Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 19:19

Les deux derniers cours ayant suscité quelques interrogations, voici un résumé d'une enquête quasi policière et assez complexe.

1. Tite-Live relate l'histoire (fictive) du premier Brutus. Il aurait fait semblant d'être quelque peu limité intellectuellement pour échapper à la vindicte de Tarquin II le tyran, qui aurait fait tuer des membres de sa famille. Le prenant pour un imbécile, deux des fils de Tarquin l'emmènent avec eux à Delphes pour consulter la Pythie. Mais Brutus, qui n'est pas aussi bête, offre à Apollon une baguette d'or dissimulée dans un bâton de cornouiller, les Tarquins lui dévoilent l'oracle, et il est seul à le comprendre correctement.

Ce récit est à l'évidence un mythe d'origine grecque, dont on trouve des équivalents ailleurs. Pourquoi a-t-il été inséré dans l'histoire officielle ? À partir des annales des clans dominants ou gentes, dont celui des Iunii, qui une fois parvenus aux magistratures importantes devaient justifier ce sobriquet disgracieux. Les clans avaient l'habitude de fabriquer des exploits fictifs de leurs ancêtres, qui servaient de précédents ou exempla pour les politiciens à leur époque. On déduit que l'histoire du premier Brutus a été, comme les mythes d'Énée, Romulus et autres, commandée à des spécialistes grecs, des mythographes ; évoquée dans les éloges funèbres, au fil des générations, la légende a fini par passer pour un fait historique, au point que M. Iunius Brutus, l'un des exécuteurs de César en 44, s'est laissé convaincre en fonction de ce précédent fictif. La légende a pu se créer quand les premiers Iunii sont parvenus au consulat, au IIIe siècle av. J.-C., ou un peu avant, au milieu du IVe, quand l'aristocratie romaine, pour des raisons diplomatiques, s'est forgé de pseudo-ancêtres grecs.

La deuxième partie de la légende, la création des consuls et l'expulsion des Tarquins, l'exsécration du seul nom de roi, est d'origine purement romaine.

a) le nom de rex désignait la tyrannie, la volonté de passer par-dessus le sénat et les assemblées populaires, et c'est précisément sous cette accusation qu'ont été tués, historiquement (entre 133 et 44), les Gracques, Saturninus, César ; et, légendairement, les "trois démagogues" Sp. Cassius, Sp. Maelius et M. Manlius Capitolinus dont je vous reparlerai.

b) l'épisode du viol et de la mort de Lucretia vient de la tragédie grecque, acccommodée à la sauce romaine : la femme mariée, ou matrona, tenait effectivement la maison quand le mari était à la guerre, et elle devait être fidèle, sobre, modeste, etc.

c) cet épisode romanesque est à rapprocher de celui de Virginie. Les historiens romains, dont Tite-Live dépend, aimaient lier les révolutions historiques à des épisodes pathétiques. On montre sans peine que l'épisode Lucrèce a été copié, avec un report en arrière d'une soixantaine d'années, sur celui de Virginie qui n'est pas plus authentique, mais accompagne une révolution républicaine qui peut être effective autour de 450.

 

2. Un deuxième motif du récit de l'année 509 est relatif à la dédicace du temple de Jupiter, Junon et Minerve sur le Capitole. Ce temple est étrusque, mais il importait de masquer cette origine. Raymond Bloch a démonté une falsification subtile : le récit officiel fait mourir les deux premiers consuls de 509, Brutus et Lucretius, l'un au combat, l'autre de vieillesse, et ce sont finalement un Horatius et un Valerius qui dédicacent le temple.

Or, le temple national ayant été incendié puis reconstruit et dédicacé en 304, c'étaient un Horatius et un Valerius qui étaient consuls cette année-là. Les histoires gentilices ont donc imaginé des homonymes qui auraient effectué la première dédicace, 205 ans plus tôt. Ce qui permet de confirmer la date officielle de la dédicace : on comptait en effet les années en plantant un clou dans le chambranle du temple (on nommait même un dictateur pour une journée à cette seule fin). Grâce à cette falsification habile, le temple projeté par un roi étrusque (Tarquin l'Ancien, selon l'histoire officielle) et achevé par un autre (Tarquin le tyran, toujours selon les sources écrites) ne sera pas consacré par les Étrusques, mais par les Romains.

