Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 19:04

Version:1.0 StartHTML:0000000169 EndHTML:0000018044 StartFragment:0000002619 EndFragment:0000018008 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Atlantide.doc

LC02 : l’Atlantide

 

Il faut tout ignorer de la Grèce ancienne pour prêter foi aux deux notules de Platon sur le sujet, et pourtant il fait un « buzz » depuis le début du XXe siècle.

Les Grecs sont les meilleurs créateurs de mythes ; qu’est-ce exactement qu’un mythe ? Un mensonge, mais un beau mensonge qui aide à vivre. Les dieux de la mythologie grecque, justement, sont des êtres comme nous, qui mangent, boivent, font l’amour, sont jaloux, se font la guerre, mais ce ne sont pas eux qui y meurent : quand Héra (Junon en latin) se ffâche avec Zeus (Jupiter) qui la trompe avec toutes les belles mortelles qu’il voit passer, elle envoie des tempêtes terribles dont sont victimes les navigateurs, par exemple Ulysse et ses compagnons.

La mythologie sert aussi à expliquer la création du monde ; si les stoïciens admettent une pensée immatérielle (le νοῦϛ, ou « esprit », que Cicéron traduit carrément par deus, que les Hébreux appellent הוהי, Voltaire le Grand Horloger, les francs-maçons le Grand Architecte de l’Univers et les cosmologistes à la mode Big Bang), la majorité ne voyait pas plus loin que des Titans, des Géants, un Atlas, monté sur une tortue de belle taille, qui porte le monde sur ses épaules…

Platon est le seul auteur antique qui parle d’une ville de belle taille, nommée Atlantis, dont l’existence aurait été révélée à Saïs, en Égypte, par un prêtre au législateur Solon. Cette ville aurait été très anciennement détruite par les dieux par l’intermédiaire d’une catastrtophe climatique, éruption volcanique, raz-de-marée, tsunami…

Répétons-le, ce n’est qu’un mythe, placé sous la garantie de Solon qui est vers 580 le fondateur de l’État athénien, mais dont la finalité est morale : il s’agit, thème à la mode à l’époque de Platon (voyez les tirades d’Euripide contre l’orgueil surhumain ou ὕϐρις), d’avertir les hommes que la richesse et la puissance sont provisoires.

Malgré cela, de plus ou moins savants ont rivalisé d’imagination pour situer l’île mystérieuse (ou le continent) un peu partout : dans les Caraïbes, en mer de Chine, au large du Japon, en plein Mexique (les Atlantes seraient les ancêtres des Mayas), dans l’Antarctique, en Irlande, en Auvergne… sans trop se préoccuper si les sites avaient pu être émergés il y a quelque 11.000 ans. On trouvera un beau florilège de ces âneries (dont j’excepte tout juste un film de la 5) par n’importe quel moteur de recherche, au milieu de vidéos sur le déluge, les OVNI, etc.

Les hypothèses les moins farfelues évoquent la faille volcanique de la mer Égée et supposent que l’Atlantide était soit Corcyre, soit la Crète, dont la civilisation minoënne semblait avoir disparu d’un seul coup, suite à un tsunami. Bloqués par cette idée, les archéologues grecs n’ont pas trop tenté de découvrir les survivances entre le minoën (vers 1500) et l’archaïsme grec (vers 900). Le problème demeure qu’à suivre Platon, l’Atlantide aurait précédé le minoën et le mycénien de huit millénaires et appartiendrait donc au paléolithique final, ou aux tout débuts du néolithique.

David Gibbins, qui est parfois mieux inspiré, a soulevé une hypothèse dont la base scientifique (climatologie et archéologie) paraît de prime abord un peu sérieuse : la Méditerranée fut à sec pendant les temps géologiques, puis se remplit après la dernière glaciation et déborda sur la mer Noire, qui était auparavant un lac d’eau douce alimenté par le Don et le Dniepr. Les héros y découvrent un cône volcanique immergé, avec une ville immense, des exploitations agricoles, une salle de conseil et des temples à l’intérieur du volcan… le tout sous le symbole du taureau, symbole minoën du pouvoir divin, que l’auteur interprète astucieusement comme la divinisation d’un double cône volcanique… Le bouquin s’appelle Atlantis et a été publié par Pocket en 2008.

