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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 18:10

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N’allez pas au Disneyland™ d’ « Alésia ».

 

Voici, comme promis depuis le printemps, mes impressions sur ce qu’on appelle Muséoparc Alésia.

Un blog sans pub (c’est rare) qui fait en plus de la pub négative, mais un universitaire qui combat les dogmes officiels, c’est peut-être plus rare encore.

Or, il faut bien le dire, j’étais convaincu, mais pas à 100%, qu’Alésia, lieu d’une bataille en fin d’été 52 av. J.-C., n’a rien à voir avec Alise-Ste Reine en Côte d’Or, et c’est pour cela que j’ai tardé à y aller, depuis l’inauguration fin mars. Il a fallu l’occasion de plusieurs tâches à Dijon et environs pour que je m’y décidasse.

Eh bien, c’est au-delà de toutes mes craintes. Mais au moins le but est avoué dans les dépliants publicitaires qui traînent dans tous les OTSI de Bourgogne : « des animations à vire en famille ! ». Et une grosse pub pour François Ier (Sauvadet), qui comme président du Conseil Général est sur un siège éjectable. Et surtout pas pour le Conseil Régional, qui, lui, était déjà à gauche.

Titre officiel : « Centre d’interprétation et de reconstitution ». Pas de présentation scienti-fique ni muséographique, bien entendu. Je vais donc citer le dépliant publicitaire de 2011 :

« Bienvenue sur le site de la bataille d’Alésia, qui a vu s’affronter sur le Mont-Auxois… deux civilisations, romaine et gauloise, ainsi que deux stratèges géniaux, César et Vercingétorix. » Mot du Président Sauvadet, par ailleurs président de la SEM (Société d’économie mixte) Alésia.

« A Alésia, j’ai vu la ville gallo-romaine et on m’a raconté la bataille. Je me suis beaucoup amusé. Moi, c’est Vercingétorix que je préfère ! » (Adrien, 8 ans).

« papi m’a emmenée à Alésia et j’ai fabriqué une lampe à l’huile. C’était super-chouette ! » (Coralie, 5 ans).

« venez découvrir une archéologie ludique, vivante et surprenante. Visites guidées, visites théâtralisées, ateliers… »

La visite, rapide mais qui m’a quand même fait perdre 9 € (cela, le prospectus ne le mentionne pas), m’a convaincu qu’effectivement 8 ans est le meilleur âge pour jouer dans ce parc. Il y a de gentilles accompagnatrices pour les petits, des tondus en costard sombre pour surveiller (en plus de nombreuses caméras), des femmes pourvues d’un chariot pour chasser les traces de doigts sur toute surface vitrée (et il y en a !), une personne dont l’unique fonction semble être de réaligner les piles de bouquins de ce que l’on n’oserait pas appeler librairie.

Commençons par la fin, puisqu’en principe il faut faire deux fois le tour de l’escargot (forcément, on est en Bourgogne, et l’architecte Tschumi a repris l’image sans toutefois intégrer le concept de la visite hélicoïdale comme au musée de Fourvière) : exposition, film, bornes interactives, puis terrasse, avant de redescendre dans l’immense espace d’accueil où règne, parce qu’il faut bien nourrir les familles, une épouvantable odeur de rôti de porc. Donc, la boutique offre aux tout-petits des toupies, des T-shirts criards, aux plus âgés des jeux de rôle en boîte, des puzzles, des BD (à côté de l’excellent Silvio Luccisano, il y a Jacques Martin, dont l’on ne peut pas dire qu’il brille par l’exactitude historique), des illustrés pour l’école primaire à côté d’études sur les maquis de l’Auxois, et une troisième table d’ouvrages consacrés au site… mais où se mêlent les romans de Christian Goudineau (du Collège de France), de nombreux ouvrages hors de prix des éditions Errance, des études (sérieuses) de toponymie et de langue gauloise… mais où j’ai cherché en vain le chef-d’œuvre de Jean-Louis Voisin, pourtant paru, par le plus grand des hasards, au moment même de l’ouverture du Disneyland au public. Il s’intitule modestement « un village, une bataille, un site », et je vous en rendrai compte dans quelque temps, puisqu’il a fallu faire une halte à Avallon pour le trouver.

