lucius Gallus, fils de sénateur, ancien légat, qui entretient une ferme près d'Aix-en-Provence ; la belle et jeune veuve salyenne Ambria, dont le fils est citoyen romain, son frère Cimbrius le gladiateur, et même le laniste (éleveur et loueur de gladiateurs, un personnage universellement décrié par les écrivains romains, au même titre que les maquereaux et maquerelles) est désintéressé et sympathise avec les héros dans leurs multiples mésaventures. Les brutes sont les hommes de main des gouverneurs de la ville, dont un anthropophage, et les truands, à plusieurs niveaux, l'un des deux édiles, fils de la main gauche de Cicéron, dit-on, le fameux Sextius qui cherche à étendre et romaniser sa ville à tout prix (et il y met le prix, surtout que ce sont les autres qui paient), le petit-neveu du fameux Crassus, dont la rumeur dit qu'il fait incendier les maisons des quartiers où s'élèveront les nouveux temples, selon la méthode du fameux Publius Licinius Crassus.
Les brutes détruisent le domaine de Gallus, enlèvent le fils d'Ambria, Gallus et ses compagnons passent par un souterrain inconnu pour la rejoindre à Entremont (l'oppidum gaulois au nord d'Aix), des hommes de main supérieurs en nombre leur tombent dessus, ils les laissent sur le terrain diversement égorgetés, quelques personnages sont assassinés, Gallus est poursuivi par le shérif et se retrouve en prison, s'évade bien sûr, enlève la belle et son fils retrouvé, tout en menant l'enquête sur les méchants. Qui seront soit condamnés, soit transformés par l'imagination du narrateur : Crassus en particulier n'est pas l'affreux qu'on croyait, mais un fidèle agent secret d'Auguste, membre d'une cinquième colonne que nul ne connaissait. Une cinquantaine de cadavres plus loin, tout est bien qui finit bien.
Mais le complot était téléguidé depuis Rome par de très hauts personnages, dont Livie, l'épouse d'Auguste, qui voulait éliminer les descendants de son pieux époux. C'est elle, avec son âme damnée Seianus (qui sera le préfet du prétoire de Tibère, et le souverain de fait de l'empire romain quand celui-ci se retirera à Capri), qui organise de loin l'assassinat de Lucius César, l'héritier de principe du pouvoir suprême.
Littérairement, donc, c'est excellemment fait. Historiquement, c'est une autre histoire, si l'on peut dire.
Autant qu'il me souvienne, la fondation de Rome date officiellement de –753, et les deux fils d'Agrippa, Lucius et Caius Iulii Caesares, sont morts en –2 et +4. L'action devrait se passer en –2 (soit l'an 751 de Rome), l'auteur la colle en + 2, mais + 2 = 772, Rome ayant été fondée en 770. Grosse et nuisible invraisemblance.
L'auteur ne connaît rien au patriciat ni à la carrière sénatoriale, et il imagine que les calcei aurati désignent les patriciens, alors qu'ils sont le privilège des sénateurs. De même, il répète une toge augusticlave, alors qu'il s'agit de l'angusticlave, mais qui désignait les chevaliers et non les sénateurs. Quant aux tribuns militaires, aux légats (commandants d'une légion, rarement issus du rang), il confond tout. Les centurions, les décurions, les édiles, même mélange. Lors des banquets, le maître de maison se place sur le lit du dessous : c'est le contraire. Les soldats déserteurs sont, p. 340, battus au cep de vigne parfois jusqu'à la mort avant d'être crucifiés ; mais p. 342 ils sont crucifiés vivants. Cela manque de sérieux. Pour mémoire, seuls les esclaves étaient crucifiés, et toujours vivants (ils devaient agoniser longuement et périr étouffés sous leur propre poids), les soldats étaient battus à mort et ensuite décapités à la hache.
Autre perle au hasard : "Lucius songea un instant à ces tombes étrusques de son pays où les époux semblent si proches l'un de l'autre." Si l'auteur pense au sarcophage des époux de Cerveteri (au Louvre) ou à celui d'Orvieto, ils étaient l'un comme l'autre dans des hypogées qui n'ont été ouverts qu'au XIXe siècle ! On a aussi une femme autorisée à siéger au premier rang d'un tribunal, ou un convoi de céramiques précieuses (de la Graufesenque) qui voyage sans escorte…
Mais ce qui agace le plus, c'est de voir le latin constamment massacré. Les gentilices servent de prénom (Marcellus Calvinus, Fulsinius Gallus, Flavius Maximus), un esclave porte un nom d'homme libre (Publius), et l'épouse de Julius Lepidus s'appelle Antonia Lepidus, sans souci de l'accord des genres (le nom correct serait Antonia Aemilia Lepidi). Dans la même confusion des genres (grammaticaux), voici un decumanus maxima au lieu de maximus, et un messager venu d'Apt s'appelle Victrix Arintius, au lieu de Victor ; pour ajouter la confusion des cas, on répète Iouis Maximo (au lieu de Maximi). Et ce pauvre Tibère est appelé constamment, jusqu'à la p. 366, Tiberio Nero au lieu de Tiberius.
