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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 17:41

Fin décembre, je vous avais posté des réactions à chaud (voir l'article La belle Sarah…) sur une mystification télévisée tellement ignoble qu'elle m'avait semblé américaine alors qu'elle se revendiquait franco-britannique. Si seulement les dialogues n'étaient pas doublés, le faux accent oxfordien m'aurait détrompé, mais ce n'en était pas moins une supercherie. Et j'avais promis de recourir à de meilleurs documents pour mettre les choses au point.

Les bibliothèques de Paris-IV étant toujours inaccessibles et Wikipédia pas franchement terrible, j'ai retrouvé dans un grenier deux plaquettes touristiques achetées jadis à Rome, l'une vraiment trop sommaire (simple guide NB des vestiges ouverts au public), l'autre un peu plus développé bien que la collection Zone archeologiche del Lazio s'adresse à un public plutôt touristique moyennement cultivé que scientifique ; les auteurs sont Leonardo dal Maso et Roberto Vighi, la Surintendance des Antiquités, l'Institut de Topographie antique de l'Université de Rome et le CNR ont été mis à contribution, et malgré son ancienneté (1975), ce volume reste utilisable comme les autres de la série (Tivoli, l'Étrurie médionale, Tivoli et l'Anio, les monts Albains et Palestrina).

Notons d'abord que si l'Ostie rive gauche est la zone bien fouillée et présentée au public, l'Ostie rive droite a été fouillée aussi, et pas de la manière fantaisiste racontée dans le documentaire. Mais aussi qu'il faut séparer chronologiquement les deux zones, et tenir compte des déformations du cours du Tibre au cours de l'histoire. C'est une zone très plate, comme le delta du Rhône, de longtemps drainée par des canaux perpendiculaires pour assainir les champs, et susceptible donc de recevoir des canaux de transport en plus des cheneaux d'irrigation.

Avant la prise de possession officielle de Rome sur le Latium et le nord de la Campanie (338), il est inévitable qu'une darse ait permis d'accueillir des navires sur la côte de la rive gauche, certainement pas sous forme architecturale à l'arrivée mythique d'Énée (XIIe siècle !) – mais on a quelques tessons mycéniens sur les côtes campaniennes et latiales qui prouvent qu'elles étaient fréquentées au Bronze final – ni sous forme de colonie romaine sous Ancus Martius, au VIIe siècle. La création d'une ville Ostie, sur la rive gauche donc, et d'une voie empierrée jusqu'à Rome, peut être tout juste postérieure à la prise d'Antium en 338. On a des indices historiques pour 278 (débarquement d'une flotte carthaginoise), 217 (départ d'une flotte militaire vers l'Espagne), 212 (entreposage du blé acheté en Sardaigne quand Hannibal occupait la Campanie). La première ville, repérée malgré la construction de bâtiments et de voies plus récents, était un castrum de nature militaire : rectangulaire, de 194 par 128 mètres, avec les axes perpendiculaires classiques, cardo et decumanus. Du cardo partait la via Ostiensis qui rejoignait les ports de rive gauche, la zone du Forum Boarium créée par les Étrusques dès le VIIe siècle, celle des entrepôts de Marcellus et du Monte Testaccio (colline articielle composée uniquement d'amphores de rebut, site remarquable négligé des touristes) à partir du IIème siècle.

La création d'Ostie, comme colonie militaire probablement donc, se justifie par la volonté de Rome de priver les ports naturels rivaux, Antium et Anxur-Terracina, de toute activité maritime : en 338, Antium prise, les Romains emportèrent les béliers de bronze des navires antiates (ils servaient à ouvrir des voies d'eau dans les coques ennemies et à les couler), et les disposèrent au-dessus de la tribune dite des Rostres, centre de la vie politique romaine ; Antium fut interdite d'activité maritime, symbole très fort et durable de l'impérrialisme romain.

Une autre voie très antique, antérieure sans doute à la domination étrusque sur Rome mais située en pays étrusque, sur la rive droite, menait aux salines de la rive droite : c'était la via Campana, ainsi nommée non parce qu'elle aurait mené en Campanie (erreur souvent commise : ce sont la Latina et l'Appia), mais parce que les salines s'appelaient Campi Salarii ou Salini, actuellement Campo Salina tout près de l'aéroport Leonardo da Vinci et de Fregenae. Autour de cette ville, aujourd'hui Maccarese, on produisait (et on produit toujours, hélas) un très mauvais vin cité par Horace et Martial : ce qui veut dire qu'à leur époque il existait une route de rive droite, plus au nord que la Campana.

Cette route, c'est la via Portuensis ainsi nommée parce qu'elle dessert les ports de rive droite de la ville de Rome : le Trastevere, au pied du Janicule, dont l'axe s'appelle aujourd'hui viale porta Portese et où se tient le marché aux puces le dimanche (on y trouve des objets archéologiques issus de pillages ou de falsificatins), a été englobé dans le mur d'Hadrien qui englobe également le Vatican.

 

N.B. : à partir de maintenant, dates après J.-C.

C'est donc sur cette rive droite que les premiers empereurs romains créèrent deux nouveaux ports, d'abord Claude (port achevé par Néron en 54 de l'ère courante), ensuite Trajan.

Claude avait utilisé un immense navire de son prédécesseur Caligula, l'avait coulé au bout du môle, comblé de scories et autres déblais, et construit dessus un phare dont les dimensions réelles n'ont rien à voir avec le délire de l'émission qui a provoqué ma juste colère : une base carrée de quinze mètres de côté, 8/9 de haut, un premier étage de 8 m de côté et 12 de haut, et un troisième de 6 m sur 15 à 20 de haut, soit en tout dans les 45 m (d'après un dessin d'architecte, nombres très approximatifs, mais on voit qu'il s'agissait d'un beffroi très ordinaire, comme ceux des cathédrales de Reims, Soissons ou Paris).

C'est sans doute ce que le pseudo-reportage appelle Portus ou Portus Romae, confondant les darses d'Ostie rive droite et le port du Trastevere, et extrapolant à partir d'un manuscrit byzantin très tardif.

Bien qu'il y ait déjà eu des canaux de régulation du cours inférieur du Tibre (si nous avions Tite-Live en entier, on pourrait voir à partir de quand il mentionne moins f'réquemment des inondations), mais ces douze ans de travaux claudiens contribuèrent à la fois à diminuer le risque d'inondations en amont, et réduisit l'encombrement du Tibre grâce à un canal direct vers le quartier Portuensis, et la route du même nom élargie. Mais cela ne suffisait pas, le port s'ensablait et résistait mal aux tempêtes (ce qui est rappelé par Tacite pour l'année 62). Vers 100, donc, Trajan fit creuser un immense bassin hexagonal dans les terres en arrière-plan du port de Claude, qui devenait ainsi un avant-port, relié par une chicane  étroite, assurant ainsi une sécurité absolue aux navires. L'agglomération créée autour du nouveau port, que le nom Porto rappelle encore, était reliée à Ostie rive gauche par une route littorale bordée de tombeaux, qu'on repère encore sur Google Earth.

Toute cette partie des ports maritimes de Rome (à toujours distinguer des ports fluviaux) a été recouverte de limons, et la rive droite, apparemment moins intéressantes pour le tourisme, n'a été que partiellement fouillée et reste pour une autre partie enfouie sous les pistes de Fiumicino.

 

(cartes à venir… le temps de scanner)

 

 

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