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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 18:02
Hubert Monteilhet, ancien professeur d'histoire, s'est lancé dans le roman policier avec un certain succès : intrigues pointues, coups de théâtre de dernière minute, suspense, tous les ingrédients du polar classique, nécessaires à un certain succès populaire. Je citerai La part des anges, le seul qui me vienne à la mémoire, car il n'est pas possible de consulter Google en même temps qu'on écrit sur un blog (enfin, pas avec Firefox sous OS Panther ; peut-être les aficionados de Windows y arrivent-ils, peu me chaut). L'annexe de l'édition que j'ai sous les yeux me rappelle Les pavés du Diable, Les mantes religieusesRequiem pour une noce, dont on a tiré des films : bonne garantie d'une qualité de scénario.
Dans la précédente version de ce chapitre, j'avais écrit que Neropolis est la Rolls de la littérature moderne concernant l'antiquité romaine. Il ne s'agit peut-être que d'une Bentley, ce qui n'est déjà pas négligeable.
J'ai donc relu, pour la troisième fois, l'édition du Club français du Livre, qui doit être l'original : 739 pages et des commentaires précieux. Il doit y avoir dans mon grenier une édition de poche en deux volumes, plus maniable et moins introuvable.
Ce qui recommande Monteilhet, c'est tout d'abord un style gaulois, salace, qui fleure bon le foie gras et la plaisanterie gaillarde. Ce qui lui nuirait plutôt, mais que je n'ai éprouvé qu'à la troisième lecture (dans mon métier d'éditeur bénévole, les relectures sont éprouvantes et les qualités se trouvent souvent obnubilées par les défauts qu'on avait laissé passer la première fois ; mais en édition, on affronte trois, quatre ou cinq lectures en deux mois, alors qu'avec Monteilhet c'est une histoire de vingt ans), c'est une tendance à l'étalage érudit : quand il cite les différents fruits de mer que bouffaient les Romains friqués, on pense au Zola du Ventre de Paris, quand il décrit les blessures des gladiateurs, on évoque La Terre, si ce n'est Barbusse. Mais Monteilhet est assez subtil écrivain pour que ces étalages de chair crue passent la rampe, au moins à première lecture. Et après tout, il remplit bien la fonction assignée à ce cours de premier cycle et au séminaire que je tiens le mercredi sur le même sujet : faire digérer la connaissance des realia plus agréablement que le Daremberg et Saglio.
Ce qui nous amène à une seconde observation sur la forme : est-ce un thriller ? Non, définitivement. Le mode d'écriture n'est pas celui qu'on enseigne dans les universités étatsuniennes à des écrivains médiocres, les courts chapitres, les champ-contrechamp et changement de caméra incessants, les personnages tout noirs ou tout blancs. Monteilhet est souvent cruel, comme Vautrin son contemporain, et cinématographiable, les deux l'ont prouvé. Mais c'est subtil, moins pressé peut-être que Saylor ou Maddox Roberts, plus distancié en tout cas que le thriller amerlaud moyen.
La référence incontournable est le fameux Quo vadis ? d'Henryk Sienkiewicz. Comme je n'ai pas envie de le relire cette année, je vais en redonner simplement le contexte et l'idéologie : Sienkiewicz, catholique polonais de la fin du XIXe siècle, avait commis un grand nombre de nouvelles façon Tolstoï, bien-pensantes, bien religieuses, qui n'avaient eu qu'un succès modéré, jusqu'en 1891 où il sortit ce roman des temps néroniens, avec Saint Paul et Saint Pierre en première ligne, des conversions vertueuses, des miracles et des martyres. Littérature qui lui valut un prix Nobel, celui de 1901 me semble-t-il, et des centaines de rééditions en diverses langues. Quo vadis ?, malgré une qualité littéraire fort moyenne, fut adopté par l'église vaticane, bien au-delà de la Pologne, comme une arme idéologique contre le spectre de la judéo-maçonnerie, les idéaux républicains et en particulier le radical-socialisme français. Mal écrit mais bien-pensant, Quo vadis ?  véhicula longtemps dans les couches populaires (innombrables éditions de poche) la haine globale du modernisme et de l'espoir dans le progrès qui étaient, à l'époque, des thèmes de gauche. Si l'on remonte un peu plus haut dans l'histoire de la littérature, Sienkiewicz s'inspirait bien sûr de Châteaubriand, et son christianisme est exactement un paulinisme, un corps de doctrine fortement conservateur, qui méprise les femmes et les pauvres au moyen d'un pseudo-message du nommé Christ (fabriqué à partir du juif Yessouah, mais inversant tout ce qu'on peut savoir de sa pensée), et en plus fortement antisémite.
