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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 18:50

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Peut-on encore lire les aventures d’Astérix ?

 

Question cruciale, sinon crucifiante ! Est-ce que j’ai fait un bon choix, voici dix ans, en remplaçant d’autorité « littérature antique sur textes traduits » par « histoire et civilisations anciennes vus à travers la littérature populaire actuelle » ?

En toute franchise, oui. La littérature sur textes traduits, qu’on m’avait fourguée quand la licence a été bouleversée et qu’il a fallu séduire (et, si possible, instruire) des étudiants dépourvus de tout bagage linguistique, était quelque chose d’à peu près impossible à enseigner. Je me demande comment mon camarade Alain Billault, avec qui j’ai travaillé en binôme avant la semestrialisation, pouvait se débrouiller pour faire entendre Pindare ou Euripide en français : Pindare, ce sont des hymnes guerriers, appuyés par des tambours, chantés en mode majeur, dans le grec rocailleux de Sparte, et Euripide, c’est toute la subtilité attique, à déclamer le plus souvent à voix contenue et, bien sûr, dans la langue d’origine.

Claude Hagège se trouve de passage dans ma région, et si possible je lui poserai la question, lui qui parle 80 langues. Il sera sans doute de mon avis : enseigner des textes poétiques datant de deux millénaires et demi dans une langue totalement étrangère, sans rythme ni mélodie, c’est un peu comme disséquer les negro spirituals ou les blues des années 30 sans les disques, sans les chœurs, sans le rythme. Traduisez en français Lord Let Me In The Lifeboat, sans l’écouter même dans la version commerciale de Louis Armstrong en 1954, cela tombera forcément à plat.

Ce problème me concernait moins dans la mesure où j’avais choisi des textes philoso-phiques et politiques, mais comment comprendre Cicéron, Sénèque ou César quand on est obligé d’expliquer des notions comme potestas, imperium, tyrannus, que les Romains comprenaient directement ? Les étudiants s’embêtaient, moi aussi, et franchement le tournant vers la littérature populaire s’imposait.

C’est Claude Aziza qui, s’inspirant des universités américaines, a le premier fait entrer la BD dans l’enseignement universitaire français, dans les années 70. Il a surtout commenté les aventures d’Alix, qui n’ont aucune valeur historique mais peuvent, par leurs manques, orienter les étudiants vers les realia de la civilisation antique. En tant qu’objet littéraire, Alix est nul, mais c’est aussi un contre-exemple fécond : retrouver des architectures vraisemblables à travers les reconstitutions fantaisistes de Jacques Martin, démonter les procédés littéraires issus de l’heroic fantasy et des studios Hergé, cela suscite déjà l’esprit critique qui est, en tout premier lieu, ce que les enseignants devraient apprendre aux étudiants.

J’ai cru naïvement qu’on pourrait inclure le meilleur de la BD, je veux dire les chefs-d’œuvre de Goscinny, dans le programme ; ceci suite à une expérience positive, mais déjà trop ancienne, en collège : dans un village gaulois cerné par le bétonnage de Melun-Sénart, on pouvait reconnaître Le Domaine des dieux, on pouvait emmener les élèves dans les musées et sur les chantiers de fouilles le dimanche, et puisqu’il y avait des rudiments de latin (et aussi de gaulois, si le prof s’y connaissait) en cinquième, travailler sur les traductions de Rubricastel-lanus (von Rothenburg) plutôt que sur les manuels. Bien sûr, c’étaient des activités de club, donc totalement bénévoles, mais plusieurs de mes anciens élèves m’ont suivi quelques années sur des chantiers archéologiques.

C’était dans les années 70. Déjà, quand l’IUFM m’a demandé de conférencer sur l’utilisation de la BD en cours, j’ai compris que les étudiants des années 90 – la génération, donc, un tout petit peu plus jeune que mes élèves de collège – décrochait. Quant aux actuels, qu’en dire ? À part la toute petite minorité d’étudiants qui sont prêts à lire et à étudier des BD qu’on emprunte à la médiathèque locale (tant il est vrai que la BD est chère), je constate surtout des gens qui viennent là parce qu’un module optionnel est toujours bon à prendre, et qu’en plus l’enseignant est assez bon pour donner les réponses aux sujets d’examen sur son blog, pour ceux qui savent un peu lire.

Il est certain que baser un enseignement sur le visuel alors que les ordinateurs sont pourris, que les projecteurs sont souvent en panne ou les écrans inexistants, c’est un pari risqué, et combien de fois ai-je été obligé d’improviser un cours sans projections parce que quelque part un machin était en panne ! Et bien sûr, à la plus mauvaise heure de la journée, où les étudiants qui ont mangé digèrent en rotant et où les autres frôlent l’hypoglycémie, où de plus il n’y a personne pour dépanner, cela ressemble au treizième travail d’Hercule. N’empêche, la tâche est utile.

