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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 19:21
On insiste surtout sur la conformité des récits aux événements historiques et celle des images aux réalités architecturales, aux coutumes, etc., dans la perspective de la licence 1 qui est d'ouvrir aux étudiants des fenêtres sur l'Antiquité. Mais ce seul aspect n'est pas suffisant en premier cycle, et à plus forte raison au niveau recherche (M2) où je traite le même domaine.

Pour survoler ce premier point, comparons par exemple La Bourgogne, quelle histoire !, publié par le CRDP de Bourgogne et le Conseil Régional ; le retour d'Alix en Gaule dans Vercingétorix ; et Le combat des chefs de Goscinny et Uderzo. Dans le premier, comme dans les vieux manuels scolaires, on dessine des reconstitutions de la circonvallation d'Alesia et des remparts d'Autun, et on déclare que les Romains ont apporté la civilisation ; dans le deuxième, un personnage dit à Alix que les Romains ont rendu la vie en Gaule plus agréable, pendant son exil et on dessine très précisément des architectures de villas fleuries ; dans le troisième, les architectures sont sommaires, symboliques, mais on oppose la vie simple des Gaulois (chaumières et vie publique répartie dans des espaces divers, en particulier devant l'étal du poissonnier ; vs. colonnes approximatives du chef collaborationniste du village d'à côté, qui veut faire romain).

L'iconographie se veut dans le premier cas documentaire, dans le deuxième réaliste et dans le troisième évocatrice, sans souci de précision. On notera toutefois que le palais de César est figuré à l'identique dans deux volumes d'Astérix. Cela n'est pas innocent : les albums de BD sont sous-tendus par deux idéologies opposées, l'une qui veut que les Romains soient des civilisateurs, l'autre que la spontanéité gauloise soit préférable à la normalisation totalitaire de Rome. Si l'on pense que la première BD est issue du dogmatisme universitaire et régionaliste, la seconde du conformisme de l'école d'Hergé, bien-pensante et proche des éditions catholiques pour la jeunesse Bayard, et la troisième des milieux littéraires et cinématographiques qui vantaient la Résistance aux envahisseurs (cp. La vache et le prisonnier, La traversée de Paris, La grande vadrouille et tout le cinéma français d'après-guerre), on s'aperçoit qu'il y a dans tous les cas un sous-entendu idéologique.

Cela signifie qu'il faut également interpréter les BD comme les romans en fonction de la pragmatique. Ce terme désigne, chez les collègues de langue et de littérature françaises, l'analyse des œuvres littéraires selon l'effet qu'elles produisent sur le lecteur. En ce sens, la pragmatique comporte d'un côté l'influence idéologique que veut emporter l'œuvre littéraire, qui relève aussi de la rhétorique. Dans son autre aspect, elle rejoint la narratologie : comment retenir le lecteur, le faire revenir chaque semaine sur une BD publiée en feuilleton, ou l'inciter à acheter le volume suivant d'une série de récits historiques, polars ou albums de BD ?

La construction dramatique des albums d'Alix relève exactement de la même technique que les feuilletons d'Alexandre Dumas, Eugène Sue, Paul Féval et autres : les chapitres sont courts (puisque publiés dans un quotidien ou un hebdomadaire) et se terminent par un suspens (les énormes points d'interrogation qui terminent chaque page d'Alix) ; c'est également la technique du thriller anglo-saxon, où Dan Brown est passé maître, mais aussi Patricia Cornwell, Peter Connolly et bien d'autres : le thriller ajoute la technique de la pluralité de caméras subjectives ou, si l'on préfère, de points de vue. Cette technique a été créée par Dumas dans Joseph Balsamo et largement pillée par Christian Jacq.

Quand il s'agit de fidéliser un lecteur sur une série de parutions, on va créer des personnages récurrents qui évitent la lassitude : OSS 117 (Jean Bruce), Malko Linge (SAS), même Nestor Burma (Léo Malet) et les tout premiers San-Antonio n'incitent pas à y revenir, sauf à multiplier les complots de la guerre froide chez l'un, les scènes érotico-sadiques chez le deuxième, les références à l'anarchisme militant chez le troisième. Si Frédéric Dard s'en est tiré mieux que les autres au point de susciter plusieurs thèses, en plus de son succès populaire, c'est qu'il a su créer très vite des anti-héros complémentaires, Alexandre-Benoît Bérurier, César-Auguste Pinaud, Achille le chef de la police érotomane, Monsieur Blanc le balayeur noir promu enquêteur… C'est un mode de connivence entre l'auteur et le lecteur, ravi de retrouver à côté du héros impeccable des personnages qui gaffent, qui se lamentent, qui sont grossiers. Dans la même lignée, moins immédiat à analyser puisqu'il parle d'un domaine mal connu du grand public, Steven Saylor invente une famille hétéroclite sans laquelle son enquêteur n'aurait pas la même consistance. Héros et anti-héros : Davus ne sait pas nager, mais Pompée l'oblige à naviguer, et il se retrouve à l'eau dans le port de Brundisium…

Un autre élément qui attire le public est la familiarité avec les grands hommes de l'histoire : beaucoup de contemporains frétilleront toute leur vie en rappelant qu'ils ont serré la main à Chirac (ou à Mitterrant, ou à Sarkozy, peu importe) ; les grands hommes dans leur quotidien sont un bon argument de vente. De ce point de vue, il y a d'excellents sujets de recherche comme les rapports de César avec : Astérix, Gordianus, Alix, Pierre Grimal ou Max Gallo. Ou une étude transversale sur Cléopatre, dont des auteurs très pontifiants parlent comme s'ils avaient interviewé ses petites culottes, et d'autres (plus estimables) avec beaucoup d'ironie.

Un troisième élément, qui relève aussi de la pragmatique autant que de la narratologie, est le gag récurrent : il est évident qu'ici l'on est dans une autre sorte de connivence, celle qui lie les meilleurs auteurs de BD à leurs lecteurs : les gaffes à répétition de Gaston (Franquin), les chutes du chef de son pavois et les différentes manières de couler le bateau des pirates (Goscinny-Uderzo)… ce qui relève de la même technique que les chapelets d'injures du capitaine Haddock, des chutes des Dupondt, des rots de Bérurier et des rires niais de Miss Moneypenny.

Un étudiant me reprochait cet après-midi de dévaloriser indécemment les études classiques : selon lui, nous sommes à la fac pour faire lire Virgile et Cicéron. Je veux bien, mais ne croyez-vous pas que la littérature populaire est une bonne voie d'accès à une littérature classique qui n'est plus, et ne peut plus être décemment, enseignée dans les lycées ?

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Published by - dans LC02
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