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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 19:48

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Le vingtième Congrès de l’Association bourguignonne des Sociétés Savantes (1949)

 

 

La déesse Fortune, qui avait pris l’aspect ce jour-là les apparences d’un pote qui vend des bouquins d’occasion, me fournit un joli fascicule au papier jauni, le presque verbatim du Congrès tenu à Semur-en-Auxois et édité par la Société des Sciences Historiques et Naturelles de cette ville.

On sait ce que sont ces assemblées costumées, où les érudits locaux reçoivent avec tous les honneurs dus à leur rang des universitaires parisiens et, entre les séances savantes, avec costume trois pièces et chapeau, les promènent sur leurs sites naturels et leurs vestiges, « pour révéler aux Congressistes le charme naturel, l’originalité et la richesse historique de l’Aussois. » (p. 3). C’était Joseph Vendryès, linguiste, toponymiste et anthroponymiste, de  l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), professeur au Collège de France, doyen honoraire de l’Université de Paris, et résident secondaire en Bourgogne, qui avait cette année-là l’honneur du discours introductif et du discours de conclusion.

Mieux vaut, pour comprendre le contenu du congrès et certains propos retranscrits, se rappeler l’année de ce congrès : quatre ans après la fin de la deuxième guerre, la France libérée célèbre de nouveau son héros fondateur, Vercingétorix, et il n’est donc pas étonnant qu’un grand tiers des séances lui soit consacré, ni que sa statue avec moustache, cheveux longs, visage de Napoléon III, cuirasse anachronique, figure en frontispice.

On rappelle en fin de volume l’histoire de la Société : au départ, en 1842, créée par un quarteron de notables semurois aux fins d’étudier les sciences naturelles et en particulier la géologie, elle atteignit à la fin du siècle presque 500 membres dont beaucoup de correspondants, et inscrivit dans ses statuts l’étude archéologique et historique du site voisin d’Alise-Sainte Reine (p. 134-138). Elle publia (et publie toujours, je crois) un bulletin annuel qui s’appelle maintenant La Tour de l’Orle d’Or, du nom de la plus emblématique des quatre tours de Semur.

Le discours inaugural de Vendryès développe un éloge appuyé de ces sociétés savantes, qui sont toujours une bonne centaine en France : « On croit parfois les flétrir en les traitant d’amateurs. En fait, il n’y a pas de qualificatifs dont ils puissent être plus fiers, car il n’y en a pas qui les caractérise plus noblement. C’est en effet par amour qu’ils se livrent à la science et qu’ils gardent le feu sacré de s’éteindre. […] En vérité, ces sociétés savantes sont des foyers d’humanité supérieure. » (p. 7). Mais les Académies provinciales sont atteintes dans leur autorité par « la création des universités et des établissements d’enseignement supérieur. » (p. 9). L’avertissement, entre les lignes, est clair : après une première génération de fouilleurs encadrés militairement par Stoffel dans le but de démontrer, vaille que vaille, que Napoléon III, comme Staline et Ceaucescu ses successeurs, était à la fois un homme politique et un militaire incontournable, mais aussi un penseur historique, vint une deuxième génération, disons celle d’après Sedan… avec un sens incontournable de la gaffe, Vendryès énumère les membres de l’Académie de Dijon (Piron, Crébillon père et fils, poètes ; de Brosses, président à mortier et écrivain à l’humour délicatement graveleux ; Buffon et Daubenton, naturalistes, Herschell, astronome, Voltaire et Condorcet…), rappelle que Rousseau y fut primé pour les Origines de l’inégalité parmi les hommes et qu’elle envoya le chimiste Guyton de Morveau se promener en ballon. Le propos est clair : que les amateurs, si dévoués qu’ils soient, continuent si cela les amuse à enrichir les savants, les vrais, mais le rôle dominant est réservé aux universitaires. Vendryès prépare ainsi les esprits à la troisième génération, celle des Le Gall, Mangin, entourés de techniciens en architecture, dessin et muséographie.

La quatrième génération des fouilleurs alisiens sera évidemment celle des esprits universels, internationalistes, omniscients, en tête desquels l’ami Reddé, dont j’ai l’honneur d’avoir été camarade de promotion en 1971.