Prenons, puisque je parlais d’Hercule, le très mauvais dessin animé Les douze travaux d’Astérix : aucune intrigue, une accumulation d’exploits totalement coupés de la réalité, des personnages caricaturaux, qui peuvent certes évoquer de loin Héraklès et Ulysse (le costaud sans cervelle et l’astucieux dans un petit corps), mais rien à voir avec le concept de Goscinny, le seul lien résidant dans les royalties que perçoit Uderzo chaque fois qu’on dessine ses personnages.

Prenons, pour continuer, les épouvantables films avec Depardieu : scénarii inexistants, personnages à contretemps et contre-emploi, manifestement une exploitation commerciale du personnage Depardieu, qui peut faire n’importe quel rôle, comme autrefois Belmondo (qui avait infiniment plus de talent) dans n’importe quel navet ; ou Jacques Dufilho, ou Michel Serrault, Michel Galabru (encore de ce monde), qui, eux, étaient de véritables acteurs dont le talent confinait au génie, même dans les pires navets. Sans parler des effets spéciaux genre recul accéléré, piqués au dessin animé amerlaud des années 40, genre Tex Avery. Moyenne d’âge mental des spectateurs potentiels, quatre ans.

Pourtant Goscinny était un impeccable metteur en scène, ami de tout ce qui comptait dans le cinéma des années 60 : Pierre Tchernia bien sûr, Lino Ventura, Francis Blanche… mais qui se souvient de Pierre Tchernia et de son émission Monsieur Cinéma sur l’unique chaîne de télévision en noir et blanc ?

Tchernia (« yeux noirs » en russe) apparaît souvent comme un centurion très porté sur l’amphore : je ne crois pas que Pierre Tchernia ait été alcoolique, mais c’était une plaisanterie, du type auto-dérision, qui le fait représenter comme tel une dizaine de fois. C’était aussi le metteur en scène de scénarii de Goscinny, par exemple Le viager, très daté maintenant, avec Serrault et Galabru dans les premiers rôles. Mais qui se souvient de Serrault et de Galabru ?

Ventura, pour sa part, apparaît en centurion irascible, qui ne comprend rien à rien, par exemple dans Obélix & C°, où l’on voit aussi un jeune énarque qui ressemble à s’y méprendre à Jacques Chirac. Mais qui se souvient de Chirac ?

Qui se souvient de Brigitte Bardot jeune ? Bonne actrice et même assez bonne chanteuse, surtout sous la baguette de Gainsbourg (mais qui se souvient de Gainsbourg ?), elle a immortalisé la choucroute qu’arbore la femme d’Agecanonix. C’est ce genre d’héroïnes glamour qu’Uderzo adorait dessiner, et qui envahit malheureusement les albums postérieurs à la mort de Goscinny.

Conclusion intermédiaire : mieux vaut connaître le cinéma des années 60 pour comprendre Goscinny.

La BD des années 70 était très liée au cinéma, ne serait-ce que par ses moyens techniques : la plongée et la contre-plongée, le zoom avant et le plan large, le plan serré où souvent, vers la fin, Uderzo remplace l’arrière-plan flou par un fond de couleur.

Astérix et Cléopatre fournit, dès sa couverture, une connivence avec, et en même temps une caricature, des réalisations à grand spectacle : le film de Mankiewicz est ouvertement caricaturé, et bien entendu Cléopatre a les traits de Liz Taylor.

Dans la même veine que les allusions au cinéma – on reconnaîtra aussi Laurel et Hardy dans Obélix & C°, c’est encore une période antérieure – de plus internes encore à la BD : les Dupond/t, par exemple, dans les Belges, et Tintin… il faut dire qu’au sein des studios Hergé, comme chez Dupuis et chez Dargaud, on s’empruntait par clin d’œil ou connivence des personnages, des décors, des scènes, des bons mots, des gags. Ainsi, à partir du troisième ou quatrième album, les héros rencontrent les pirates « piqués » au Barbe-Rouge de chez Dargaud (j’oublie toujours les auteurs), mais sous la forme d’un current-gag : ils coulent, mais pas deux fois de la même façon ; de même que le chef Abraracourcix tombe toujours de son bouclier, mais selon des modalités différentes.

La connivence est un moyen d’action familier à toute la littérature des années 50, 60 et au-delà : qu’on pense aux allusions de Boris Vian à Jean Paulhan ou à Sartre, voire à Marcel Arland (où il frôle la diffamation). Mais qui se souvient de Boris Vian ?

