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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 18:24

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Aperçu sur Les aventures d’Astérix le Gaulois.

 

Sans vouloir écrire un traité d’histoire littéraire qui prendrait facilement cent pages, voici un petit propos sur l’évolution de l’œuvre :

Une « première » période, à partir de 1961, se place encore sous la dépendance du souvenir de la deuxième guerre : Résistance, congés payés, embarras de Paris. Astérix le Gaulois, A. et les Goths, Le tour de Gaule, Le combat des chefs, A. et le chaudron, dans une moindre mesure A. en Hispanie et Le bouclier arverne, appartiennent à cette tendance : parler de la France d’après-guerre sous la métaphore de la Gaule telle que le romantisme l’a imaginée.

C’est évidemment plus complexe, puisque de plus en plus les références internes à la BD se superposent aux arguments assez simplistes des tout premiers volumes, et à ce souci (une constante de Pilote dès sa création, avec en particulier l’Achille Talon de Greg) de bâtir une bande, voire une page, sur d’horribles calembours et jeux de mots. Un exemple dans Le combat des chefs, p. 5 : le chef collabo veut « faire gallo-romain », un citoyen dit que c’est plutôt « gallo-grec », et l’autre l’assomme en le traitant de « gallo-pin » ; ailleurs un centurion se fait traiter de « brute gallo-née ». Cela en surprendra quelques-uns si on leur dit que l’exercice littéraire qui consiste à bâtir une page pour préparer un jeu de mots hérite de Charles Cros, d’Alfred Jarry, de Raymond Queneau, de Boris Vian, de la ’pataphysique et de son descendant l’oulipo, « ouvroir de littérature potentielle », dont le phare fut Georges Perec.

Une « deuxième » période s’ouvre avec A. gladiateur, et se poursuit avec A. légionnaire, A. aux Jeux olympiques, A. chez les Helvètes, Les lauriers de César, A. en Corse, Le cadeau de César. Dans cette phase on a une bonne documentation sur les realia de la vie romaine, les Gaulois sont bien sûr toujours les meilleurs, et les realia servent, sans trop de vraisemblance, à créer des situations rabelaisiennes où l’inférieur se moque allègrement du supérieur.

Dans tous les volumes déjà mentionnés, la chronologie est volontairement malmenée : César ne peut pas être présent en Gaule après 50, puisqu’il est occupé par les guerres civiles (celle d’Afrique sert de fond à A. gladiateur, mais la BD sert surtout à dénoncer la stupidité de l’armée de conscription française et contemporaine des auteurs). La romanisation de la Gaule intérieure, avec les publicains chargés de lever les impôts (Le Chaudron et Le bouclier arverne) date de l’époque d’Auguste. L’aventure de César avec Cléopatre date de 49-48. Dans certains cas (Astérix et les Normands, La Grande Traversée), les auteurs utilisent des peuples, Normands et Vikings, qui n’interviennent pas avant six et sept siècles. De même les Goths, qui interviennent dans l’album éponyme et sont parfois cités ailleurs, n’entrent pas en Gaule avant 270 environ. La chronologie importe peu, puisque Goscinny est passé de la vision un peu étriquée d’une France résistante à la défense d’idéaux humanistes en général : liberté, égalité, fraternité et laïcité. Ce n’est pas un hasard si La Grande Traversée culmine avec un Astérix grimpé sur un monticule avec une torche et un rouleau : c’est la statue de la Liberté de Bartholdi, offerte par la République française aux Etats-Unis d’Amérique en 1886, mais qui avait été conçue dès 1870.

Le nom original avait été pensé par le président Ulysses Grant sous le titre Liberty enlightening the World, et la première ébauche de Bartholdi fut conçue sous la tyrannie de Napoléon III qui allait bientôt s’achever. Anecdotiquement, c’est Gustave Eiffel qui assura la réalisation technique du monument.

Grant, Bartholdi, étaient francs-maçons, et la statue est clairement d’inspiration maçonnique. Sans vouloir provoquer un rapprochement artificiel à trois génértions d’écart, Goscinny, juif askhénaze apatride, né en Argentine, éduqué en France, passé aux USA puis revenu en France, était très lié à une famille d’imprimeurs et de typographes, les Beresniak, dont un membre, Daniel, était un phare de la symbolique maçonnique française. De là à conclure que Goscinny était franc-maçon, je laisse ce problème aux historiens spécialisés, mais je suppose qu’ils pourraient aider à dépasser l’interprétation simpliste des Goths comme caricature des nazis, et à percevoir une inspiration humaniste universelle. Rappelons que les nazis et le régime de Vichy ont persécuté tout autant les juifs, les tziganes, les homosexuels et les francs-maçons… Pierre-André Isaac, grand résistant qui fut la voix de Radio-Londres, plus âgé que Goscinny, était l’un de ses amis.

Une « troisième » (je mets ces numéraux entre guillemets parce qu’en fait toutes les tendances s’interpénètrent) phase, c’est la BD comme genre littéraire à la fois autonome et lié au cinéma. Rappelons que Goscinny fut aussi scénariste d’innombrables films, certains qui restent amusants à voir (Le Viager, réalisation Pierre Tchernia, avec un inoubliable Michel Serrault, un Galabru génial, et déjà Depardieu… en 1971). Rappelons que dans les années 70 il animait aussi Les Dingodossiers avec Marcel Gotlib, autre fanatique de cinéma américain.

