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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 20:17
Je résume rapidement, parce qu'une étudiante absente me l'a demandé, les principales lignes du cours de lundi 8 mars. En fait, tout est dans le recueil de textes et d'images, mais pour le cas où le sujet de partiel portait sur ce règne, voici quelques pistes.

– Tarquin le Superbe, plus exactement le tyran, est évidemment une construction mythique, mais qui reflète assurément une domination étrusque (d'une dynastie tarquinienne, ou cérite si l'on se rappelle que les tarchna n'ont laissé de traces épigraphiques qu'à Cerveteri) qui a profité de l'essor économique de la seconde moitié du VIe siècle pour agrandir Rome, tête de pont du commerce de l'Étrurie côtière vers la Campanie.

– Un fait historique mal compris par Tite-Live et ses sources est que les dirigeants de Rome ont entamé une domination sur le Latium jusqu'aux monts albains, tandis que Romulus aurait orienté ses razzias plutôt vers la Sabine. Il s'agit, en fait, de sécuriser la voie qui passe à l'ouest des monts albains, la future Latina, grâce à une politique d'alliances (Tarquin prend Octavius Mamilius de Tusculum pour gendre) et, éventuellement, de conquêtes (Collatia, Gabii, Ardée, Aricie). C'est cohérent. En revanche, la partie orientale du Latium (Préneste, Tibur, Velletri) échappe toujours à Rome, qui ne la réduira pas avant 338, soit pas loin de 200 ans plus tard. Et il est impossible qu'à cette époque Tarquin ait fondé des colonies à Circeii et Segni : trop loin, sous domination volsque ou hernique.
Mais l'orientation latiale des entreprises des Tarquins (l'Ancien avait commencé) est très plausible. Le détail, évidemment, est douteux : les mêmes cités seront reprises plusieurs fois au siècle suivant.

– Les dimensions du temple capitolin, inauguré en 509 (ce fait est authentique), en font le plus grand de l'Italie, et aussi le plus orné. Retour sur la projection de photos du cours précédent : le style ionisant des antéfixes (ornements des tuiles de bordure) et de la statuaire (en général disposée sur le faîte des toits, comme au Portonaccio à Veii) est universel dans l'Étrurie méridionale et le Latium entre 550 et 480, mais il y a une communauté de style entre Rome et Veii, alors que les temples de Satricum, Tusculum, Marino, sont d'un style plus fruste. Rappel : il s'agit d'un style développé par les Grecs d'Asie mineure au début du VIe siècle et propagé dans tout le monde méditerranéen non barbare, dont les korai et kouroi de l'Acropole d'Athènes sont les exemples les plus aboutis ; on peut aller voir au Louvre le Cavalier Rampin, si l'on n'a pas le loisir d'aller à Athènes… Les sarcophages des Époux, de Cerveteri, l'Apollon de Veii, en sont les exemples étrusques les plus connus ; les Étrusques travaillant la terre cuite et non le marbre, les résultats sont évidemment différents. Le fameux "sourire étrusque" dont parlait Stendhal est un sourire ionien, et n'a rien d'original. Dernier point sur la statuaire, Pline l'Ancien († 79 ap. J.-C.) dit que l'architecte du temple capitolin était Vulca de Veii, ce qui pose la question : est-ce que cette "grande Rome des Tarquins" était soumise à Veii pendant ces années, ou autonome et assez puissante pour payer un artiste véien renommé ? La plupart de mes collègues penchent pour cette dernière hypothèse.

– La tyrannie : à certains égards, Tarquin II représente le prototype du tyran issu de Denys de Syracuse : malhonnête, menteur, jaloux, envieux, immoral, violent… Sa femme passe sur le corps de son propre père, il lui refuse la sépulture, il fait décapiter l'aristocratie d'Ardée après avoir décapité celle de Rome, exécute par ruse le délégué latin Turnus Herdonius, etc. Mais il n'est pas non plus un popularis comme César, puisqu'il emploie la plèbe à des travaux serviles et ne la favorise guère (son fils Sextus partage toutefois le butin de ses razzias avec sa plèbe à lui, celle de Gabii). Mais beaucoup des traits tyranniques attribués à Tarquin sont empruntés à des dictateurs romains historiques, Sulla (82 : il établit les proscriptions pour faire mourir ses adversaires et récupérer leur fortune) et César.