Il porte en bandeau rouge : FIN DE LA POLÉMIQUE ! Et sa première phrase est :  « Ce petit volume n’est pas un ouvrage d’érudition. Son auteur ne prétend pas apporter des hypothèses nouvelles sur un sujet qui en a déjà trop provoquées (on notera la faute de français), et des plus folles. » Il est vrai qu’on est bien mal payé dans l’Université, et beaucoup de collègues améliorent leur retraite en colligeant des notes de cours chez un éditeur bien diffusé…

On trouve aussi, comme dans les pharmacies canadiennes de Charles Trenet, des pots de moutarde, des anis de Flavigny, des biscuits mous ou croquants (pas de grands crus bourguignons, vu l’âge du public attendu), des torques en métal doré et même toute une panoplie de légionnaire en fer-blanc, à des prix prodigieux.

Bref, on aura compris qu’il ne manque que les figurants habillés en Obélix et la grande roue pour se convaincre qu’on est dans un parc à utilité purement commerciale, et pour les petits à qui les attractions manqueraient, le parc animalier de l’Auxois est à dix kilomètres, direction Vitteaux.

On regrettera au passage que l’architecture remarquable de la halle de Vitteaux, les forges de Buffon, le château-fort de Posanges, la vieilles ville de Semur-en-Auxois, à une pincée de kilomètres, ne soient pas évoqués… mais ce n’est qu’un indice supplémentaire qu’on n’est pas dans le culturel, mais dans le commercial. [pour être honnête, on gagne, avec son billet à 9 €, un petit guide qui les mentionne discrètement].

Au premier étage, on passe entre deux rangées de soldats de 5 m de haut, Romains d’un côté, Gaulois de l’autre, en bois, dans une sombre galerie qui évoque le train-fantôme dont l’absence nous ferait regretter la Foire du Trône. Mais l’on n’est pas moins dans le vulgaire absolu, surtout quand on est bloqué par des essaims de touristes pendus à leur téléphone bleu (qui donne des explications en des tas de langues). Quelques mètres plus loin on trouvera un immense transparent qui prétend représenter l’Italie vue d’Alésia ( !), avec notamment un fleuve qui s’appelle †Podus (j’aurais écrit PADUS, le vrai nom du Pô). Puis une salle qui prétend fournir « les preuves par l’archéologie », avec un minimum d’objets authentiques (et pour cause !), mais dans des vitrines des reconstitutions grandeur nature du légionnaire de base, des boucliers pendus sous plafond, et (seul élément utile, à mon sens) une grande fresque représentant tous les éléments d’une armée romaine en marche, des légionnaires au train en passant par les auxiliaires. Baliste et onagre reconstruits (je n’ai pas vérifié l’exactitude), puis on tombe sur un immense Napoléon III entouré de deux tables de découvertes authentiques, mais difficiles à examiner parce qu’on a collé une espèce de cloche en gaze autour de Sa Majesté de trois mètres cinquante, égale au rayon d’action de la bombe atomique du tonton de Boris Vian.

Au bout de cette coursive, une exposition provisoire où les touristes ne se pointent pas, qui prétend parler des fouilles ; en fait, c’est une pub pour les entreprises qui ont construit et rempli d’horreurs le bâtiment de Tschumi.

Montons enfin sur la terrasse, d’où l’on a vue sur les lignes reconstituées ; ici encore je veux faire confiance aux « reconstitueurs », mais vu de loin, cela me paraît faire aussi toc que les vieilles reconstitutions de l’Archéodrome de Beaune-Tailly-Merceuil, inauguré (à très grands frais, j’y étais, le champagne et le whisky coulaient à flots, et des gendarmes bonasses guidaient les visiteurs vers une sortie officieuse hors péage) ; Archéodrome qui est fermé depuis bien longtemps et n’aura vécu qu’une vingtaine d’années.

☀ ☁ ☂

 

Pour conclure, que l’Alésiadrome n’ait aucune valeur scientifique n’étonnera personne : il n’avait, dès le départ, aucune ambition dans ce domaine. Il s’agit de faire du fric, au grand bénéfice du Conseil général (pour son auto-promotion), mais surtout d’honorables et très désintéressés entrepreneurs parmi lesquels je ne serais pas surpris de retrouver Bouygues, Véolia et leurs filiales… je trouverai un moyen de le savoir, mais comme ces jours-ci Orange m’a privé d’internet, ce sera quand ma ligne refonctionnera.

