Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 18:24
Version:1.0 StartHTML:0000000105 EndHTML:0000006233 StartFragment:0000002535 EndFragment:0000006197

Le mois dernier est paru un poche de Jean-Marc Irollo intitulé Histoire des Étrusques, 206 pages, chronologie, bibliographie, index, 8 € chez Tempus, une subdivision de Perrin. À ce prix-là, celui de cinq cafés à la gare de Lyon, vous ne pouvez pas vous en passer, d'autant qu'il contient tout ce qu'il faut pour affronter certains sujets possibles de partiel.

Vous n'y trouverez rien de bien original, mais plutôt une synthèse grand public des travaux qui font autorité depuis cinquante ans, et de plus récents, les uns et les autres avec garantie universitaire solide : Heurgon, Hus, Bloch, Briquel, Thuillier, Cristofani, Pallottino, Coarelli, etc.

L'auteur, qui travaille au Louvre et est toscan d'origine, consacre ses deux premiers chapitres à la découverte des Étrusques depuis la Renaissance italienne et à l'étruscomanie ; les suivants à la civilisation (avec une mise au point utile sur le prétendu matriarcat), à la religion, à l'art et à la disparition de cette civilisation sous le marteau-pilon romain… alors que les Romains lui doivent presque tout.

Je le contesterai sur quelques points, notamment la survie de l'art et des coutumes : suivant Ragna Enking (une historienne d'avant-guerre qui avait trouvé des points communs abusifs entre l'art pompéien impérial et les miroirs latins) et quelques notules sur le maintien de la religion étrusque sous Claude, voire chez Julien l'Apostat, l'auteur valorise abusivement des survivances d'une civilisation qui ne parlait plus guère sa langue.

Sur la durée du villanovien et son évolution vers l'orientalisant et l'archaïque, tout en affrontant les difficultés géographico-chronologiques qui font que les influences gréco-orientales arrivent de façon très décalée entre les métropoles de la côte (Tarquinia, Vulci, Caere), les derniers sites féodaux (Murlo, Acquarossa) et les colonies de Vénétie (Spina, Adria), l'auteur cède à quelques à-peu-près qui montrent simplement que les conclusions des scientifiques ne sont pas encore toujours et partout stabilisées.

On regrettera bien sûr qu'il n'y ait presque aucune illustration, à part les deux haruspices de la couverture, datées un peu bas à mon sens ; mais c'est un problème de coût : même des illustrations au trait, comme celles qui servent de culs-de-lampe aux Étrusques de Werner Keller chez Marabout, coûtent cher. Le livre que Briquel a fait paraître chez Armand Colin en 1993 aurait dû être davantage illustré si la volonté de l'auteur avait été respectée. Problèmes de l'édition industrielle…

Pour la lisibilité et la solidité de l'information (hormis les réserves ci-dessus), je suggère ce poche comme une bonne approche de la civilisation étrusque dans son ensemble au niveau licence.

Repost 0
Published by - dans LC04
commenter cet article
20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 17:39
Version:1.0 StartHTML:0000000177 EndHTML:0000015206 StartFragment:0000002426 EndFragment:0000015170 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Servius%20Tullius.doc

Servius Tullius.

Ce roi, le sixième sur les sept des premiers temps de Rome selon la chronologie fabriquée, à l'époque de Cicéron probablement, pose quatre questions : 1. Sa réalité historique ; 2. Sa position de fondateur des institutions républicaines ; 3. L'élaboration littéraire de sa tragédie. 4. La légitimité du pouvoir.

1. L'hypothèse d'une réalité historique : pour Tite-Live I 39 (p. 44 du polycopié, fascicule 2), 1.1. Servius est l'un de ces enfants-rois, comme Moïse, Jésus, Faustulus ou Romulus, marqué au berceau par la faveur des dieux, ici une auréole de feu qui entoure sa tête alors qu'il est allaité dans le palais du roi Tarquin Ier du nom.

1.2. Il devient enfant royal par adoption, à partir du moment où Tanaquil, qui a déjà deviné longtemps avant la prédestination de Tarquin, proclame celle de Servius. Mais comme Servius signifie "fils d'esclave", l'historiographie se sent obligée de trouver une explication plus laïque : on imagine dès lors que Servius est le fils d'une princesse de Corniculum, prisonnière de guerre donc esclave. C'est, bien sûr, une fabrication érudite dont l'auteur est peut-être Varron, officier de César et ami de Cicéron.

3.1. Premier élément du roman, ou de la tragédie : les fils d'Ancus Martius, le roi qui a précédé Tarquin, assassinent cet usurpateur ; et Tanaquil met Servius, sorte de fils adoptif, sur le trône en dissimulant la mort de son propre époux.

1.3.1. Un texte et un document archéologique de première importance offrent une autre version. Le texte est celui de l'empereur Claude, élève de Tite-Live, qui fut historien avant de devenir empereur malgré lui, et qui avait écrit une histoire étrusque en six volumes et une histoire de Carthage. Dans un discours prononcé devant le sénat des Gaules à Lyon, il affirme que Servius Tullius s'appelait en fait Mastarna et avait été insertus (intercalé) entre les deux Tarquins. Le texte ne suffit pas à dire si, selon les recherches de Claude, Servius était un personnage fabriqué de toutes pièces, ou si l'historiographie l'avait simplement déplacé chronologiquement ; mais le document suivant offre des précisions.

1.3.2. La tombe François, découverte par un ambassadeur de Napoléon Ier à Vulci, environ 100 km au NW de Rome sur la côte tyrrhénienne, est présentée p. 49 sqq. Je ne répète pas ici le cours que je lui ai consacré en fin de premier semestre, mais juste l'essentiel.

Il s'agit de la tombe gentilice d'un clan, celui des satie, refondée par un membre du clan qui s'y est fait représenter en augure et triomphateur : vel saties. Il a fait vider une tombe plus ancienne, creuser en-dessous celle que nous connaissons, et peindre un programme complexe qui comporte, liés par des effets de symétrie :

a) le sacrifice des prisonniers troyens, ancêtres des Romains, par les Achéens, Achille et les deux Ajax ;

b) la délivrance de prisonniers par des combattants étrusques, dont les frères Vibenna et macstrna, qui tuent un nomme cneve tarχunies rumaχ, c'est-à-dire Cnaeus Tarquin le Romain.

c) le portrait de vel saties en triomphateur.

Interprétation (Coarelli, Torelli, Briquel…) : Saties aurait vaincu les Romains dans quelques guerres résiduelles autour de 330 ; les événements historiques (prise du pouvoir sur Rome par des gens de Vulci autour de 550) et mythiques (fin de la guerre de Troie, vers 1190, mais qui passait pour historique) sont mis en miroir. Les ancêtres des Vulciens sont des héros achéens (Achille, Nestor, Phoenix).

Conclusion : Mastarna, alias Servius Tullius, est un personnage historique qui, à une certaine période bien fixée autour de 550 par d'autres sources, a renversé à Rome le pouvoir d'un personnage, ou d'une dynastie, du nom de Tarquin. Précisons (p. 51) qu'une famille de ce nom a laissé plusieurs épitaphes à Caere, mais qu'elle est inconnue à Tarquinia.

[Une remarque de Jacques Heurgon développée par Coarelli, à laquelle j'hésite à adhérer : macstrnasemble dériver de magister, terme qui désignait les deux grands chefs de guerre, le commandant de l'infanterie et celui de la cavalerie ; et -na est un suffixe d'appartenance, ou de filiation : Servius Tullius serait donc un subordonné des Vibenna, qui sont assez souvent cités par ailleurs et seraient des sortes de condottieri, des mercenaires au service de telle ou telle cité.]

2.1. Le fondateur des institutions républicaines : Tite-Live I 43 est loin d'être clair, et il décrit une répartition des citoyens selon des critères financiers forcément anachroniques, puisqu'il n'y avait au milieu du VIe siècle que des lingots prémonétaires. Les équivalents en as qu'il donne ne peuvent être datés que du milieu du IVe siècle. Ce qui ne signifie absolument pas que le principe de la réforme soit anachronique.

2.2. Le principe : les citoyens sont classés suivant leurs biens. Les plus riches sont cavaliers (18 centuries), ou fantassins lourds (80 centuries), les autres se répartissent en quatre autres classes, et les pauvres ne doivent pas le service militaire puisqu'ils ne peuvent pas s'offrir d'armement. Les catégories militaires s'appliquent à la vie civile, et chaque centurie vaut une voix, selon le principe dit de l'égalité géométrique. Ce qui signifie, et Tite-Live s'en félicite, que les citoyens les plus riches sont sûrs de l'emporter dans les élections, le vote des lois ou celui des guerres. À titre indicatif, Servius aurait recensé 80.000 mobilisables (ce qui semble un peu élevé), et les centuries les plus riches auraient donc compté quelques dizaines de citoyens, les plus pauvres des milliers.

2.3. Le caractère fondateur : jusqu'à César, les comices centuriates, réunis au Champ de Mars, éliront les magistrats dotés de l'imperium militaire, consuls et préteurs. Avec César, l'assemblée de la plèbe, sous forme de comices tributes, votera de plus en plus des lois qui s'appliquent à tous, les plébiscites. On peut donc considérer qu'un roi, ou un gouverneur imposé par les Étrusques de Vulci, est le véritable fondateur des institutions fondamentales de la république romaine, qui fonctionneront pendant cinq siècles.

2.4. Les indices archéologiques : de nombreuses scènes de peinture sur vases (p. 48) du milieu et de la fin du VIe siècle indiquent que l'infanterie était devenue dans le Latium, après la Grèce, la Grande-Grèce et l'Étrurie, l'élément essentiel des armées. Elle permettait de conquérir des territoires et de s'y installer au lieu de simplement les razzier. Ce développement de l'infanterie hoplitique est exactement reflété par l'organisation servienne.

3.2. Suite du roman : Servius a marié ses deux filles aux deux fils de Tarquin l'Ancien, mais les couples sont mal assortis : une Tullia et un Tarquin, Lucius, sont ambitieux ; ils éliminent par meurtre Arruns et l'autre Tullia, puis Lucius Tarquin se proclame roi en l'absence de Servius, qui est ensuite assassiné, et sa propre fille fait rouler sa voiture sur son cadavre… On reconnaît là des éléments de tragédie grecque qui ont contribué à fabriquer une bonne partie du récit "historique" de Tite-Live.

4. Le problème de la légitimité : Tite-Live, et ses prédécesseurs, étaient sans aucun doute bien embêtés de devoir reconnaître qu'un roi était à l'origine des institutions fondamentales de la république. Les chapitres I 46-47 sont écrits pour prouver a contrario que Servius était plus légitime que Tarquin II : celui-ci, outre sa prise de pouvoir insurrectionnelle, utilise les arguments les plus démagogiques, tirés de la propagande politique de l'époque de Sylla, de Pompée et de César, pour dénoncer le parvenu. Mais, preuve de sentiment démocratique, Servius finit par se faire élire roi par le peuple, justifié qu'il est par sa victoire sur Véies, et l'on dit même qu'il aurait voulu abdiquer pour laisser le pouvoir… au peuple, ou au sénat ? Ce n'est pas clair. L'argument des terres conquises qu'il répartit entre les citoyens pauvres préfigure la fondation de colonies ; c'est totalement anachronique, et les termes employés sont ceux même que Cicéron utilise à l'encontre de César dans les années 60.