À partir de 1971 environ, peut-être un peu avant, on assiste à un apport de référents extérieurs et internes.

Je vous ai déjà signalé qu’A. et Cléopatre se réfère explicitement au gros cinéma commercial américain, en particulier à l’Antoine et Cléopatre de Mankiewicz et aux génériques de la MGM : « le présent album a coûté tant de bouteilles d’encre de Chine, tant de pinceaux, etc. » Caricature simple, mais observez les effets de champ-contrechamp, les contre-plongées (César est presque toujours vu en contreplongée, mais Abraracourcix souvent aussi, on va voir pourquoi) : dans les années 70, sans doute d’ailleurs sous l’influence de Gotlib, la BD évolue vers un rendu cinématographique qu’on trouve, par exemple, dans Obélix et Cie, où les bulles à personnage unique sont dessinées sur fond coloré neutre, sans élément de décor. Avec La Grande Traversée, Goscinny et Uderzo rejouent consciemment une invention qu’ils avaient déjà utilisée dans A. chez les Bretons (la traversée dans le brouillard) : un fond inexistant, tout blanc ou tout noir. Le début de La Grande Traversée, où l’on ne voit que les phylactères sur fond totalement blanc, sera d’ailleurs caricaturé par Greg dans La vie secrète du journal Polite, où il dépeint Goscinny comme un petit gros personnage en costume trois pièces et toujours en colère.

0r justement, pour satisfaire à cette exigence gotlibienne de connivence, Uderzo et Goscinny se sont déjà mis en scène portant Tchernia, non seulement énorme (ce qu’il était), mais vidant des amphores en quantité ; on retrouve Tchernia en centurion lâche, tentant de quitter le camp de Babaorum avant l’anniversaire de Gergovie où, traditionnellement, les Gaulois du petit village massacrent les légionnaires du coin. On retrouve Uderzo et Goscinny dans A. aux Jeux Olympiques sur un bas-relief, à s’injurier en grec : tyrannos, despotès (tyran, maître abusif).

Puis, sur la fin des scénarios de Goscinny, les amis apparaissent de plus en plus souvent : si je ne suis pas certain que le centurion flemmard d’A. en Corse soit inspiré de Gainsbourg, Bernard Blier est figuré deux fois, Pierre Tchernia à plusieurs reprises, Serge Reggiani au moins une fois. Les acteurs de la génération d’avant aussi : Raimu (la fameuse partie de cartes de Pagnol est reprise deux fois), Laurel et Hardy, mais aussi James Bond.

Sur la connivence, il y aurait beaucoup à dire. Écartons le simple plagiat : dans un atelier comme celui d’Hergé, un Jacques Martin pique sans scrupules des images inventées par le maître, la griffe du sorcier noir (Tintin au Congo, La griffe noire) ou la fuite des animaux sauvages (Tintin en Amérique et un album d’Alix, je ne sais plus lequel). Quand Goscinny se permet cela, c’est de manière caricaturale, pour que le lecteur se dise : « tiens, j’ai déjà vu ça ailleurs ». Mais là le dessinateur a volontairement multiplié les animaux fugitifs à l’infini.

L’allusion à la presse BD concurrente (Goscinny avait été viré de Casterman pour opinions insuffisamment catholiques) peut passer pour une discrète vengeance, et d’ailleurs Goscinny l’humaniste s’est toujours montré infiniment plus courtois à l’égard de son ancien employeur que certains des fondateurs de Fluide Glacial après 70. Il est un autre type d’emprunt volontaire et visible, mais interne à  Pilote, c’est l’intervention des pirates de Barberousse pour un running-gag : le navire pirate avec son capitaine au bandeau, son unijambiste pourvu, pour l’occasion, d’un stock de citations latines, son hunier noir qui ne prononce pas les R, ce qui donne lieu à de savoureux jeux de mots. Un autre running-gag consiste à faire tomber le chef de son pavois par des moyens à chaque fois différents, un autre à répéter les bagarres entre le poissonnier et le forgeron… à chaque fois, le running-gag est un clin d’œil au lecteur, comme les chutes de l’Auguste du cirque, qui doit tomber différemment à chaque fois.

Goscinny, mieux qu’Hergé à mon avis, a montré que la BD est un genre littéraire à part entière, ce que tout un chacun reconnaît d’ailleurs maintenant, surtout à Angoulême au printemps. Pour nous, évidemment, en L1-L4, le principe d’étudier le rapport entre littérature populaire et realia historiques interdit, dans le peu de temps que nous avons, de faire aussi un travail pointu sur ces aspects littéraires.

Pour ceux d’entre vous qui évolueront vers la, de plus en plus, difficile carrière de l’enseignement, je voudrais montrer que Racine et Proust sont dépassés, et qu’on peut tenir une année en cinquième ou en troisième avec des auteurs intéressants, Goscinny, Gotlib, Vian, Süsking, Pennac etr quelques autres.

 

Tout cela reste bien général, et il faudra que je vous fasse une fiche pour chacun des 24 albums (je ne tiens pas compte de ceux d’Uderzo, qui n’ont pas la même force littéraire). En même temps je vais essayer de faire entrer les œuvres de Goscinny (et aussi la série Alix, et quelques autres) à la bibliothèque Malesherbes. D’ici quelques jours, promis, je poste sur ce blog des analyses plus pointues.

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Published by - dans LC02
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