Après ces mondanités lourdes de menaces pour qui sait écouter, Jules Toutain rend un (pesant) hommage à Vercingétorix. Normalien, spécialiste de l’archéologie militaire en Tunisie, Toutain a commis un premier ouvrage sur la « résurrection » d’Alésia dès 1912, un grand héros national : Vercingétorix en 1934, et un essai Comment s’est formée dès l’Antiquité la nationalité française, en 36. Son discours convenu, au ton parfois gaullien, est dans l’air du temps : le chef qui a compris qu’il fallait faire de la Gaule « une personne morale entraînée par un chef prestigieux » et « prononce la phrase fameuse, inscrite sur le socle de sa statue : « Je ferai de toute la Gaule un faisceau de volontés communes auquel le monde entier lui-même sera incapable de résister. » (p. 18) ; c’est du Napoléon III, car César (VII 29) emploie le terme moins ambitieux de consilium.

Paul Lebel, linguiste bien connu, revient sur le nom d’Alise, qu’il estimait comme beaucoup dû à la source qui sourd au cœur du village (alors que la racine de la falaise, *pala-, préindoeuropéenne peut-être, paraît plus plausible). Mais son article ne sert à rien : c’est pure spéculation de distinguer une forme « mandubienne » ALISIA et une forme « lingonne » ALESIA, alors que l’inscription ALISIIA = alisea relève d’une simple métathèse vocalique et que de toute façon les voyelles sont bien plus labiles que les consonnes ; inutile donc de proposer qu’Alaise ne puisse venir que d’*alasia, comme, suppose-t-on, Falaise et Palaiseau de *palasia et la Tarentaise de Darantasia : c’est le trilittère qui compte. Il s’agissait encore, à l’époque, de contrer le site jurassien défendu par Georges Colomb, comme si cette querelle d’arrière-garde avait la moindre utilité ! Le village celtique d’Alaise est certes assis sur une falaise impressionnante, grâce à laquelle il mérite son nom, mais la surface construite est à peine supérieure à un hectare. Certes, l’hypothèse de Pierre Jeandot n’était pas encore publiée (ni même élaborée sans doute), qui donne à réfléchir à un linguiste : le trilittère ALS- devient facilement SAL- par métathèse consonantique, et les toponymes à base de falaise n’ont pas de mal à se confondre avec les toponymes à base de sel…

Saluons maintenant le colonel Lélu, président de la Société d’Études d’Avallon, dont un texte précédemment paru est republié en partie. Que nous n’ayons pas la totalité du raisonnement n’empêche pas de constater que, comme souvent, les tenants d’Alise ne partent pas du texte de César, mais d’une traduction qui les arrange (longer les frontières et non les traverser, aller en direction des Séquanes au lieu d’être en train d’entrer dans leur pays…). À quoi le militaire avallonnais ajoute une préférence pour sa région : il nous faut un fleuve pour la bataille de cavalerie, qui ne peut être la Saône (puisque la Saône est à 90 km d’Alise), ni la Seine (une évidence !), mais l’Armançon. On suppose pourtant que César passait plutôt loin à l’est pour gagner le bassin des Tilles, ce qui l’aurait amené à tourner presque à angle droit après la bataille dont on suggère qu’elle se serait déroulée vers Ancy-le-Franc. Comme Alise n’est quand même pas tout près, il faut admettre a priori que l’armée romaine avec ses impedimenta se soit déplacée à la même allure que l’infanterie expedita, soit 35 km par jour. La « bataille de l’Armançon » ne vaut pas mieux que la « bataille de Dijon » qui sera ensuite supposée par Le Gall.

Rappelons toutefois que César était assez compétent pour garder quelques légions fraîches et les envoyer, dès le soir d’une bataille à l’issue incertaine, à la poursuite de l’ennemi ; il n’a jamais dit que le surlendemain, altero die, tout son monde était arrivé en bloc devant Alésia ! Quant aux hauteurs occupées successivement par deux corps gaulois puis par les Romains, je ne vois pas, topographiquement, où elles peuvent se situer dans un secteur où la vallée de l’Armançon ne fait nulle part, ou presque, moins de 7 km de largeur.