Pour conclure, les chapitres consacrés à Servius, qui peuvent fournir plusieurs sujets d'examen, montrent comment Tite-Live, d'un point de vue purement littéraire, compose son récit : à des éléments historiques dont il n'a que vaguement conscience, et qu'il faut décrypter à partir de documents archéologiques, il ajoute une trame romanesque/tragique tirée du monde grec, et des discours idéologiques qui lui sont inspirés par la fin de la république, qu'il a connue dans sa jeunesse. Le tableau ne serait pas complet si l'on n'ajoutait, mais c'est moins clair que pour Romulus et Tarquin II, une critique de la monarchie qui était en train de se réaliser dans les années même (31-27) où il écrivait. Le portrait d'un monarque républicain, qui tire son pouvoir de la violence et le légitime ensuite par sa vertu, sa fortune et sa réforme des institutions dans un sens timocratique, devait certainement, dans son esprit, servir d'assise idéologique au tout jeune pouvoir d'Octave-Auguste.

N.B.: l'analyse de la tombe François, faite au premier semestre, n'est pas au programme du second ; il est toutefois souhaitable de connaître le résumé que j'en ai fait p. 49.

Repost 0
Published by - dans LC04
commenter cet article
8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 18:44
Bienvenue aux sept étudiants qui rejoignent ce module sur la Rome archaïque.
Nous travaillerons sensiblement davantage sur les textes que sur l'histoire de l'art, mais celle-ci nous aidera à préciser la fin du VIème siècle. Car les nombreux éléments architecturaux qui figurent sur le deuxième polycopié, et bien d'autres que j'espère pouvoir projeter sur l'écran de la 117, permettent de préciser l'influence de l'Étrurie, de la ville de Veii en particulier, sur la Rome de l'époque où y règne, selon la tradition, le deuxième Tarquin, dit le Superbe ou le Tyran.

Quelques rappels techniques et de calendrier :
1. Nous avons devant nous dix semaines de cours et une de partiel. La seule date possible de partiel est le 17 mai, le 24 étant férié. Mais nous pourrons, en commençant à 10 h en salle 210 et en descendant à l'amphi à midi, avoir quatre heures au lieu de deux.
Les résultats du partiel du premier semestre montrent que le petit tiers de notes inférieures à la moyenne est dû à des défauts méthodologiques (mauvaise interprétation des sujets, tendance à déballer des connaissances sans les sélectionner et absence de plan) et à la contrainte des deux heures qui trouble la plupart d'entre vous.
Je ne pouvais pas descendre chargé d'exemplaires des trois fascicules, mais la semaine prochaine je préverrai pour tous assez d'exemplaires du polycopié rouge brique, celui qui concerne Romulus et les rois latino-sabins ; du beige, sur le gouvernorat étrusque et la révolution ; et du vert, tout nouveau, qui va des débuts de la république à la renaissance de Rome après sa destruction par les Gaulois.
Le fascicule beige et le vert sont indispensables pour le partiel de mai, le terracotta éventuellement utile, et pour ceux qui devraient passer les épreuves de rattrapage en septembre, le terracotta et le beige serviront pour L1/L3 et le beige et le vert pour L2/L4. Attention, les deux épreuves de rattrapage se déroulent sur une matinée, et en général le premier jour de la session !

Nous avons largement le temps de voir les sujets suivants : le règne de Tarquin le Tyran et le développement urbanistique. Le roman de la révolution et ses invraisemblances. La tragédie de Lucrèce et celle de Virginie : ou comment la république s'établit pour de bon au milieu du Ve siècle. La transformation en histoire du mythe des deux parjures, Cocles et Scaeuola. Le développement de l'impérialisme sur le Latium et l'Étrurie du sud, la prise de Veii, la catastrophe gauloise et la deuxième naissance de Rome, avec le deuxième Romulus : Camille. Beau programme.

Servius Tullius : j'ai commencé par rappeler de dernier cours du premier semestre, avec l'identification du personnage de macstrna ou Mastarna. Il y a suffisamment d'éléments p. 49-51 du polycopié beige pour qu'on puisse résumer très rapidement ce point, qui n'est pas au programme du second semestre :
– D'un côté, Tite-Live relate deux romans. Le premier, c'est le miracle qui marque Servius enfant, l'auréole de flammes qui entoure sa tête dans son berceau, et Tanaquil qui devine sa majesté à venir. Puis Servius marie ses filles aux fils de Tarquin l'Ancien, les mariages sont mal assortis, le Tarquin ambitieux (Lucius, le futur Superbe) fait assassiner sa femme et son frère, s'allie à l'autre Tullia, l'ambitieuse, on finit par tuer le vieux Servius et Tullia roule sur son cadavre. Thème conventionnel de la tragédie (viol du cadavre chez les Atrides…).
– D'autre part, une phrase du discours prononcé à Lyon par l'empereur Claude, historien de l'Étrurie et éduqué par Tite-Live, indique que Mastarna fut inséré dans l'histoire romaine entre deux Tarquins, sous le nom de Servius Tullius. Une tombe remarquable de Vulci présente un programme pictural qui met en vis-à-vis trois périodes historiques. Je résume de nouveau : à la fin du IVe siècle, un nommé Vel Saties, figuré en triomphateur dans l'acte de prendre les auspices, se fait représenter sur les parois d'un vaste caveau familial à dix chambres autour d'une pièce centrale ou atrium, ouvert au public, après avoir fait réinhumer ses ancêtres dans les chambres ensuite murées. Rapport historique : des guerres menées par une coalition de villes étrusques du sud, contre Rome, qu'on connaît par les résumés des livres perdus de Tite-Live (330-320). Deuxième niveau historique : le milieu du VIe siècle ; une troupe de condottieri menés par Macsrna et les frères Vibenna tuent un Tarquin de Rome, cneve tarchunies rumach. Troisième niveau historique, la fin de la guerre de Troie : épisode réel mais local (côtes d' Asie mineure), monté en épingle par des conteurs (aèdes) réunis sous le nom d'Homère ; les Troyens, ancêtres des Romains, sont sacrifiés aux dieux souterrains par Achille et les deux Ajax. Interprétation récente mais indubitable : Vel Saties et sa famille prétendaient descendre des Achéens qui avaient vaincu les Troyens, ancêtres des Romains, et de plusieurs héros de l'Iliade ; au VIe siècle, les Vulciens représentés par les frères Vibenna et Macstrna éliminent les Tarquins de Rome.
Le document écrit, la Table de Lyon, est l'œuvre d'un empereur-historien qui avait écrit une histoire étrusque en six livres. Le document graphique est réalisé peu après une campagne victorieuse (et anecdotique) de certains Étrusques contre Rome. Servius Tullius et Mastarna ne font donc qu'un, et la tombe François relate la prise de pouvoir d'une ville étrusque qui élimine une grande famille d'une autre ville étrusque (Caere à mon avis, non Tarquinia) pour régner (44 ans !) sur la tête de pont économique qu'est Rome, qui va devenir une ville considérable.
Un point que je n'avais pas souligné au premier semestre est la théorie déjà ancienne (Jacques Heurgon) des condottieri : Heurgon pense que les frères Vibenna étaient de ces chefs de bandes armées qui se louaient à tel ou tel seigneur, comme dans le moyen-âge italien ces militaires professionnels se louaient tantôt aux Borghese, tantôt aux Medicis, faisant passer la domination de Rome à Florence. Cette comparaison est sans doute inexacte dans les détails, mais globalement intéressante.
Un point soulevé par F. Coarelli et M. Torelli est qu'en étrusque macstrna signifie probablement "propriété (serviteur…) du maître (magister). Or magister  est le nom archaïque du chef d'armée. Donc Servius Tullius ne serait qu'un subordonné des Vibenna, mis par eux à la tête de Rome.
Des légendes ultérieures, dont nous verrons l'une, lient les Vibenna à la puissance universelle promise à Rome (ce seul point est au programme du second semestre).

La constitution de Servius.
Il n'a pas fallu beaucoup de temps, ce lundi, pour présenter le détail de la réforme de Servius, telle que Tite-Live la monte en épingle p. 44-45 et que je la résume p. 46-47 (Attention, le nouveau tirage du polycopié décale les numéros de pages).
Tite-Live trouve cette constitution excellente parce qu'elle donne aux citoyens des responsabilités proportionnées à leurs ressources individuelles (et familiales). Plus on est riche et plus on a de responsabilités, donc d'honneurs.
Ce que j'ai oublié de dire : le terme munus, pluriel munera, intraduisible en français, désigne à la fois les charges qu'impose aux citoyens qui le peuvent une magistrature, et les devoirs envers la cité qui en découlent : honneur et devoir. Le citoyen romain est citoyen jour et nuit, 360 jours par an, et appartient tout entier à la cité avec des obligations et des rémunérations proportionnées à ses capacités. Remarquez qu'en employant le terme capacités, je traduis la notion romaine par un terme qui servit au XIXe siècle en France pour justifier le suffrage censitaire qui fit que, de la Restauration au Second Empire en passant par la Monarchie de Juillet (1815-1871 donc), il fallait être propriétaire d'un certain nombre de maisons, champs et troupeaux(ou honoraires de notaire, médecin, etc.) pour être électeur, et de bien davantage pour être éligible. Les femmes, "naturellement", les ouvriers, les instituteurs, les paysans de base, ne votaient pas. Peu de différences avec Rome, qui représentait un modèle depuis 1989.
En quoi consiste la "constitution" de Servius ? Les citoyens sont enregistrés par un État embryonnaire, qui les classe suivant leurs ressources.
Les plus riches peuvent s'offrir cheval et armement de cavalier cuirassé ; les un peu moins riches peuvent s'offrir un bon armement, mais pas le cheval. Ils constituent à eux tous la majorité des unités combattantes, les centuries. Tite-Live, dans sa liste, oublie les cavaliers/chevaliers, les equites, mais on sait par des descriptions plus précises du système dit centuriate que les très riches, possédant plus de 100.000 as de propriétés, étaient répartis entre 98 centuries sur 193.
Centuries elles-mêmes partagées entre les iuniores, qui combattaient à l'extérieur, et seniores qui défendaient la ville si nécessaire.
Les citoyens qui pouvaient payer un armement moins protecteur étaient, suivant leur niveau de fortune, répartis entre les classes 2, 3, 4 et 5. Les plus pauvres ne combattaient pas, ils étaient recensés comme capite censi (= recensés sur leur seule tête = leur seule personne physique) ou proletarii = recensés sur le nombre de leurs enfants mâles. On ne les appelait pas au service militaire, ils étaient infra classem, "sous le seuil de l'appel", le terme classis qui désigne les mobilisables ou "appelés", puisque la racine est celle de l'indo-européen qui donne en grec καλεῖν signifiant "appeler", "convoquer" : latin concilium. Mais ils étaient citoyens !