Mais cette mise en scène vulgaire est cautionnée par des universitaires, certains qui sont mes collègues comme Reddé et Voisin, d’autres de la génération d’avant, qu’il m’est arrivé d’écouter comme des maîtres, Peyre, Goudineau, Le Gall, Mangin. Et ceux dont on peut évoquer la mémoire, ils ne raconteront plus leurs falsifications : Stoffel, Napoléon III et même Louis XIII. Et je me demande si cette foire commerciale d’une vulgarité extrême ne serait pas aussi une ultime et pathétique tentative de faire passer le dogme auprès du grand public, comme s’ils ne croyaient plus eux-mêmes à l’invraisemblable.

 

☀ ☁ ☂

Il se trouve qu’au hasard de mon passage en Côte d’Or, j’ai retrouvé une vieille amie artiste, qui travaille à l’écluse de Châteauneuf, commune de Vandenesse-en-Auxois, et qu’autour du café matinal elle m’a lancé sur l’archéosite ; et qu’en rentrant à Clamecy, j’ai retrouvé l’un des auteurs de ma petite maison d’édition, qui travaille à Dijon et pensait amener son fils (de cinq ans, donc le barnum est fait pour lui) sur cette chose, m’a posé la question. Il faut, pour dire qu’Alésia est ailleurs, connaître à la fois le latin, la toponomastique, l’archéologie, les techniques militaires… disciplines que ne dominent pas les universitaires trop spécialisés, et encore moins les amateurs qui ont proposé, dans un esprit romantique ou revanchard, des sites totalement impossibles.

Je résume, et peut-être posterai-je des avis plus détaillés à l’intention des étudiants des différents niveaux. Le latiniste, d’abord, vous dira que sauf à admettre des acceptions rares des prépositions, César écrit clairement que César (il parle de soi à la troisième personne, pas souci de feinte objectivité), en retraite vers la Province romaine, est arrêté par une bataille de cavalerie au moment où il traverse la limite la plus éloignée (de son itinéraire, depuis Sens) du territoire éduen, et est en train d’entrer dans le territoire séquane.

On peut toujours prétendre que in+ accusatif peut désigner l’intention de se rendre dans un lieu, mais le latin a d’autres moyens classiques d’exprimer cela : il emploie ad. C’est clair, les exceptions (vérification faite sur tout César, Tite-Live, Salluste et Tacite) ne se montent même pas à 1%, et encore s’agit-il de cas indécidables.

Donc, la bataille qui précède de deux jours le repli de Vercingétorix sur Alésia ne peut se dérouler que surla frontière entre Éduens et Séquanes. Or tous les textes anciens en sont d’accord, la frontière, c’est le cours de la Saône. On peut discuter sur des hypothèses infondées : que les Éduens aient eu une bande de territoire en rive gauche, ou que les Séquanes en aient une en rive droite. Mais cela reste gratuit. Le meilleur exemple est le canular de Jérôme Carcopino. Ce directeur de l’École française de Rome, excellent latiniste, savait bien qu’on ne pouvait pas jouer entre le in et le ad, confondre entrer dans le territoire séquane et se diriger vers celui-ci. Il a donc inventé, sans aucun fondement, une colonie séquane « de l’ouest », qui se trouverait être justement le pays d’Auxois ou pagus Alisiensis. C’est le seul moyen de sauver Alise-Sainte Reine : imaginer que les Mandubiens de l’Auxois appartenaient aux Séquanes… mais l’Auxois ne touche pas à la Saône, loin s’en faut, et on imagine mal une principauté séquane sans liens territoriaux avec son centre.

Quoique… les peuples gaulois bougeaient pas mal, les frontières n’étaient peut-être pas très stables, et on voit bien César placer des Boïens d’Helvétie, homonymes de ceux de Bohême et d’Italie, quelque part au sud de la Nièvre, alors pourquoi pas ?

Pourquoi pas ? Parce qu’il aurait été incohérent d’arrêter les Romains aussi loin de la Province : Vercingétorix voulait s’assurer qu’ils allaient mettre le pied en Province, donc chez les Allobroges, et il ne pouvait en être sûr que s’ils avaient passé la Saône et le Doubs pour gagner le Rhône par la Dombes, Bourg-en--Bresse, le Bugey ou simplement la rive gauche de la Saône. Itinéraires connus depuis 58.

