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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 19:53

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Paris IV latin — M1/M2/ CAPES

 

Anthroponymes latins.

 

Le système usuel : les patriciens avaient trois noms, tria nomina, soit le prénom, le gentilice et le cognomen ou surnom (sobriquet). Les plébéiens, accédant à toutes les magistratures en 367, prennent souvent un cognomen ; un peu après (IIe siècle), les patriciens en rajoutent avec des surnoms complémentaires. Tardivement, on voit des frères de sang se distinguer par leur surnom (ex. Sénèque et Gallio). Noter qu'à l'époque impériale les auteurs tendent à intervertir le cognomen et le nomen, par exemple Tacite (Liberalis Iulius).  Nous avons en plus des noms dont l'on ne peut distinguer s'ils sont nomina ou cognomina : en général, les inscriptions (CIL = Corpus Inscriptionum Latinarum) et des gens comme Martial ou Juvénal transmettent des noms uniques, qui sortent donc du système des tria nomina.

 

1. Les prénoms.

Au nombre de 14 usuels : A. = Aulus ; App.  = Appius ; C = Caius ; Cn = Cnaeus ; D = Decimus/Decius (rare) ; G, voir C ; K = Kaeso ; L = Lucius ; M = Marcus ; M' = Manius ; N = Numerius ; O = Octauus (rare comme prénom) ; P = Publius ; Q = Quintus ; Sex = Sextus ; Sp = Spurius ; T = Titus ; Tib = Tiberius.

Postumus, le dernier-né ou plutôt « né après le décès du père» n'est pas recensé comme prénom, sauf sur des inscriptions ; il en va de même pour Agrippa, connu surtout comme  cognomen.

Spurius, qui vient de l'étrusque *spur-(in-na) = civi-cus, gaul. Teuta-tes devenu théonyme, a été rattaché (faussement ?) à la racine de spurcus, «souillé», «bâtard».

Publius signifie probablement au départ «fantassin» : même racine que populus, l'armée de pied. Dans les expressions populus Romanus Quiritesque, il faut se rappeler que -que signifie souvent « ou encore…» : le « peuple » romain armé, ou encore les Romains réunis, *co-uir-it-i(s) Quirites ; de même dans populus senatusque, « le peuple armé et, en particulier, les citoyens assis » (car senatus dérive de sedereet non de senex).

Avile, caie, tite et θefarie sont attestés en étrusque sur des inscriptions, ce qui ne signifie pas absolument qu'ils soient d'origine étrusque : les inscriptions ne sont pas antérieures au Ve siècle, et il peut dès lors s'agir d'une onomastique italique commune. On trouve aussi en étrusque un marce (camitlnas, tombe François, fin IVe siècle).

Kaeso, qui évoque le cognomen Caesar, indiquerait un enfant né par césarienne, ou dont la mère serait morte en couches ; rien de sûr.

La série tertius-decimus, indiquant l'ordre de naissance, est incomplète, mais on la retrouve dans les gentilices. Les filles sont normalement appelées maior, l'aînée, minor, la benjamine, ensuite tertia, quarta, etc. Leur prénom unique est le gentilice du père mis au féminin. Pour les garçons, l'aîné portait normalement le même prénom que le père ou le grand-père paternel, les suivants deux autres prénoms réservés dans la branche (ex. les Cornelii Scipiones : Publius, Caius et Lucius). On dit que dans la gens Manlia, le prénom Marcus fut interdit après les menées démagogiques de M. Manlius, dit Capitolinus, dans les années 380.

Noter que Quintus bénéficie d'un certain succès dans la série gentilice, avec Quinctius et Quinctilius, dont l'équivalent osco-ombrien est Pompeius (gr. πέντε, gaul. *pompe-).

 

2. Les gentilices.

Les familles dites patriciennes ne sont pas plus de 80, et prétendaient descendre des 100 sénateurs choisis par Romulus. Certaines, d'origine latine, prétendaient avoir été reçues dans la civitas romaine par Tullus Hostilius : ainsi les Iulii. Des travaux anglais et allemands (ex. Münzer, Römische Adelsparteien und Adelsfamilien) offrent des répertoires, ainsi que la RealEnzyklopädie der Alertumswißenschaftplus connue sous le nom de Pauly-Wissowa, mais on n'en dispose pas pour le moment à la Sorbonne. De même je n'ai pas pu disposer du Broughton, The Magistrates of the Roman Republic 409-27, qui recense toutes les familles qui ont (ou auraient, suivant les histoires gentilices) accédé aux postes consulaires et prétoriens pendant la république officielle.