À l'armée, les plus riches, ceux qui pouvaient donc se payer le cheval et l'armement qui allait avec, ou l'armement sans le cheval, étaient les mieux protégés ; les citoyens des classes 2 à 5 étaient moins protégés, donc plus légers, voués à combattre en première ligne et donc à se faire massacrer en premier… Certains non-riches coupaient les arbres pour construire les retranchements, pelletaient la terre, creusaient ou comblaient les fossés ; d'autres soufflaient dans la trompette pour transmettre les ordres aux fantassins, etc.

Historicité de cette constitution.
1. Les aspects purement militaires.De nombreux documents graphiques (vases…) montrent qu'au milieu du VIe siècle le concept de l'armée hoplitique, où l'infanterie emporte l'avantage tandis que les cavaliers restent en réserve pour massacrer les fugitifs et récupérer le butin, s'étend de la Grèce à la Grande-Grèce, à l'Étrurie puis au Latium. Voir les défilés de fantassins p. 47 (48 sur la nouvelle édition).
Les commandants en chef de la cavalerie et ceux de l'infanterie devaient, à l'époque de Servius (macstrna, le nom propre est lié au nom commun) être un magister equitum et un magister peditum. Le magister peditum, quand une campagne très dure le nécessite, prend le pouvoir de proclamer l'ordre suprême : on l'appelle dictateur, à partir de 400 environ, et le maître de cavalerie lui est soumis. Ce couple de magistrats est exceptionnel, mais le couple de magistrats ordinaire qu'on appelle consuls (= ceux qui sont assis côte-à-côte), officiellement égaux, résulte probablement de ces deux "maîtres" spécialisés. On y reviendra.
2. Les aspects civiques.
2.1. L'expression populus Romanus Quiritesque faut longtemps interprétée à tort comme "d'un côté le peuple romain, de l'autre les Quirites", et comme un érudit ignare nommé Varron, contemporain de César et de Cicéron, avait proposé une fausse étymologie à partir de la ville sabine de Cures pour expliquer les Quirites, des universitaires ont écrit des dizaines de livres et d'articles pour trouver une origine ethnique à ces deux dénominations. Grosso modo, les Quirites seraient donc les Sabins et le populus les Romains. Tout cela est pure fantaisie. Le populus, terme d'origine étrusque lié au dieu forgeron fufluns, c'est l'infanterie. Les Quirites, nom d'origine italique qui représente à l'évidence la *co-uir-y-a, c'est-à-dire les hommes qui se réunissent, ce sont les citoyens qui votent. Et l'expression Populus Quiritesque signifie exactement "les hommes tantôt armés, tantôt se réunissant pour voter". Le suffixe -que, pour les linguistes, ne sépare pas des individus différents, mais indique que les mêmes, qui en été se battent en terrain ennemi, en hiver se retrouvent pour diriger les activités civiques, ou plus exactement pour applaudir (suffragari) aux décisions d'État qu'on leur propose.
[Si cela vous semble compliqué, utilisez le rubrique adéquate du blog pour demander des précisions ; si cela ne marche pas, je vous les redonnerai en cours.]
2.2. Comment se passent ces votes des citoyens de toutes les classes ?
Le principe fondamental de la républque romaine est que tout citoyen émet son vote à l'intérieur de son unité de vote, qu'elle s'appelle triu, curie ou centurie. L'individu-citoyen émet son vote individuel en passant une sorte de pont qui le sépare des scrutateurs, il vote en général oui ou non, ou pour un candidat, et les votes sont comptabilités, puis le résultat de la première unité proclamé.
La majorité des citoyens d'une centurie, la première appelée à la suite d'un tiratge au sort,donne donc un avis qui est tout de suite publié ; en général, ce vote est admis à valeur d'auspice, et les autres centuries (ou tribus) votent de la même façon. Dès que la majorité des unités de vote est proclamée, on arrête le scrutin, et chacun rentre chez soi.
Dans le système des 193 centuries résumé dans le tableau de la p. 46, les centuries de chevaliers et de fantassins lourds de première classe sont automatiquement majoritaires. Donc, c'est simple : comme la première centurie à voter (la prérogative) est obligatoirement tirée au sort parmi les chevaliers, les pauvres ne votent jamais, en principe.
Le système est le même pour les curies et les tribus, parmi lesquelles les rurales, remplies de propriétaires fonciers, sont plus nombreuses que les urbaines, plus pauvres ; mais au fil de l'histoire (au IIè siècle, donc longtemps après la période qui nous occupe) le  concilium plebis va se confondre avec les comices tributes, autorisant parfois les moins riches à voter un plébiscite en faveur de tel ou tel démagogue, César par exemple. Les plébiscites, qui n'engagent pas les patriciens, finiront par avoir force de loi et donc les engager malgré eux, mais bien plus tard.
2.3. Quel est le principe philosophique de cette organisation ?
D'abord, l'égalité géométrique théorisée par Aristote… et par Guizot (vous vous rappelez : "enrichissez-vous par le travail et par l'épargne", ce slogan qui a provoqué la révolte du Peuple français, des intellectuels et l'époque, et finalement les Trois Glorieuses, l'exil de Louis-Philippe et la colonne de Juillet, le Génie de la Bastille, etc.). L'idée générale est que plus on est riche, plus on est motivé pour concourir au bien-être collectif. Tite-Live ne devait pas faire partie des plus misérables… et quoiqu'on ne puisse savoir s'il était grand propriétaire foncier du côté de Padoue, il représente le vieux Sénat composé des  locupletes, les "pleins de terrain", dont les ancêtres comptaient leur fottune en têtes de bétail, comme certains personnages de Maupassant. D'ailleurs le plus ancien nom de la monnaie en latin, c'est pecunia, et pecunia vient de pecus qui signifie précisément la tête de bétail.
Le citoyen riche était donc soit locuples, propriétaire de terrains étendus ; soit pecuniosus, propriétaire de vaches et de taureaux, de moutons et de chèvres. Le premier symbole monétaire, la première monnaie en fait chez les Italiques, c'était un lingot de bronze de 430 gr environ, qui affichait la forme d'une peau de bovidé… Donc :
2.4. Quelle est la réalité historique du census de Servius Tullius ?
Les unités monétaires romaines n'existent pas avant une époque tardive, le milieu du IVe siècle environ. Les cités grecques et leurs colonies d'Italie coulaient des monnaies depuis le VIIe siècle, mais les Italiques et les Étrusques s'y mirent sur le tard (les cités étrusques battant monnaie sont peu nombreuses, à partir du Ve seulement), les peuplades gauloises attendirent le milieu du IIe siècle (statères d'or à l'imitation de ceux d'Alexandre chez les Éduens et les Carnutes vers 150 seulement), ce qui signifie qu'une économie de troc fonctionnait parfaitement. À Rome, on n'a de monnaies qu'à partir de 340 environ. Ce qui indique que les calculs des taux de cens de Tite-Live sont anachroniques, mais n'en invalide absolument pas le principe.
Il était très facile de savoir ce qu'un citoyen pouvait déclarer en jugères (ou demi-hectares, à peu près) et en têtes de gros bétail, nombre d'esclaves, etc., dès le milieu du VIe siècle : les Étrusques, on le sait par ailleurs, avaient déjà ce genre de comptes. Ce qu'on appelle économie prémonétaire, dont je vous ai montré des exemples bien plus anciens (les haches en roche verte importée de la Val d'Aosta vers la France ou les haches en dolérite importées d'Armorique jusqu'en Hongtrie, les poignards en silex du Grand-Pressigny, au sud de Tours, qu'on trouve jusqu'en Bohême, les haches-lingots de bronze… voir mes cours du premier semestre), et bien d'autres trafics d'objets… ou d'hommes (des esclaves…), sans compter les artefacts qui ne laissent pas de traces archéologiques, étoffes, parfums… tous ces exemples que prend en compte l'archéologie moderne indiquent qu'il n'y a pas besoin d'une monnaie numéraire pour estimer les richesses d'une famille.
Les chiffrages à 100.000 as des meilleures fortunes ont dû être recalculés à partir des nombres officiels à l'époque d'Auguste (deux millions de sesterces), et par des érudits comme Varron, et ensuite transmis par Tite-Live et d'autres. Tout cela est accessoire.

La signification idéologique du passage de Tite-Live.
Rappelons une nouvelle fois que quand Tite-Live débute son projet d'écrire une histoire de Rome depuis ses débuts mythiques, la république sénatoriale est morte, Octave-Auguste fabrique une monarchie qui conserve des aspects républicains, mais les vieilles familles sénatoriales sont physiquement éteintes pour avoir été massacrées par tel ou tel des acteurs des guerres civiles, ou simplement mises hors jeu pour avoir perdu tous leurs biens. Des chevaliers, des affranchis, accèdent à des magistratures différentes, inédites. Tite-Live, ami personnel du Prince, et qui s'en vante deux ou trois fois, semble vouloir l'avertir contre une mise à mort définitive des vieilles valeurs sénatoriales. Il semble encore croire au rôle pilote d'un Sénat composé de vieux descendants de vieilles gentes fossilisées dans leurs souvenirs. Il se vante d'être conservateur, et son éloge de la constitution servienne semble être un message au Princeps : fais ta révolution, puisqu'elle inévitable, mais en douceur et sans trop vexer ces vieux courtisans confits dans leurs immenses propriétés de Campanie.

D'autres précisions à venir. Sur ordre du Président (celui de Paris-IV, que j'aime bien, pas celui de la prétendue république franchouille dont je ne risque pas de suivre la moindre incitation),  je mets en ligne le contenu des mes cours… mais cela représente à peu près cinq fois plus de temps que celui qu'il faut pour vous le raconter directement… Suite la semaine prochaine.