Après un long passage supprimé, le colonel en vient à la bataille de l’armée de secours, qu’il reprend en termes fort hésitants : « nous penchons  pour le mont Réa », « l’envergure de cette colline ne dépasse guère », « on voit mal comment… », « Les Gaulois avaient sans doute assis leurs camps… » pour finir par cet aveu : « Nous avons exprimé précédemment combien il paraissait difficile qu’une armée aussi importante pût être installée autour du Mont Réa, en dissimulant sa présence, sur le versant opposé à Alésia et sous les couverts naturels du terrain. » (p. 33). Justement, c’est impossible ! Et les fameux couverts forestiers qui auraient, en principe, dissimulé une marche de l’armée gauloise du Beuvray à Saulieu, Semur, Montbard, Fain, sont pure hypothèse et même invraisemblables : c’était une région assez densément habitée, donc largement déboisée. De plus (toujours p. 33), les 110 km qui séparent le Beuvray d’Alise, même en supprimant le détour par la Terre-Plaine, sont accidentés, et les randonneurs déguisés en légionnaires qui font le trajet tous les ans y mettent une bonne semaine.

D’ailleurs le brave colonel confond l’armée de Vercingétorix et l’armée de secours, dont nul n’a dit qu’elle se serait formée à Bibracte (l’autre non plus, d’ailleurs), mais la conclusion est amusante : étant donné que 240.000 fantassins et 8.000 cavaliers auraient occupé toute la distance entre les deux sites, c’est donc César qui donne des nombres faux ! Il est évidemment facile, quand on arrive à une aporie, de dénoncer le texte ancien, surtout quand on l’a maltraité depuis le départ.

Conclusion du colonel : « Comme conclusion des considérations de cette étude, basée en partie sur les données fournies par César lui-même, on peut affirmer, en dépit de certaines oppositions, mais en accord avec l’opinion de nombreux historiens et archéologues, que la cité d’Alesia n’était située ni dans le Doubs, ni dans l’Ain, ni dans le Loiret, ni en Savoie, ni ailleurs, mais qu’elle correspond bien à l’emplacement du mont Aussois… ».

Suit un patient archiviste dijonnais, G. Grémaud, qui présente trois gravures du xviie supposées représenter Alesia… sur la première, une ville fortifiée au sommet d’une montagne circulaire, très pentue, et des pièges, fossés, remparts et tours sur la moitié de la hauteur ; dans la pente plus douce, avec deux flumina qui entourent parfaitement la montagne, et deux canaux en eau pour les compléter, tout un champ d’autres fortifications serrées. Sur la deuxième, même dispositif, sauf qu’Alesia ressemble à un château-fort et qu’un troisième fleuve, ARMANEON, vient se greffer à droite. La troisième, qui pour l’auteur est « encore plus convaincante », est due au « célèbre graveur » Israël Sylvestre, qui « a dû se rendre à Alise ». Problème, il y a bien une falaise à gauche, dominant un plateau à mi-hauteur, avec un village (Alise ?) mais sans que la perspective indique une autre colline au premier plan, à droite, au lieu de la pente douce que présente le mont Auxois à l’est, un ensellement porte une autre agglomération, perchée, et ensuite se trouve un ressaut de terrain encore plus élevé ; on a l’impression que le graveur a dessiné la butte de Flavigny en premier plan, mais en continuité avec celle d’Alise… on pourrait admettre tout aussi bien qu’à gauche on a le camp de Château et à droite le Fort Belin, à Salins !

Après le sabre, le goupillon. Le R. P. Noché, éminent latiniste, se mêle des travaux de siège et déclare d’emblée qu’ « il s’y trouve une part notable d’erreurs ou d’inexactitudes. » César, évidemment, n’écrivait que pour les Romains moyens, et entendait « jeter sur le papier quelques indications approximatives, sommaires, et non pas toutes les données techniques… » et que « voulant ces indications évocatrices, impressionnantes, il a de préférence choisi des chiffres “records” (sic). » (p. 41-42). Donc, si je suis bien l’habile jésuite, il ne faut pas compter sur César pour fournir des nombres précis, mais seulement des moyennes (ce qui semble vraisemblable) ; donc il n’y a pas lieu non plus de discuter des divergences entre les résultats des fouilles d’Alise et le texte de César : le R. P. renvoie ici aux calculs que Georges Colomb avait, en 1926, opposés à Toutain. Prof de maths contre jésuite, voilà encore une querelle historiquement datée.

