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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 15:43

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Le démagogue et le tyran.

 

Il est plus que temps – désolé de ne pas l’avoir fait plus tôt, j’ai eu une semaine chargée –  de préciser les perspectives des Anciens sur la monarchie, en particulier pour l’époque royale de l’ « histoire » romaine.

Premier point très important à garder à l’esprit, un historien ne peut pas écrire sans tenir compte de l’époque à laquelle il vit. Pour prendre un exemple proche, mon camarade (de promotion uniquement) François Bayrou a commis un gros ouvrage sur son compatriote Henry IV, dans une perspective qui est celle de sa démarche centriste actuelle : Henry IV y est présenté comme un roi du juste milieu, soucieux tant du populaire (la fameuse poule au pot, et des mesures fiscales que la légende a moins notées) que de l’aristocratie, et aussi, ce qui ne nous concerne guère, des deux religions en conflit à son époque. Un roi conciliateur, universaliste, c’est une perspective moderne sur un personnage qui a vécu, réellement, trois siècles plus tôt.

Avec Tite-Live, nous avons un historien qui utilise largement les techniques du roman, de la tragédie, parfois (rarement) de la comédie. Il écrit, comme Bayrou, à une époque où l’équilibre des pouvoirs est en train de basculer et hésite entre régime monarchisant (de Gaulle) et sénatorial (parlementaire) ; entre homme providentiel et assemblées de notables. Le conflit se répète un peu partout (exceptons l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud ou les Etats-Unis par exemple, ou encore toutes les monarchies africaines et les dictatures staliniennes, nées de l’apparition de l’État dans des populations qui avaient vécu jusqu’au xviii ou xixe siècles sans organisation étatique).

Fonder du neuf durable sur du vieux instable, c’est le problème qui s’est présenté à de Gaulle en 1959-61 comme à Auguste en –27. L’historien ne peut pas être neutre, et dessine donc, selon son idéologie, un dessein et un récit soit extrémistes, soit de « juste milieu ».

La république romaine qu’a connue Cicéron était encore aristocratique, ou plus exactement ploutocratique et clanique : de très vieilles familles régnaient en se conformant à des associations entre clans, comparables aux mafias, se fabriquaient des ancêtres pour justifier leur pouvoir (comme les Bourbons et auparavant les Valois, par exemple), et elles étaient incapables d’assurer le maintien d’un État dont les cadres avaient été progressivement fabriqués pour une cité de quelques dizaines de milliers de citoyens, alors qu’à l’époque de César et d’Auguste l’impérialisme romain concernait des dizaines de millions de sujets.

On peut comparer la crise du premier siècle avant l’ère courante à celle qui a mis fin à la très brève démocratie athénienne : elle fonctionna pour environ 40.000 citoyens pendant un siècle, mais ne survécut pas dès lors que les cités se livrèrent des combats impérialistes pour la domination du commerce méditerranéen – ce qui veut dire mondial, à cette époque.

À Athènes, une assemblée de tous les citoyens, riches et pauvres, hiérarchisés selon leur niveau de fortune et donc d’armement (les plus pauvres faisaient leur service comme rameurs, les plus riches comme cavaliers, les moyens comme hoplites ou fantassins), décidait souverainement de tous les actes politiques et judiciaires, mais l’ordre du jour (je simplifie : voyez le petit U2 de Claude Mossé, La démocratie athénienne au ive siècle) était fixé par un sénat de 500 chefs de famille partie élus, partie tirés au sort. Ecclesia et Boulè, ou pour l’écrire dans la langue d’origine, κκλησα et βολη, correspondent à peu près aux assemblées populaires (concilium plebis, comitia tributa, comitia centuriata) et au sénat.

De temps en temps, un coup d’État renversait la démocratie, et on se retrouvait avec le régime des Trente (les trente tyrans), ceci au ive siècle, et encore avant Athènes avait connu la tyrannie d’un seul, Pisistrate, tué par Harmodios et Aristogiton, les Libérateurs, dont la statue trôna ensuite sur l’Acropole.

Pourtant les tyrans, à Athènes mais aussi à Syracuse ou à Tarente, avait assuré la prospérité par la guerre et la thalassocratie. De même qu’à Sparte les rois, qui étaient deux comme les consuls romains. On voit donc la complexité de cette problématique du pouvoir personnel.