Paradoxalement, on se rappelle sans doute mieux Jules César, Antoine, Cléopatre ou Brutus. Ce qui ne facilite pas l’enseignement, parce qu’il y a trois déviations à envisager : la manière dont on présente, de nos jours, ces personnages dans la littérature populaire et dans la littérature « savante » ; leurs représentations, en particulier au cinéma, dans les années 60 ; et l’idéologie, ou les idéologies, qui sous-tendent leur mise en scène dans la BD, en fonction de l’époque de rédaction et de publication.

Sans parler (j’y reviendrai dans un autre article) des thrillers amerlauds qui confondent l’archéologue de terrain avec un aventurier, type Indiana Jones, comme David Gibbins pour n’en citer qu’un.

 

Cela dit, depuis que je reçois les albums des éditions Atlas, je crains que ces œuvres géniales ne puissent plus être consultées que dans des éditions critiques, au même titre que César ou Tite-Live. Prenons l’exemple d’Astérix chez les Helvètes qui vient de paraître : l’album débute par une BD qui parodie l’émission télévisée de Pierre Tchernia, Monsieur Cinéma, où Astérix vient présenter à l’interviewer les deux invités, Uderzo et Goscinny ; il s’agissait évidemment d’une publicité avant la parution, étonnant, non ? Suit un article « Astérix et Obélix au pays des coucous », où il est mentionné que l’idée des Helvètes avait été suggérée à Goscinny… par Georges Pompidou en personne, Premier ministre et futur président de la république ; d’ailleurs les cartes de visite d’André Malraux, de Chaban-Delmas et de Georges Gorse (ministre de l’information en 68) sont jointes en fac-simile. On étudie les anachronismes : l’industrie horlogère, la Société des Nations, le secret bancaire… tous anachronismes évidents, mais destinés à caractériser la Suisse, comme les fromages, la paresse et les vendettas caractérisent la Corse (avec pas mal d’exagération).

Le yodle, les périodes militaires des réservistes, la légende de Guillaume Tell et… la fondue sont aussi évoqués dans l’appareil critique, mais peut-être ces détails demandent-ils moins d’explications, car on peut supposer que les bacheliers actuels ont quand même entendu parler de la fondue, même si elle a été supplantée par la raclette et la tartiflette, beaucoup moins subtiles.

En revanche, était-il utile d’évoquer la légende d’un César épileptique à partir d’une image unique ? Alors que la plaisanterie sur « le pont que César avait détruit [en 58], mais qui a été reconstruit depuis »… est une pure fumisterie : les études modernes ont suivi le tracé de la voie des Fins d’Annecy à Carouge, dont d’Annecy à Genève, dont le pont ne traverse pas le lac, mais le Rhône.

Une étude indispensable est celle des rapports entre Fellini-Satiricon et la BD parue l’année suivante. On peut affiner en notant que le Giton d’Uderzo est beaucoup moins mignon (si l’on peut oser le jeu de mots) que celui de Fellini, mais moins inquiétant aussi, et que Garovirus est nettement plus caricatural et moins dérangeant que le Trimalcion de Fellini. En revanche, il était bon de rappeler la réaction de quelques lecteurs réactionnaires : clairement, en 70, Goscinny s’adressait à des lecteurs adultes tout en préservant, superficiellement, le lectorat juvénile de Pilote.

Importants, en fin de volume, les chapitres sur le bestiaire Uderzo et sur les rapports des auteurs avec l’enseignement. La BD, en raison de ses origines américaines et juives, avait été interdite par le nazisme et par les laquais Pétain et Laval ; mais même dans les années 50 et 60, elle était toujours soumise à la censure (elle l’est d’ailleurs toujours, en principe : les publications pour la jeunesse sont soumises à un dépôt légal supplémentaire au ministère de l’Intérieur et des Cultes). Même après 68, Goscinny devait encore affirmer qu’ « une bonne bande dessinée vaut mieux qu’un mauvais livre. » Et de fait, quand on compare aux albums de Goscinny et Uderzo les publications pour la jeunesse des très catholiques éditions Bayard, on voit qu’à défaut d’offrir des réponses toutes faites (et généralement fausses), les ouvrages de nos deux auteurs (docteurs honoris causa de Paris-XIII, d’ailleurs) posent au moins d’excellentes questions, à travers une fantaisie totale, et des archéologues français reconnaissent qu’ils n’auraient pas développé certaines problématiques sur l’architecture des villages gaulois, par exemple, sans Astérix (p. 93) ; on avouera modestement que les archéologues anglo-saxons n’avaient pas attendu pour pratiquer l’archéologie expérimentale, comme le montre l’exemple du Butser Farm Experiment où l’on reproduit aussi bien les maisons, greniers et silos du néolithique final que les races de moutons Soay, à six cornes.

 

 

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