Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 18:36

Version:1.0 StartHTML:0000000195 EndHTML:0000021891 StartFragment:0000002674 EndFragment:0000021855 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Voies%20romaines%20en%20Gaule%C2%A0.doc

Voies romaines en Gaule : méthodes de recherche.

 

1. La toponymie

 

1.1. Typologie de la chaussée :

1.1.1. Le principal indicateur est topographique : Chemin, Le Chemin, Le Grand Chemin, El Camino, Eschemin, Échemin, Le Chemineau, voire Camion, suivant régions et langues de base (Escamin en occitan et catalan par ex., Échemin en pays d’oïl). Attention : Les Chemins d’origine médiévale sont nombreux, en particulier ceux des pèlerinages vers Compostelle ou vers Marseille, Nice, Gênes, à cause des croisades.

Nombreux Long Chemin, Viel Chemin, etc.

Chemin Romieu (romain, roumieu, Rémy…) renvoie plutôt aux routes de pèlerinage vers l’Italie et Rome.

Des Chemins, avec toutes leurs variantes, peuvent être vieux, de César, Chasles (= de Charlemagne), de Dame Pernelle (= de Brunehaut). Comme les Mérovingiens n’ont pas ouvert de voies nouvelles, les routes qui leur sont attribuées sont presque toujours romaines.

À noter que le mot chemin est d’origine gauloise et non latine.

VIA donne naissance aux Vie, Vié, Vy, Viévy, Vieuvy, (contamination fréquente avec vicus), La Voie, devenu parfois Voix, La Vieille Rome ; mais les indications « ancienne voie romaine » sur les cartes de randonnée sont récentes. Notons qu’à Clamecy, les érudits locaux n’ont rien compris aux « escaliers de Vieille Rome » qui montent à la collégiale, et ont cru que la voie Entrains-Autun contournait la ville par les marais, traversant deux affluents capricieux de l’Yonne, le Beuvron et le Sauzay ; or il est plus facile de grimper une dénivelée de 6 m que d’établir une voie sur 6 km de marais ! Les escaliers de Vieille Rome débouchent sur la place de la colllégiale, un cimetière très ancien (tessons mérovingiens), et l’itinéraire repart à 90° par le Grand Marché et le Bois du Marché ; certes, le marché et la foire se tiennent actuellement sur la rue du Grand Marché, mais on peut supposer que « Marché » dérive en fait de « marcher » et désigne un chemin important (mais le toponyme est médiéval). Attention au passage, les Marchais sont des marécages.

Dans les parlers occitans et, rarement, franco-provençaux, on trouve des Trech, Treix, Trets, Trèges, qui viennent de TRAIECTVM ou de STRATA, voir ci-dessous.

 

1.1.2. Les indicateurs de matériau ou de configuration sont fréquents :

– de Strata via, voie pavée, on tire strada, street ou Straße  dans les langues communes. Le français du nord connaît de nombreuses Estrée(s) avec épenthèse vocalique, avec des cas intéressants comme Le Mesnil-l’Estrée dans la Somme, habitat médiéval fortifié bâti le long d’une voie antique. Formes méridionales Estrade, Lestrade(incorporation de l’article), Lestradou, formes septentrionales Étrée, Strée, Tré

– de calciata, bas-latin, d’innombrables Chaussée, Cauchy, Couchy, en France ; Caussade en occitan (ou Cassada, à distinguer des calades qui sont des rues pavées en pente dans les villages de Provence) ; Chaussade en franco-provençal, jusqu’à Nevers.

– de petra(s), tous les Perré, Perray, Perroy, Paroy, Perreux, Chemin Ferré, qui peuvent en fait indiquer n’importe quoi et ne correspondent à des éléments de voie romaine que lorsque le contexte permet de les situer dans un ensemble signifiant.

– de podium, parfois, les Pouge ou Puy désignent une chaussée surélevée, mais plus souvent des collines isolées. Le Puy du Fou, cher à un de nos anciens hommes politiques, est simplement la colline du hêtre.

– les Raies, Longues Raies, peuvent indiquer des voies antiques, mais aussi des sections cadastrales partagées en parcelles allongées, sur des vignes abandonnées suite au phylloxéra par exemple.