On a le droit, en licence, de simplifier beaucoup.

Ce que les romains détestaient, c’était simplement le mot roi, rex. La légende voulait que Brutus eût fait prêter serment aux Romains libres (début du livre II de Tite-Live) de ne plus tolérer ce terme. Donc, quand César fut soupçonné de vouloir le revêtir, des sénateurs jugèrent bon de l’assassiner : ce psychodrame de mars 44 retentit sur les deux générations d’historiens qui suivent, dont Tite-Live qui commence à écrire douze à quinze ans plus tard.

C’est un traumatisme parce que le magistrat, quand il a vaincu des ennemis, sauvé les citoyens et gagné le titre de pater patriae, est un père, donc inviolable, et que le tuer est un parricide, le pire des crimes.

Dans les guerres civiles qui suivirent la mort de César, il y eut plusieurs dizaines de milliers de citoyens tués, et Auguste se vanta d’avoir rétabli la paix civile et extérieure, assuré la prospérité et le calme. Virgile, Horace, Properce furent ses propagandistes, Tite-Live aussi, dans une certaine mesure : la monarchie était-elle tolérable, souhaitable ou exécrable ?

À partir de là, on joue sur les symboles.

César était dictateur le jour de sa mort, mais ça, ce n’est pas grave : la dictature est une très vieille magistrature républicaine, à laquelle on recourt pour remplacer les consuls quand ils n’arrivent pas à terminer une guerre, et qui ne dure au maximum que le temps d’une campagne militaire (six mois). Certes, Sulla en 82 et César en 46 se l’étaient laissé octroyer sans limitation de durée, et même officiellement à vie, mais cela restait à la limite républicain, comme l’article 16 de la Constitution de 61 dont fit usage, une fois, le Général de Gaulle. Non, ce qu’on reprochait surtout à César, c’était d’avoir voulu devenir monarque oriental, coiffé du diadème (une simple couronne de laine), et les Romains n’aimaient pas ça du tout ; ils n’étaient peut-être pas racistes à proprement parler, mais ils n’aimaient pas les Orientaux. Or Marc-Antoine avait par deux fois, pendant les Lupercales de février 44, tendu à César un diadème qu’il avait refusé, et de nuit ses statues avaient été couronnées de ce symbole de la royauté étrangère : c’était assez pour le supprimer.

Mais surtout, César s’était légèrement assis sur le sénat : en organisant l’État avec ses bureaux personnels, où figuraient des banquiers comme l’espagnol Balbus, des techniciens comme Vitruve, et le sénat, où il avait fait entrer quelques (sans doute rares) centurions et nobles gaulois, n’était plus consulté que comme chambre d’enregistrement : ce que Plutarque dénonce un siècle et demi plus tard, et qui était passé dans les mœurs ; malgré quoi Caligula fut assassiné par un complot de sénateurs, il y en eut un ou deux contre Tibère, contre Claude, et contre Néron.

On pensa donc que César voulait devenir un monarque hellénistique, et même qu’il envisageait de transporter la capitale de l’empire à Alexandrie… il est sûr qu’avoir couché avec Cléopatre et lui avoir fait un enfant ne plaidait pas en sa faveur.

Voici un premier élément de l’image complexe du tyran : il est libidineux et ne respecte pas les liens sacrés de la famille romaine, où l’infidélité conjugale devait rester discrète.

Un autre élément constitutif de cette image, c’est qu’il a profité de la fuite des magistrats, en 49, pour saisir les trésors conservés dans les sous-sols des temples, pour payer ses légionnaires.

Mais si César avait respecté presque scrupuleusement les institutions ancestrales, son héritier, petit-neveu et fils adoptif Octavien, devenu Auguste, avait intérêt à laisser filtrer toutes les accusations de tyrannie : après avoir prétendu défendre la mémoire et pourchasser les meurtriers de son père, il se créa un personnage qui en était l’opposé. C’est de là que naît une propagande qui vise à confondre le monarque avec le tyran, Octavien devenu Auguste s’employant à passer pour primus inter pares, le premier parmi les sénateurs, dévoué au sénat mais gouvernant sans lui, avec ses amis (Mécène), son gendre (Agrippa), son cercle d’idéologues (Virgile, etc.).