– Le châtiment de l'impiété : les derniers chapitres du livre I racontent le suicide de Lucrèce, violée par Sextus Tarquin à la suite d'une série de chevauchées assez invraisemblable. Le schéma, tragique et romanesque, est classique et se retrouvera, plus tard, avec la mort de Virginie : les démocrates promènent le poignard ensanglanté, soulèvent la population et suscitent une révolution. Pour beaucoup de collègues, c'est une simple révolution de palais, un changement de dynaste comparable à celui qui a vu Mastarna tuer et remplacer Cnaeus Tarquin sur les fresques de la tombe François. Je suis à peu près d'accord : la partie soulèvement populaire a sans doute été fabriquée à partir de celui, plus vraisemblable, qui a eu lieu en 450 et dont le récit part de la mort de Virginie. Mais bon, d'une manière générale, la trame vient des tragiques grecs.

– Le personnage de Brutus : celui-ci a été fabriqué par l'histoire gentilice à la fin du IIIe siècle, quand les Iunii Bruti ont accédé au consulat. Il était évidemment difficile de porter un pareil sobriquet ("la grosse brute") quand on entrait dans la nobilitas ! On a donc inventé ce personnage, victime dans sa famille de l'arbitraire du tyran, qui avait décidé de se faire passer pour un abruti, mais qui offrit à Apollon une baguette d'or dissimulée dans un bâton de cornouiller, et qui interpréta mieux que les fils Tarquin l'oracle de Delphes.

Pour prendre un peu d'avance sur le cours du 15 (début du fascicule vert) : la légende officielle, c'est que Brutus chasse les Tarquins, fait jurer au peuple qu'il n'acceptera plus de roi, crée le consulat et l'exerce avec Lucretius, le père de Lucrèce ; puis Lucretius meurt de vieillesse, et Brutus, après avoir condamné à mort ses propres fils qui avaient comploté pour restaurer les Tarquins, meurt au combat. Horatius et Valerius composent le second couple de consul de l'année 509. Cette reconstitution vient, selon Raymond Bloch, des annales familiales des Valerii et des Horatii, et vise à masquer le fait que le temple capitolin, tête symbolique de la puissance romaine (voir l'épisode de la tête humaine retrouvée intacte dans les fondations, au ch. 55), avait réellement été non seulement construit, mais inauguré, sous pouvoir étrusque. Voici les deux principaux éléments du raisonnement de Raymond Bloch :
1. Les listes de consuls, telles que les rapporte Tite-Live, comportent toujours un nom étrusque et un Fabius jusqu'en 480. D'autre part, il n'y a aucune trace de diminution de l'influence étrusque à Rome jusqu'à cette date, l'importation de vases étrusques et grecs, les dédicaces de temples, ne ralentissant en fait qu'après une grave défaite navale étrusque en 474. Suit une période de déclin économique qui concerne à la fois l'Étrurie côtière et le Latium, et que les fouilles confirment.
2. Le temple capitolin a été reconstruit après un incendie et inauguré à nouveau en 304, par un Horatius qui était consul avec un Valerius. Or il existait un rite qui consistait à planter tous les ans un clou dans le linteau du temple, ce qui permettait de connaître sa date précise de première inauguration : 509. Conclusion : l'historiographie romaine a fabriqué l'histoire de Brutus, Horatius et Valerius de 509 pour dissimuler l'origine étrusque, donc allogène, de la première inauguration.
3. (c'est moi qui ajoute, car Bloch n'en a pas parlé). Les premiers couples de consuls comportent presque toujours un Étrusque et un Fabius ; or les Fabii étaient notoirement liés à l'Étrurie. On peut donc penser à une sorte de gouvernement bicéphale, étrusco-latin, pendant la période 509-480 ; moins si l'on suppose que Porsenna, malgré l'historiographie, a occupé Rome pendant quelque temps après 509. Je vous donnerai davantage de précision le moment venu, car mes listes de consuls sont sur un autre ordinateur que je n'ai pas envie d'allumer ce soir.

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