Je termine sur une perle de luxe, qui cumule l'ignorance de l'auteur et la négligence du typographe : des candelabruni à trois pieds (p. 156) ; manifestement, l'auteur ignore que le pluriel est candelabra, ert en plus le singulier candelabrum a été mal recopié. Le © étant de 2000, je ne pense pas que l'auteur et ses relecteurs (quatre sont cités nommément) aient voulu rendre cet hommage iucongru à la future "première Dame de France".


Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 18:02
Hubert Monteilhet, ancien professeur d'histoire, s'est lancé dans le roman policier avec un certain succès : intrigues pointues, coups de théâtre de dernière minute, suspense, tous les ingrédients du polar classique, nécessaires à un certain succès populaire. Je citerai La part des anges, le seul qui me vienne à la mémoire, car il n'est pas possible de consulter Google en même temps qu'on écrit sur un blog (enfin, pas avec Firefox sous OS Panther ; peut-être les aficionados de Windows y arrivent-ils, peu me chaut). L'annexe de l'édition que j'ai sous les yeux me rappelle Les pavés du Diable, Les mantes religieusesRequiem pour une noce, dont on a tiré des films : bonne garantie d'une qualité de scénario.
Dans la précédente version de ce chapitre, j'avais écrit que Neropolis est la Rolls de la littérature moderne concernant l'antiquité romaine. Il ne s'agit peut-être que d'une Bentley, ce qui n'est déjà pas négligeable.
J'ai donc relu, pour la troisième fois, l'édition du Club français du Livre, qui doit être l'original : 739 pages et des commentaires précieux. Il doit y avoir dans mon grenier une édition de poche en deux volumes, plus maniable et moins introuvable.
Ce qui recommande Monteilhet, c'est tout d'abord un style gaulois, salace, qui fleure bon le foie gras et la plaisanterie gaillarde. Ce qui lui nuirait plutôt, mais que je n'ai éprouvé qu'à la troisième lecture (dans mon métier d'éditeur bénévole, les relectures sont éprouvantes et les qualités se trouvent souvent obnubilées par les défauts qu'on avait laissé passer la première fois ; mais en édition, on affronte trois, quatre ou cinq lectures en deux mois, alors qu'avec Monteilhet c'est une histoire de vingt ans), c'est une tendance à l'étalage érudit : quand il cite les différents fruits de mer que bouffaient les Romains friqués, on pense au Zola du Ventre de Paris, quand il décrit les blessures des gladiateurs, on évoque La Terre, si ce n'est Barbusse. Mais Monteilhet est assez subtil écrivain pour que ces étalages de chair crue passent la rampe, au moins à première lecture. Et après tout, il remplit bien la fonction assignée à ce cours de premier cycle et au séminaire que je tiens le mercredi sur le même sujet : faire digérer la connaissance des realia plus agréablement que le Daremberg et Saglio.
Ce qui nous amène à une seconde observation sur la forme : est-ce un thriller ? Non, définitivement. Le mode d'écriture n'est pas celui qu'on enseigne dans les universités étatsuniennes à des écrivains médiocres, les courts chapitres, les champ-contrechamp et changement de caméra incessants, les personnages tout noirs ou tout blancs. Monteilhet est souvent cruel, comme Vautrin son contemporain, et cinématographiable, les deux l'ont prouvé. Mais c'est subtil, moins pressé peut-être que Saylor ou Maddox Roberts, plus distancié en tout cas que le thriller amerlaud moyen.