C'est ainsi que la triade tinia, uni, menrva, d'origine étrusque, substituée à la triade indo-européenne Jupiter-Mars-Quirinus comme l'a montré Dumézil, sera récupérée par le nationalisme romain.

 

3. La création de la république et du consulat : comme Tite-Live l'annonce en termes grandiloquents au début du livre II, c'est grâce à Brutus que d'un coup on chasse les Tarquins, et tous les Étrusques avec eux, et que le peuple fait le serment de ne plus accepter le terme de roi (rex). Et sur la lancée, crée les institutions de la république, qui resteront inchangées jusqu'à Sylla et César. Tout cela est bien schématique et idéalisé.

Depuis plus d'un siècle, les historiens (à partir d'Ettore Païs) ont mis à mal cette image simpliste. Sans entrer dans les détails, voici des observations tirées de Raymond Bloch, Jacques Heurgon et Eugen Cizek, entre autres :

a) Le départ des Étrusques en général impliquerait une rupture économique visible dans l'importation de céramiques grecques, la construction de temples, etc… Or cette rupture n'apparaît dans le Latium qu'après la perte de l'hégémonie maritime des trois principales cités étrusques de la côte tyrrhénienne, Tarquinia, Caere et Vulci, qui suit les défaites navales de 484 et 470.

b) Les Fastes, qui sont les listes de magistrats et d'événements notoires consignées tous les ans par les Pontifes, laissent apparaître des familles de nom étrusque qui ont disparu ensuite, comme les Larcii. Ces listes, censées avoir disparu quand les Gaulois ont incendié Rome en ±390, ont été reconstituées après, sous l'influence des annales gentilices : suivant les périodes, les Fabii, les Claudii, les Iulii ont fabriqué des consuls imaginaires.

c) D'autre part, l'histoire de Porsenna, venu de Clusium pour rétablir les Tarquins à la tête de Rome, est très suspecte. Les hypothèses sont nombreuses, certains pensant que Clusium a pris le pouvoir sur Rome et le Latium, la tendance actuelle voulant que Rome ait été assez puissante pour dominer une bonne partie du Latium et nouer des liens diplomatiques et militaires avec la Campanie pour garder son indépendance.

d) En toute hypothèse, on peut tenir pour certain que l'organisation militaire de Servius Tullius (un étrusque, lui aussi), depuis environ 540, avait créé un système censitaire, fondé non sur la monnaie qui n'existait pas mais sur la richesse foncière symbolisée par le bétail (pecunia, la monnaie, vient de pecus, la tête de gros bétail), qui assignait aux plus riches le combat à cheval, aux moins riches l'infanterie. Or, au milieu du VIème siècle, l'infanterie, dix fois plus nombreuse, s'était imposée dans les batailles et l'occupation éventuelle des terres conquises.

Conclusion : s'il est possible qu'à partir de 509 le régime politique ait substitué à un "roi" deux magistrats, ce ne pouvaient guère être que le chef de la cavalerie (magister equitum) et le chef de l'infanterie (magister populi). Le second sera bientôt nommé dictateur, nommé juste le temps d'une campagne militaire (mars-octobre) et nommera son maître de cavalerie. Il est probable que ce couple inégal ait commandé les armées pendant l'été, mais que les deux magistrats aient pendant l'hiver dirigé les opérations civiques – lois, élections, gestion économique – et cela avec un pouvoir égal, d'où cette notion fondamentale de la république : tous les magistrats sont élus pour un an (limitation du pouvoir royal) et chacun des deux peut opposer son veto à l'autre (principe de la collégialité).

Pointu, non ? J'ai fait bref, mais il y a quarante ans de boulot derrière…

Partager cet article

Repost 0
Published by - dans LC04
commenter cet article

commentaires