Les héros sont bien entendu beaux, inusables et très savants ; très riches aussi : ils disposent d’une technologie pointue, vedettes, sous-marins, scaphandres résistant à des profondeurs incroyables, hélicos, etc. Bien entendu, ils sont en butte aux entreprises d’un hideux seigneur de guerre abkhaze, un vrai méchant dont on apprend que l’héroïne est la fille… Il y a beaucoup de morts, des tortures, des immersions prolongées au-delà du vraisemblable, quelques torpilles et missiles, du laser, bref les ingrédients usuels des thrillers de guerre scientifique façon Clive Cussler.

Les personnages sont malheureusement des pédants à la Jules Verne qui bavardent à l’infini sur leurs hypothèses, et c’est là que le roman devient imbuvable : les Atlantes ont évacué leur île-continent en bon ordre, chaque groupe mené par un prêtre et pourvu d’une clé en or massif qui n’est autre qu’une copie du disque de Phaistos (un artefact de terre cuite comportant des lignes alphabétiques et d’autres en idéogrammes, qu’on n’a toujours pas « déchiffré ») ; à l’occasion, le disque de Phaistos possède un jumeau qui permet de le lire, et sa copie en or ouvre tout simplement la porte du volcan sous-marin…

Au passage, les personnages s’interrogent sur l’origine des pyramides, des dieux grecs, sur le déluge et sur la technologie en général. Il y avait, vers — 10.000 donc, des ferronniers (sic) qui forgeaient non pas le fer, mais le bronze. Or la technique du bronze n’apparaît que vers 4.000 : on imagine donc que les Atlantes ont gardé le secret et que les peuplades acculturées par eux, celles du néolithique, reproduisent en silex et obsidienne des outils de bronze. Puis on redécouvre le secret des alliages métalliques fondus… C’est absurde, bien sûr : les préhistoriens sérieux (dont je me flatte de faire partie) constatent au Proche-Orient vers 5000 et en Europe vers 2500 une transition néolithique/Bronze ancien où d’un côté on utilise toujours des armatures de flèches en silex, qui sont taillées, de l’autre des haches polies d’apparat en roches vertes que reproduisent vaille que vaille les plus anciens exemplaires de bronze.

Bien sûr, il n’y a pas de mouvements massifs et brutaux de populations, mais une acculturation progressive aux nouvelles techniques : céramique, élevage, agriculture, métallurgie, écriture, mégalithes et villes (dans un ordre chronologique qui peut varier d’une région à l’autre, et le tout en cinq millénaires). Et c’est là que je pousse un cri d’alarme, à partir de la p. 143.

La sublime Katya développe un discours pédagogique pour élèves de maternelle, selon lequel « dans toute l’Europe, en Russie, au Moyen-Orient, dans le sous-continent indien, la plupart des langues parlées aujourd’hui ont la même origine.

– L’indo-européen, intervint Costas.

– Une langue ancienne, dont beaucoup de linguistes pensaient déjà qu’elle provenait de la région de la mer Noire. Nous pouvons en reconstruire le vocabulaire à partir des mots que les langues ultérieures ont en commun, comme pitar en sanscrit, pater en latin, Vater en allemand, à l’origine de father, en anglais.

– Existe-t-il des termes d’agriculture ? demanda Costas.

– Le vocabulaire montre que les Indo-Européens labouraient la terre, portaient des vêtements en laine et travaillaient le cuir. Ils avaient des animaux domestiques, notamment des bœufs, des porcs et des moutons. Ils avaient une structure sociale complexe et différents niveaux de ressources. Ils rendaient un culte à une grande déesse mère. »

Jusque-là, rien qui diffère trop des théories scientifiques, si ce n’est qu’on place le centre de diffusion de la langue-mère indo-européenne (inconnue en tradition directe et reconstituée en très petite partie par les linguistes) largement plus à l’est. Il n’est pas absolument déterminé en revanche que le système linguistique et les structures de parenté soient directement liés au néolithique et à la sédentarisation agricole : les peuples se sont mis à écrire bien trop tard pour qu’on puisse l’affirmer, et par exemple les Vénètes d’Italie écrivent une langue italique, clairement indo-européenne, à partir du Ve siècle seulement, quand le néolithique et le Bronze sont bien loin derrière eux.