La référence incontournable est le fameux Quo vadis ? d'Henryk Sienkiewicz. Comme je n'ai pas envie de le relire cette année, je vais en redonner simplement le contexte et l'idéologie : Sienkiewicz, catholique polonais de la fin du XIXe siècle, avait commis un grand nombre de nouvelles façon Tolstoï, bien-pensantes, bien religieuses, qui n'avaient eu qu'un succès modéré, jusqu'en 1891 où il sortit ce roman des temps néroniens, avec Saint Paul et Saint Pierre en première ligne, des conversions vertueuses, des miracles et des martyres. Littérature qui lui valut un prix Nobel, celui de 1901 me semble-t-il, et des centaines de rééditions en diverses langues. Quo vadis ?, malgré une qualité littéraire fort moyenne, fut adopté par l'église vaticane, bien au-delà de la Pologne, comme une arme idéologique contre le spectre de la judéo-maçonnerie, les idéaux républicains et en particulier le radical-socialisme français. Mal écrit mais bien-pensant, Quo vadis ?  véhicula longtemps dans les couches populaires (innombrables éditions de poche) la haine globale du modernisme et de l'espoir dans le progrès qui étaient, à l'époque, des thèmes de gauche. Si l'on remonte un peu plus haut dans l'histoire de la littérature, Sienkiewicz s'inspirait bien sûr de Châteaubriand, et son christianisme est exactement un paulinisme, un corps de doctrine fortement conservateur, qui méprise les femmes et les pauvres au moyen d'un pseudo-message du nommé Christ (fabriqué à partir du juif Yessouah, mais inversant tout ce qu'on peut savoir de sa pensée), et en plus fortement antisémite.
Neropolis est à beaucoup d'égards un anti-Sienkiewicz et un anti-Châteaubriand, mais tout en contrastes, et comme l'auteur domine son histoire romaine, l'ombre et la lumière se répartissent sur des personnages truculents, qui ne sont comme tout un chacun ni bons ni mauvais.
Au départ, Monteilhet campe un sénateur, dont le grand-père était affranchi d'un Junius Silanus. Cet Aponius perd toute sa fortune, obligé par la folie de Caius Caligula à acheter tout un ludus de gladiateurs. Son premier fils, Marcus, est un Romain typique, militaire de carrière ; le second, Kaeso, dont la mère est morte en couches (d'où le prénom), est beau comme Alain Delon et objet de convoitise des hommes et des femmes. Y compris des plus haut placées… ce qui est évidemment dangereux quand on sait qu'Agrippine la jeune fait assassiner frères, père, enfants pour élever Néron au pouvoir.
Pour se replacer dans la clientèle de Silanus, l'une des grandes fortunes de Rome, Aponius accepte de se marier avec sa propre nièce : Tibère a donné l'exemple, il faut complaire au prince en imitant ses actes contre nature. La nièce arriviste, Marcia, tante et marâtre de Kaeso, tente de le séduire. Y parvient-elle ? Ce n'est pas explicite. Mais à la suite du mariage platonique, Aponius retrouve quelque aisance et une affranchie égyptienne, belle mais frigide (je ne vous dis pas pourquoi) dont Kaeso est amoureux à son tour. C'est à peu près l'essentiel de l'intrigue et sa partie courtelinesque.
Kaeso rencontre Paul, un personnage dogmatique mais impressionnant, qui le ressuscite ; en fait, il n'était pas vraiment mort, et l'on ne sait si le miracle est authentique. Mais l'écharpe de Kaeso, maniée par Paul, a bien rendu la vue à un aveugle, qui attribue le miracle à la statue de la Pudeur patricienne, dont le modèle n'est autre que Marcia l'impudique. Kaeso voudrait bien se faire juif, mais la rigidité du rabbi de Rome et la circoncision le font reculer, et il forcera Paul à le baptiser chrétien, quoique sa foi soit plus proche du stoïcisme façon Sénèque. Sénèque, la deuxième fortune italienne après Néron, étale une vertu toute rhétorique… et son suicide, acte stoïcien par excellence, apparaît plus comme une échappatoire. D'ailleurs tout le monde finit par se suicider, sauf ceux qui seront crucifiés sur ordre de Néron, et le pauvre Aponius, finalement tué par Sélénè, elle-même secrètement baptisée.
Néron, charmant poète plus qu'empereur, avance et recule à la voile et à la vapeur. Ce qui donne lieu à des scènes croustillantes. Mais en même temps, il compose sa fameuse Troica, qui se termine par l'incendie de Troie, et ses architectes lui bâtissent la maquette d'une Rome idéale, sans insulae fragiles, sources d'éboulements et d'incendies. Les chrétiens prédisent l'apocalypse pour bientôt, et la destruction de Rome, la nouvelle Babylone, est attendue. Alors, qui donc, en 64, en plein été, provoque l'incendie qui détruit douze des quatorze quartiers ? Le temps trop chaud et le Tibre à sec, les vents violents, les séides de l'empereur, ou les chrétiens en attente d'apocalypse (ou les juifs, d'ailleurs) ? Tacite et Suétone, ces faux témoins, laissent entendre que ce pourrait bien être le Prince ou ses fidèles trop zélés ; Monteilhet renvoie tout le monde dos à dos, mais le principal quartier judéo-chrétien, en rive droite, le Trastevere, a été épargné par les flammes. Il ne le sera pas par la vengeance des proches du Prince.