Repost 0
Published by - dans LC04
commenter cet article
31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 18:15
L'as des as de l'égyptologie grand public, qui avait déjà fini sa thèse à 25 ans et occupa (selon sa légende transmise par Wikipédia) un poste universitaire important au Collège de France, rien de moins, puis fut éditeur (au Rocher, à Monaco) et selon Xavier Pasquini, Conseiller de l'Ordre du GODF, qui l'appelait dans Charlie Hebdo "le pharaon des supermarchés", dirige maintenant une sorte de secte déguisée en loge maçonnique sous le nom de Maison de Vie, titre sous lequel il publie aussi des opuscules maçonniques, Christian Jacq donc est aussi l'as du recyclage.
Les initiés savaient déjà qu'il a écrit – au Rocher bien sûr – sous le pseudo de J B Livingstone, assez transparent : les colonnes J(akin) et B(oaz) sont présentes à l'entrée de tous les temples maçonniques, et on y travaille sa pierre brute (sa personnalité) pour en faire une pierre polie, éventuellement cubique à pointe… comme le pyramidion des obélisques. C'est ainsi que la pierre vit, selon le mot bien connu : "je ne sème que pierres vives, ce sont hommes."
Sous le nom de Livingstone, Jacq a publié une trentaine d'enquêtes de l'ex-inspecteur-chef Higgins, et sous son nom habituel une liste impressionnante de cycles romanesques dont les héros sont le juge Ptah, Ramsès II, Toutank'hâmon, Horemheb, l'architecte Menerptah (qui rejoint dans le mythe maçonnique basique Hiram, architecte du temple de Salomon, qui ressemble étonnamment à Moïse, le demi-frère de Ramsès).
J'ai cri que ses quatre volumes sur Mozart représentaient un suicide littéraire, une fin de carrière. On sait, évidemment, que Mozart fut franc-maçon, ce qui n'est guère étonnant : tout ce qui comptait en Europe, à la fin du XVIIIe siècle, participait aux réunions musicales et aux agapes de telle ou telle Loge ou Obédience. À cette époque, mais plus encore après la campagne d'Égypte de Bonaparte, la franc-maçonnerie européenne créa des hauts grades, dépassant l'inspiration compagnonnique, avec suivant les cas 16, 30 ou 114 grades, le système qui a le mieux survécu s'arrêtant à 33. Dans ces grades, les ritualistes intègrent l'alchimie (déjà présente dans les Loges bleues, celles qui couvrent les trois grades de base), la chevalerie templière, la cabale et une mythologie égyptienne teintée d'orphisme et de pythagorisme, ainsi que la Kabbale, méthodologie juive d'interprétation de la bible. Le franc-maçon Christian Jacq fut Vénérable d'une loge d'inspiration égyptienne, bien sûr.
Dans Le procès de la momie, il récupère son inspecteur-chef Higgins, identique à celui des romans signés Livingstone. Est-ce l'arrière-grand-père de celui qui opère dans l'Angleterre des années 1960 ? Comme il est dépourvu de prénom, il n'y a pas la même filiation qu'entre le capitaine Haddock et son ancêtre François de Hadoque, amiral et peut-être fils adultérin de Louis XIV. Une mystérieuse avocate nommée Lady Suzanna (sans nom de famille, elle) sera son complément féminin dans le roman qui se déroule en 1821.
Londres est une ville double : l'East End portuaire, industriel, est menacé d'émeutes de la pauvreté menées par un nommé Littlewood qui rêve de renverser la monarchie, en commençant par tuer George IV, le roi de l'époque, un brin coureur. Ses ministres, ses diplomates, sont corrompus, sa police inefficace, se bornant à protéger les propriétés des riches du West End. Au milieu de tout cela, un archéologue de l'époque (authentique), Giovanni Battista (tiens ! encore un J B !) Belzoni rapporte et met en vente une cargaison d'objets récupérés en Égypte. Parmi ceux-ci, une momie qu'il dévoile devant un public choisi, en enlevant ses bandelettes avec l'assistance d'un anatomiste célèbre ; un prêtre anglican et un lord archaïque veulent la perte de la momie : l'un pour la brûler, l'autre pour la donner à ses chiens (la chair de momie, préparée en poudres, voire en steaks, passait pour un remède à tous les maux, et les plus riches s'offraient cette panacée en pensant se rendre immortels). Le lendemain, les deux trouble-fête et l'anatomiste sont retrouvés morts, la cervelle et les entrailles enlevées à l'aide d'un crochet comme ceux dont les embaumeurs se servaient pour vider le crâne des morts.
Un officiel corrompu, qui sera un temps chef de cabinet du ministre de l'Intérieur, embauche Higgins, non pour résoudre ces trois meurtres, mais surtout pour faire disparaître Littlewood. Higgins, arraché à son manoir campagnard (bâti selon le nombre d'or,  Livingstone le répète à chaque volume) où il aime tant cultiver ses roses, son chien Deb et son chat Trafalgar, devine tout de suite que la momie et Littlewood sont liés aux trois meurtres ; en même temps, il tente de réformer la police pour la rendre plus efficace et moins corrompue.
Il faudra une sacrée pirouette pour tenter d'expliquer pourquoi Littlewood, lui aussi, s'intéresse à la momie au point de compter sur elle pour prendre le pouvoir. Tout le monde, donc, cherche la momie (qui avait l'apparence du vivant et avait gardé ses viscères). On sait par ce courts interchapitres qu'un mystérieux "sauveur" s'mploie à maintenir sa survie osiriaque à l'aide de prières mystérieuses (et authentiques, ce sont des extraits de ce qu'on appelle "le livre des morts"). En 400 pages, tandis que Belzoni est trahi par tous ses commanditaires et frôle la ruine (mais est constamment soutenu par sa femme, Sarah l'irlandaise – ce personnage aussi vient d'une mythologie maçonnique peu représentée –), Higgins et Lady Suzannah isolent sept suspects. Comme Frère et Sœur, ils enquêtent, Higgins à découvert et Lady Suzannah à couvert… Higgins allant jusqu'à interroger le Grand Maître de la Grande Loge Unie d'Angleterre, qui ne reconnaît pas la Loge égyptienne à laquelle est affilié Belzoni.
Bien sûr, Jacq connaît la maçonnerie, infiniment mieux que les journalistes de certains hebdomadaires, mais chez lui aussi cela tourne au marronnier. Ce qui est encore plus agaçant, c'est sa méthode narrative qui tourne, je ne dirais pas au marronnier, mais au naveton.
Je m'explique : la technique du thriller, inventée par Alexandre Dumas, Eugène Sue, Paul Féval, est devenue une simple technique d'écriture pour produire des best-sellers, et des auteurs américains comme Clive Cussler, Patricia Cornwell, Dan Brown y sont passés maîtres. Mon ami Henri Loevenbruck se débrouille plutôt bien dans le genre. Quant à Christian Jacq, il adapte ici la technique du thriller à la vieille detective story façon Agatha Christie, dont, par parenthèse, le mari était égyptologue et franc-maçon. Ainsi, le lecteur croit à chaque chapitre avoir identifié l'assassin, et finalement l'Hercule Poirot local dévoile… que c'est celui qu'on attendait le moins.
La technique, donc, consiste à aligner de courts chapitres en changeant constamment de point de vue. Le défaut, on le percevait dès la quadrilogie sur Mozart, c'est qu'on subodore deux ou trois mains différentes, ce qu'on appelle en littérature des nègres. Celui qui a rédigé les brefs sous-chapitres sur le maintien en vie de la momie rame, car sa partie d'intrigue n'avance pas. Le reste est de meilleure venue, et Jacq/Livingstone réussit sa dénonciation de l'entourage de George IV, sa description des bas-fonds de l'East End (mais ceux-ci, après Dickens, ont été mis à contribution par d'autres écrivains), et il réussit aussi à glisser l'impressoin que la belle avocate pourrait bien être le mystérieux Littlewood dont personne ne connaît le visage. En fait, bien sûr, c'est la sœur-épouse, et on sait que le grisonnant Higgins à la moustache finement alignée est un séducteur discret, mais efficace.
Accessoirement, Higgins est présenté comme le fondateur de Scotland Yard, pas du frère opposé au Higgins de Livingstone, Scott Marlow. Mais tous deux préfèrent largement le whisky écossais au thé, sans négliger les excellents vins de Bourgogne et de Champagne, et l'on sait que les deux principaux rites de hauts grades qui subsistent actuellement en maçonnerie sont… le rite écoassais ancien et le rite écossais rectifié. Le rite de Memphis-Misraïm, ouvertement égyptien, a moins de succès. Mais il n'est pas indispensable de renvoyer à ces non-dits (dont on trouvera l'essentiel sur Wikipédia, bien sûr) pour lire, sans "prise de tête", ce roman qui occupe bien un aller-retour ferroviaire entre Paris et Venise… excepté qu'à mon avis, il pourrait être réduit à un aller simple.
Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 20:02
Version:1.0 StartHTML:0000000198 EndHTML:0000015115 StartFragment:0000002447 EndFragment:0000015079 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Alix%20les%20d%C3%A9buts%20pour%20blog.doc

Alix, les débuts d'un héros de papier.

Préliminaire : j'ai longtemps cru que les aventures d'Alix avaient débuté bien avant la guerre (celle de 40-45), tellement elles étaient techniquement et narrativement conformes à celles de Tintin. Démenti formel : Jacques Martin est mort en janvier 2010, et la première aventure d'Alix est parue dans Tintin en 48. Au fil des publications en albums, elles ont été quelque peu rafraîchies, mais toujours sous le contrôle de leur auteur. En revanche, celui-ci était l'un des illustrateurs et coloristes d'Hergé, et il a participé aux Bijoux de la Castafiore, entre autres. Ce qui a entraîné le doute est que la législation belge n'est pas aussi tatillonne que sa voisine française : la date du © d'origine n'apparaît pas forcément sur une réimpression.

Pour tout confondre, les deux premiers volumes résultant des pages publiées dans Tintin à partir de 48 étaient difficiles à trouver en album. Mystère donc : comment Alix, Gaulois blond, était-il devenu citoyen romain et même patricien, avant de suivre César et de mettre Pompée en échec, de voyager en Égypte, en Grèce, et jusqu'en Chine ? D'où vient l'inséparable Enak ? Les deux premiers albums viennent d'être réédités, avec un lettrage probablement amélioré, et des images sans doute un peu nettoyées par Rafael Morales. La pagination, en un seul volume pour deux aventures + un reportage sur l'Égypte, n'est plus celle d'origine.

De plus, il est interdit de publier la moindre image, de sorte que le compte-rendu narratologique que je tente de vous faire sera purement verbal. Mais il suffira à montrer que ces premiers volumes ne sont qu'une accumulation de poncifs et d'invraisemblances.

Premier volume : Alix l'Intrépide.

Couverture, plus tardive : Alix, adulescens, à cheval avec tunique rouge et chlamyde de même couleur, à cheval, armé d'épée, ceinturon, monté sur un cheval qui ressemble à Bucéphale, saute entre des architectures incendiées, au milieu de moellons qui tombent, par-dessus quatre soldats à casques corinthiens, dont l'on ne voir que les têtes et les épaules.

P. 7 de l'édition 2010 : Flavius Marsalla, un général de Crassus, pénètre dans Khorsabad après un siège "trop long à son avis". Il a l'air très satisfait de lui-même, est monté sur un quadrige de triomphateur et revêtu de la cuirasse anatomique des centurions, d'une chlamyde bleue et de la couronne de laurier. Un gamin blond aux traits indécis l'observe depuis une terrasse, et se penche tellement que les pierres s'effritent et tombent sur l'officier… Le jeune esclave, traité de vermine, fuit, poursuivi par les sous-officiers romains.

Didascalie en haut de page : Pompée, César et Crassus se sont partagé l'empire, nous sommes en 53.

P. 8 : rattrapé et interrogé avec la brutalité d'usage, le jeune esclave avoue s'appeler Alix et s'être caché dans les souterrains qui abritent le trésor de Sargon. Un cavalier arrive au galop pour transmettre un message urgent au général (qui ne peut pas être Marsalla…).

P. 9. Marsalla délire devant le trésor de Sargon, mais le cavalier lui apprend la mort de Crassus. Marsalla décide de fuir par la montagne, fait enchaîner Alix et incendier la ville. Les liens sont solides.

P. 10. Selon la technique éprouvée par Tintin, Alix laisse brûler ses liens, puis s'enfuit et tombe endormi dans la ville. Les cavaliers du Parthe Suréna le découvrent.

P. 11. Suréna interroge Alix, lui donne un cheval, fait mine de le laisser partir, mais un archer le vise…

P. 12. Suréna, bien sûr, a pris Alix pour un espion romain et veut le faire suivre pour qu'il lui révèle où est passée la légion (?) de Marsalla. Alix et son cheval tombent dans une citerne pleine de crocodiles.

