Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 19:51

Version:1.0 StartHTML:0000000218 EndHTML:0000020164 StartFragment:0000002469 EndFragment:0000020128 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/M%C3%A9moires%20d%E2%80%99un%20Parisien%20de%20Lut%C3%A8ce.doc

Mémoires d’un Parisien de Lutèce,

de Joël Schmidt, Albin Michel, 1984.

 

Découvert un peu par hasard dans les rayons de la médiathèque de ma commune, cet ouvrage fait partie d’une assez longue série, dont un Cicéron que j’ai assassiné dans une parution d’été de La Quinzaine littéraire, voici douze ou quinze ans. Cicéron précurseur du christianisme, c’est un peu difficile à admettre, même si le stoïcisme peut vaguement ressembler à un monothéisme en ce qu’il admet une puissance universelle et surhumaine, qu’il appelle l’Esprit, à peu près équivalent à la Nature ou au Destin, mais je laisse la discussion aux philosophes.

Comme le fera bien après Christian Goudineau dans Les voyages de Marcus, avec une intrigue romanesque réduite à l’autobiographie, J. Schmidt raconte la fragilisation de l’Empire, vue de Lutèce, sur une période très longue pour une vie humaine, de la mort dee Marc Aurèle (180) à la destruction de la ville (256) ; pour la fiction, l’auteur prétend avoir adapté des rouleaux miraculeusement préservés à Timgad par un descendant du narrateur, et croit bon, à l’instar de certains romanciers du xixe, de prétendre qu’il ne fait que traduire, tout en modernisant les unités, les lieux, etc. Ceci « dans un souci pédagogique évident » : c’est donc un roman historique destiné aux classes des collèges et lycées où, à cette époque, on enseignait encore le latin. Peu importe. La fiction est fragile, les personnages s’appellent tous Camulogène, mais suivant les générations Marcus Aurelius, Marcus Hadrianus (son père), comme si les Gaulois romanisés changeaient de gentilice en fonction de celui de l’empereur en cours, et l’arrière grand-père n’est autre que le Camulogène qui résista à Labiénus dans la plaine de Grenelle en -52, et y laissa la vie. Il y a des erreurs historiques importantes, par exemple l’idée que ce Gaulois ait eu le ius imaginum (p. 12 : images d’hommes, de femmes et même d’enfants…), ou que Septime Sévère ait autorisé l’anneau d’or au moindre légionnaire (p. 105). Mais rien de fort grave.

Les Camulogène romanisés, donc, ont hérité une bonne richesse et une carrière, située vers Denfert-Rochereau, qui leur sert de génération en génération à édifier le forum (rue Soufflot), le petit théâtre (rue de l’École de Médecine, rue Racine), les petits thermes de l’est et surtout les grands Thermes co-financés par la Corporation des Nautes, entre le cardo (rue Saint-Jacques), le decumanus (rue des Écoles), les boulevards St-Michel et St-Germain ; l’auteur-narrateur ne manque pas de signaler que ces thermes – ceux dits de Cluny – lui survivront deux mille ans, et de fait ils sont encore en partie debout.

Je n’ai pas vérifié la chronologie, qui veut que la corporation des Nautes de la Seine (qui s’étendait de Lillebonne à Sens, voire à Auxerre) ait été acceptée par Tibère. C’est ce qui ressort du pilier des Nautes visible au musée de Cluny, mais qui fut découvert dans l’île dite de la Cité. De mémoire, c’est vérifiable. De même, l’idée que les monuments édifiés par les trois ou quatre générations de Camulogène romanisés aient été sciemment démolis pour fortifier l’île au moment de l’invasion des Alamans est, je crois, corroborée par les fouilles de la Commission du Vieux Paris.

Trente ans plus tard, les archéologues supposent de plus en plus que la Lutèce vue par Labiénus en 52 ne serait pas l’île de la Cité comme le récit, très imprécis, de César le laisserait penser, mais un village situé dans le méandre suivant, Nanterre. Que l’île en question, « la plus grande des trois îles » n’ait été qu’un faubourg de forgerons et de nautes, c’est assez vraisemblable. Que la famille ait eu une résidence secondaire sur le mont de Mercure, d’accord encore ; que cette résidence ait été entourée de vignes, je le crois moins, ou alors l’auteur a eu une prémonition : voici trois ou quatre ans, des fouilles ont montré qu’il y avait déjà un vignoble en Chambertin, au sud de Dijon ; d’un autre côté, les vignerons de Chablis et du clos de la Chaînette, à Auxerre, sont convaincus qu’un de leurs cépages, le César, remonte à l’époque – 50/+ 10. Intéressant, sauf  que pour le moment on voit plutôt la culture de la vigne s’implanter d’abord en Narbonnaise, puis en Bordelais (voir Ausone), et il n’est toujours pas prouvé (mais pas impossible) que les vignobles du Chablisien, du Tonnerrois et de l’Auxerrois soient aussi anciens. Les amphores vinaires montrent en tout cas que l’essentiel du vin consommé en Gaule intérieure venait d’Italie, par le Rhône et la Saône : voir le nombre impressionnant (des dizaines de milliers) d’amphores enfouies sous les rives de la Saône et les anciens quais des huit kilomètres qui en constituaient les ports.