Œuvre touffue, à plans multiples, qui mêle habilement toutes les hypothèses. Présentation vivante, également, des realia de l'époque, et sans approximations (j'ai tout juste relevé quelques détails à vérifier). Excellente trame narrative, sans manichéisme, mais avec un radical d'origine tragique : sa beauté excessive nuit à Kaeso et le mène à la mort sans qu'il ait conquis le cœur de celle qu'il aime réelleement, tout en ayant été aimé par celui et celles qui lui importent peu.
Neropolis est un monument, qu'on pourrait d'ailleurs disséquer pour plusieurs sujets de recherche. Ceci pour les étudiants de M2 à qui ce blog est aussi destiné.
 
Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 14:08
Néropolis, d'Hubert Monteilhet, est un peu la Rolls des romans fondés sur l'histoire romaine. L'auteur fut enseignant d'histoire avant de se lancer dans le roman d'aventures ou policier, où sa réussite est notable. Une écriture flamboyante, des intrigues à rebondissements, en font l'un des grands de ce domaine. La réussite est-elle égale dans ce long roman (750 pages) ? L'ayant lu trois ou quatre fois depuis vingt ans, je vois maintenant mieux les défauts.
L'intrigue commence avec le sénateur Aponius, qui est arrivé à ce statut grâce au patronage de la gens Iunia : le grand-père était intendant d'un Iunius Sabinus, chargé de gérer… ses élevages de poissons. Or Caligula, au cours d'une vente aux enchères, joue un tour pendable au sénateur : il l'oblige à acheter des gladiateurs pour 90% de sa fortune. Veuf, Aponius cède à sa nièce qui l'engage dans un mariage blanc, de manière à le rapprocher des Silanus, et finalement Marcia divorce d'Aponius, se remarie avec Decimus Silanus, qui adopte les deux enfants de Marcus, Marcus iunior et le beau Kaeso. Celui-ci, en Grèce, s'initie aux mœurs locales, ce qui donne lieu à de fort obscènes plaisanteries, mais de retour à Rome il doit faire face aux avances de sa cousine et marâtre. Puis Kaeso rencontrera l'apôtre Luc, compagnon de Cn. Pompeius Paulus, qu'on connaît mieux sous le nom de Paul de Tarse ou saint Paul. Je ne vous raconte pas la suite parce que je n'en suis qu'au tiers, mais de mémoire la cruauté de Néron vaudra à l'un des frères de mourir puis de ressusciter.
Monteilhet est un compliqué, et son intrigue prend le contrepied de celle, simpliste, de Sienkiewicz dans Quo vadis ? De ce point de vue, je me rappelle une première lecture bien lointaine, où le récit m'avait paru haletant malgré sa longueur.
Sa longueur, et ses longueurs : Monteilhet a une connaissance encyclopédique des realia romaines, et en fait largement profiter le lecteur. Six pages sur l'élevage des oiseaux de luxe, autant sur les poissons, deux sur la famille julio-claudienne, une dizaine sur les banquets, quelques-une sur la gladiature (centrale dans le roman), l'érotisme, les jardins, les cimetières…
En 1984, ce gros roman se présente comme le modèle des thrillers publiés par 10/18, mais les moyens littéraires du genre ont évolué vers, disons, une lisibilité plus immédiate. Il n'empêche qu'à première lecture Neropolis doit demeurer passionnant, et même les longues lettres échangées entre Sénèque et son frère Gallio, ou les listes à la Zola des espèces de fruits de mer comestibles, ne doivent pas trop lasser. Mais c'est aussi un trésor (au sens de thesaurus) où l'on trouve tout sur l'époque néronienne, avec une érudition contrôlée, que je n'ai prise en défaut qu'une fois toutes les cent pages environ.

6 octobre (à remplacer par un article plus complet)
Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 18:14
Thriller de Matilde Asensi, traduit de l'espagnol. Folio, 2006, n° 508. ÉDITION ORIGINALE 2001.

