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25 décembre 2010 6 25 /12 /décembre /2010 18:19

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Jean-Pierre Néraudau, Le prince posthume suivi de Les fils d’Arachnè, Les Belles-Lettres, 2000, 365 pages.

 

Mon collègue est connu pour ses travaux sur Ovide, sur l’architecture princière, sur la jeunesse à Rome, parus pour l’essentiel aux PUF et aux Belles-Lettres. Nous nous sommes rapidement croisés quand j’étais en début de carrière, puis il a fait son chemin vers Reims puis Aix-Marseille.

J’ai donc découvert un peu par hasard qu’il avait aussi commis des « romans d’énigmes », Les louves du Palatin en 1988 et le présent volume, achevé peu de temps avant sa mort et dont les dernières pages portent la marque d’une disparition attendue.

Le second de ces romans met en scène une dizaine d’universitaires et proches, réunis dans une somptueuse villa au bord du lac Majeur pour un congrès. La plus belle du groupe, Émilie, est retrouvée à la fois noyée, étranglée et empoisonnée le soir même de l’arrivée ; retrouvée, peut-être tuée, par celui qui serait son amant, qui a projeté un roman historique sur la période qu’étudie précisément l’empereur de la réunion, professeur à la Sorbonne en attente d’être élu à l’Institut… Les personnages s’appellent Alexandre, Augustin, Octave, Claude, Roxane, et l’on voit vite que les rapports familiaux cachés sont aussi compliqués que ceux de la famille d’Auguste. L’intrigue est menée comme chez Agatha Christie : personnages en milieu clos, même l’Hercule Poirot local faisant partie de la famille ; haines et jalousies recuites, amours enfouies dans des mémoires infidèles, métamorphoses continuelles de personnages pris dans les fils d’une trame, celle des deux canevas qu’exécutent et défont deux sœurs. Le fil d’Arachnè est celui du destin, plus emmêlé que celui des Parques, mais un segment du conflit se place au centre d’un labyrinthe, dont un héros détient aussi le fil d’Ariane… et il est aussi le fils caché d’un autre. Et non seulement le roman repose sur des séries de termes à double ou triple entente, mais en plus il est à clés, et extrêmement critique envers le milieu universitaire.

Il renvoie, un peu en miroir, au précédent qui figure en tête du même volume. Celui-ci part de l’idée que le dernier petit-fils d’Auguste, Agrippa Postumus (ainsi nommé parce qu’il était né après la mort de son père, l’ami et gendre d’Auguste) ne soit pas mort en exil, assassiné, le même jour que le prince, mais qu’on lui ait substitué un esclave nommé Clemens, qui lui ressemblait assez pour permettre la confusion. Agrippa, ou un jeune homme qui prétend l’être (mais qui a des souvenirs d’enfance impossibles à inventer), arrive donc dans Subure la deuxième année du règne de Tibère. Tacite a relaté brièvement l’épisode sans se prononcer sur l’authenticité de l’héritier, qui apparaît pendant les Saturnales de l’an 16 et meurt à la fin de ces fêtes, où les esclaves et les maîtres échangent leurs rôles. L’auteur profite habilement de la circonstance pour peindre un personnage schizophrène, qui ne sait pas s’il est Clemens ou Agrippa, une belle Corinne qui est en fait (peut-être) sa cousine Aemilia, et un prince, Tibère, ses ministres Scribonius, Sallustius Crispus et le bourreau Polyphème, d’une cruauté cynique et paranoïaque.

Le pouvoir rend fou, et le pouvoir absolu rend absolument fou, dit le dicton populaire. Tacite et Suétone dépeignent les quatre empereurs julio-claudiens comme des dingues absolus, dont le délire paranoïaque était accru par la consanguinité et par l’influence d’entourages pernicieux : une sorte de saga façon Rougon-Macquart dont ces auteurs, soucieux de flatter la dynastie flavienne qui les avait pourvus de postes importants, ont mis en relief les pires aspects. Les romans saisissants de Néraudau dérangent en ce qu’ils intériorisent la folie, les dédoublements de personnalité, et les situent dans une ambiance kafkaïenne, indiquant en outre que les petits monarques universitaires n’échappent pas à la règle. C’est assurément, je n’en dirai pas autant des auteurs anglo-saxons que je vous recommande, de la vraie, de la grande littérature.

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Published by - dans LC02
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