Admettons donc, puisque c’est invérifiable depuis qu’on y a construit l’horrible pâtisserie dite Sacré Cœur, que le vignoble de Montmartre soit aussi ancien… ce n’est pas le sujet principal.

Le narrateur a pour mère une Epona, pour nourrice une Rosmerta, un cocher s’appelle Ogmios… mais le narrateur vieillissant, allant faire une cure à Aquis Callidis, découvre le dieu Borvo, pourtant omni-présent en Auvergne et Bourbonnais, puisque ce dieu des sources a donné leur nom à tous les Bourbon, Bourbonne, Barbonne… en Auvergne et aussi dans les Vosges et en Lorraine, d’ailleurs. Est-ce qu’il était courant de prendre le nom d’un dieu, comme les chrétiens aiment à appeler leurs enfants du nom des prophètes, Jean, Pierre, Marc, Matthieu, et même Thomas (le jumeau du Christ), voire Jesus en Espagne et au Portugal ? Cela semble absurde : c’était un sacrilège. Les Grecs aimaient à s’appeler Athénodore, Diodore, Isidore ou Héliodore (« don de » Athéna, de Zeus, d’Isis ou du Soleil), mais seuls les grands mégalomanes pouvaient se parer du nom d’un dieu, comme Alexandre Hélios et Cléopatre Sélénè, les enfants de Cléopatre IV et de Marc Antoine, et quelque empereur romain qui se déclarait Sol Invictus (Commode, Héliogabale) risquait fort de terminer sa carrière en petits morceaux, avec la malédiction du sénat et de ses adversaires.

Entre parenthèses, Vichy ne s’appelle pas Aquis Callidis, mais Aquae Callidae, au nominatif : c’est sur la table de Peutinger qu’on l’inscrit au locatif. Il aurait fallu que l’auteur connût un minimum de latin.

On note d’autres incohérences au fil des pages (je saute des fautes de français assez nombreuses, p. ex. p. 30 : « il n’y eut pas de jour où elle ne me rappela » : lire rappelât…) : p. 114 Charon, « le nocher du Styx », est armé d’une masse pour fendre le crâne des morts … il s’agit du Xarun étrusque, pas du Charon grec ; p. 164 : les nautes acceptent de franchir l’Océan… en fait c’est la Manche, mais les bateaux fluviaux, dépourvus de quille, ne pouvaient s’aventurer en haute mer que par un grand calme exceptionnel ; p. 170 : course de 4 X 4 quadriges dans l’hippodrome de Bercy ; absurde ! les écuries rouge, verte, blanche et bleue n’engageaient qu’un équipage par course. De plus, p. 172, on sacrifie l’un des chevaux vainqueurs : confusion, énorme, avec le rituel latin de l’equus October. P. 178 on confond Velia avec Vélites, et il y en a d’autres, comme Venafrum devenu Venafrium.

Plus généralement, la carrière de M. Aurelius Camulogenus est assez exceptionnelle pour être invraisemblable : certes la richesse familiale et les magistratures ancestrales (en soi assez étonnantes s’ils descendaient vraiment d’un ennemi de Rome) peuvent lui permettre d’accéder à vingt ans ou un peu plus à l’édilité, la curatèle des bâtiments ou à trente ans au collège des décurions, un président du collège des décurions d’une ville gauloise peut très bien être délégué au Congrès des Trois Gaules à Lyon, mais pas être sénateur romain en même temps ! les transports étaient assez rapides, mais pas au point de permettre un pareil cumul des mandats ! Un sénateur romain devait être disponible tous les jours au lever du soleil. Certes, on peut maintenant être maire d’une ville proche de Lutèce et directeur du FMI à New-York, mais il n’y avait à l’époque ni internet, ni téléphone, ni avion…

Mais il était nécessaire, pour l’intrigue, que les personnages fussent à la fois présents auprès des empereurs en devenir sur leurs champs de bataille en Orient (l’oncle Caius, le fils, jouent ce rôle), qu’on pût savoir ce qui se passait un peu partout entre la Syrie, le Maroc, l’Écosse et l’Espagne, et la poste impériale était efficace… mais une lettre envoyée d’un cantonnement en Grèce mettait au mieux un mois pour arriver en Gaule intérieure.

Outre la description banale des courses de chars et des spectacles du cirque, « à l’usage des classes », on notera quelques passages pédagogiques plus ou moins bien venus : sur les sanctuaires de sources et les ex-voto (p. 186, comprendre Chamalières au lieu de Vichy), sur le quotidien des thermes (p. 137 sqq., sans doute piqué à la Vie quotidienne de Carcopino), et même sur mai 68 ! En effet, p. 85 sqq., les étudiants et les ouvriers se soulèvent en 193 contre Septime Sévère et occupent le théâtre (situé à quelques pas près à l’Odéon) et un bâtiment public entre le decumanus et le forum… qui ne peut être que la future Sorbonne.

