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19 décembre 2009 6 19 /12 /décembre /2009 23:46
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Vous remercierez peut-être la neige et le verglas qui ont fait annuler la réunion à laquelle je devais participer ce samedi 19/12 de 18 heures à peut-être minuit. Faute de mieux, j'ai regardé Arte…

Il s'agissait de la douzième cité de la dodécapole étrusque, celle que l'on n'aurait jamais retrouvée… Vetulonia. Enfin, que l'on n'aurait pas retrouvée sans l'intervention d'un héros de la fin du XIXe siècle, Isidoro Falchi, médecin et maire de Campiglia Marittima, † 1914.

Première scène du film, on voit Falchi discuter de problèmes de cadastre avec des paysans. Il creuse un petit trou à main nue et trouve une monnaie d'or avec l'inscription VATL en étrusque, il en déduit que Campiglia (à moins que ce ne soit Colonia di Buriano, le récitant en voix off étant tout sauf clair) est l'antique Vetulonia, la douzième cité, dont, bizarrement, personne n'aurait cité le nom… sauf Strabon et Denys d'Halicarnasse, oubliés en cours de route.

Il est vrai que Vetulonia n'est pas la plus connue des villes étrusques, et que la liste des douze cités d'Étrurie propre (le réalisateur du film a squeezé la dodécapole campanienne et la dodécapole padane) n'est pas absolument sûre chez les savants authentiques. Elle a dû varier, comme le disait déjà Heurgon en 1961, suivant que les cités déclinaient ou prospéraient : c'est ce que je vous enseigne à propos des cités qui ont tour à tour contrôlé Rome et le Latium, mais les cités du nord, forcément, sont moins concernées. Disons, pour être sympa, que le réalisateur en est resté à des connaissances qui datent des années 30.

Bien sûr, on va courir au centre supposé de la confédération étrusque, le Fanum Voltumnae. Ce lieu de rencontre fédéral, dont parlent Tite-Live (début du livre V, cours d'avril-mai au mieux), Denys, Pline l'Ancien et quelques autres, serait hors ville (comme le sanctuaire central des Gaulois, que César inscrit dans la forêt des Carnutes, donc près d'Orléans, en Sologne peut-être ; personne n'en sait rien, mais cinquante auteurs l'ont inscrit sur des cartes). Le film va montrer des images de la nécropole du Crocefisso del Tufo à Orvieto, et d'autres du rempart de Bolsena fouillé par Raymond Bloch : on ne pose évidemment pas la question de l'identité de Volsinii veteres et de Volsinii novi des historiens, Orvieto et Bolsena étant éloignées de 40 km. Mais ce que j'apprends avec un certain effroi, c'est qu'Orvieto serait en Ombrie… alors qu'elle est en fait dans la Regione Lazio qui englobe l'Étrurie méridionale. L'Ombrie commence à Pérouse, où l'on a retrouvé une borne avec une inscription étrusque (tular) et Pérouse pourrait donc être ville frontière, bien loin au NE d'Orvieto.

Une logique élémentaire voudrait qu'on présente à ce moment une carte de la dodécapole toscane… mais ne rêvons pas, on est à la télé, voici venir il famoso Alberto Piazza. Ce charlatan (j'emploie le terme suite à plusieurs articles scientifiques publiés dans des revues sérieuses) a voulu prouver, à partir d'études chromosomiques, que les familles les plus anciennes de Volterra et de deux autres cités autrefois étrusques (dont le nom n'est pas donné) avaient un ADN comparable aux vieilles familles de l'île de Lemnos. Donc, Hérodote avait raison contre Denys d'Halicarnasse. Il est beau, le raccourci ! Et un élève de cinquième, puisque tel est le niveau auquel s'adresse le film, pourrait bien se laisser piéger. D'ailleurs, n'a-t-on pas dit au début que les Étrusques étaient arrivés en Italie à une époque non précisée, avaient fondé Rome en 800 (en réalité historique 680-650, si vous m'avez un peu écouté) ?

Alors, tous les clichés débarquent : les Étrusques, peuple mystérieux, débarqué d'un Orient lointain à la fin de la préhistoire, conquérant et massacrant les bons indo-européens d'Italie…

Attention, les vertueux indo-européens, victimes de l'invasion étrangère, ne vont pas tarder à se transformer en magnifiques Aryens qui, grâce à leur culture normative, machiste et militariste, constitueront la superbe Nation romaine qui massacrera tous ces métèques, barbares et orientaux ! Piazza, pour moi, est un malodorant néo-fasciste, mais il a du monde derrière lui… surtout dans l'Italie que nous a faite le nouveau Duce, et où je ne retournerai pas de son vivant.

Ajoutons que le film porte en principe sur Vetulonia, mais que les visuels présentent l'Apollon de Veii (env. 500), le sarcophage des époux de Caere, la tombe des Reliefs (présentée comme celle d'un "haut dignitaire" orientalisant, alors qu'elle est celle d'une femme de culture hellénique d'environ 450) — nous "apprenant" au passage que les hauts dignitaires étrusques dormaient avec des oreillers, comme en Égypte, alors qu'il ne s'agit que des coussins de banquet.

J'entrevois un instant la tombe tarquinienne dite della fustigazione, dont une seule scène (un personnage fouetté) est conservée, et qui pourrait s'interpréter, sous toutes réserves, comme la représentation d'une cérémonie rituelle analogue à celle des Luperques (env. 470). Cette tombe, dans le scénario, révélerait la vie dissolue des Étrusques. Sado-maso, les Étrusques ? Sûr, les amateurs pervers peuvent rêver.

