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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 20:23

Salut à vous tous, je vous envoie un vieil article, possiblement déjà publié chez mes amis de Melun, la mémoire joue de ces tours !

Il s'agissait de regarder l'emploi des termes oppidum  et arx dans la littérature romaine, pas seulement chez Jules César ; notre problématique de l'époque était aussi de déterminer si l'impérialisme romain était capable de déporter les survivants d'une place conquise sur une longue distance ; l'hypothèse disputée entre Massimo Pallottino et Raymond Bloch, pour l'Étrurie centro-méridionale, avait valeur de pierrer de touche : si Volsinii veteres était Orvieto, l'impérialisme romain aurait déporté les habitants de 40 km après avoir rétabli dans leurs droits les aristocrates locaux, en 268 ou 265 ; si, comme le pensait Raymond Bloch qui avait fouillé une ville de Bolsena archaïque (en fait du IVe siècle), Volsinii ueteres  était sur la colline juste au-dessus du lac de Bolsena, et la dé^portation n'aurait joué que sur quelques centaines de mètres.

Je suis allé sur place, et j'avoue être d'accord avec les deux, ce qui peut paraître paradoxal. Orvieto, Vrbs uetus, sur son promontoire difficile à approvisionner, et où les nécropoles ne descendent pas, à ma connaissance, plus bas que la fin du Ve siècle, a très bien pu fonder une colonie au nord du lac de Bolsena, et ce serait cette Volsinii noui que les Romains auraient soumise, la dernière des villes étrusques indépendantes.

En fait, c'est aveuglant : Volsinii est un pluriel comme Veii, mais l'éperon d'Orvieto ne peut absolument pas inclure plusieurs villages villanoviens et post-villanoviens, alors que sur le plateau de Veii on a largement la place, et les prospections/fouilles de Ward Perkins et d'Oxford l'ont démontré. Je hasarde donc cette hypothèse que dès le ive siècle les habitants d'Orvieto aient fondé une colonie au nord du lac, à flanc de colline, et que ce soit cette Volsinia-là que les Romains aient obligée à descendre au bord du lac.

Cet argument annule la plus grande partie des difficultés liées au déplacement des habitants d'Agendicum ou Agedincum (l'argument linguistique formulé par feu l'abbé Villette n'est qu'une amusette) entre l'oppidum de Château et la ville fabriquée de Sens : il n'y a qu'une douzaine de km entre la partie W de Château et le centre de la ville romaine de Sens. L'argument des 40 km entre Orvieto et Bolsena, à supposer qu'il eût été vraiment pertinent, disparaît suite à l'hypothèse que je viens de présenter sur le problème d'Orvieto.

Voici donc ce vieil article, dans son jus comme on dit, sans italiques ni graisses :

 


Bulletin
Du Groupe de Recherche Archéologique Melunais
N° 1, 2004


A PROPOS DE L’EMPLOI DU TERME OPPIDUM
CHEZ TITE LIVE

par Richard ADAM

Mots-clés : Italie, Méditerranée ; lieux fortifiés ; protohistoire, histoire romaine, impérialisme, techniques militaires.

Résumé : cet article étudie le sens du terme oppidum chez Tite-Live, en liaison avec les termes ager, urbs, arx. L'écrivain, sans expérience militaire propre, transcrit dans un style narratif et rhétorique les récits de ses sources grecques et latines. Dans le domaine géopolitique, il confond souvent lieu de refuge, habitat et centre de suzeraineté.

This paper is about the meaning of oppidum in Livy, as connected with ager, urbs, arx. The writer, without a proper military experience, rewrites in a narrative style the accounts of his Greek and Roman predecessors. From a geopolitical point of view, he frequently confuses refuge-place, dwelling-place and domination center.


     Historien romain, l'un des principaux, Tite-Live est né soit en 64, soit en 59 av. J.-C., et mort en 17 ou 18 ap. J.-C. Rhéteur, sans doute avocat, grammairien et philosophe de formation (ce qui était normal dans la classe politique de son époque), il choisit la carrière d'écrivain sans probablement avoir été officier dans l'armée de quelque préteur ou consul, ce qui est plutôt inhabituel, mais pas impossible dans la société romaine telle qu'elle s'est modifiée peu après la mort de César

     Comme beaucoup (Velleius Paterculus et même Tacite), il a commencé son œuvre par la préhistoire de Rome, pour la conduire jusqu'à l'époque contemporaine. Le paradoxe de son œuvre énorme, 142 livres d'une soixantaine de pages chacun, est qu'on n'a conservé, de la partie qu'il avait vécue personnellement, que de brefs et tardifs résumés, alors que chez Salluste, Velleius, Tacite ou Ammien Marcellin ce qu'ils ont pu connaître pendant qu'ils étaient jeunes officiers ou magistrats est conservé, au moins en partie.

      Il nous reste seulement 35 livres des 142 rappelés par les résumés. Ils couvrent deux périodes : des suites de la guerre de Troie à la troisième guerre samnite (XIIème siècle-293 av. J.-C.), puis de la deuxième guerre punique au triomphe de Paul-Émile à la fin de la troisième guerre de Macédoine (218-167 av. J.-C.). Voici le résumé des parties conservées avec les périodes concernées :
- Livre I : de la fondation (753) et des événements mythiques qui précèdent jusqu'à l'élimination du pouvoir étrusque, située artificiellement en 509 alors qu'elle est un peu plus tardive
- Livres II-V : de la « révolution » de 509 jusqu'aux suites de la prise de Rome par les Gaulois, 390.
- Livres VI-X : de la réhabilitation de Rome jusqu'à la troisième guerre samnite, 390-293 ;
- Livres XXI-XXX ou troisième décade : guerre d'Hannibal, 218-200.
 - Livres XXXI-XL ou quatrième décade : débuts de l'impérialisme méditerranéen, 199-182.
- Livres XLI-XLV, ce dernier non entièrement conservé : période 181-167.