Tite-Live, semble-t-il, tombe d’accord avec Cicéron pour dire que le régime monarchique est à la fois inévitable et souhaitable, à condition que le prince (notons que Machiavel, grand lecteur et commentateur de Tite-Live, utilise le même terme pour conseiller les Medicis de Florence) garde une allure républicaine, respecte le sénat et le consulte. L’idéologie augustéenne va donc développer, sinon créer, le type du tyran. Et ce tyran sera un démagogue, parce que César avait commencé sa carrière en s’appuyant sur les pauvres et l’armée. Les pauvres (citoyens) en tant qu’électeurs, l’armée en tant que fidèles au serment personnel prêté au général, et accessoirement force militaire susceptible de faire pression sur les élections et d’assurer l’obéissance des Italiens de citoyenneté romaine, mais qui ne venaient pas voter à Rome.

L’image du tyran, donc, se fonde sur un prototype développé par les historiens grecs, avec la pusillanimité, la mesquinerie, l’avarice, les caprices, la cruauté, la fourberie, et aussi la libido : tous éléments montés par les écrivains athéniens contre les tyrans siciliens, Denys et Hiéron II, Xercès ou Darius, mais exploités par les Romains sénatoriaux dans une formule presque universelle : ceux qui aspirent à la tyrannie (= la royauté) à Rome s’appuient sur le petit peuple, l’armée, maltraitent le sénat et accessoirement trompent leurs alliés, leur tendent des pièges, convoitent la femme des autres… Tarquin le superbe est une caricature fabriquée à partir de tous ces éléments d’origine à la fois grecque (de l’époque de Denys) et romaine (de la fin de la République).

Plusieurs personnages situés au ve et au début du ive siècle ont été fabriqués par l’historiographie pour dénoncer ces tentatives tyranniques, mais ce sera le programme du prochain semestre, et je viens d’en parler en master. Il s’agit des « trois démagogues », Spurius Cassius, Spurius Maelius et Marcus Manlius Capitolinus, l’un ancien consul, l’autre chevalier (donc de la classe la plus riche), le troisième sauveur du Capitole, tous trois soupçonnés d’aspirer à la royauté et mis à mort plus ou moins légalement : le premier avait voulu répartir entre les citoyens pauvres des terres nationalisées, accaparées par les clans sénatoriaux ; le deuxième distribuer des grains achetés en Étrurie en négligeant les magistrats ; le troisième en rachetant les dettes des citoyens pauvres.

Ces trois personnages fictifs incarnent les trois types de projets de lois déposés par les tribuns « séditieux » entre Tiberius Gracchus et… César (de 133 donc à 63, mais Octave et Antoine en firent autant) : les lois agraires, frumentaires et tabellaires. L’anachronisme est patent : ce n’est qu’après la guerre d’Hannibal que la crise économique due à l’accaparement des terres par les familles sénatoriales, en Étrurie, Cisalpine, Campanie, Sicile et Sardaigne (les Romains, on le sait par Astérix, n’ont jamais pénétré l’intérieur de la Corse – et c’est historiquement vrai) déclencha ces projets de lois qui allaient contre les intérêts de l’oligarchie dominante, et que les tribuns qui les déposaient furent traités de tyrans et de rois, par Cicéron notamment.

Il va de soi qu’en ce qui nous concerne, il suffit d’indiquer globalement que les éléments de tyrannie sont vaguement signalés pour plusieurs des sept rois légendaires ou semi-légendaires : Cicéron, évidemment partisan de laisser au sénat un contre-pouvoir face au monarque qu’il estimait inévitable (enfin, dans la mesure où l’on peut lire sa pensée ampoulée, variable et toujours floue) – à condition d’être ce monarque en s’asseyant sur un siège commun avec le jeune Octavien qu’il pensait pouvoir manipuler ; Tite-Live, plus discrètement sénatorial, et Tacite dont nous n’avons pas à parler ici, plus ouvertement, reconstituent l’histoire selon cette perspective, historiquement plus que faible.

Il va de soi aussi que ceci ne constitue que des indications pour traiter l’un des sujets de lundi : si vos smartphones vous permettent d’afficher discrètement le contenu de mon blog, ce dont je ne doute pas, toute contrefaçon sera facilement détectée et sanctionnée non seulement selon les règles universitaires, mais aussi selon le Code de la Propriété intellectuelle, articles 121-124 .

 

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Published by - dans LC04
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