En fait, la coexistence dans les Fastes des premières décennies républicaines de familles latines (les Fabii) et de noms étrusques (des Larcii, du prénom larθ, des Licinii…) et italiques, indique que la république naissante n'était ni dépourvue d'Étrusques, ni vraiment gouvernée par deux consuls… mais c'est un autre sujet, qui nous prendrait quelques heures, et que je traiterai volontiers si vous le souhaitez.

Il reste de forts doutes historiques sur la réalité de familles qui auraient entièrement disparu à cause du sacrilège d'Ap. Claudius Pulcher, devenu Caecus, en 311 : les Pinarii et les Potitii, attachés à des cultes latins précis. Mais Potitus est un cognomen attesté, qui rend plausible l'hypothèse d'un gentilice Potitius (= « descendant d'un qui a pris le pouvoir »).

 

Concernant les noms et surnoms attestés entre la République du IVe siècle et le début du Principat, j'ai consulté, faute de mieux, le Gaffiot… Franchement, je me suis arrêté à la lettre C, et pour la suite j'ai fait appel à ma mémoire.

 

Il n'est pas inutile de relever des noms de divinités liés à la vie quotidienne, et qui sont souvent des déverbaux : Abeona et Adeona, déesses des départs et des retours ; Agonius, dieu des actions qu'on mène ; Adferenda, déesse des cadeaux de mariage ; Alemona ou Alimona, déesse des nourrissons ; Alus, même racine ; Angerona ou Angeronia, Angitia chez les Marses, auraient à voir avec l'étouffement des nourrissons ; Antevorta et Porrimaprotégeaient en cas d'éloignement, Annona et sans doute Anna Perenna/perennis correspondaient à l'année, à l'approvisionnement, et il est possible que les nomina Annius, Annaeus, le cognomen Annalis, aient trait à l'année et à l'approvisionnement. Aius Loquens ou Locutius, qui aurait annoncé la divinisation de Romulus, vient de la racine aio, dire. Le rituel des Arvales comporte les noms Adolenda, Comolenda, Coinquenda, Deferunda qui semblent protéger divers âges de la vie (pour cela, voir les travaux de John Scheid). J'ai aussi noté, parmi les noms amusants, un dieu Averruncus qui détourne (en fait, qui balaie…) le malheur ; comparer à Verres, qui est à la fois le balai et le verrat.

Cinctia était une Junon spécialisée dans le dénouage du « nœud d'Hercule » qui protégeait la virginité des fiancées jusqu'à leur mariage. On la retrouve comme puerpera pour l'accouchement, et sous un tas d'autres surnoms pour la prégnance, le nourrissement, la lactation… mais je me demande si Junon ne viendrait pas de iungere et ne serait pas liée au lien conjugal, au joug (*ywg-s-men-to-d > iumentum) plutôt qu'à la jeunesse (*(d)yƑn-o-n-m > Iunonem, *diw-e-n-e/s/n, iuuenem). Comme je connais les Romains, cela ne m'étonnerait pas, mais Junon est aussi la traduction approximative d'Héra, et j'ignore complètement l'étymologie de sa copine grecque, qui n'était pas une marrante non plus. Question ouverte : réponse, peut-être, chez Jean Bayet que j'essaierai de consulter d'ici mercredi prochain.

J'ai relevé au passage un Janus Clusius, qui n'a rien à voir avec la ville de Clusium, mais désigne la fermeture du fameux temple. Je ne pense pas que le cognomen Clusus soit lié au supin *clusum, mais plutôt à la racine de Claud/s-o-s qui d'ailleurs dérive du même radical. Car, traitons-le sur la lancée, le nom des Claude dérive nettement du latin claudus, boîteux, mais le boîteux est celui qui a une jambe «fermée».

L'ancêtre Atta Clausus, entré à Rome en 504 avec toute sa gens selon la légende, était donc un «papa boîteux», car je ne vois pas qu'Atta soit autre chose qu'une variante de cet  ata, apa, papa, abba, qu'on trouve dans les langues indo-européennes, hébraïques, amérindiennes… une onomatopée, comme mama, mamma. On trouve d'ailleurs dans les Fastes des Claudius Clausus et Clusus. Claudus est assurément le boîteux, mais son dérivé Claudius semble avoir perdu l'évidence de son étymologie… au point qu'une partie de la gens, celle qui était du côté popularis, put en changer la prononciation pour faire populaire. Clodius, dit Lesbius par Catulle, est assez connu.

Parmi les surnoms de la gens Claudia, on trouve Pulcher, qui selon l'étymologie signifierait  «beau» au sens habituel, mais que Catulle invite à interpréter comme «apprêté», autant dire pédéraste. Cicéron, dans le Pro Caelio, ne s'est pas privé d'insinuer des relations entre Clodius et Clodia.