     La partie conservée de l'œuvre n'en recouvre donc qu'un quart, et les derniers événements relatés sont antérieurs de presque un siècle et demi au début de la rédaction, qui a dû commencer en 31 (selon certains en 29 ou en 27). Il en ressort que toute la documentation militaire est de deuxième ou troisième main. Tite-Live trouve ses renseignements chez des écrivains grecs, en particulier Polybe (général et homme politique achéen, pris comme otage à Rome où il vécut dans l'amitié des plus puissants, au milieu du IIème siècle), et chez des écrivains romains, qu'on appelle annalistes parce qu'ils relataient l'histoire année par année, en suivant les sources officielles (actes du sénat, listes des magistrats ou fastes).

     D'autre part Tite-Live, qui était né à Padoue en Émilie, n'a pas dû quitter beaucoup l'Italie après les inévitables études de rhétorique en Grèce. La vieille question : « si un manuscrit du livre CVIII était par miracle découvert dans le grenier de quelque couvent, saurait-on enfin où est Alésia ? » est sans objet, car Tite-Live ne s'était certainement pas risqué à sortir de son cabinet de travail pour aller voir dans la lointaine Séquanie à quoi ressemblait l'oppidum si mal décrit par César. Tout juste est-il allé jusqu'en Campanie, et encore au Nord de celle-ci, à quelque 100 km de Rome, pour voir une statue funéraire de Scipion l'Africain, l'un de ses héros (quam nuper tempestate disiectam uidimus ipsi, « que je viens de voir personnellement, jetée bas par un orage », XXXVIII 56 4).
     Ces prolégomènes, qu'on pourra vérifier dans la Littérature latine d'Hubert Zehnacker et Jean-Claude Fredouille (PUF, 1993, 167-176) ou chez Walsh ou Luce, ainsi que dans la préface générale de l'édition Bayet aux Belles-Lettres (1947), pour signifier que l'on ne peut pas compter sur Tite-Live si l'on veut cerner une définition objective des notions d'oppidum ni de celles qui lui sont liées : arx, fora et conciliabula. Non que l'on soit plus avancé avec César, qui n'avait aucun intérêt à décrire en détail les places qu'il avait investies, et s’en tient le plus souvent à des indications géographiques très générales et au nombre de victimes mentionné dans ses bulletins de victoire.

     En revanche, quand Tite-Live désigne des villes précises que l'archéologie permet de situer et de décrire, en tenant toujours compte qu'il n'a fait que reprendre des auteurs plus anciens et eux-mêmes collationneurs de données historiques dont ils n'avaient pas souvent été eux-mêmes témoins, on peut toujours tenter une analyse textuelle et philologique du type de celle qu'autorise César. Celui-ci pratique la déformation historique avec un art consommé, comme l'avait observé Michel Rambaud voici presque un demi-siècle ; celui-là utilise faute de mieux un lexique standard. Ce qui nous amène à proposer une démarche par élimination : Tite-Live emploie 299 ou 299 fois le terme oppidum et 83 fois celui d'oppidani, qui désigne (en tant qu'assiégés) les habitants des oppida (mais souvent les oppidani habitent un site désigné plus vaguement, au préalable, par le terme générique urbs ; dans le cas par exemple d'Ambracie, en Épire, il évite ainsi de préciser le statut individuel des habitants : citoyens de la ville, métèques, garnison macédonienne, esclaves).

     Très souvent il parle d'oppida au pluriel, sans donner de noms, et il est donc impossible de les situer ; quelquefois il nomme des villes, qui pouvaient être fortifiées, sur lesquelles la vérification archéologique n'est pas possible. Au total donc, il nous faudra éliminer une partie des occurrences et voir ce que nous pourrons faire avec ce qui restera.

     Comme par ailleurs l'imprécision topographique croît avec l'éloignement chronologique et géographique, il convient en premier lieu de situer les mentions dans leur période historique et leur environnement géographique. D'où les trois statistiques auxquelles nous procéderons en premier :

- Répartition par grandes périodes (au niveau du livre ou de la décade) ;
- Répartition géographique ;
- Répartition entre oppida indéterminés et oppida plus ou moins bien situés.

     Ce qui permettra ensuite d'isoler les cas où il est possible de confronter les données littéraires et archéologiques.

1. Répartition par livres :

     303 ou 299 occurrences d’oppidum se répartissent ainsi : première décade, 89 ; troisième décade, 57 ; quatrième décade, 106 ; livres XLI-XLV, 47. Le livre I, qui raconte les conflits entre Rome et les villes latines voisines, ne comporte que huit occurrences. Les sites rivaux de Rome sont en général des ubes : ces villes, Albe, Lavinium, Collatia ou Préneste, sont considérées comme égales en dimensions et en statut civique à Rome même; l’archéologie confirme qu’au moins une vingtaine de centres se définissent au stade proto-urbain (selon la terminologie de Müller-Karpe et Gjerstad) jusqu’à l’urbanisation menée par les Étrusques à partir de 650; Préneste, la plus riche cité de l’époque orientalisante, fut sans doute urbanisée un peu avant Rome, vers 640; pour Rome, les données archéologiques confirment la date de la prise de possession attribuée à Tarquin l’Ancien : 620 environ.
    
     Le livre V, dont la trame narrative se répartit entre deux sites symboliques de conflit, Rome (prise par les Gaulois) et Véies (prise précédemment par les Romains), ne compte que deux occurrences. Il en ressort, nous y reviendrons, que le caractère défensif est loin d'être le seul pris en compte : ainsi Véies, plateau triangulaire de 2,6 par 1,8 km, enserré de deux torrents qui déterminent des falaises continues d'une cinquantaine de mètres, est constamment nommée urbs, et Tite-Live y distingue la pointe sud, qu'il nomme arx ; techniquement, César parlerait d'oppidum comme pour Alesia, dont la description morphologique et stratégique est comparable. Il pourrait sembler curieux que Caere (Cerveteri) soit appelée oppidum et non urbs, alors que son étendue urbaine était largement comparable à celle de Véies, son rayonnement culturel et son influence politique probablement supérieur au VIème siècle . Mais la référence est XLI 21,13 et correspond à une époque (174) où la ville avait été désertée à cause de la conquête romaine et du désastre économique qui l’avait suivi, et où la vie s’était déplacée de 12 km vers la colonie portuaire de Pyrgi (Santa Marinella), comme le note Strabon V 2,8 ; et le contexte, qui allie Caere à Lanuuium, est celui d’une procuration de prodiges, dont nous étudierons le lexique au début du ß 3.