El último Catón ! Un titre à faire rêver le latiniste, mais il n'est question ici ni de Caton l'Ancien ou le Censeur, ni de Caton d'Utique qui se suicida pour éviter de se rendre à César. L'histoire commence avec Hélène, la mère de Constantin, censée avoir recueilli la Vraie Croix de Yessouah bin Youssef, alias Jésus-Christ.
La date de publication est essentielle : nous sommes dans la période où le trop fameux et fumeux Da Vinci Code, qui n'était d'ailleurs pas le premier du genre (j'ai rappelé ailleurs que Didier Convard, avec sa BD puis son scénar du Triangle Secret, avait devancé Dan Brown), faisait des scores de vente inimaginables.  Disons à l'avantage de Madilde Asensi que l'écriture, même pas trop bien traduite, semble indiquer un auteur unique… ce qui n'est pas le cas du Da Vinci Code et des autres ouvrages signés de Dan Brown, qui à mon sentiment sont œuvre fort collective.
Je peux me tromper, n'ayant pas lu les textes originaux (cela ne me gêne pas de lire de l'américain ou de l'espagnol, mais il faut bien s'y résoudre, les librairies internationales ont disparu de Paris, la toute dernière étant Brentano's, avenue de l'Opéra). On voudra cependant bien croire mon expérience d'écrivain et d'éditeur : on sent quand il y a plusieurs plumes, je vous le démontrerai un jour à propos de Christian Jacq et d'Alexandre Dumas (pour qui la chose est connue depuis longtemps).
Donc, Matilde Asensi pique tous azimuts : son personnage central est une bonne sœur d'une congrétation mineure, curieusement Docteur d'État (de la Sapienza, l'université du Vatican ? cela n'est pas précisé), fort érudite comme la Sœeur Fidelma de l'excellent auteur irlandais qui signe sous le nom de Peter Tremayne. Elle travaille dans les fameux souterrains du Vatican, les archives secrètes, sortis de l'imagination de Gide et qui se sont prodigieusement allongés depuis. Bizarrement, elle ne connaît rien en informatique, ce qui est assez contradictoire pour quelqu'un qui maîtrise le latin, l'araméen, l'hébreu ecclésiastique (mais apparemment l'auteur ne fait pas de différence entre les deux), le grec classique et le grec byzantin… ; et la paléographie d'un tas de langues disparues.
Nœud : elle se trouve recrutée, comme spécialiste des spécialités, recrutée indirectement par Jean-Paul II en personne pour résoudre le vol des échardes de la Vraie Croix, un peu partout dans le monde. Son chef sera un garde suisse héréditaire, "le Roc", une espèce de monolithe impénétrable à tout sentiment humain ; et son coadjuteur un universitaire copte d'Égypte, bien séduisant… rassurez-vous, la nonne quadragénaire (ou prersque) finira par connaître l'amour auprès de Farad, mais il y faudra 550 pages et un parcours initiatique qui les amène, disons-le bêtement, au Paradis. Lequel se situe dans des grottes volcaniques du Soudan, mais combien de voyages avant !
Un guide, la Divina Commedia du Florentin Dante Alighieri, qui à la Renaissance s'était imaginé mené par Virgile dans les entrailles de la terre pour remonter jusqu'au Purgatoire et finalement au Paradis, qui est un jardin (c'est d'ailleurs le sens du mot grec !)
Les trois héros, d'abord menacés par la police du Vatican puis accueillis par tout un paquet de Popes et d'Archimandrites issus de l'église byzantine, vont subir plusieurs épreuves fondées sur l'alternance et la complémentarité 7/9 que le garde suisse, le capitaine Roïst (curieux, je lis toujours Rösti), mène tambour battant ; au passage, entre Ravenne, Athènes où la vierge court le marathon et Alexandrie, après un passage par la Cloaca maxima de Rome, on retrouve le corps de Constantin dans une série de sarcophages emboîtés comme des poupées russes, puis on remonte le Nil pour franchir un tapis de braises quelque part dans l'antique Nubie.
À chaque étape, de curieux gardiens de la Vraie Croix (qui n'est pas la vraie, on le saura à la fin), assomment les héros et les marquent de scarifications de forme adéquate, et ils se réveillent drogués, mais affamés. Les repas, c'est curieux, sont décrits avec assez de minutie, comme dans les romans actuels où il faut absolument que les héros dégustent des spécialités et les vins qui vont avec (je connais, je suis romancier aussi, et j'en profite pour faire de la pub à une copine qui produit un excellent chablis. Mais là, on passe des spaghetti au régime végétarien en passant par les desserts égyptiens, qui sont, j'en conviens, excellents, sauf pour les diabétiques…)
Ce qui complique tout est que l'héroïne, Ottavia, descend d'une famille mafieuse d'Agrigente, et qu'elle rencontre à Jérusalem l'héritière d'une famille rivale… on aurait pu compliquer l'intrigue, créer un psychodrame à la sicilienne, mais l'auteur oublie cette piste pour s'arrêter au paradis et au dépucelage final de la nonne, qui par chance n'a pas renouvelé ses vœux… sinon elle aurait dû attendre un an de plus.