1.2. Éléments remarquables :

– 1.2.1. Le souvenir d’un milliaire, borne cylindrique de 2 m de haut, donne des Coulemelle, de columella, des Colonne, mais la série Coulonge, Coulanges, Collonge, etc., dérive du médiéval colonica, qui désignait des terres données à cultiver à un serf affranchi. Le toponyme Coulmènes, parfois lié à un dérivé de strata (les Coulmènes de Latrault), est très sûr. En revanche toutes les Pierres liées (= levées), Pierre Fiche, Pierrefitte, rappellent volontiers des menhirs bien plus anciens. Les Bornes sont indatables hors contexte, tout autant que Le Poteau, près de Corbigny, qui pourrait rappeler un gibet (ailleurs devenu La Justice), même si en l'occurrence il y a de bons indices d'une intersection de voies romaines.

– 1.2.2. Les virages, flexus, donnent des Fleyx, Flais, Flé, dont l’origine romaine n’est pas constante. Curva via donne naissance à Courbevoie, par exemple, mais c’est le contexte qui confirme l’origine gallo-romaine.

– 1.2.3. Les gués, vadum en latin et *rito- en gaulois, donnent par exemple Bonnard, mais pas Bazoches qui vient de basilica ; Bonnard est assurément le Bandritum de la Table de Peutinger[1]. Mais les gués se déplacent au fil de l’érosion, et le creusement d’un canal latéral les modifie : la photo aérienne infrarouge est souvent nécessaire pour reetrouver les anciens. On note, face à Bonnard, la commune de Bassou, qui peut être un domaine de Bassus ou une Bassée, comme à Nogent-sur-Seine, donc un accès en pente douce à la rivière.

– 1.2.4. Les ponts sont généralement d’origine médiévale (Pontaubert = le pont d’Albert) ; en revanche les noms dérivés de briva (Brive, Brioude, Brèves, Sembrèves, Brienon-sur-Armançon, Briare) sont sûrs ; on s’interroge sur Brinon-sur-Beuvron (le nom de la rivière rappelant, comme les Bièvre, le castor en gaulois), car la rivière se passe à gué sans problème. Les Cosne ou Condé viennent du gaulois condate, l'équivalent latin étant Conflans (confluentes). N'oublions pas que les rivières étaient des axes de transport tout aussi utilisés que les routes, et que bien souvent ils existent en parallèle : la route servant quand la rivière est trop basse, la rivière quand les gués sont submergés ; il y a très peu de ponts avérés sur les petites rivières.

– 1.2.5. Les carrefours : se méfier des Croix, mais les Carouge, Charroux, Charolles, viennent assurément de quadruvia ; on trouve des Cas Rouge, Carre, interprétations orthographiques des cadastres modernes. La coexistence à la sortie d’un même village (Trucy l’Orgueilleux) d’une rue du Carre et d’un Quarré, alors même qu’une voie romaine passe par le cimetière voisin, n’indique curieusement rien : le seul axe principal du secteur, la voie WE Entrains-Clamecy, passe par la ferme de Laré, un mille plus haut. Mais un mille…

– Les Trèves, Trévis, Trévins, Tévidon, sont presque toujours des pattes d’oie.

– Les Quatre Chemins et assimilés ne représentent un carrefour antique que si le contexte le confirme.

– Les Belle Étoile représentent en général des rencontres de six voies, issues des chasses à courre (voir en forêt de Chambord ou de Fontainebleau).

– Les Cars, Carres, Quart, Quarte, Quint, Septeme, Ostie, Diemoz… peuvent noter un nombre de milles ou de lieues à partir d’une ville (ex. Sixte à 13,2 km de Sens). De même Le Péage. Mais tout ce qui paraît renvoyer au chiffre 4 est sujet à caution.

– 1.2.6. Les Maison Rouge, Maison blanche, marquent en général des relais de poste, et les constructions romaines en briques et tuiles les différencient des cabanes gauloises. Il faut s’assurer que le toponyme est sur un tracé avéré, et qu’il est ancien. Les Maisons, Meix, Mez, Le Mée, Mazières, sont intéressants, mais peuvent aussi bien remonter au moyen-âge. Les Athée, Athez, et dérivés, indiquent des maisons de torchis, ainsi que toutes les Cabanes, Chevannes, etc. 

– Les marchés établis dans un espace urbanisé (basilique : deux ou trois colonnades couvertes) donnent les Bazoches, Baroches, etc.

– Les relais, mutationes, donnent Muizon (Ardennes). Mais ausssi les Étaule, de stabulas. Attention, en français septentrional les étaules (ou éteules, étroubles) désignent aussi les blés fauchés.

– Les Fin(s) (ou Feins…) désignent des frontières entre pagi ou entre ciuitates. De même les Aigurande, Ygrande, etc., désignent en gaulois une limite de territoire, equoranda, "limite d'eau" ou "limite équitable", on ne sait pas trop. Aigurande dans la Creuse est un exemple remarquable : les toponymes sont en -ay au nord, en -ac au sud, les vaches sont blanches au nord et rousses au sud, l'architecture change nettement, les habitants ont un accent occitan au sud, et l'on passe brusquement du Berry (pays des Bituriges) aux Lemovices du Limousin. Le cas est net parce qu'il s'agit de peuples importants, ailleurs c'est moins évident, et il faut toujours parcourir les cartes pour trouver des continuités entre plusieurs toponymes, et si possible des sites connus, des limites modernes, etc.

– En revanche les Fain(s) dérivent plutôt de fanum, le temple, ainsi Fain-les-Montbard et Fains-les-Moutiers, en Côte d'Or, ne déterminent absolument pas la frontière entre Lingons et Éduens.

– Les Moutiers, Montereau et Montreuil/Ménestrol/Ménétreux/Monisterol (de monasterium et monasteriolum), toutes les chapelles et croix, peuvent matérialiser des emplacements occupés à l'époque romaine et christianisés (voir le chapitre suivant, sur la toponymie générale, en cours de rédaction).

 

Faites bien attention à un fait linguistique valable en français comme en occitan et en franco-provençal : l’article séparé indique une appellation moderne (xve siècle et au-delà) ; l’article incorporé (Létrée p. ex.) indique une fixation médiévale du nom, et l’absence d’article le maintien d’une forme prémédiévale.

 

Un exercice intéressant en collège peut être d’étudier sur un jeu de cartes d’échelle descendante (du 1/100.000 au 1/25.000 et les cadastres dans les mairies) les toponymes le long d’un axe identifié ou non. On découvrira par exemple que la voie d’Avrolles à Troyes suit partiellement la RN 77,  à partir des bourgs d’Auxon, Le Cheminot, Le Péage ; mais que son prolongement, au sud, passe à deux milles du centre d’Auxerre et croise la voie d’Agrippa (la fameuse Arras-Bourg Saint Maurice par Reims, Avallon, Chambéry…) au lieu-dit Le pont de pierre.

 

Ce type d’étude, que l’enseignant est souvent invité à mener en heures supplémentaires non rémunérées dans le cadre d’un « club », est très exigeant et dépend des moyens de l’établissement. Et l’enseignant doit être qualifié en linguistique, en phonétique, en toponymie et en lecture de cartes. En dessin aussi. S’il sait piloter un ULM ou un petit avion, c’est encore mieux…

Un petit exemple tout frais : dans une zone en marge de ma région, entre Haut-Nivernais et Morvan, j'ai aperçu naguère un panneau "voie romaine" : c'est un chemin forestier à peu près droit, qui vérification faite rejoint par une patte d'oie une voie connue entre Pierre-Perthuis et Domecy-sur-Cure, où ont été fouillés des ateliers de céramique sigillée. Mais un diverticule file directement sur Domecy-sur-le-Vault et Givry, puis rejoint près d'Étaules la grande voie dite d'Agrippa, celle qui va d'Arras au Petit Saint-Bernard ; et au sud, par des chemins et des limites de communes, on rejoint Corbigny : 40 km de voies à peine répertoriées ; et de plus l'hypothèse qu'un même Domitius, ou deux homonymes, aient eu deux fermes devenues toutes deux des Domecy. J'ai ainsi relié plusieurs axes dont la continuité n'est évidente que sur carte, et la plus efficace est la 1/25.000° de l'IGN qui, malheureusement, ne couvre qu'une quinzaine de kilomètres ; les cartes de randonnée, surchargées de symboles, sont moins utilisables, d'autant que les GR passent volontiers sur des voies antiques !

 

 

 



[1] . La Table de Peutinger, du nom de son dernier propriétaire autrichien (1508), est un itinéraire médiéval copié sur un itinéraire établi pendant le Principat (comme l’Itinerarium Antoninum). Le monde romain y est figuré sur une suite de 11 feuillets en accordéon, qui ne tiennent compte que des distances entre villes et relais divers : il y a donc une étonnante compression de la carte, puisque la distance de Carthage à Londres, par eemeple, tient dans la verticale d’un feuillet, 34 cm, et que l’extension de l’extrême ouest de la Gaule (les Vénètes) à l’Inde et aux confins de la Chine mesure 6,82 m.  Bon article sur Wikipedia.

Partager cet article

Repost 0
Published by - dans M2-
commenter cet article

commentaires