     La moyenne des emplois passe donc d'environ 9 par livre (10 si nous compensons la rareté du terme au livre V) dans la première décade à environ 6 dans la troisième et en moyenne 10 ensuite. Elle est plus importante, on verra pourquoi, quand les combats portent sur des zones à conquérir que quend il s’agit, comme pour l(Italie pendant la guerre d’Hannibal, de régions déjà soumises à l’impérialisme romain, où les concentrations urbaines ont statut de colonie, de municipe ou de ville alliée.

2. Répartition géographique :

     Compte tenu de quatre emplois génériques, nous trouvons par grandes zones les nombres suivants :
- Latium au sens large (y compris les zones d'occupation èque, volsque et hernique) : 56 ;
- Étrurie et Ombrie : 17 ;
- Gaule cisalpine, non comprise la partie proche de l'Ombrie (Picenum), Vénétie, Ligurie : 26 ;
- Italie du sud non insulaire (Campanie, zones montagneuses des Abruzzes, de Calabre…) : 47 ;
- Illyrie : 12 ;
- Sicile : 10 ;
- Espagne : 50 ; j'y rattache le seul oppidum cité pour la future Narbonnaise, Ruscino (XXI 24), car il fait partie de la marche d'Hannibal depuis Sagonte : Roussillon est en fait l'oppidum d'Elne (Illiberis, dont le nom dit bien le rattachement à la zone linguistique hispanique).
- Afrique (réduite en fait aux zones côtières de la Tunisie) : 4
- Grèce, Thrace et Macédoine comprises : 65 ;
- Asie mineure : 11.

3. Croisement des données précédentes :

     La répartition du terme suit naturellement l'évolution de l'impérialisme romain. Ainsi, toutes les occurrences concernant le Latium, sauf quatre, se concentrent dans la première décade, où elles en représentent plus des deux tiers. Même remarque pour l'Étrurie et l'Ombrie : une seule des 17 occurrences est extérieure à cette décade. On peut donner tout de suite l'explication de ce phénomène : le Latium et l'Étrurie étant conquis définitivement et ne faisant plus l'objet de combats après 338 pour le premier, 265 pour la seconde, le terme oppidum n'y est plus employé que dans un contexte qui n'a rien à voir avec les combats, celui des énumérations de prodiges ; si une manifestation divine (un essaim d'abeilles, une statue qui sue, la naissance d'un hermaphrodite, un bâtiment foudroyé) se produisait dans une possession romaine, elle était signalée avec sa localisation : sur le territoire (in agro), dans la ville (in urbe), dans l'enceinte fortifiée (in oppido), voire sur la place (in foro). Dans ces cinq cas, le terme n'a pas la moindre connotation militaire : juridiquement, les sites habités sont des colonies, des municipes, des villes alliées ou des bourgs (coloniae, municipia, urbes, sociae, uici), et l’indication de l’enceinte, à plus forte raison sur la place publique ou dans un temple, suscite une attention supèrieure à ceux qui se manifestent en pleine campagne.

     Le passage XLI 21,10-13, déjà évoqué à la fin du ß 1, donne une idée de la précision de ces procurations : cum pestilentiae finis non fieret, senatus decreuit uti decemuiri libros Sybillinos adirent Ex decreto eorum diem unum supplicatio fuit, et Q. Marcio Philippo uerba praeeunte populus in foro uotum concepit, si morbus pestilentiaque ex agro Romano emota esset, biduum ferias ac supplicationem se habiturum. In Veienti agro biceps natus puer, et Sinuessae unimanus, et Auximi puelle cum dentibus, et arcus interdiu sereno caelo super aedem Saturni in foro Romano intentus, et tres simul soles effulserunt, et faces eadem nocte plures per caelum lapsae sunt, et Lanuuini Caeritesque anguem in oppido suo iubatum, aureis maculis sparsum, apparuisse adfirmabant, et in agro Campano bouem locutum esse satis constabat. « Alors que l’épidémie ne cessait pas, le sénat fut d’avis que les décemvirs <préposés aux actes sacrés> consultassent les livres sibyllins. Sur leur décision, il y eut une journée de prières publiques, et sur le forum,<le grand pontife> Quintus Marcius Phillipus lisant la formule en premier, le peuple forma le vœu de tenir des fêtes et des actions de grâce pendant deux jours si la maladie s’en allait du territoire romain. Sur le territoire (ou : dans les campagnes) de VÈies, naquit un enfant ‡ deux tÍtes, ‡ Sinuessa un pourvu d’une seule main, et ‡ Auximum une fille avec toutes ses dents : au arc-en-ciel se dÈveloppa au forum de Rome, par-dessus le temple de Saturne; trois soleils brillËrent en mÍme temps, et la mÍme nuit de nombreuses torches tombËrent du ciel; les habitants de Lanuvium et de Caere affirmaient que dans leurs centres-villes Ètait apparu un serpent ‡ crÍte ‡ macules d’or; et dans le territoire campanien, il Ètait confirmÈ qu’un búuf avait parlÈ. ”

     Le terme reste employé concernant la Cisalpine et l'Italie du sud entre les livres XXI et XLV : en effet, il y eut des combats dans toute l'Italie, sauf en Latium, pendant la guerre d'Hannibal, et même après la fin de celle-ci les Ligures et les Bo•ens continuèrent à se soulever de temps en temps. La présence de l'Espagne est constante à partir du livre XXI : c'est que cette région constitua l'un des fronts importants de la deuxième guerre punique, et même si deux provinces y furent officiellement créées en 197, il fallait presque chaque année réduire l'insurrection de Celtibères, de Lusitaniens, de Vaccéens ou d'autres peuplades. Les Espagnes ne seront d'ailleurs pas vraiment pacifiées avant la propréture de César en 62 Il n’y a pas quelque guerre aussi sous Auguste? (en fait, les insurrections étaient le plus souvent des révoltes de la misère, de la part de populations écrasées d'impôts et soumises au prélèvement d'esclaves pour les mines) et furent même un centre de résistance pour Sertorius et Sextus Pompée pendant les guerres civiles

     Pour la Grèce, Tite-Live ne parle qu'une fois d'oppida avant la quatrième décade, ce qui est logique puisqu'une seule et brève expédition y eut lieu avant 199 ; pour l'Asie, pas avant le livre XXXVII, sauf dans un contexte diplomatique au livre XXXI ; l'Illyrie enfin, avec l'Istrie, n'apparaît pas avant le livre XLI, les Romains n'ayant pas mis les pieds dans ces territoires avant 180.