Dans la série des cognomina qui indiqueraient une insuffisance de masculinité, on pourrait admettre que Cincinnatus, «frisé», est dépréciatif et ne correspond pas au sévère personnage que décrit Tite-Live. En fait, les sobriquets dérivés de la couleur ou de la texture du système pileux sont nombreux, comme en français (Leblanc, Leblond, Leroux, Lenoir, Lechauve…) : Calvus et Calvinus, Calvisius ; Crispus (surnom de Salluste, = crépu) ; Rufus ; Rutilus ; Rubrius ; mais aussi Burr(h)us, qui est le même transcrit du grec ; Niger ; Flavus ; Albus, Albinus, Albinius ; canus pour les cheveux blancs, d'où Canisius ; ajoutons rapidement, pour en terminer avec les dénotateurs de traits physiques, des Barba, Barbula, Barbatus et Ahenobarbus. Magnus et Maximus, Bassus, Macer, Crassus ou Crassipes (le goutteux), Cursor (le rapide à la course, expliqué par Tite-Live comme s'il en était besoin), Velox et Lentu(lu)sGlabrio, cognomen dans la gens Acilia, pourrait faire allusion à l'absence de barbe au menton… J'hésite sur le Fabius Ambustus de 390 : s'était-il brûlé une moitié de la barbe ou la moitié du corps ? Auquel cas il rejoindrait Mucius Scaeuola, qui aurait perdu une main sur le brasero de Porsenna.

Il en reste d'assez amusants. Les Balbussont des bègues, les Blaesus ont un strabisme, ainsi d'ailleurs que les Strabo, les Capito (Cephalio) ont une grosse tête, les Mento (de la gens Iulia) un gros menton, Scaeua (Scaeuola) est le maladroit, le gaucher ou le manchot, Caecus est l'aveugle. Ces problèmes physiques ont donné naissance à des légendes : Appius Claudius Pulcher, le censeur de 312, serait devenu Caecus par punition des dieux pour diverses impiétés, dont l'extinction des Pinarii et des Potitii. Mucius serait devenu Scaeuola après s'être brûlé le bras droit et Horatius Cocles (= κύκλωψ) aurait perdu un œil en défendant le pont du Tibre contre les troupes de Porsenna[1].

D'autres cognomina sont franchement déplaisants: clairement, Brutus signifie le gros con, et l'autre cognomen de la gens Iunia, Bubulcus, désigne soit le bouvier, soit le veau (comme d'ailleurs Vitellius) ; Asellio, dans la gens Cornelia, est le meneur d'ânes, mais Asina, autre surnom des Cornelii, c'est l'ânesse… on en tire toutes les hypothèses déplaisantes qu'on veut. Il n'empêche que quand les Iunii Bruti, vers 210, accédèrent au consulat, le sobriquet n'était pas flatteur… au fil des éloges funèbres, l'historiographie gentilice inventa donc la fameuse légende selon laquelle l'ancêtre mythique des Brutus, sachant bien qu'il allait fonder la république, se fit passer pour un crétin pour accompagner, comme garde du corps, les fils Tarquin à Delphes ; il aurait offert à Apollon un lingot d'or dissimulé dans une canne en cornouiller, intreprété l'oracle mieux que ses maîtres et finalement pris le pouvoir ; le plus étonnant est que cette invention soit passée dans les récits historiques, et que les deux Brutus qui ont contribué à la mort de César aient cru dur comme fer qu'ils suivaient un ancêtre authentique !

 

(suite dimanche soir)

 

 



[1]. En fait, les deux héros sont des variantes de Θorr et Øddin des légendes indo-européennes, comme l’a superbement démontré Dumézil ; je vous en parlerai si cela vous intéresse.

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commentaires

Nicolas 20/06/2011 16:55


Bonjour, vous aviez proposé si certains en faisaient la demande de développer un peu plus le sujet "La république naissante n'était ni dépourvue d'Étrusques, ni vraiment gouvernée par deux
consuls…" Si cette invitation est toujours d'actualité, j'approfondirais avec plaisir le sujet ! Bien cordialement


05/12/2011 19:17



Désolé de répondre avec six mois de retard, je ne maîtrise pas encore les subtilités du machin. Il s'agit de la seconde partie du programme, que je traite à partir de février (2012 donc), en
publiant sur le blog les sujets étudiés en cours. En deux mots, il n'y a eu en 509 ni république, ni consuls, ni expulsion des Étrusques. La transformation se fait lentement, entre 540 et 450 à
peu près : de Servius Tullius à l'expansion dans le Latium.