P. 283, je commence à me fâcher pour de bon : les héros plongeurs découvrent un autel avec des rigoles qui portent des traces de sang et attribuent tout de suite les sacrifices humains aux proto-sémites, avec une allusion à Abraham et Isaac. Certes, les Minoens sacrifiaient aussi des humains, mais uniquement en cas de catastrophe climatique, selon un exemple de Cnossos. Mais ce qui est sous-entendu est que, si les populations du Proche-Orient sont originaires de l’Atlantide, il y en a de bonnes et de mauvaises : les races blanches en général d’un côté, les sémites de l’autre. Par ailleurs (p. 367) l’épouvantable Aslan, l’abkhaze sanguinaire, est un descendant des Huns, des « khans de la Horde d’or », et de surcroît rend hommage à Allah. Enfonçons le coin, p. 469 : « Ces personnages [représentés sur les statues de l’Atlantide] me rappellent les Varègues, dit Katya. C’est le nom byzantin des ,Vikings qui sont venus jusqu’à la mer Noire par le Dniepr. Dans la cathédrale sainte-Sophie de Kiev, il y a des peintures murales représentant de grands hommes semblables à ceux-ci, si ce n’est qu’ils ont le nez recourbé et les cheveux blonds. » […] « Ils sont tous là, affirma Dillen à voix basse. Les Indo-Européens, les premiers Caucasiens. De ces êtres descendent presque tous les peuples d’Europe et d’Asie. Les Égyptiens, les Sémites, les Grecs, les bâtisseurs de mégalithes d’Europe occidentale, les premiers souvenrains de Mohenjà-Daro, dans la vallée de l’Indus. Dans certaines régions, ils se sont totalement substitués aux populations d’origine et, dans d’autres, ils se sont métissés. »

Le propos est-il assez clair ? Tous les hommes blancs descendent de ces Ur-Menschen, géants et inventeurs, que sont les Atlantes, les plus purs étant grands et blonds ; d’autres anciens Atlantes, abâtardis, se sont fondus dans des races impures : les sémites (juifs et arabes, donc) ; et il reste autour des barbares absolus, les mongols et, bien qu’on n’en parle pas, les Africains. Voilà qui pue très fort : on se rappellera que dans l’Allemagne de l’après-guerre sévissait un prétendu ordre de Thulé selon lequel la seule race pure, les Aryens, s’était préservée dans le grand Nord et en Allemagne, incarnée par un nommé Adolf Hitler. Tous les autres sont des sous-hommes, des Untermenschen, qu’il convient d’exterminer pour restaurer la domination aryenne… 

Certaines des vidéos minables que j’ai regardées sur le web reprennent, moins subtilement que Gibbins (qui dissimule quand même mal son racisme), cette idéologie nazie. Il n’est pas surprenant que l’Atlantide, pour beaucoup, se situe près du pôle Nord. Ici, les idéologies racistes, antisémites, sont masquées dans un discours logorrhéique qui leur a probablement permis d’échapper au comité de lecture de la maison Pocket, mais il est impossible de ne pas souligner le lien entre la figuration des héros (grands, beaux, athlétiques, déterminés), les propos racistes qu’ils développent au détour du récit, et la résurgence de groupes néo-nazis aux États-Unis et dans nombre de pays d’Europe.

Nous n’aurons normalement pas l’occasion de parler de cela dans le cadre du programme de 02, mais il est bon de se rappeler que les Grecs et les Romains n’étaient pas exempts de racisme non plus : il y avait eux, les bons, et tous les autres, les barbares (= ceux qui parlaient une langue aussi incompréhensible que les cris des oiseaux) – parmi lesquels les Celtes, les Bretons, les Illyriens, les Germains, tout aussi indo-européens qu’eux !

Partager cet article

Repost 0
Published by - dans LC02
commenter cet article

commentaires