P. 13. Les archers de Suréna tuent les crocodiles et Alix, toujours sur son cheval, emprunte un souterrain d'où les cavaliers reçoivent mission de l'attendre à la sortie…

P. 14-16. Introuvable Alix ! En fait, il attend Suréna dans la montagne, et celui-ci lui donne un armement. Mais Alix refuse de suivre le Parthe et cherche un endroit où passer la nuit. Ce faisant, il tombe sur trois légionnaires qui veulent dépouiller une misérable famille. Il s'interpose.

P. 17. Combat à l'épée avec un centurion. Alix a le dessous.

P. 18-19. Les barbares veulent exécuter le centurion vaincu, mais Alix négocie la venia. Il part ensuite dans les montagnes, et tombe sur une meute de loups dont il fait un grand massacre (dans d'autres aventures, on le verra pactiser avec les loups). Mais dans sa fuite, il s'assomme sur une branche.

P. 20. Situation désespérée ! Alix se réveille dans les bras d'un colosse qui l'a sauvé des loupes en les exterminant.

P. 20, moitié inférieure : ce sont des Haïkanes, qui habitent des maisons de pierre dans la montagne ; ils ne sont connus d'aucun peuple conquérant et doivent brûler les yeux de ceux qu'ils recueillent et les garder. Alix s'enfuit.

P. 21-22. Négociation entre le chef de la tribu qui veut absolument aveugler Alix et le géant qui demande simplement qu'on le tue. Finalement tous deux sautent dans le vide.

(on est en milieu de page, et je suppose que la version primitive était publiée en strips d'une demi-page, car les coups de théâtre arrivent souvent à cet endroit).

P. 22 toujours. Alix et Toraya ont plongé dans un gouffre d''eau glacée, ils remontent mais éprouvent un étrange malaise. C'est un tremblement de terre ! Le village perché de Toraya a disparu, ils sont les seuls survivants. Toraya a protégé Alix "parce que tu me rappelles un fils que j'ai perdu." "Alors les deux amis s'éloignent en silence dans le décor chaotique." De dos, zoom arrière, et on change de plan en-dehors de la césure de page ou de demi-page usuelle.

P. 23, ligne 3 : le plan d'Alix et de Toraya s'éloignant de dos occupe deux cases ; la troisième, deux fois plus large, nous amène "un mois plus tard, dans l'ancienne colonie grecque de Trébizonde." Des Sarmates apportent des prisonniers au proconsul Arenus, qui les regarde à travers un monocle d'émeraude (dont l'invention serait due à Néron, selon Suétone).

(Précisons qu'à l'époque les proconsuls étaient des nobles romains, qui avaient été consuls, et qui s'occupaient d'une province après leur sortie de charge. Martin confond ces dernières années de la république avec l'époque du Principat, où l'empereur nommait des promagistrats et des procurateurs équestres à sa guise.)

P. 24-25. Un Grec à l'air louche, Arbacès, intervient dans la distribution des prisonniers et sauve Alix. Or un espion anonyme avait "téléphoné" à Arbacès à la page précédente. Alix et Toraya sont "libérés" et remis à la garde d'Arbacès, qui bien entendu a de sournoises pensées.

P. 26-29. "Nos deux amis" se retrouvent en pleine mer, embarqués sur une liburne qu'attaque une galère scythe. Abordage, qui tourne court.

P. 30-31. On arrive à Rhodes. Alix, en se réveillant, découvre un poignard qui n'appartient pas à Toraya ; il le jette à la mer, sous la réprobation d'Arbacès. On débarque, et Arbacès offre du vin à ses amis…

¨¨P. 32. Toraya échappe à une tentative d'empoisonnement par Arbacès. Puis à une tentative d'assassinat au poignard.

P. 33. Alix et Toraya trouvent un navire pour l'Égypte, mais ils sont attaqués avant de pouvoir embarquer. Menacé par deux épées, Alix (p. 34) est récupéré par Arbacès, qui finit par avouer au gouverneur de Rhodes qu'il entendait lui faire donner la citoyenneté romaine pour qu'il témoigne contre Marsalla… Marcus, un légionnaire, finit pas le pousser au bord d'un balcon, d'où il tombe.

Fin provisoire d'Arbacès,mais il reviendra comme Rastapopoulos !

P. 36. Récupéré sur une civière par le gouverneur de Rhodes, qui lui promet son amitié désintéressée, Alix retrouve Toraya devenu chef des vigiles de la police romaine à Rhodes… et sans savoir pourquoi, on reprend la mer, direction Rome, en plein milieu de planche.

{Note intermédiaire : c'était déjà incompréhensible voici quelques semaines,quand je me contentais de lire la BD, mais maintenant que j'essaie d'en faire le pitch, j'ai l'impression que l'auteur n'a aucun scénario et se rattrape aux branches in extremis une fois ou deux par page. Mais après tout, c'est vous, les étudiants, qui devez tirer les conclusions… Moi, je viens d'y passer trois heures, et je vais arrêter là et balancer ce premier schéma sur le blog. La suite un autre jour et sous une autre forme !]

 



Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 19:36
Un beau gros bébé, bien membré, de presque 900 pages. Dan Simmons est un prolifique dans le genre, puisque son Olympos, qui fait suite à Ilium, est du même tonneau, et qu'il a déjà sorti en français (bonne traduction, excellente même parce que très difficile, pour Ilium) un Cycle d'Hyperion en quatre tomes de deux volumes chacun. 12,50 € en moyenne, pour plusieurs longs voyages en TGV…
Selon de vieux clichés de la SF amerlaude, Mars a été terraformée, et son volcan Olympus, qui culmine quand même à 18.000 m, abrite effectivement (dans un avenir lointain) les dieux de l'Olympe, Zeus, Athéna, Apollon et toute la clique, qui se déplacent sur des biges attelés de chevaux volants, équipés d'armes foudroyantes ; pour s'amuser, ils interviennent dans la guerre de Troie qui se déroule loin en-dessous.
Or une civilisation, venue des anneaux de Jupiter ou de je ne sais où, a pêché sur terre des universitaires chargés plus ou moins de contrôler que la guerre se déroule bien conformément au récit d'Homère. Ils ont un bouclier neutronique, la faculté de se transformer en personnages du récit, l'ubiquité ou téléportation quantique, mais ne peuvent le modifier, sinon gare à la Muse vengeresse. Évidemment, l'un de ces "scholiastes", un ancien d'Oxford du temps où la Terre avait une humanité, va en faire un peu trop : coucher avec Hélène, qui se rend bien compte qu'il est plus ardent que Pâris, cela va encore ; mais il finira par convaincre Achille et Hector de se réconcilier pour attaquer ces dieux qui se prennent pour plus importants qu'ils ne sont.
Dans une autre partie de la galaxie, des êtres à configuration aléatoire, un grand scarabée de métal et un polypode (enfin, je suppose) lié à vie aux commandes d'une espèce de submersible, partagent une identique connaissance érudite des sonnets de Shakespeare. Bien qu'aucun des deux n'ait plus d'un pour cent d'humain, ils communient dans l'amour de Shakespeare – et aussi de Proust, mais heureusement l'auteur ne s'étend pas trop sur notre asthmatique national. J'avoue que les analyses littéraires sont tellements fines que j'ai relu les fameux sonnets, en édition anglaise (hélas imprimée en trop petit œil pour ma presbytie). Shakespeare était décidément un génie. Quant à Proust, non, non, au grand jamais vous ne me ferez tenter de relire cet ennuyeux.
Il existe aussi des Terriens, qui vivent cinq fois vingt ans et pensent, au bout de leur siècle, être réutilisés en supra-humains. Mais la cité des supra-humains, dans les anneaux de Neptune, est ruinée, et il apparaît que la vie éternelle n'était qu'un leurre. Sauf pour quelques héros qui se rappellent des choses bien oubliées, comme l'antisémitisme (auquel l'héroïne la plus intéressante a échappé pendant quelques millénaires, en se régénérant grâce à des périodes d'hibernation).
Évidemment, les trois groupes de héros vont converger dans une espèce d'apocalypse, au sens exact du terme, le dévoilement que tout est faux, tout est bidon, aussi bien Achille avec ses gros avant-bras qu'Hélène avec sa science amoureuse, la déesse Aphrodite et les délices inédites qu'elle offre à de rares humains, le vieux Zeus avec sa barbe ridicule… Le cancrelat métallique finit par rencontrer la juive survivante sur la plage d'Ilion en plein incendie de Troie, dont la fin, évidemment, n'est pas exactement conforme à ce que raconte Homère.
On se laisse prendre. Une deuxième lecture permettrait sans doute de décortiquer toutes les influences, Bradbury, Wells et même Werber. Les poncifs du space opera et ceux de la SF à prétentions philosophiques. Et d'être moins filouté par l'extrême habileté et l'immense érudition de Dan Simmons.
Vous savez que vous pouvez me transmettre sur mon site perso vos impressions de lectures sur d'autres bouquins ? Pour ma part, je n'affronterai pas de sitôt les énormes volumes de Dan Simmons. Pas le temps… même le dernier Christian Jacq, qui m'a pourtant fait passer une nuit blanche, je n'ai pas envie d'en rendre compte pour le moment.
Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 19:26
Fin du premier semestre (L1/L3 LC 04) : partiel valant examen le lundi 4 janvier, comme annoncé à plusieurs reprises. Je déposerai les copies et un compte-rendu le lundi suivant 11/01, et je me tiendrai à la disposition des étudiants ce jour-là à partir de 11 h 30, bureau 326 ou salle des enseignants.

Second semestre : les cours sont les 8, 15 et 22 février ; 8, 15, 22 et 29 mars ; 12 avril ; 3, 10 et 17 mai ; deux lundis sont marqués au calendrier officiel comme chômés, il s'agit sans doute de fêtes de la religion catholique que nous sommes contraints de respecter, puisque l'université sera fermée. S'il est possible d'avoir une salle pour deux ou trois heures, je préférerais que le partiel valant examen pour L2/L4 LC 04 se tienne la première semaine de juin ; si c'est impossible, il faudra nous replier sur le 17 mai.

Les étudiants qui se réinscriront pour le second semestre ont déjà à leur disposition deux fascicules, totalisant 62 pages ; les nouveaux inscrits auront besoin du deuxième, et je leur ferai également tirer de nouveaux exemplaires du premier. Il y en aura un troisième, qui couvrira les livres II à V de Tite-Live. J'y reprends surtout des textes pour le Ve siècle, et pour la fin du Ve et le début du IVe une iconographie de l'art celtique. Suivant les désirs des étudiants, on pourra insister sur les aspects historiques (et juridiques) ou sur l'histoire de l'art.

Soyez aimables de me communiquer vos préférences en utilisant la rubrique "commentaires" liée à cet article.

Et tant que j'y pense… bonne année !
Repost 0
Published by - dans LC04
commenter cet article
2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 18:45
Paul Doherty.