Essayons d’en finir : les citations inavouées des auteurs anciens. Passons sur le maître qui enseigne « le portrait d’Auguste à travers ce qu’en disait Salluste »… on suppose qu’il faut lire Suétone, parce que Salluste était mort bien avant 27. P. 42, plagiat de Catulle et de Properce à la fois ; p. 90 de Tibulle et d’Ovide ; p. 113 sq., il faudrait peut-être rendre à Sénèque la citation d’une des Lettres à Lucilius ; ailleurs c’est Ausone, ailleurs le Carmen saeculare d’Horace (mais il est mentionné), enfin p. 154 l’expression « miroir de Rome » est due à Aimé Bocquet.

Revenons à Sénèque : il est, implicitement, présent partout. Le narrateur n’aime pas les jeux sanglants, et comme Sénèque « il est présent mais ne voit rien ». Comme Sénèque, il considère que les esclaves aussi sont des hommes (p. 46), mais ils sont si nécessaires à l’économie ! « Que les esclaves fussent une nécessité, je l’ai toujours pensé et c’est une folie digne des chrétiens que d’exiger un affranchissement général de tous nos esclaves qui nous priverait de bras et nous ruinerait. » Nous y voilà.

En fond de pensée, il ne faut surtout pas toucher à l’organisation économique telle qu’elle est : les utopistes romantiques et néo-proudhoniens (parce que c’est ainsi qu’apparaissent les chrétiens) sont dangereux pour la bonne société, ma bonne dame. En revanche, allons jusqu’en 324 et imaginons les chrétiens devenus officiels grâce à Constantin…

L’ambiguïté de ce livre se trouve dans cette sorte d’aporie artificielle : le narrateur est gaulois d’origine, sa mère porte le nom d’une déesse gauloise et, devenue veuve et atteinte de démente sénile, ne veut plus connaître que les dieux ancestraux. Mais l’homme politique qui est son fils, sans vraiment renier les dieux gaulois, préside aux cultes romains officiels, ceux des dieux, ceux aussi des empereurs successifs, sauf Commode et Caracalla, de toute façon provisoires. Et il déteste absolument les chrétiens, « cette religion nouvelle, sans patrie ni traditions, liguée contre toutes nos institutions religieuses et civiles, et qui ose adorer un Christ, un prétendu fils de Dieu. Elle est composée de charlatans et d’imposteurs. Mais non, ne laissons pas la colère m’envahir en des moments où elle doit se tourner exclusivement contre les barbares… » (p. 14 sq.). Suivent un réquisitoire et un appel aux chrétiens à se rallier à l’empereur, en contradiction absolue avec leur internationalisme : il faut (p. 15) soutenir l’impérialisme romain parce que les « races » sont si différentes… « J’aimerai qu’un jour proche,sur els remparts qui commencent à entourer la principale des trois îles de la Seine, se dressent soudain les chrétiens à notre côté, qu’ils surgissent de leurs caches face aux Barbares qui seront bientôt sous nos murs, qu’ils rejoignent le vieux combattant que je suis devenu… ». Le fils du narrateur vieillissant est effectivement converti, mais on en apprend le récit longtemps après. Et en conclusion : « J’invoque les mânes de Camulogène, mon ancêtre, celui qui s’opposa à Labiénus […] J’ai oublié l’Empire et ses honneurs, la richesse et la gloire, je suis un Parisien de Lutèce, un Camulogène qui à nouveau combat, en sachant que ma cause est sans doute perdue, que le dieu des chrétiens dominera un jour le monde et qu’on lui élèvera des temples à Lutèce. Mais les scènes de demain ne me regardent plus… » (p. 215).

 

Que conclure de ce mélange d’informations, de mythes, d’élucubrations ? Surtout quand on sait qu’il a été écrit peu après les événements de 68, qu’il se déroule dans les lieux mêmes de la révolte, et que la révolution manquée contre Septime Sévère… pardon, De Gaulle et l’absolutisme en général a laissé place à une réaction catholique d’extrême-droite, avec l’occupation de Nicolas du Chardonnay par les intégristes de Mgr Lefebvre et des étudiantes qui portaient fièrement le cœur vendéen dans le décolleté… ? Une actualisation assez facile suggérerait que les Barbares s’appellent Rüdi Dutschke et Daniel Cohn-Bendit, et que le salut réside dans la synthèse entre tradition et catholicisme au profit des classes dominantes… donc fort exactement la politique de Pompidou, de Giscard d’Estaing et de la droite orléaniste. Et une opposition sourde à la gauche socialo-marxiste qui, rappelons-le, fit tant peur aux bien-pensants quand François Mitterrand fut élu président, en 1981.

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires