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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 18:07

Le supplément sabbatique de L'Yonne républicaine indique que ce soir 01/12, à 20 h 45, la chaîne bilingue propose deux épisodes de Le destin de Rome de Fabrice Hourlier, le premier s'intitulant "Venger César". De précédentes réalisations de la même série avaient paru plutôt correctes. Si cela en vaut la peine, je résumerai mes impressions demain.

 

Il est important de suivre non tant les images que les dialogues, surtout quand ils ne sont pas traduits de l'allemand (puisque, vous le savez, en allemand Kaiser, l'empereur, et Caesar, Jules, se prononcent identiquement, ce qui induit des confusions). Il faut observer en particulier l'emploi des termes roi, tyran, empereur, dieu, divin

Pour mémoire, le terme latin rex est honni et sert à la fois d'injure politique et de prétexte pour tuer légalement un magistrat qu'on soupçonne de rechercher le pouvoir personnel. Mais il recouvre aussi deux termes grecs, tyrannos et basileus. Or le premier qualifie des autocrates grecs ou siciliens qui ont pris le pouvoir aux dépens des aristocraties et en s'appuyant sur le peuple et l'armée ; le second les rois hellénistiques, autocrates et guerriers certes, mais entourés d'une cour aristocratique et qui se distinguaient surtout par leur luxe et leur mollesse. Si le documentaire est bien fait, il devrait indiquer qu'on reprochait à César de se rapprocher du premier modèle et à Antoine d'imiter le second, une fois qu'il fut hébergé par Cléopatre sur le Nil.

 

Dimanche : j'ai donc regardé la chose et pris des notes à mesure. En fait, on avait sans doute déjà vu ces deux montages, puisque la TV rediffuse de manière si industrielle que les programmes ne mentionnent plus depuis lurette "dernière diffusion le…". Peu importe. On a monté des acteurs qui parlent latin et grec (de manière très compréhensible) dans des décors de studio, parfois traités en bistre ou en NB, des reconstitutions numériques lassantes, et les interviews de quatre spécialistes dont Paul-Marius Martin, dont je vous ai parlé, Giovanni Brizzi, Pierre Cosme et un autre collègue. Tous maîtrisent leur sujet.

La première date abordée est le 18 mars 44 : Antoine (qui parle latin avec un accent piémontais) parle devant un sénat vide et les portes fermées, ce qui est normalement exclu (même erreur dans une BD d'Alix). Il est présenté comme "le n° 2 de l'Empire", ce qui n'a aucun sens à l'époque : il était maître de cavalerie de César dictateur, et au moment des faits consul. Cléopatre, enceinte de César, repart en Égypte (il n'est pas très sûr qu'elle ait vraiment été, à l'époque, hébergée à l'ambassade d'Égypte, actuelle villa Doria Pamphili, sur le Janicule).

Voix off : "c'est donc confiant qu'il demande la lecture du testament de César." Ce testament privé date d'août 45 et institue Octavien, petit-neveu et fils adoptif, comme légataire universel. On voit alors Octavien "s'acheter un parti"', ce qui est résumer un peu vite la théorie de Ronald Syme (lequel, à Oxford avant la guerre, avait analysé le travail propagandiste d'Octave comme léniniste avant l'heure).

Suivent les batailles de Dyrrarchium et Philippes. Cléopaatre, à l'avant de son navire, ravitaille Antoine à Neapolis d'Épire, mais les républicains Brutus et Cassius sont supérieurs en nombre. Cassius, en mauvaise posture, se suicide, laissant Brutus déclarer qu'il fut le dernier républicain. Nous sommes déjà le 23 octobre 42, et Brutus cède à ses troupes qui insistent pour combattre. On voit obsessionnellement deux aigles se battre au-dessus des armées (ce prodige viendrait d'Appien, je n'ai pas vérifié), et celui d'Antoine l'emporte. La voix off insiste sur "l'idéal républicain confronté à l'idée monarchique", ce qui est un résumé très sommaire. "Ils avaient lutté contre des amis, des parents et même des frères" : c'est l'image de l'intestina discordia véhiculée par Lucain à propos de Pharsale, donc de la guerre civile de César contre Pompée, en 49-46 ; en fait, les légions "romaines" étaient constituées depuis Marius d'Italiens et depuis César de Gaulois, d'Espagnols, d'Africains, voire de Germains : seuls les officiers étaient romains de souche.

"Le destin de Rome en marche avait balayé le régime des sénateurs épuisé par cinq siècles d'existence" : la voix off est assez bien renseignée finalement, mais le régime oligarchique était mort un bon siècle plus tôt.

Image finale : Cléopatre a quitté la bataille, et sait qu'Antoine lui demandera des comptes…

 

Second épisode : Antoine reçoit la charge de conquérir des territoires orientaux en s'appuyant sur les ressources d'Alexandrie. Il convoque Cléopatre à Tarse "'en Turquie" (exactement sur la côte ionienne, la Turquie est bien loin d'exister), mais c'est elle qui le reçoit sur son navire et le séduit, en grec. Plus tard,il épouse la sœur d'Octave, Octavie, qu'il répudiera bientôt : scène assez surréaliste d'un mariage patricien. Trois ans s'écoulent, Antoine s'ennuie à Rome et s'en va combattre les Parthes, désormais habillé à la grecque (Appien), tandis qu'Octave et Agrippa s'occupent de Sextus Pompée et des ses "pirates" qui occupent les côtes siciliennes et hispaniques. Sextus Pompée a réussi à affamer l'Italie, il faut donc rompre le blocus avec 200 navires égyptiens envoyés par Antoine en échange de 20.000 fantassins qu'Octave n'enverra jamais. Agrippa invente le grappin, nouveau mode de bataille navale (en fait connu depuis trois siècles), permet au prix du blé de baisser de deux tiers.

Pendant que cela se déroule en Occident, Antoine échoue contre les Parthes, dépudie Octavie de loin, et envisage de fonder une dynasttie avec les jumeaux qu'il a eus de Cléopatre, le Soleil et la Lune (Alexandre Hélios, Cléopatre Sélénè). Malgré ses échecs, il célèbre un triomphe… à Alexandrie. Comme les Dieux ne permettent cette cérémonie qu'à Rome, c'est l'occasion de le déclarer ennemi public ; Octave lance la formule exacte du senatusconsulte ultime : dent operam consules ne quid detrimenti res pulica capiat. Antoine n'est dès lors plus romain.

<Il est bon de rappeler qu'on aurait déjà reproché à César de vouloir être roi, non à Rome, mais à Alexandrie. Ce motif de son assassinat est rappelé par P. M. Martin dans Tuer César !>

Et voici, 'pari fou" selon la voix off, qu'Antoine se mêle d'attaquer Rome. Impossible ici de trancher entre rumeurs et projets réels, de même que le documentaire n'insiste pas sur l'idée, véhiculée par Suétone, Appien, Plutarque, qu'Antoine affaibli par les charmes de Cléopatre, le vin et les banquets, était physiquement diminué et incapable d'élaborer un projet militaire de cette ampleur. Toujours est-il que Cléopatre embarque 100.000 fantassins et 12.000 cavaliers. Le mauvais temps oblige la flotte à s'arrêter dans l'anse d'Actium, dans l'Adriatique, où elle ne peut être ravitaillée que par deux îles, Corcyre et Méthônè, dont Agrippa s'empare : l'armée d'Antoine est décimée par la malaria, la disette, les désertions et la décimation (les soldats soupçonnés sont tirés au sort et un sur dix tué… au poignard et non à la hache comme il était de rigueur). Cléopatre regagne l'Égypte avec la moitié des vaisseaux, le reste est détruit par Agrippa (impressionnante scène de bataille navale,bien sûr numérisée).

"Antoine et Cléopatre resteront à jamais unis, emportés dans le rêve d'un grand Orient unifié par la langue grecque." 

 

Avec quatre cautions universitaires dont deux prestigieuses, il n'est pas étonnant que ce double documentaire ait une valeur historique réelle, même s'il laisse forcément en chemin quelques éléments et cède, télévision oblige, à des facilités scénographiques dignes de Cccil B. de Mille ou de Mankiewicz : les grands mouvements de masse (sans figurants, donc pas coûteux), les dialogues champ-contrechamp, la contre-plongée systématique sur le personnage qui prononce des paroles définitives…

Dans l'étude de la Rezeeption de l'Antiquité, les "peplums" dégoulinants de bons et nobles sentiments, leurs héros bodybuildés, tout ce qui pouvait impressionner un public infantile et illettré (en se réclamant parfois de Shakespeare, pauvre Old Bill !), c'est apparemment fini. Est-ce que ce style de réalisation, qui cède encore aux fantasmes à grand spectacle et à quelques approximations historiques, est utile à la culture de l'Antiquité ?

Rien que sur la TNT, il y avait en concurrence Patrick Sébastien, le Titanic, Judgment Day, Fort Boyard, trois ou quatre polars (si celui de la 3 a eu du succès, j'en serai content, Pierre Arditi est un vieil ami), et les Simpson qui sont moins débiles que le doublage exaspérant. Alors, 0,12 % d'audience ? C'est ce que j'ai fait aux législatives de 96 pour un parti émergent, mais plein d'avenir…

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