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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 19:15

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Le triomphe à Rome. Institution, fête et spectacle.

 

1. L’article « triomphe romain » que vous trouverez facilement sur Wikipedia, ainsi que quelques articles liés, est léger et non dépourvu d’erreurs. Commençons par corriger celles-ci : ce n’est pas tant l’importance du butin qui compte, que le fait d’avoir massacré 40.000 ennemis (étrangers et hommes libres, donc les guerres serviles et civiles ne comptent pas, ou on les déguise en guerres étrangères : ainsi Auguste triomphe de Cléopatre[1], non d’Antoine) à la fois en combat régulier (bataille rangée), dans le cadre d’une mission explicite du sénat, avec un imperium (pouvoir militaire donnant droit de vie et de mort sur les soldats) juste et confirmé (donc le triomphateur doit avoir commandé en personne, ce qui ne sera plus le cas des empereurs en général).

2. Symbolique : on peut admettre que le triomphe fête le retour à la vie civile (« la quille », comme on disait quand le service militaire existait), mais il reste lié à l’imperium, et les comices curules votent un imperium d’une journée au général, sans quoi il ne pourrait rentrer dans Rome. Les soldats, apparemment, ne sont ni armés ni rangés selon leurs légion, manipule, etc., mais les trompettes sont bien militaires.

Les chevaux blancs ne sont pas la norme : Camille, en – 390, subit l’exil (c’est-à-dire la mort civique) pour y avoir eu recours, ce qui est chez Tite-Live, historien des années – 20, une allusion à César. En principe, cette couleur était réservée à Jupiter, dont le général prenait l’allure avec la  toga picta[2] et en se faisant peindre la tête et les bras au minium (! Plus probablement avec de la barbotine d’argile teinte à l’oxyde ferrique). Bref, les chevaux qui tiraient le quadrige étaient gris, ce qu’on ne voit pas sur les représentations sculptées…

La couronne de laurier (voir les articles correspondants) n’est pas liée à l’origine à Jupiter (Zeus en grec, Tinia en étrusque), mais à Apollon. Le laurier (laurus nobilis) est en effet la plante liée à ce dieu, outre qu’elle parfume agréablement le ragoût de sanglier chez les Gaulois de Goscinny. Le triomphe rappelle donc aussi la course du soleil, Apollon traversant les cieux sur son char d’est en ouest tous les jours, et on peut rappeler à ce propos que les empereurs tardifs tendirent à s’attribuer le patronage et les surnoms du Soleil (ainsi d’ailleurs que le fils d’Antoine et de Cléopatre qui s’appelait en toute modestie Alexandre Hèlios).

Si nous regardons les documents d’époque hellénistique, on trouve (je l’ai aperçu sur Wiki) des mosaïques asiatiques et des miroirs prénestins avec le triomphe de Dionysos/Bacchus, tiré par quatre tigres. L’iconographie est donc tirée du répertoire gréco-asiatique et égyptien postérieur à la mort d’Alexandre (– 323).

3. Aspects étrusques et spécificités romaines : il est certain que ce type de pompe a été lié au dieu protecteur de la cité romaine dans ce contexte précis, et qu’on l’a justement spécialisé. Mais dans le domaine étrusque, d’où il est issu (le mot triumphus, et l’acclamation io triumpe qui accompagne le défilé, vient du grec θρίαμβος par l’intermédiaire de l’étrusque, qui n’avait pas de consonnes sonores, et le terme grec désignait les défilés consacrés à Dionysos). Chez les Étrusques, ou précisément chez les Latins de Préneste, on a la scène gravée sur la ciste de Berlin, qui est clairement funéraire : les ancêtres du mort l’accueillent, sur un char triomphal, à l’entrée des Enfers. On peut rapprocher les nombreuses scènes peintes sur les tombes hypogées de Tarquinia ou les reliefs moulés d’Acquarossa, Murlo, etc., qui montrent des processions où le défunt, monté sur un bige ou un quadrige, entre dans la vie éternelle accompagné de sa famille, de prêtres et de magistrats.

Bien sûr, ces cérémonies ne concernaient que les personnages importants, et en particulier les familles qui avaient le ius imaginum ou son équivalent étrusque : ce privilège consistait à suspendre dans le couloir d’accès à la domus les masques funéraires des ancêtres, qu’on ressortait pour les enterrements pour les faire porter par des acteurs ou des membres de la famille.

Une réminiscence très claire est la place de l’esclave (ou du fonctionnaire public) qui, lors de la procession, tenait la couronne de laurier, ou d’or en forme de laurier, au-dessus de la tête du triomphateur en lui répétant « souviens-toi que tu es mortel ». Il ne s’agit pas tant d’éviter qu’il se prenne pour un dieu (puisqu’il est dieu pour la journée), mais de rappeler la fonction funéraire de ces défilés chez les Étrusques.

4. Pompe et spectacle : le triomphe n’est qu’une πόμπη parmi bien d’autres, processions votives ou funéraires… voir simplement électorales, ainsi que les défilés des gladiateurs qui pouvaient avoir lieu la veille des combats (assez peu attestés). Toutes donnaient lieu à diverses festivités avec distribution de vivres, grains, vin, huile, voire argent (à ce sujet, voir ce que dit Suétone sur Néron). N’oublions pas que les Romains du peuple, logés à l’étroit dans les fameuses insulae, tout comme les puissants contraints à sortir de leur domus au lever du soleil pour aller sur le forum, vivaient dehors. Les triomphes ne sont donc que l’une des variétés de spectacles que les puissants, puis l’empereur, offraient à la populace.

 

Références littéraires : par exemple The Triumph of Caesar de Steven Saylor, mais aussi pratiquement toute la littérature depuis Quo vadis de Sienkiewicz, des peplums, les téléfilms de la série Rome diffusés voici peu sur Arte… et bien sûr la BD, où pour des raisons techniques les effets de foule sont limités.



[1] . Le nom ne devrait pas porter d’accent circonflexe : il vient du grec πάτηρ et n’a rien à voir avec le latin pastor, qui justifierait cet accent en français.

[2] . Toge de pourpre brodée d’or. On en voit un exemple étrusque dans la tombe François, avec vel saties : voir sur Wikipedia l’article anglais The François Tomb, plus à jour que les équivalents français et italien.

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Published by - dans LC02
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