Auteur anglais, publié par 10/18 sous divers pseudos, Doherty ne se concentre pas que sur l'histoire ancienne : il a commis bien d'autre detective stories plutôt classiques, mais agréablement sanguinolentes.
Dans une série, pour le moment de trois romans, l'action se déroule juste après les romans de Margaret Doody (voir la fiche), alors qu'Alexandre entre en Asie et conquiert les possessions du Roi des Rois, Darios III de Perse. Alexandre, 23 ans, est-il le conquérant calculateur qui met en place des stratégies ambitieuses et des tactiques improbables, trompant les meilleurs généraux de l'ennemi (dont des quasi compatriotes, Memnon le thébain en premier) ? ou un comédien habile ? ou un psychopathe ? ou un gamin rongé par un œdipe envahissant, son père Philippe ayant été assassiné, probablement, sur ordre de sa mère, l'encombrante Olympias ?
Il réclame absolument la présence du médecin Télamon, qui fut avec lui disciple d'Aristote, mais, suppose-t-on, sans les relations éphébiques qui accompagnent normalement l'enseignement grec. C'est Télamon qui est l'enquêteurr : médecin du corps, anatomiste (comme Aristote selon Margaret Doody), mais aussi psychanalyste avant l'heure, il examine les rêves d'Alexandre et le fait marcher droit (non, pas droit, puisque c'est ce que l'advesaire attend), du moins entre deux alcoolisations effrénées ; mais non, Alexandre prend soin de couper largement son vin et de verser la plupart de ses coupes dans les plantes vertes, pour mieux profiter de l'ivresse de ses vrais/faux amis. Télamon, non se mettre en danger à maintes reprises, résout des crimes pleins d'imagination. Dans l'air puant des camps militaires, le meurtre le plus révélateur est parfois celui d'un chat…
Dans une autre série, le roi est le pharaon Hatchepsoût, en butte à l'hypocrisie des grands prêtres qui refusent qu'une femme puisse revêtir la double couronne et les deux couleurs de la Haute et de la Basse Égypte. L'enquêteur, qui frôle la mort plus d'une fois, est le juge Amérotkê. Les assassins, plus forts que ceux d'Agatha Christie, utilisent tantôt des seaux d'huile enflammée, tantôt des massues à griffes de léopard, ou un labyrinthe en plus des traditionnels poignards, massues et flèches.
Il y a des énigmes linguistiques, des rébus, des messages secrets (le skylax, qui permet de passer un texte crypté sur un bâton-symbole, a également été utilisé par Peter Tremayne pour l'Irlande paléo-chrétienne), et de ce point de vue je ferai un reproche au traducteur, par ailleurs excellent, du manuscrit de Pythias : le carré magique de 5/5, avec équivalence chiffres/lettres et un alphabet de 24, ne marche pas en grec ; tout simplement parce que les nombres grecs sont exprimés par des lettres, prises dans un alphabet de 26 ! En utilisant des chiffres arabes, on donne la solution au lecteur dès la première apparition du carré.
Les personnages, on l'a vu avec Alexandre, sont complexes, inattendus, et il est bien difficile, par exemple, de conjecturer que le meurtrier principal est A. dans le premier roman de l'épopée d'Alexandre. Les énigmes se nouent et se résolvent parmi les grands, mais la foule n'est pas pour autant omise : les simples archers, les marchands des quais de Thèbes, les prostituées, jouent leur rôle. Les batailles sont narrées avec un réalisme qui évoque, par exemple, l'Austerlitz de Stendhal. Excellente qualité littéraire donc.
Quand à la documentation, pour autant que je puisse en juger, elle est excellente aussi : par exemple, les éléments tactiques nécessaires à la bataille du Granique sont exposés sous forme de dialogues et de descriptions courtes, de nature à instruire n'importe quel anti-militariste.

Chaque volume pèse 300 à 400 pages et se lit facilement dans la journée. Références principales : Sous le masque de Rê, 3894 ; Meurtres au nom d'Horus, 3992 ; La malédiction d'Anubis, 4105 pour le cycle d'Amerotkê ; La mort sans visage, 3738 ; L'homme sans dieux, 3739 ; Le manuscrit de Pythias, 3860, pour celui d'Alexandre ; également la série de Frère Athelstan, sous le nom de Paul Harding, etc.
Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 18:44
Version:1.0 StartHTML:0000000166 EndHTML:0000006955 StartFragment:0000002413 EndFragment:0000006919 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Murena.doc

Murena

Bande dessinée de Dufaux et Delaby, pour le moment en 7 chapitres de 46 planches (non paginées) et annexes éventuels, publiée par Dargaud. S'accompagne d'un numéro spécial de la revue Histoire, financé par Dargaud, rédigé entre autres par Claude Aziza, Vincent Jolivet, † Pierre Grimal, 4,95 €. Le premier tome, De pourpre et d'or, est également offert en latin avec traduction de Claude Aziza, qui n'en est pas à sa première adaptation.

Une fois de plus, c'est Néron (Lucius Domitius Ahenobarbus au début) qui occupe le centre des aventures ; de pair avec un ami d'enfance qui devient son adversaire acharné, un nommé Muréna, Lucius (probablement Licinius), descendant d'un noble plébéien qui se rendit célèbre dans les années 50 avant J.-C. en donnant ses esclaves fautifs et ses adversaires politiques en pâture à ces peu ragoûtants poissons, qu'il entretenait dans des viviers d'eau de mer dans une villa côtière, après avoir fait creuser des canaux pour amener la mer tyrrhénienne à l'intérieur des terres. C'était, nous disent les sources (utilisées par Monteilhet, voir la fiche Neropolis), une coutume de ceux qui pouvaient s'offrir ce genre de travaux, et Néron lui-même pensa un moment creuser un canal pour couper le Péloponnèse de l'Attique, le fameux canal de Corinthe (finalement réalisé vers 1870, si j'ai bonne mémoire ; Jacques Martin l'utilise dans l'un des volumes des aventures d'Alix).

Les auteurs ont choisi d'illustrer les épisodes les plus sanglants de la vie de Néron, telle qu'elle est relatée par Suétone, Tacite et Dion Cassius. Le futur prince est un enfant capricieux, un peu grassouillet, qui se passionne pour l'art, les femmes mûres (élevé par ses mère, marâtre et tante), et les garçons. Et le pouvoir.

Des principaux épisodes de sa biographie, les auteurs retiennent l'empoisonnement de Claude (un empereur plus libidineux que ne le dépeint Suétone), la mort de Britannicus qui était l'héritier attendu de l'empire, le matricide d'Agrippine, la décapitation de Lollia Paulina, une vague guerre en Gaule qui remplace, pour des raisons de scénario, la révolte de Boudicca en Angleterre, et finalement le grand incendie de Rome. Normalement, la mort de Pétrone, celle de Lucain et celle de Sénèque, la condamnation des chrétiens, puis le suicide du prince (qualis artifex pereo) devraient suivre.

Je crains beaucoup, puisque les auteurs ont cru bon de mettre en scène une rencontre entre Néron et le prétendu apôtre Pierre, que les volumes à venir ne dégénèrent en un remake de Quo vadis ?

Cette BD se conforme à la tradition réaliste qui prévaut, dans la tendance "BD adulte" depuis 1970, avec de grands auteurs et dessinateurs, Bucquoy, Tardi, et de moindres aussi.

En réaction contre la "ligne claire" héritée d'Hergé, ces dessinateurs privilégient le détail et la vérification archéologique, et de ce point de vue leur travail est impeccable. Les realia sont impeccables, qu'il s'agisse de l'architecture ou de la vaisselle. La documentation est confortée par nombre de citations en fin de chaque volume.

Mais la tendance est toujours la même, sang et sexe à tous les étages : non que la société romaine de l'époque fût angélique, mais la version sado-masochiste qui en est donnée, avec égorgement, meurtre sanglant, viol et sodomie toutes les trois pages, cela devient lassant. Et dépourvu d'intérêt : Néron n'est qu'un prétexte, on en ferait autant avec la guerre de Cent Ans, la conquête de l'Amérique, ou n'importe quel conflit intergalactique d'un lointain futur. D'ailleurs, cela a déjà été fait.

Par-delà l'effort graphique efficace, l'intrigue tend vers l'incompréhensible, puisqu'on ne sait plus qui veut tuer qui ni pourquoi. L'hémoglobine chasse l'idée de l'histoire.

Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article
24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 20:26
Version:1.0 StartHTML:0000000205 EndHTML:0000044493 StartFragment:0000003190 EndFragment:0000044457 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/%C3%89gypte%C2%A0-%20litt%C3%A9rature%20populaire

L'Égypte ancienne dans la littérature populaire.

Le sujet est tellement vaste qu'il faut d'abord le scinder. L'Égypte pharaonique ne se termine pas vraiment autour de 320 avant l'ère courante, quand la contrée, avec ses fabuleuses richesses, tombe dans l'escarcelle de l'un des généraux-héritiers (diadoques) d'Alexandre : Ptolémée Ier Lagôs, "le lièvre", dont les successeurs, les Lagides, porteront tous le même nom, enrichi d'épithètes royales : Philadelphe, Philomêtor, Philopator (= "qui aime son frère/sa sœur, sa mère, son père" ; surnoms qui ne les empêcheront pas d'assassiner les membres bien-aimés de leurs familles, d'ailleurs). Mais ces rois, non contents de se comporter en souverains hellénistiques ou βασιλες, reprennent aussi les attributs des pharaons, dont l'immortalité et l'habitude de contracter le mariage sacré avec… leur sœur. En fin de période, les reines, qui se nomment soit Cléopatre soit Bérénice – des noms parfaitement grecs – se disputent à leur tour la monarchie, et Cléopatre (N.B. : pas d'accent circonflexe, son nom vient de gr. πάτηρ et pas de lat. pastor), la septième du nom, sera "pharaone" de 48 à 30 avant l'ère courante, après avoir été associée au règne de son frère Ptolémée XIII "Aulète" (le joueur de flûte).

Pour plus de détails sur les généalogies, on verra tout simplement le portail Wikipédia "Égypte antique". Duquel je tire le cartouche ptwlmys qui désigne les Ptolémées :



Le bonheur de cette période dans la littérature populaire, c'est que l'Égypte, en décadence politique et économique depuis le IIe siècle, finit par être la proie des imperatores romains, qui y voyaient le dernier grenier à blé possible après la Campanie, la Sicile et l'Espagne : les fellahs, convaincus de travailler pour un dieu, étaient bien plus serviles que les esclaves de ces régions… et n'étaient pas des prisonniers de guerre tombés en esclavage, mais le subissaient depuis l'innombrables générations. De plus, l'Égypte, vu son climat, procurait deux récoltes par an. Donc Sulla, Pompée, César, puis Antoine et Octave, disputèrent à l'autorité légale du sénat le pouvoir sur cette province. Qui n'en était pas une, puisqu'elle restait théoriquement indépendante, mais l'emprise romaine était telle que Ptolémée XIII dut acheter son royaume à César et Pompée, moyennant une somme coquette dont le sénat romain ne vit pas le moindre sesterce.

La fameuse Cléopatre VII est une héroïne de roman : elle se fit authentiquement livrer à César en 48, enveloppée dans un tapis, alors que César était en grande difficulté ; puis elle eut une liaison diplomatique (probablement plus que diplomatique) avec Octave, et une liaison passionnée avec Marc Antoine. Les deux amants disparaissant à la fin, il y avait matière à romans et films : ce dont Hollywood profita largement, quitte à falsifier l'histoire.

Un second point d'intérêt, pour les romanciers, c'est l'extrême antiquité d'une civilisation monumentale et écrivante. Scientifiquement, ce n'est qu'une culture de l'Âge du Bronze de type urbain, comme Ur et la Mésopotamie, dont l'outillage reste très tard fondé sur le silex taillé/poli et le cuivre martelé, et ne connaît pour ainsi dire jamais le bronze, et le fer guère avant qu'il ne paraisse en Europe (Xe siècle). Un dernier point d'intérêt est que l'historien Manéthon, au IVe siècle, ait rédigé une chronologie des fameuses dynasties.

Ne nous faisons aucune illusion sur la validité de Manéthon : comme l'annalistique romaine a imaginé un Romulus pour fonder la ville de Rome en 753 alors qu'on n'a d'évidences d'une ville que vers 600, la chronologie de l'Égypte thinnite est contestée et le siècle d'origine, le XXXIVe, ramené au XXXIe par la Cambridge Ancient History. Les habitants du Delta n'étaient pas les seuls à écrire, et c'était pour compter les impôts, comme à Assur avec l'écriture proto-cunéiforme. Les méthodes modernes comme le 14C corrigent ces datations, mais peu importe  : la civilisation égyptienne est antérieure au Déluge de la Bible, et cela fait rêver les romanciers. Vers 1800 la XIIIe dynastie passe des monuments funéraires de brique crue aux monuments de pierre, exploitant des carrières de basalte autour de Thèbes sur le Nil moyen, et donc des milliers d'esclaves.

Dès la XVIIe dynastie, historiquement, les pharaons de Thèbes, sur le Nil moyen, affrontent les Hyksôs d'Asie mineure, mais c'est surtout la XIXe qui inspire les romanciers avec Ramsès II, qui régna de 1279 à 1213 et developpa l'art monumental dans la Vallée des Rois, créa le Ramesseum, Thèbes, Louksor, etc. Il affronta les Hittites et les Assyriens. Son successeur Merneptah eut affaire, lui, aux Achéens.

Il est donc facile d'imaginer que Ramsès II ait connu à la fois l'expansionnisme hittite et la guerre de Troie… laquelle dériverait des migrations des Peuples de la Mer, dont les Achéens, mais aussi les Étrusques… ou encore que Ramsès II aurait connu Homère. Précisément, une stèle de ce pharaon indique l'invasion de ces Peuples de la Mer, qui venaient en fait d'Asie mineure, et l'écriture hiéroglypique à base syllabique laisse penser que parmi ceux-ci figureraient les Philistins, les Turșwan (qu'on interprétait autrefois comme les Tyrrhéniens ou Étrusques), les Sardes. C'est le Bronze final, où le Moyen-Orient subit des crises économiques suivies de migrations massives dont l'archéologie ne rend pas encore compte. Une légende s'est créée à partir de ces migrations et d'autres textes, dont une partie du Pentateuque : Moïse aurait été recueilli par la nourrice de Pharaon et en serait donc le frère de lait… les sept plaies d'Égypte, l'Exode, la traversée de la Mer Rouge (ou mer des Roseaux), la fondation d'Israël, tout cela se passerait dans l'entourage de Ramsès II, dont, de fait, la longévité laisse place à de nombreux mythes.

Le gros problème est qu'on confond alors Ramsès II et Ramsès III, la XIXe dynastie avec la XXe, et les environs de 1180 sont mieux attestés historiquement pour les migrations, la guerre de Troie et l'existence, éventuelle, d'un groupe d'aèdes qu'on regroupera par la suite (sous Solon d'Athènes) sous le nom unique d'Homère.

Un autre problème chronologique est que les romanciers mélangent volontiers la période ramesside avec celle d'Amenhotep IV Akhênaton et de Toutankhâton/Toutânkhamon, soit la fin de la XVIIIe dynastie, où certains souverains semblent avoir tenté de remplacer le polythéisme archaïque par un monothéisme dont le dieu suprême était le soleil. Les prêtres, forcément conservateurs, auraient alors vraisemblablement ourdi de tortueux complots contre les pharaons "révolutionnaires'". Mais là, malgré l'imprécision des dates historiques, on remonte au XIVe siècle !

Je suis incompétent pour critiquer les romanciers et scénaristes qui confondent les dynasties antérieures à l'an mil. Et loin de moi l'idée d'imprimer et d'afficher les listes dynastiques que propose Wikipédia pour chicaner tel ou tel sur une succession improbable ou une chronologie arrangée. Non plus de relire les milliers de pages de Christian Jacq, lequel, égyptologue professionnel au départ, doit savoir de quoi il parle. Je m'arrête, pour le moment, aux aspects littéraires des différentes interprétations. Je serai sans doute plus sévère pour les ouvrages qui se prétendent historiques pour la fin de la république romaine et donc les rapports entre Rome et Ptolémée Aulète et Cléopatre.

Voici une liste provisoire d'ouvrages disponibles qui peuvent nous intéresser.

Commençons par la BD ancienne. L'égyptomanie commence (à moins que de plus anciens ne me soient pas connus) par Hergé et Jacobs. Hergé, c'est bien sûr Les cigares du Pharaon, qui datent de 1934 mais ont été réédités dans le contexte de l'après-guerre, avec Tintin au pays de l'or noir, Coke en stock, etc. L'inconvénient est que les studios Hergé, à mesure des rééditions, ont actualisé les contextes (un exemple célèbre : l'évolution de la pompe à incendie dans L'Île noire). Donc, même moi qui suis très vieux, je n'ai pas connu les versions originales, loin s'en faut. Le mystère de la Grande Pyramide, d'Edgar P. Jacobs, est paru en deux volumes en 54 et 55. Moins célèbre, et en fait "petite main" d'Hergé, qui reprit la direction de l'atelier Hergé jusqu'à sa propre disparition, Jacobs est moins réédité, mais l'on trouve à des prix des réimpressions des originaux en très grand format, plus lisibles que les A4 habituels.

Hergé et Jacobs étaient curieux de tout, mais Jacobs n'alla pas jusqu'en Amérique du sud ni au Tibet ; en revanche, il publia une quarantaine d'articles ou de mini-BD, dans l'hebdomadaire Tintin et ailleurs, parce que l'Égypte le passionnait.

Dans les deux cas, nous avons des actions contemporaines (trafic de drogue, trafic d'antiquités), des personnages polymorphes et résurgents (Olrik, qui meurt à la fin de chaque épisode, réapparaît au début du suivant, ici sous l'apparence du savant fou Großgraberstein, ce qui signifie en mauvais allemand "grande tombe de pierre"), des guet-apens, des assassins de l'ombre, de vertueux héros qui viennent à bout des méchants, malgré des périodes d'amnésie dues à la drogue ou à la malédiction de quelque pharaon antique. Disons que le double arrière-plan de l'Égypte du milieu du XXe siècle et de celle d'Akhenaton, avec tous ses mystères, son monumentalisme, sa magie et sa sorcellerie, sert de fond à des detective stories parfaitement classiques.

C'est Agatha Christie qui avait commencé avec Death on the Nile, 1934. Elle était mariée, le malheureux, avec l'un de ces égyptologues à l'ancienne qui faisaient des trous n'importe comment, servis par des foules d'esclaves locaux, qui marnaient (vous apprécierez peut-être le pun) en plein cagnard tandis que les distingués archéologues sirotaient des cocktails glacés sur les terrasses des hôtels de luxe.

Il ne m'étonnerait d'ailleurs pas que les auteurs du Masque, de Fleuve Noir, les faiseurs de littérature de quai de gare comme les regrettables Jean Bruce (OSS 117, d'ailleurs il a été adapté au cinéma avec une aventure de Jean Dujardin au Caire) ou le sado-fasciste Gérard de Villiers (SAS) aient exploité le filon. Sans doute aussi, de meilleure qualité, Frédéric Dard avec ses San-Antonio. Pour ceux qui ont la patience, on trouve toutes les bibliographies commentées sur Google, et je veux bien que vous m'envoyiez des commentaires sur le blog, cela m'évitera de rechercher des bouquins sûrement lus dans ma jeunesse, mais que j'ai donnés ou mis au recyclage, s'ils ne servent pas à caler des meubles.

Continuons avec la BD récente : je relève pour l'essentiel Convard et Guillou/Smit/Terence. Didier Convard, dans sa jeunesse, était à la fois scénariste et dessinateur, puis il s'est recentré sur le scénario en s'entourant d'excellents dessinateurs et lettreurs pour créer Le triangle secret, I.N.R.I., avec Falque, Paul et d'autres. Parmi une bibliographie impressionnante, on note Les héritiers du soleil, sept volumes qu'il a créés autour de la quarantaine (nous sommes du même âge à peu près, donc je peux en parler comme d'un contemporain). Des personnages à la fosi affirmés et mystérieux, la toute-puissance de Ramsès II qui enlève, pour sa malédiction, Népheroûré à son frère qu'elle aime de manière (au moins l'auteur le suggère sans discrétion) incestueuse. Néthi, envoyé par Pharaon à la recherche périlleuse de son frère de lait Moïse et du doigt d'Osiris (toujours le mythe du frère et de la sœur), en butte aux traîtrises du clergé d'Amon, échappe à la mort, mais pas à la lèpre. Or Néphéroûré porte deux enfants, l'un de Pharaon, l'autre d'Horus, ou de Néthi ? Convard œuvre dans la symbolique et sème çà et là des symboles maçonniques que les initiés découvriront ; ses cycles plus récents, eux, renvoient explicitement à la franc-maçonnerie des Hauts Grades, à l'alchimie et à la chevalerie templière, et je regrette un peu qu'il ait commencé, lui aussi, à en tirer des produits dérivés.

Quant à Guillou/Terence/Smit, leur cycle d'Aryanne (8 volumes à ma connaissance) mélange érotisme, sadisme, alchimie, ésotérisme à la petite semaine, sur fond de Nil mystérieux. Pas terrible, surtout que le graphisme incertain hésite entre la ligne claire et l'impressionnisme à la Druillet. L'unité narrative n'est pas plus recommandable, puisqu'on passe au tome 5 au Soudan, puis à Thulé, non sans intervention de dinosaures… Publié à partir de 1989 chez Himalaya. Bien que le premier tome commence par des scènes lesbiennes fort plaisantes, je n'ai pas le courage de relire ce pensum.

J'en viens, pour terminer avec la BD, aux deux gros calibres : Alix et Astérix. L'intérêt, évidemment, c'est que Jacques Martin et Goscinny/Uderzo font voyager leurs héros un peu partout, au point que leurs albums respectifs se répondent souvent l'un à l'autre, sans qu'il soit possible de déterminer si ceux d'Astérix sont des répliques à ceux d'Alix : les dates de première publication sont impossibles à trouver chez Casterman, à cause de la législation belge qui n'oblige pas à  les indiquer. Quoi qu'il en soit, on peut comparer l'Égypte de Martin, avec tous ses poncifs, et celle de Goscinny, totalement parodique. Ô Alexandrie fait débarquer, on ne sait pas trop pour quelle mission, Alix et Enak en Égypte, et ils se trouvent vite pris dans des complots confus, avec un mystère qui, bien entendu, remonte à l'époque de Ramsès II. Crucifiés, puis libérés par une Cléopatre à mauvais caractère, ils finissent par prendre congé, non sans que les dernières pages, où les deux héros en petite tenue tiennent ouvertement la main sur leurs parties intimes… et où il est évident que Cléopatre rejoint Alix dans une baignoire avant de le congédier. Tout cela sur fond de palais, temples et bateaux invraisemblables (dont la célèbre quinquérème de Ptolémée III, qui n'a jamais pu naviguer).

Astérix et Cléopâtre prend le contrepied des peplums consacrés à la reine, sans doute en partie l'Anthony and Cleopatra de Charlton Heston, de 1972, mais surtout le Cleopatra de Mankiewicz, 1963, avec Richard Burton et Liz Taylor. Liz Taylor est évidemment le modèle de la Cléopatre d'Uderzo, et le gigantisme du film (quatre heures, premier contrat à un million de dollars, des milliers de figurants, quatre ans de réalisation et d'innombrables disputes entre le réalisateur, les financeurs et les acteurs…) sert, c'est le cas de le dire, de toile de fond à la BD. Caricature totale : la couverture, puis la première garde, rappellent le gigantisme du film américain, les auteurs se complaisant à étaler le nombre de pots d'encre utilisés… caricature, toujours, du personnage dont on ne retient que les colères et le nez… or le nez, c'est un clin d'œil aux lecteurs francophones, une référence à Blaise Pascal que Mankiewicz semble ignorer. Pour le reste, on nage en pleine parodie : Cléopatre a  menacé de mort son architecte Numérobis s'il ne lui construit pas un superbe palais pour César, et le malheureux vient dans une Armorique enneigée supplier son ami Panoramix de l'aider ; il le fait en phrases de douze syllabes, forcément, "c'est un Alexandrin", dit le druide. Arrivés en Égypte non sans avoir mis à mal les habituels pirates, les quatre amis (Idéfix, qui n'apprécie pas un pays où l'on adore les chats, finit par jouer le messager de la tragédie grecque, qui dénoue l'intrigue) découvrent la reine au joli nez, dont Panoramix tombe amoureux, la maison toute de guingois du pauvre architecte Numérobis, l'ennemi satanique Amonbofis qui les fait enfermer dans une pyramide… mais le flair d'Idéfix leur permet de s'en sortir. Obélix escalade le Sphinx et lui casse le nez. Panoramix distribue la potion magique aux esclaves qui édifient le temple, puis Obélix le démolit pour écraser l'artillerie de César. Lequel finit humilié par sa reine, comme il le fut par Vercingétorix et comme il le sera par Abraracourcix dans Le bouclier arverne. Foin des ambiguïtés sexuelles dont Martin se régale, Obélix n'est sensible qu'à la bouffe, Astérix à sa mission, Idéfix ne tombe pas sous le charme de Cléopatre (alors qu'il fond quand Falbala le prend dans ses bras), seul le vieux druide laisse passer quelques allusions salaces. Mais uniquement au nez de la reine…

Cléopatre, on l'a vu, a fait fantasmer Shakespeare et pas mal de cinéastes, puisque le premier Antoine et Cléopatre adapté au cinéma (muet) est de 1908. C'était une héritière du royaume macédonien d'Égypte, déjà asservi à Rome depuis que son souverain officiel, Ptolémée XIII, avait acheté son trône à César et Pompée. Quant les conseillers de Ptolémée Aulète, le général Achillas et l'eunuque Potheinos, eurent décapité par ruse Pompée qui venait d'être vaincu à Pharsale, César débarque à Alexandrie en triomphateur, mais avec une seule légion à plusieurs jours de bateau. Les Alexandrins, coléreux, n'apprécient pas le défilé des licteurs qui leur rappellent leur humiliation, et César se retrouve enfermé dans le palais d'Alexandrie. Ptolémée XIII n'est pas moins impuissant, ses sœurs Arsinoé et Cléopatre intriguent pour le déposer et prendre sa place. Ce ne seraient pas les premières pharaonnes, puisque selon la tradition égyptienne, reprise par les Macédoniens, le roi contractait un mariage symbolique avec l'une de ses sœurs. Mais l'Aulète est trop mou, trop ivrogne pour tenir tête au conquérant comme pour le protéger : Cléopatre invente alors un moyen devenu légendaire pour se soumettre à César en franchissant les gardes hostiles de son frère, elle se fait rouler dans un tapis que vient livrer son esclave (et, selon les romans, amant) le sicilien Apollodore. Passons sur les détails. Cléopatre n'obtient pas de César qu'il rétablisse la royauté pour elle, elle retrouve après son assassinat l'ancien légat Antoine, qu'elle avait connu avant, et termine sa vie avec lui, non sans avoir également connu, disent certains, son adversaire Octave, qui deviendra monarque à Rome sous le nom d'Auguste.

Michel Peyramaure, Violaine Vanoyeke, Hortense Dufour ont, dans les deux dernières décennies, publié des romans pseudo-historiques autour de sa personne romanesque (je ne tiens pas compte de ce qui a pu paraître en anglais, en italien ou en arabe égyptien, dans ce dernier cas avec des implications politiques et religieuses contemporaines). Les romans les plus informés suivent à peu près la chronologie, d'autres la bouleversent pour éviter de se faire prendre en flagrant délit d'anachronisme. Tous, évidemment, prêtent à l'héroïne encore plus d'amants qu'elle ne dut en avoir, quoique…

Selon des sources antiques, la reine, polyglotte, musicienne, chanteuse, danseuse et poétesse, était une réincarnation de la poétesse Sappho, et n'avait rien contre l'union libre ; elle n'aurait pas couché que dans des buts politiques. Enfin, bon… cela n'autorise pas à n'en parler que dans le style Harlequin : "Elle se sent la tête lourde, les muscles détendus et sans force. Toute énergie semble l'avoir désertée. Debout dans la pénombre,nue de la tête aux pieds avec seulement,sur la poitrine, un léger collier de turquoise, les seins luisant d'une sueur affleurante, elle se laisse conduire vers l'entrée dont Abdul écarte les pans de cuir. Une lumière aveuglante la fait ciller. Un souffle chaud flotte sur le camp qui, passé [sic] la canicule, commence à s'animer."

Voyons pour finir les romans qui prennent pour objet, directement, la période pharaonique.

Le début du XVe siècle av. J.-C. attire les romanciers pour plusieurs raisons : période bien documentée par les sources hiéroglyphiques, fortes personnalités d'Amenophis IV Akhenaton, "inventeur" du monothéisme, et de son épouse Nefertiti, de Toutankhamon et d'Hachepsout, tombeaux spectaculaires, problèmes dynastiques, intrigues du clergé d'Amon… il y a de quoi bâtir des intrigues policières dans la tradition des detective stories, et les romanciers anglo-saxons ne s'en sont pas privés : Anton Gill, avec six volumes dont le détective est le scribe Huy aidé d'un serviteur facétieux, dans la tradition de Scarron et de Cervantès, largement reprise par Dumas ou Gautier (La cité de la mer, La cité de l'horizon…). Lauren Haney, avec le lieutenant de police Bak (La main droite d'Amon, Le visage de Mâat, Le sceptre d'Apopis). Paul Doherty, auteur d'autres séries (Sous le masque de Rê, Meurtres au nom d'Horus, La malédiction d'Anubis), dont l'enquêteur est le juge de Thèbes Amerotkè suivi de son serviteur Shoufoy. Tous ces polars récents sont bien traduits dans la collection "Grands détectives" de 10/18. Il ne faut pas en lire trop à la suite, car les ressorts romanesques sont un peu répétitifs (personnages déguisés, meurtriers masqués, complots politiques, souterrains, labyrinthes et trahisons), mais dans l'ensemble ces auteurs accrochent bien le lecteur et ne sont pas trop redoutables pour la réalité historique, ou ce que l'on peut en savoir.

Christian Jacq, le plus vendu, a opéré sur cette époque, mais aussi sur celle de Ramsès II. Qui est Christian Jacq ? Un polygraphe boulimique, mais aussi un égyptologue très compétent, qui fut très jeune titulaire de chaire (aux Hautes Études ou au Collège de France, ses biographes sont imprécis sur ce point), honoré d'au moins un prix scientifique et de quelques prix littéraires, directeur de collection au Rocher (cela aide…) et écrivain à succès. Son œuvre peut se diviser en trois parties : des ouvrages maçonniques et la création d'une maison d'édition consacrée à la maçonnerie, "égyptienne" bien sûr, La Maison de Vie ; des polars sous pseudo,fort bien faits d'ailleurs quoique répétitifs, sous les noms de J. B. Livingstone et Mary London ; des BD (vu sur internet) ; et les fameuses sagas égyptiennes.

Jacq, qui vit maintenant largement de ses droits d'auteur, maîtrise toutes les techniques du thriller : chapitres rapides, changement de champ, érotisme discret, énigmes, traîtrises et personnages affrontés au destin ; lequel emprunte à la fois à la fatalité de la tragédie grecque et aux dieux transcendants de l'Égypte.

On verra, bien sûr, les nombreuses pages qui lui sont consacrées sur Google, mais mon avis de lecteur, éditeur et écrivain n'est peut-être pas inutile.

Quand je suis tombé, à la gare de Lyon, sur le premier volume de la geste de Pazair et Néféret (le vizir et le médecin, son épouse), j'ai lu d'une traite le premier volume – il fallait à l'époque quatre heures pour regagner ma province, à 230 km de Paris‑puis de la Pyramide assassinée à La justice du vizir, j'ai acheté les suivants sans attendre qu'ils parussent en poche. Idem pour les cinq Ramsès et les quatre Néfer le silencieux, puis j'ai arrêté : l'industrialisation nuit à la littérature, et quand je me suis lancé dans les quatre Mozart, après peu d'années, j'ai surtout reconnu les, disons, "autres mains" qui écrivent certains chapitres, pour ne pas parler de nègres. J'ai même pensé que ce ratage était un suicide littéraire, et j'en ai fait part à certains francs-maçons… qui ne le (re)connaissent pas ou plus. Cela finit d'ailleurs par agacer qu'un érudit, qui a certainement étudié à fond les hauts grades, termine chacune de ses Xlogies par un titre maçonnique, Sous l'acacia d'occident ou L'épée flamboyante, pensant détenir ainsi une clientèle captive de 80 000 francs-maçons en France et de bien davantage en pays anglo-saxons.

Le problème avec Jacq, c'est qu'il est sans doute (ou fut) authentiquement franc-maçon et authentiquement égyptologue ; mais j'en vois tant qui prennent le melon dès lors qu'ils gagnent leur vie, et très largement, à ne faire qu'écrire, si ce n'est faire écrire par d'autres : une allusion à Pierre Benoît, ou à tel autre big seller plus récent dont le nom, opportunément, m'échappe sur l'instant… ah oui, P.-L. Sulitzer… ne concernerait évidemment que les techniques d'écriture et les revenus y afférant, pas l'essence littéraire des œuvres.

Provisoirement terminé pour l'Égypte : cela fait deux semaines que je reprends d'anciennes lectures. Éventuellement, je complèterai ce dossier avec des pages annexes.

Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article