On la plaint, la pauvre Ottavia… mais il faut se rappeler que quarante ans est l'âge canonique auquel on pouvait devenir bonne de curé, mais aussi l'âge auquel les Vestales étaient démobilisées et pouvaient enfin connaître l'homme. Il y a bien d'autres éléments chiffrés : Ottavia, cela n'échappe à personne, c'est à la fois la huitième enfant d'une famille (je n'ai pas contrôlé, mais je crois bien qu'elle est effectivement la huitième née de sa généreuse et prolifique mère, qui est aussi la capomafiosa… dont le frère aîné s'appelle Pierangelo et exerce à Jérusalem, pensons que les anges interviennent sans arrêt dans l'œuvre de Dante… D'autre part, l'alternance et la complémentarité entre le 7 et le 9 sont les chiffres symboliques de plusieurs initiations maçonniques, et c'est un peu cela que nous avons dans certains épisodes, quand les gardiens du temple (= les archanges) portent le nom d'"hommes bons" : le père Uomobono à Rome, par exemple, sur le Forum Boarium où se trouve, précisément, l'église de Sant'Omobono qui recouvre le premier temple étrusque de la ville…
Je dirais, sans vouloir dépércier ma consœur, qu'autant l'érudition est visible, énorme, considérable, autant le récit relève de la collection Harlequin. Pas facile, en fait, de surfer sur la vague du thriller vaticanesque quand on n'a pas reçu, comme les auteurs américains, toute une formation universitaire pour écrire ce genre de choses.
J'ajouterai deux remarques qui concernent surtout l'éditeur : quand on cite du grec, autant le faire correrctement, il y a d'excellents claviers grecs sous Macintosh (mais il y a des gens qui travaillent encore sous Windows, pauvres pécheurs…) ; et même en alphabet habituel, les gardiens de la croix seraient mieux orthographiés stavrophylakes que -philakes.
J'ai du mal à expliquer qu'on ait comparé Matilde Asensi à Arturo Perez Reverte… mais enfin, pour une demi-quatorzaine d'euros, si l'on a une longue nuit à passer dans le Palatino…

Quand j'en aurai le loisir, je vous parlerai du Da Vinci Code. Ce sera plus méchant.
Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 20:37
Rien à voir avec le fameux lieutenant de César. Nous sommes au IIIe siècle de l'ère courante, l'armée romaine perdue en Germanie ou en Sarmatie, et la populace de Subure, agitée par une prêtresse ± sorcière du nom de Canidie, se livre au culte de Mithra, qui exige de combattre des taureaux quand il ne demande pas des sacrifices humains. Il se confond avec Sol Invictus (il y aurait apparemment deux sectes mithraïques opposées, une populaire et une intégriste) et promet l'immortalité à ses disciples les plus sanguinaires, pour tout dire aux pires abrutis. Or le tribun Labiénus en est un fameux : il va jusqu'à promettre de sacrifier son propre fils, pas encore né dans le premier volume et tout bébé dans le second. Il égorge également son propre chien avec les dents, après l'avoir torturé pour le rendre sauvage, engage son peloton de cavalerie dans un combat où tous périssent sauf lui (on pense au désastre de Varus), et finit au cirque.

Images sombres, la plupart nocturnes, personnages dessinés à la serpe, réduits souvent à des gueules ouvertes qu'ils soient hommes, chiens ou taureaux, à peine identifiables, plongée-contreplongée et zoom avant-arrière systématiques, les auteurs ont utilisé l'histoire romaine (avec une liberté excessive) pour satisfaire à ce goût de la violence et du macabre qui sévit dans la BD depuis les années soixante, mais plutôt dans le space-opera ou les futurs apocalyptiques (Druillet et son école… mais Druillet dessinait tout autrement). Deux volumes chez Theloma, 1. Le prix de l'éternité, 2. Sol invictus, 48 planches chacun, sûrement très chers (je les empruntés). Je ne recommande absolument pas cette lecture.


Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article