C’est aux stratèges de voir ce qui est le plus vraisemblable. Les mêmes pourront calculer le tonnage des denrées nécessaires à une armée qui, depuis quelques mois, était privée d’approvisionnements par la tactique de la terre brûlée, et aux spécialistes des textes de tenter de déceler, dans le récit peu objectif de César, si tout simplement les Éduens avaient vraiment sacrifié les récoltes.

Un deuxième point relève de l’archéologue. Qu’il y ait eu un ou plusieurs sièges autour d’Alise, c’est hors de doute. Les photos aériennes de René Goguey montrent bien quelques camps, dont un seul vraiment net (le camp C) ; curieusement, on en parle beaucoup, mais la publication disponible n’en montre que 24, de ces fameuses photos, et je n’ai jamais pu accéder à la photothèque du Service régional de l’Archéologie. Siège donc, mais quand ?  Quand on sait que « les » monnaies d’or de Vercingétorix (il n’y en a sans doute qu’une) ont été achetées à Drouot pour que l’Empereur les découvre ; que le fameux vase d’argent découvert dans les fossés de la plaine des Laumes est plus jeune d’un siècle que le siège, et que le fameux camp découvert récemment, à titulus et clavicula, est d’un modèle largement postérieur aussi ; que par ailleurs les armes de fer, les boulets de baliste, les fragments d’armures, les pioches et les clous en fer sont absolument indatables, il reste peu d’arguments aux défenseurs d’Alise-52 :

– des balles de fronde en plomb avec l’empreinte TLAB ; la littérature ne mentionne aucun Titus Labienus après César ; encore faudrait-il montrer des photos et un inventaire du nombre de pièces ;

– les monnaies gauloises attribuées à l’armée de secours, et qui représenteraient un échantillon des peuples indiqués par César ; ainsi que les monnaies dites obsidionales, que Vercingétorix aurait frappées en métal vil pour payer ses troupes, faute d’or et d’argent. J’observe qu’à la fin de sa vie le grand numismate J.-B. Colbert de Beaulieu, lors d’un colloque, était revenu sur ses certitudes antérieures.

Cet argument des monnaies gauloises est sérieux. L’abbé Guy Villette, partisan d’une autre Alésia, totalement invraisemblable, au-delà de Champagnole, avait imaginé une hypothèse que je connais surtout par un long échange de courrier des années 80 : au moment de la pacification, sous Claude, le pouvoir romain aurait imaginé de reconstituer une « petite  Alésia commémorative » avec une fausse contrevallation, une fausse circonvallation, et un choix de monnaies gauloises de 80 ans plus anciennes. Le brave curé avait sans doute beaucoup d’imagination, et de toute façon il était aussi impossible à un pouvoir impérial du premier siècle ap. J.-C. qu’à Napoléon III de constituer un échantillon vraisemblable de monsaies gauloises, puisqu’on ne les connaissait tout simplement pas (et on les connaît encore assez peu, malgré les outils informatiques).

Un troisième point, et ce sera le dernier pour ce soir, c’est l’idéologie de la conquête : à chaque fois que les dirigeants français ont voulu unifier le pays, il fallait donner une image fondatrice ; on sait maintenant bien (grâce à Goudineau) ce que Napoléon III doit au romantisme et au mythe de Vercingétorix, né avec Amédée Thierry et Châteaubriand. On sait aussi que lorsque l’Empereur visitait ses sites, il empruntait les lignes ferroviaires toutes neuves, et que si l’une s’arrêtait à Clermont-Ferrand (Gergovie), le futur PLM ne dépassait pas Venarey-les-Laumes, limitrophe d’Alise. On sait moins que Louis XIII et son successeur voulaient donner l’idée d’une France historique, et que la « Franche Comté de Bourgogne » ne leur appartenait pas… il ne fallait surtout pas laisser leurs historiens et leurs géographes (dont le plus connu est Bourguignon d’Anville) situer Alésia en Franche-Comté actuelle, du « mauvais » côté de la Saône… ce que dit précisément César, et à la suite de cela on fit des traductions françaises falsifiées, jusqu’à la tristement célèbre Constans à la CUF, 1026, constamment rééditée.

Si l’on se rappelle que le fameux Félix Gaffiot a introduit dans son dictionnaire une interprétation fautive du verbe intermittere, simplement pour complaire à la traduction officielle de César, on voit que le dossier reste, à juste titre, bien épais, et que mon collègue Voisin n’a pas dit le dernier mot.

 

 

 

 

 

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