Mais on ne laisse pas le spectateur réfléchir un instant : retour sur image et sur Isidoro Falchi, qui s'entretient avec de grasses autorités florentines, les nobles qui voulaient contrôler les fouilles et l'administration (en réalité, les grandes familles ne contrôlaient plus guère l'archéologie depuis Garibaldi, donc 1848, l'État italien n'a guère dit son mot avant 1910, et dans l'intervalle c'était surtout l'Istituto di Corrispondenza archeologica, contrôlé par les universitaires prussiens liés à des marchands d'antiquités plus au moins authentiques, qui décidait). Falchi, le héros malheureux, qu'on a déguisé en rabbin, continue ses fouilles malgré des autorités racistes, forcément racistes. Là, malheureusement, il y a du vrai : l'antisémitisme venait de haut, du Vatican. Mais pourquoi déguiser Falchi en rabbi, avec une grosse barbe et un costume noir ? S'il a été, réellement, privé de subventions, ce n'est pas qu'il ait été juif, mais simplement que les autorités archéologiques prussiennes, vaticanes et les collectionneurs (rappelons que le Vatican est le plus gros collectionneur d'antiquités étrusques, précédant l'État français qui a notamment racheté la collection du baron Campana, d'immondes pillages effectués à Cerveteri, des milliers d'objets inexploitables scientifiquement, que Napoléon III a bien voulu acheter pour éviter à Campana la prison pour dettes…).

Alors, où est le savoir scientifique ? On interroge bien quelques chercheurs modernes, surtout des chercheuses très jeunes à gros nichons (je ne caricature pas, c'est la télé, il faut vendre ; mais aussi, parfois, des vieux barbus qui font authentique). Des italiennes qui se forcent parfois à s'exprimer dans un anglais approximatif, mais de toute façon la voix off du traducteur, niaise et somnifère, n'en laisse entendre que les premiers mots, et le peu qu'on peut choper au passage prouve souvent que cette traduction est bidonnée.

La suite du film comporte des éléments authentiques (les 700 000 tonnes de scories qui ont enseveli et préservé les nécropoles, sauf que c'est à Populonia et non à Vetulonia ; les tumulus en forme de pyramide de ø 40 m, mais c'est plutôt à Cerveteri… je ne peux pas affirmer que les scénaristes se soient totalement fourvoyés sur ces localisations, mais…) et pas mal d'âneries ; je dis âneries, je suis poli.

Dunque, facciamo un bilancio. Je vous recommande de regarder Arte le samedi soir, parce qu'après tout c'est largement moins épouvantable que presque toutes les autres chaînes. Mais bon, c'est de la télé, donc démago, puéril, bidonné, minable. Et somnifère avec cette voix off qui couvre les propos des scientifiques et les trahit souvent. Quand ils parlent de l'Égypte ou des Huns, je suis incompétent à corriger, et j'admets donc, quitte à passer la nuit dans mon grenier à bouquins. Mais quand ils parlent des Romains ou des Étrusques, je pense être plus compétent que les téléfaiseurs. Dans le cas présent, disons qu'il y a un petit quart d'authentique, un petit quart de faisandé et une grosse moitié d'inutilerie. Ce qui est gravissime est qu'on fasse encore passer ce message que les Étrusques sont un peuple venu d'ailleurs, et d'un seul coup, pour occuper une petite moitié de l'Italie et, très accessoirement, l'ouvrir à l'écriture et à la monnaie. Après tout, c'est en 1936 que Pallottino a réduit à néant ces idéologies migratoires et raciales ; à l'époque, c'était sacrément courageux.

Les Étrusques, curieusement, ont moins fabriqué de monnaies que les Celtes, pourtant supposés barbares ; Vetulonia est, avec Tarquinia, la seule cité qui en ait émis de bien identifiées. C'est donc qu'ils avaient un système d'échanges plus subtil, à base d'objets manufacturés, vases métalliques, céramiques, parfums peut-être (rappelons que les innombrables aryballes corinthiens ne valent presque rien en eux-mêmes, mais que leur contenu était précieux), étoffes, minerais…

L'évolution des aristocraties suffit, dans l'état actuel des connaissances, à expliquer les "phénomène" orientalisant aussi bien que celui des Fürstensitzen celtiques : la concentration de pouvoir et de moyens d'échange entre des aristocraties d'abord féodales, puis plus élargies. Cette évolution s'explique toujours sans qu'il soit utile de recourir à des présupposés d'ordre ethnique, lesquels découlent toujours de présupposés racistes et mènent, forcément, à des conclusions racistes. Les gens qui oublient de penser vont, bien entendu, confondre les porteurs d'une langue avec une ethnie, ou une race si leurs tendances les portent à ce type de caractérisation. Mais quiconque regarde une civilisation antique objectivement sait bien que les scripteurs d'une langue représentent à peine un millième de la population. Arte, habituellement mieux inspirée, a ce soir effectué une régression vers les pseudo-théories raciales qui eurent lieu dans l'université prussienne du XIXe siècle et, hélas, ont encore inspiré de criminels connards longtemps après.  

D'ici le 4 janvier, je vous en écrirai sans doute encore quelques lignes moins spontanées, mais rappelez-vous que j'ai déjà publié un article sur l'orientalisant… qui pourrait bien vous être utile en janvier.

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Published by - dans LC04
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