     Quant à la Sicile et à l'Afrique, au sens restreint que nous avons dit, les rares emplois qui les concernent seront traités à part.

4. Répartition des emplois génériques et particuliers :

     La statistique trouve ici ses limites, car il faudrait un vrai mémoire de philologie pour croiser les 299 cas et en déterminer toutes les implications ; l'outil que nous utilisons toujours en pareil cas, la Concordance to Livy de D. W. Packard (Cambridge Mass. 1968) est fort commode, mais il ne donne qu'une dizaine de mots de part et d'autre de chaque occurrence, permettant simplement de retrouver le texte précis et de s'y référer. Nous donnerons donc, à partir de ce point, surtout des analyses ponctuelles.

     Pour les emplois génériques, notons par exemple :

- Pour le Latium, VI 29,6 : octo praeterea erant oppida sub dicione Praestinorum, « il y avait en outre huit oppida sous suzeraineté prénestine. » Préneste (Palestrina) mérite le titre de ville, et fut avec Tusculum la principale concurrente de Rome pour la domination de la ligue latine aux Ve et IVe siècles. La nécropole était située au pied des contreforts des monts herniques, au lieu-dit la Colombella, et de là la ville s'étageait entre ses murs cyclopéens jusqu'au Castel San Pietro Romano, à 600 m d'altitude ; la ville basse partageait son enceinte avec la ville haute ou arx ; les oppida sont des sites de hauteur, soit dans la plaine latiale, soit sur le Pénapennin, manifestement de moindre population et civiquement dépendants. Si j'emploie le terme de suzeraineté, c'est parce que l'épigraphie locale indique, il est vrai un siècle plus tard, une famille dominante sur Préneste même et ses dépendances, selon un système féodal de type étrusque (cette famille porte d'ailleurs le nom étrusque Magulnius). La théorie des Fürstensitze, développée à partir de Manching, Hochdorf, Vix, plus récemment de la Moselle/Ruhr, elle-même liée à l’économie-monde selon Polanyi, Braudel, Cunliffe, Brun, etc., veut qu’à l’échelle micro-régionale comme à l’échelle d’un monde économique en expansion un pouvoir central domine des relais périphériques, a été constaté dans le domaine hallstattien dès le VIème siècle, mais il était actuel un siècle plus tôt en Italie centrale, comme l’ont montré dès les années 60 les travaux de Ward-Perkins sur le territoire de Véies; dans le cas présent, les vassalités sont situées dans un rayon d’une dizaine ou d’une vingtaine de kilomètres car le cheval était plutôt rare en Italie qu’en Europe centrale.

- Chez les Èques : IX 45,2 ad singulas urbes circumferendo bello unum et triginta oppida intra dies quinquaginta, omnes oppugnando, ceperunt : « en portant la guerre tour à tour devant les villes, ils prirent 31 oppida en cinquante jours, tous d'assaut. » Ce qui signifie que ces oppida ne devaient pas avoir des défenses capables de résister plus d'une journée.

- En Espagne : XXXII 21,8 Culcham et Luxinium regulos in armis esse ; cum Culcha decem et septem oppida, cum Luxinio ualidas urbes Carmonem et Bardonem : « les suzerains Culchas et Luxinius avaient pris les armes ; avec Culchas étaient dix-sept oppida, avec Luxinius les villes puissantes de Carmo et Bardo. » Ici Culchas apparaît comme un féodal dominant 17 places fortifiées (en XXVIII 13,3 il en a 28), Luxinius plutôt comme un roi dont le territoire aurait eu deux capitales. Malgré les travaux entrepris sur l'Espagne protohistorique, il paraît difficile de faire le départ entre les deux notions : qui nous dit en effet que Luxinius n'avait que des villes ?
- En Espagne toujours : tum in Oretanos progressus et ibi duobus potitus oppidis, Noliba et Cusibi, ad Tagum amnem ire pergit (XXXV 22,7) : cette fois les oppida sont assez bien situés par les chercheurs ; apparemment, Tite-Live ne mentionne, par leur nom, que les deux verrous qui ouvrirent à M. Fulvius Nobilior la route de Tolède.

- En Asie : XXXVII 59,3 : tulit in triumpho signa militaria CCXXIV, oppidorum simulacra CXXXIV, « <Scipion l'Asiatique> exhiba dans son triomphe 224 enseignes de bataillons, 134 symboles de places-fortes. » On ne sait pas trop ce qu'étaient ces simulacra des places ou villes prises, mais il semble évident que lors de son triomphe le frère de Scipion l'Africain expose davantage d'emblèmes de corps d'armées battus en rase campagne que de places prises. Les nombres sont impressionnants et sans doute exagérés (voir ci-dessous), puisqu'il ne s'agit que d'une campagne de six mois en 188. Il faudrait savoir à quel échelon les armées hellénistiques avaient leurs étendards propres (échelon du loche ? Soit un millier d'hommes) et à partir de quelle population on parle d'oppidum et non plus de uicus.

- En Afrique : XLII 23,2-5, une ambassade carthaginoise se plaint au sénat romain, en 172, qu’outre l’ager compris dans le traité, le Numide Massinissa leur ait pris par la violence amplius septuaginta oppida castellaque agri Carthaginiensis, « plus de 70 oppida et castella  du territoire carthaginois » sans qu’ils pussent s’y opposer par les armes, puisque la paix de 200 le leur interdisait. Ces 70 places, d’après le Jugurtha de Salluste et les Punica d’Appien, ne concernent pas la zone berbère de Tanger à Djidjelli (les futures Maurétani et Numidie), ni les rivages orientaux (libyens) de la Grande Syrte, mais à peu près ce qui deviendra la province d’Africa, plus petite que la Tunisie : les pagi romains de Thusca et Gunzuzi, où une dédicace inventorie 64 civitates, alors que selon Appien Massinissa n’y prit en 152 que 50 villes; l’archéologie  compte 48 sites dans ces civitates, augmentées de la Byzacène et du Cap Bon, pour 30 000 Km? , l’épigraphie en donne davantage; la colonisation romaine fait que de nombreux petits sites libyco-puniques, de la côte ou de l’arrière-pays, ont accédé avec une population de citoyens (des vétérans en général) au statut de villes.

     En général, si l’on tente d’évaluer l’importance individuelle des oppida, les situations sont très variées : XXV 1,5 haud ullum dignum memoratu fecit et ignobilia oppida aliquantum expugnauit (« il ne fit rien qui soit digne de mémoire et prit quelques places sans notoriété. ») s'oppose à XXXIX 32,4 sex praeterea oppida eorum expugnauit ; multa milia hominum in iis cepit (chez les Ligures Ingaunes : « en outre il prit d'assaut six de leurs places ; il y fit prisonniers de nombreux milliers d'hommes. »). XXIV 47,14 oppidum Atrinum expugnatum ; amplius septem milia hominum capta (« la place d'Atrinum fut prise d'assaut ; plus de 7.000 hommes furent faits prisonniers. ») ; X 37,3 oppidum etiam expugnatum ; capta amplius duo milia hominum… (Roselle : « l'oppidum aussi fut pris ; furent faits prisonniers plus de 2.000 hommes. »). X 34,3 Postremo potitur oppido Romanus, Samnitium caesi tria milia ducenti, capti quattuor milia, « à la fin le Romain s'empare de la place ; 3.200 Samnites furent tués et 4.000 faits prisonniers. » Ces nombres sont imposants si l'on pense qu'une armée consulaire ne comportait que deux légions, soit quelque 8.000 hommes : il faudrait admettre que les Romains, supérieurs en tout état de cause à des adversaires moins professionnels de la vie militaire, s'attaquaient victorieusement à des oppida de plusieurs milliers d'hommes, sans compter les femmes, enfants et vieillards. Il est vrai qu'en quelques endroits Tite-Live mentionne qu'on ne tire qu'un butin rustique, chez les Ligures, les Gaulois de Cisalpine ou les Espagnols, et n’ose pas noter le nombre de prisonniers, qui devait être réduit..
     Mais il faut tenir compte de ce que les sources annalistiques de l'historien dépendaient des annales gentilices, et Tite-Live rappelle à plusieurs reprises que sa source principale, Valerius Antias, est immodicus in numeris augendis, « démesuré dans sa manie de gonfler les nombres. » Quand on connaît la manière dont s'est constituée l'histoire romaine, cette exagération n'a rien d'étonnant : le général qui voulait obtenir le triomphe devait faire état, au début du IIe siècle, de 40.000 ennemis tués en une seule bataille rangée ou dans la prise d'assaut d'une ville, dans une guerre menée selon le droit des gens et avec l'accord des dieux (pium iustumque bellum) dûment ordonnée par le sénat. Aux obsèques d'un de ces dignitaires, ses exploits étaient rappelés en public avec ceux de ses ancêtres. Très logiquement, donc, ce sont les nombres les plus élevés qui sont restés dans les annales. César n'échappe pas à l'usage : dans ses Commentaires, qui sont en fait les rapports annuels au sénat, refondus pour l'édition littéraire de 50, il fait état de tels génocides qu'on se demande comment il a pu rester des Gaulois pour qu'une Gaule romanisée, prospère, se développât dès 30 av. J.-C.

     Quelle que soit l'exagération, il apparaît pourtant que l'oppidum, tel que le considérait Tite-Live, était une place fortifiée susceptible d'accueillir une population importante, comparable en nombre de combattants à une légion pour l'ordre de grandeur. Avec les imbelles, les non-combattants, admettons que dans la protohistoire italique les oppida pouvaient recueillir 20.000 personnes au maximum. Plus tard, Fulvius Nobilior revendique les fameux 40.000 combattants tués dans Ambracie, dont le siège dura plusieurs semaines : il y aurait donc eu, sachant que peu de combattants furent faits prisonniers, 150.000 habitants dans la ville, qui d'ailleurs est généralement qualifiée comme telle : urbs.

5. La distinction territoriale et la fonction de refuge :

     Rien d'étonnant ici, dans 90% des cas et quelle que soit la zone géographique, Tite-Live considère avec César l'oppidum comme un site de refuge et le distingue soigneusement du reste du territoire. Texte caractéristique, II 48,4 : Aequi se in oppida receperunt murisque se tenebant, « Les Èques se réfugièrent dans leurs places fortes et se tinrent ensuite enfermés dans leurs remparts. » Autre exemple où Tite-Live distingue oppidum et ager, XXIV 20,5 : perusti late agri, praedae pecudum hominumque actae ; oppida ui capta Compulteria, Telesia, Compsa inde… « le territoire fut brûlé sur une grande étendue, du butin, bêtes et hommes, fut emmené ; furent prises de vive force les places de Compulteria, Telesia, puis Compsa. » On pourrait multiplier les exemples qui montrent que l'oppidum est conçu comme un endroit où les habitants du territoire cultivé ou pacagé (ager) se réfugient en période de guerre.