Le R. P. a l’excellente idée de comparer les fouilles d’Alise à celles de Nointel, site (supposé ?) d’une bataille et d’un siège l’année suivante. Et « il semble qu’on puisse tirer des conclusions assez fermes. ». La « hâte fébrile » dans laquelle s’est montée la circonvallation, et le fait que César ne donne que des données générales en préférant les nombres qui vont le plus impressionner son lectorat, justifient que le terrain ne correspond pas au texte ; de plus, la chère solifluxion (diminution ou augmentation de l’épaisseur de la couche arable) explique qu’un fossé de moins d’un mètre de profondeur en fouille, par exemple, soit largement plus profond puisqu’il faut ajouter le vallum et ce que les labours ont enlevé (p. 45). D’accord, et j’ai d’ailleurs entendu Michel Reddé, à Dijon, tenir pareil raisonnement.

Mais, puisque les doutes mêmes de Stoffel (p. 46) prouvent son honnêteté intellectuelle, donc la validité de ses fouilles tant sur Alise que sur Merdogne, que révèle ce combat d’arrière-garde accompagné de nombreuses reculades (certainement, semble-t-il, p. 47) ? Puisque les découvertes de Pernet sont indiscutables, et bien que le nombre des armements soit très inférieur à ce qu’on attendrait pour égaler celui des squelettes, pourquoi encore atermoyer, quand le site est confirmé par un dogme d’État, confirmé par quarante mille pages de comptes-rendus, rapports et discussions ? Franchement, si après presque 90 ans de dogme les tenants d’Alise sont aussi peu convaincus, la restriction mentale du R. P. s’impose.

Passons rapidement sur l’article consacré au fameux vase d’argent, en fait sa copie, anciennement propriété de l’Empereur, qui raconte une version assez ébouriffante de la découverte : un ouvrier nommé Gros-Lapipe découvre, à la pioche, le canthare dans une couche de terre noire ; Stoffel le fait envoyer à l’Empereur et à Mérimée, à Biarritz, et ce sont ces éminences qui le nettoient et découvrent des inscriptions selon lequel il appartiendrait à un nommé Médamos, fils d’Aragenos ; un pseudonyme (un nègre ?) de l’Empereur écrira dans L’Illustration, le Paris-Match de l’époque, que ce vase ne pouvait appartenir qu’à César, comme le prouve la colonne trajane… problème, ou plutôt problèmes, la typologie est bien plus récente (au plus tôt Tibère, voire Néron) et la colonne trajane est d’un siècle et demi plus jeune que la bataille d’Alésia.

L’honnête article de Thevenot sur les marques d’amphores est évidemment périmé, et si ses lectures sont justes, il faudrait les réinsérer dans le corpus des découvertes plus récentes et voir ce qu’en disent les spécialistes provençaux, F. Laubenheimer, B. Liou, etc. Curieusement, je n’ai jamais vu d’étude sur ce point : les monnaies sont antérieures à – 52 (p. 54), alors qu’est-ce qui empêche de publier la datation des amphores, qui est précise à 10 ou 20 ans près ?

Avec l’ultime communication de l’abbé Marilier, le colloque tente de relier l’Alesia païenne à sa descendante chrétienne, avec une érudition remarquable (quinze ans plus tard, l’abbé récidivera dans le collectif de textes antiques et chrétiens dirigé par J. Le Gall). Tous textes confondus, il faut attendre le ixe siècle pour que le moine Héric d’Auxerre suggère un lien entre l’ancienne ville romaine, chef-lieu de l’industrie de l’étain entre autres, détruite par les Barbares, et le siège mené par César. Tout ce qu’on peut conclure est qu’Alise a été relevée de ses ruines par le christianisme et s’est trouvée, plutôt que Semur ou Montbard, placée à la tête d’un diocèse dépendant de Sens ou d’Autun. Que la sainte Reine descende d’une divinité gallo-romaine des sources est vraisemblable, mais encore une fois l’on ne remonte qu’à la ville gallo-romaine, certes remarquable… mais surtout parce que les équipes universitaires ont consacré beaucoup de temps et d’argent à la fouiller, aux dépens de ses voisines. Comme il est arrivé chez moi où Entrains a concentré tous les efforts au détriment de Clamecy et de Varzy. Mais c’est là une question d’épistémologie, souci bien étranger au congrès que je viens de résumer en quelques pages.

 

 

 

 

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commentaires

Yannick Jaouen 04/08/2014 15:36


Je suppose qu'après avoir lu A. Lerossignol, la question des amphores ne vous tarode plus