Neropolis est à beaucoup d'égards un anti-Sienkiewicz et un anti-Châteaubriand, mais tout en contrastes, et comme l'auteur domine son histoire romaine, l'ombre et la lumière se répartissent sur des personnages truculents, qui ne sont comme tout un chacun ni bons ni mauvais.
Au départ, Monteilhet campe un sénateur, dont le grand-père était affranchi d'un Junius Silanus. Cet Aponius perd toute sa fortune, obligé par la folie de Caius Caligula à acheter tout un ludus de gladiateurs. Son premier fils, Marcus, est un Romain typique, militaire de carrière ; le second, Kaeso, dont la mère est morte en couches (d'où le prénom), est beau comme Alain Delon et objet de convoitise des hommes et des femmes. Y compris des plus haut placées… ce qui est évidemment dangereux quand on sait qu'Agrippine la jeune fait assassiner frères, père, enfants pour élever Néron au pouvoir.
Pour se replacer dans la clientèle de Silanus, l'une des grandes fortunes de Rome, Aponius accepte de se marier avec sa propre nièce : Tibère a donné l'exemple, il faut complaire au prince en imitant ses actes contre nature. La nièce arriviste, Marcia, tante et marâtre de Kaeso, tente de le séduire. Y parvient-elle ? Ce n'est pas explicite. Mais à la suite du mariage platonique, Aponius retrouve quelque aisance et une affranchie égyptienne, belle mais frigide (je ne vous dis pas pourquoi) dont Kaeso est amoureux à son tour. C'est à peu près l'essentiel de l'intrigue et sa partie courtelinesque.
Kaeso rencontre Paul, un personnage dogmatique mais impressionnant, qui le ressuscite ; en fait, il n'était pas vraiment mort, et l'on ne sait si le miracle est authentique. Mais l'écharpe de Kaeso, maniée par Paul, a bien rendu la vue à un aveugle, qui attribue le miracle à la statue de la Pudeur patricienne, dont le modèle n'est autre que Marcia l'impudique. Kaeso voudrait bien se faire juif, mais la rigidité du rabbi de Rome et la circoncision le font reculer, et il forcera Paul à le baptiser chrétien, quoique sa foi soit plus proche du stoïcisme façon Sénèque. Sénèque, la deuxième fortune italienne après Néron, étale une vertu toute rhétorique… et son suicide, acte stoïcien par excellence, apparaît plus comme une échappatoire. D'ailleurs tout le monde finit par se suicider, sauf ceux qui seront crucifiés sur ordre de Néron, et le pauvre Aponius, finalement tué par Sélénè, elle-même secrètement baptisée.
Néron, charmant poète plus qu'empereur, avance et recule à la voile et à la vapeur. Ce qui donne lieu à des scènes croustillantes. Mais en même temps, il compose sa fameuse Troica, qui se termine par l'incendie de Troie, et ses architectes lui bâtissent la maquette d'une Rome idéale, sans insulae fragiles, sources d'éboulements et d'incendies. Les chrétiens prédisent l'apocalypse pour bientôt, et la destruction de Rome, la nouvelle Babylone, est attendue. Alors, qui donc, en 64, en plein été, provoque l'incendie qui détruit douze des quatorze quartiers ? Le temps trop chaud et le Tibre à sec, les vents violents, les séides de l'empereur, ou les chrétiens en attente d'apocalypse (ou les juifs, d'ailleurs) ? Tacite et Suétone, ces faux témoins, laissent entendre que ce pourrait bien être le Prince ou ses fidèles trop zélés ; Monteilhet renvoie tout le monde dos à dos, mais le principal quartier judéo-chrétien, en rive droite, le Trastevere, a été épargné par les flammes. Il ne le sera pas par la vengeance des proches du Prince.
Œuvre touffue, à plans multiples, qui mêle habilement toutes les hypothèses. Présentation vivante, également, des realia de l'époque, et sans approximations (j'ai tout juste relevé quelques détails à vérifier). Excellente trame narrative, sans manichéisme, mais avec un radical d'origine tragique : sa beauté excessive nuit à Kaeso et le mène à la mort sans qu'il ait conquis le cœur de celle qu'il aime réelleement, tout en ayant été aimé par celui et celles qui lui importent peu.
Neropolis est un monument, qu'on pourrait d'ailleurs disséquer pour plusieurs sujets de recherche. Ceci pour les étudiants de M2 à qui ce blog est aussi destiné.
 

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Published by - dans LC02
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