     On connaît le juridisme pointilleux des Romains : au-delà de la simple notion stratégique qui distingue les exploitations agricoles ouvertes et les places fortifiées, une analyse juridique distingue dans les traités les composantes d'un territoire : oppida, uici, castella, agri dans les préliminaires du traité d'Apamée en XXXVII 56,6. Il s'agit ici de déterminer les zones dont Antiochos III devra se tenir écarté en Pisidie. Les oppida sont à l'évidence les sites fortifiés de remparts permanents, en pierre, et agri désigne les champs et pacages ouverts ; la mention des vici et des castella indique simplement que Scipion l'Asiagène ne veut laisser en dehors du traité aucune forme de concentration de population. Jean-Marie Engel, dans son édition du livre XXXVII aux Belles-Lettres, 1983 (p. 161, n. 6 ad loc.), a tenté une définition qui n'est pas totalement satisfaisante. Il évoque Tacite, qui définit en Germanie 16,2 le vicus comme conexa et cohaerentia aedificia, « bâtiments réunis en un seul point », c'est-à-dire un hameau ou village non fortifié, centre d'un ager ou territoire agricole ; le castellum est selon lui « une position fortifiée […] souvent construite pour protéger un bourg […] ou autour duquel s'est souvent aggloméré un bourg de paysans, […] plus petite qu'une ville. » ; mais Tite-Live désigne souvent par castellum des constructions provisoires destinées à accueillir provisoirement des populations, avec une protection inférieure à celle d'un oppidum. Il parle également de castella à propos des Ligures, paraissant désigner des places fortifiées, sans préciser s'ils sont vraiment plus petits que les oppida : sur les 109 emplois, il semble que Tite-Live n'ait pas vraiment distingué castellum et oppidum, si ce n'est sur le plan du butin qu'on pouvait y conquérir (ex. XXII 39,6 : Gereon, un castellum sans ressources).

     Mais il y a peut-être une filière à suivre dans cette distinction lexicale : si les castella ne procurent pas de butin, cela signifierait simplement qu'ils ne servent que de refuges, sans artisans permanents ni producteurs de richesses ; en somme, des châteaux-forts dans lesquels les serfs pouvaient se réfugier en cas de danger, mais sans garantie de survie à long terme ; tandis que les oppida seraient pourvus d'une population permanente, d'artisans, et d'éleveurs et agriculteurs résidents. Ce que paraît confirmer le fait que Caere et Véies soient appelés oppida plutôt qu'urbes : l'archéologie confirme qu'il existait sur ces sites des espaces suffisants pour une exploitation agricole intra muros, comme d’ailleurs dans les villes archa•ques, Tarquinia ou Cumes, où l’enceinte englobait 2/3 ou 3/4 de parcelles cultivées et prairies.

6 L'idée d'oppidum portuaire :

     A maintes reprises Tite-Live emploie l'expression de maritima oppida à propos de la côte laconienne, et mentionne que ces places étaient la seule ressource économique du tyran Nabis. La seule qui soit un peu connue est Gythéion, mentionnée plusieurs fois entre les livres XXXV et XXXVIII; on peut supposer que Kardamylè, Oitylos, Kainèpolis qui contrôlait le cap Ténare, sont aussi des ports fortifiés, mais Las, qui n’est guère plus éloigné de Sparte sur le golfe de Laconie, est appelé uicus, et Tite-Live mentionne en XXXVIII 30,6 que les aristocrates exilés de Sparte par Nabis avaient occupé des castella sur la côte. L’attaque de Nabis contre le uicus de Las en 188 provoque une réaction du stratège achéen Philopimen : la Laconie sera amputée des uici et castella côtiers. On peut suggérer que Nabis, dont les ressources militaires étaient limitées, ne pouvait pas s’attaquer à des ports fortifiés, et que si Las est qualifié de uicus, c’est qu’il ne l’était pas. Ici, l’insuffisante connaissance archéologique des côtes laconiennes interdit de conclure, d’autant plus que Tite-Live est le seul à préserver, avec probablement des inexactitudes, des passages perdus de Polybe.

     Naples, Gênes, Ampurias sont aussi qualifiées d’oppida, ce dernier double en raison de sa population grecque et ibérique. Ce n’est pas fort étonnant pour Ampurias, dont le nom grec (??π?????) indique son rôle de comptoir maritime, mais qui devait fatalement être fortifié pour résister aux pressions ligures (XXXIV 9,2) ; ni pour Gênes, port ligure dont il s’agissait d’éliminer les dernières poches de résistance favorable à Hannibal (XXX 1,10). Naples, qui avait été reconstruite sur le site de la colonie de Parthénopè, n’était pas au IIIème siècle une ville très importante, Brindes (XXV 22,14) non plus, mais elles étaient fortifiées, comme l’indiquent les difficultés qu(y rencontrent Marcellus en 204 et César en 49, respectivement.

     Syracuse, réunion de quatre quartiers qui avaient formé au Vème  siècle une ville dont l’enceinte fortifiée était aussi vaste que celle de Rome sous Hadrien, n’est jamais traitée d’oppidum bien que Marcellus ait consacré des mois d’efforts à la prendre ; dans la mesure où elle était la capitale de la Sicile grecque, Tite-Live l’appelle non seulement urbs, mais quelquefois civitas. Agrigente, qui possédait de solides remparts en plus des fortifications naturelles de ses falaises, n’est qualifiée, en 17 occurrences, ni d’urbs,  ni d’oppidum : elle était assez connue pour se passer de tout qualificatif.

     Il appert de ces quelques exemples que l’auteur ne tient pas seulement compte de la présence d’une fortification et d’une conquête par assaut ou siège, mais du statut de l’agglomération : Véies, pourtant grande ville de par son emprise géographique et son passé culturel (elle est à l’origine du temple capitolin et sans doute de la croissance de Rome à la fin du VIème siècle) est considérée comme oppidum parce qu’elle est non-grecque, donc barbare ; à Syracuse, qui opposa une résistance de longue durée aussi, le terme peu honorifique est épargné.

     Bien entendu, il est hors de question de ravaler Rome au rang d’un simple oppidum : même sa partie haute, le Capitole, est honorée d’un nom plus noble, arx.

7 : Arx.

     En termes stratégiques, on pourrait penser que l’arx ou citadelle se distingue de l’urbs en tant qu’elle est fortifiée et que la ville basse ne l’est pas. De fait, il y a dans l’histoire de Tite-Live des dizaines de sièges où l’assaillant s’empare d’abord de la ville basse avant de rencontrer une forte résistance devant la citadelle où s’est concentrée la garnison. Les occurrences de arx étant environ 200, nous n’en ferons pas une étude exhaustive.

     En ce qui concerne les villes et bourgades italiques mentionnées dans la première et dans la troisième décades, comme Aefula, Artena, Carventum, Tusculum ou Norba, à supposer que Tite-Live ou quelqu’une de ses sources se soient renseignés sur place, les études archéologiques récentes indiquent que les villes basses ont été fortifiées avant ou après la conquête romaine, puis de nouveau pendant la guerre d’Hannibal, pendant les guerres civiles et/ou aux époques d’invasions germaniques. Or il est impossible de dater des remparts, qui remploient des blocs antérieurs, sans fouilles suivies (le débat sur Volsinii uetres et Volsinii noui, la première étant située par certains à Orvieto et par d’autres tout près de la Bosena actuelle, fournit un exemple de ces incertitudes). Il est dès lors impossible de savoir si Tite-Live parle d’une ville basse fortifiée et d’une arx distincte à l’époque concernée par le récit historique, ou à une époque plus proche de lui. La première décade n’est donc pas utilisable.

     Carthagène, centre de l’Espagne punique, peut compter sur les défenses naturelles de son golfe et des marais d’Almajar. Toutefois la ville basse est protégée par un rempart suffisamment haut pour que les romains aient peu d’échelles assez hautes pour l’escalader, mais Magon, ne pensant pas que Scipion profiterait du reflux pour faire passer des troupes en masse du côté maritime, n’y avait pas dressé de palissades ni ne l’avait muni d’assez d’hommes. Quant à la citadelle, la garnison était aussi insuffisante et les Romains n’eurent pas de peine à l’emporter. Nos certitudes s’arrêtent là, car, comme Paul Jal l’a bien observé dans son commentaire de l’édition CUF (XXVI 44-46) et notes ad oc), il existe des contradictions entre Polybe, qui ne mentionne que l’arx, et Tite-Live, qui signale en plus un tumulus ; d’autre part le ton épique employé par l’historien latin provoque d’autres imprécisions et incohérences dans les nombres des combattants, longueurs et durée de trajets.
     Ambracie, en Épire, est également protégée par le torrentueux Arachthos à l’ouest et par les pentes escarpées à l’est ( tumulo aspero subiecta est, elle est au pieds d’une colline escarpée, XXXVIII 4,1); sur cette colline, le Perranthès, est bêtie la citadelle. La ville basse n’en est pas moins entourée d’un rempart qualifié de firmus (solide) de cinq kilomètres de tour. Fulvuis Nobilior doit l’encercler à la manière de César, avec une contrevallation et une circonvallation pour empêcher les secours extérieurs, mais il ne pourra prendre la ville que par la technique de la sape, qui consiste à creuser une mine étayée de bois sec sous le rempart et à le faire effondrer en mettant le feu aux étais (XXXVIII7).

     Une conclusion d’ensemble serait que Tite-Live considère que l’arx est la partie haute de la ville, établie pour servir d’ultime refuge et dûment fortifiée. C’est le cas à Rome, bien que ni l’archéologie ni le récit de la prise de la ville par les Gaulois ne semblent indiquer que le Capitole ait été défendu par autre chose que les falaises naturelles. En ce cas, par contraste, l’oppidum serait une ville ou une bourgade pourvue d’un rempart unique, et le castellum la même chose en moins important, et surtout sans activités économiques internes de quelque importance. Mais il est alors contradictoire que Véies soit traitée d’oppidum  alors qu’elle possède une arx, et que Tite-Live, au livre V, semble croire que les Romains y ont pénétré par une sape comme à Ambracie et lui attribue une arx distincte de la ville.

     La moitié environ des emplois de arx n’a rien de militaire : c’est soit l’endroit d’où l’on prend les auspices, soit l’endroit sacré où l’on sanctifie les traités (XXXVIII 33,9) : traité validé à Olympie, sur l’Acropole d’Athènes et sur le Capitole), soit plus généralement l’endroit où se trouvent les temples des divinités poliades et donc le cœur religieux de la ville. D’où au début du livre VI les imprécations de Manluis Capitolinus, qui a défendu Jupiter en personne en empêchant les Gaulois de se saisir du Capitole; d’où l’association fréquente de arx et Capitolium comme les lieux les plus sacrés, sanctuaire à la fois militaire et religieux. Ce qui justifie rétrospectivement qu’on ne parle pas d’arx à propos d’oppida dont Rome n’a pas évoqué les dieux (l’euocatio consiste à intégrer les dieux des vaincus dans la cité victorieuse), mais qu’on en parle à propos de Véies, alors que la Piazza d’Armi n’est pas plus haute que le reste du plateau, parce qu’après sa victoire Camille évoqua solennellement la Junon Reine dans le temple de qui, précisément, les soldats romains auraient entamé la conquête de la ville.

     Ceci ne répond que très partiellement à la question amicalement posée par Jean-Claude et Silvio voici quelques années; il aurait fallu disposer du temps d’un thésard pour dépasser le simple débroussaillage, et le problème du déplacement des oppida de la Tène finale vers des fondations ex nihilo reste entier. Indiquons brièvement une ébauche de méthodologie :

1.    Plonger un regard critique dans les commentaires des deux Napoléon et de maints écrivains anglais, allemands et français sur les campagnes de César; examiner en particulier les localisations et les plans fournis par la littérature anglo-saxonne.
2.    Recenser la terminologie césarienne, à l’aide du Thesaurus (sur Internet) puisqu’on ne dispose pas de concordance; ou plus simplement en relisant le Bellum Gallicum, qui n’est pas si long – mais forcément dans le texte.
3.    Étudier toute la littérature archéologique sur les sites-phares en Gaule (Bourges, Alise Sainte-Reine, Salins-les-Bains, Lutèce, etc.) pour la période césarienne, en se rappelant que lorsqu’un oppidum avait résisté, les Romains ne lui laissaient généralement pas le moindre espoir de revivre : il était rasé et l’emplacement maudit, comme Carthage. Les CAG nous fournissent maintenant un inventaire départemental utile, avec des lacunes : supposons qu’Auaricum n’ait pas été Bourges mais Dun-sur-Auron, ou que Bibracte n’ait pas été sur le Beuvray mais sur une des collines au sud d’Autun, les données de fouilles sont très insuffisantes, voire nulles, pour les sites qui n’ont pas eu l’heur d’être avalisés par Napoléon III.(NB : j'ai vérifié sur le terrain, Bourges et le Beuvray restent plus que plausibles).
4.    Voir dans les monographies italiennes quels sont précisément les oppida que Tite-Live mentionne comme pris (ou repris après s’être livrés à Hannibal, ce qui est le cas de presque tous ceux d’Italie méridionale), et vérifier si, comme à Cosa ou à Roselle, leur destruction a été suivie de l’installation d’une colonie à quelque distance. Le cas d’Orvieto et de Bolsena, quelles que soient les identifications avec les noms antiques, est instructif : si la Volsinii veteres est Orvieto, la population a été déportée de 40 km ; si elle correspond au rempart du IVème siècle exploré par Raymond Bloch au nord de Bolsena, la ville romaine la jouxte, mais s’en distingue géographiquement.
5.    Étudier sans préjugé la chronologie de places comme Beuvray ou Château, par rapport à Autun et Sens, pour savoir si les conquérants ont déplacé ces oppida. Une tendance s’est marquée depuis quelques années à remonter la chronologie des Dressel IA et des ollae de type Besançon avec peut-être une intention dissimulée de les faire passer du « bon » côté des campagnes césariennes.

     L’étude des écrivains postérieurs et des abréviateurs comme Justin, Florus ou Velléuis Paterculus (celui-ci malheureusement perdu pour la période qui nous intéresse) permettrait de voir comment le lexique croît en distinction : Tite-Live est relativement fiable quand il reproduit Polybe, on peut donc lui faire confiance par exemple pour l’Asie en 189; encore faudrait-il comparer terme à terme, dans les passages parallèles, les termes grecs et latins qui ne sont pas en correspondance exacte. Quand il suit des sources annalistiques, il y a déjà, avant lui, une approximation dans les termes, une tendance à la simplification, que son inexpérience militaire et son peu de goût pour la géographie et les voyages ont accrues.

     Dans l’immédiat, il apparaît que pour Tite-Live l’oppidum est :
-    Une place fortifiée dépourvue d’arx, donc fortifiée d’une enceinte unique, abritant des activités artisanales et susceptibles de recevoir une population rurale importante.
-    Une place dont les Romains ne jugent pas utile d’accueillir les dieux poliades, donc généralement considérée comme barbare à l’étranger ou mineure en Italie centrale.
-    Une concentration de population qui, à l’époque de sa conquête, n’a pas rang de capitale ne le niveau diplomatique, culturel, économique et religieux susceptible de la faire nommer urbs.
-    Dans certains cas, comme Caere, une ville qui eut un niveau civique, économique et culturel supérieur à celui de Rome, mais qu’on dégrade au rang d’oppidum en profitant de sa déchéance à l’époque augustéenne.

Richard Adam,
MaÓtre de confÈrences ‡ la Sorbonne




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commentaires

Thierry Teinturier 02/08/2014 02:04


Dans ''Voyage à Rome'' éd. Robert Laffon, Pierre Grimal aborde plusieurs fois dans son chapitre La colline de Janus ( page 311 à 333 et suiv.) la notion de l'arx capitolin, dans son étude du
texte de Virgile relatant la promenade d'Evandre et d'Enée autour du Capitole, (Enéide VIII, 355 et suiv. note P. Grimal en bas de la page 311)


Du moins pour Rome, l'Arx ne dominait donc pas le sommet le plus élevé de la colline capitoline. Ce sommet, communément nommé le Capitole, demeure de Jupiter, était le sommet dominant.


Au sujet d'Alésia et où que soit cette cité, il ne serait peut-être pas si évident que l'arx soit un lieu élevé, du moins le plus élevé de l'oppidum gaulois assiégé par César. Si Alésia fut la
''métropole religieuse de la Celtie'' selon Diodore de Sicile, on peut proposer, du moins si les Gaulois considéraient eux aussi que les lieux les plus élevés de leur ''sainte colline'' étaient
des lieux les plus sacrés, qu'il y eut des lieux moin élevés, réservés, eux aussi, aux profanes.


Qui sait si César, voyant la concentration des guerriers gaulois dans des lieux dominés par un sommet peut-être quasi vide, n'eut pas devant ses yeux la même configuration de la colline
capitoline ?  Ainsi s'expliquerait son emploi du terme arx. C'est une question, une hypothèse... 


 


 


 


 


 

Yannick Jaouen 02/03/2014 16:43


"...ainsi Véies,
plateau triangulaire de 2,6 par 1,8 km, enserré de deux torrents qui déterminent des falaises continues d'une cinquantaine de mètres, est constamment nommée urbs, et Tite-Live y distingue la
pointe sud, qu'il nomme arx ; techniquement, César parlerait d'oppidum comme pour Alesia, dont la description morphologique et stratégique est comparable"...je ne connais guère Salin, mais cette
description correspond particulièrement bien aussi à Chaux des Crotenay

R. A. 31/07/2014 19:17



Cinq mois de retard, c'est peu quand on sait le mal que j'ai à manipuler Over-Blog. J'ai lu avec plaisir vos objections dirimantes à Alise, et d'ailleurs rendu compte du bouquin voici deux jours.
Veii ressemble à votre oppidum de par sa forme triangulaire et les deux torrents qui coulent vraiment au pied, mais il n'y a pas d'obstacle arrière comme l'Entre-deux-Monts. Il est évident que
les Romains ne l'ont pas pris de la manière fantastique que décrit Tite-Live, mais en faisant bêtement le tour… quant à Salins, il y a bien une arx à l'ouest, mais aussi une bonne surélévation
(réduite de 17 m par Vauban) à l'est. Rien à voir avec Alise, où il n'y a… rien.