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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 16:59

Pour L2/L4 LC 04LA, nous voici au bivium (pas au carrefour qui impliquerait quatre routes, il n'y en a que deux…) entre la première période royale étrusque, résumée par Tarquin l'Ancien, et la deuxième, attribuée à ce Servius Tullius qu'on dit latin, alors que des preuves archéologiques indiscutables indiquent que le dit Servius Tullius était en fait un étrusque de Vulci, nommé Mastarna, qui expulsa au milieu du VIe siècle un nommé cneve tarχunies rumaχ, Cnaeus Tarquin "le romain.

La question de la pseudo-latinité de ce personnage a été abordée en fin de premier semestre. Elle est exclue du partiel du second semestre, mais on peut rappeler simplement que Tite-Live et ses prédécesseurs se sont ingéniés à masquer l'origine étrusque de Servius à l'aide d'une fable assez ridicule, selon laquelle il aurait été engendré par une princesse latine faite prisonnière, donc réduite au statut d'esclave, d'où le nom de Servius, "fils d'esclave". Mais les dieux auraient manifesté sa prédestination en entourant son berceau d'une couronne de feu, et Tanaquil aurait deviné son avenir ; à partir de quoi il assume la royauté de Tarquin tué par un complot des descendants d'Ancus Martius, règne sans aveu du peuple ni du sénat, mais finalement s'avère assez méritant pour que le titre de roi lui soit dû sans qu'il doive le mettre en discussion (p. 45 du polycopié ivoire, fin du deuxième §).

Mais alors, pourquoi tant d'efforts pour faire de Servius un latin ? Réponse simple, il est le fondateur des institutions républicaines ! et Tite-Live l'annonce dans un style grandiloquent, celui d'une nouvelle préface : entre la préface générale et celle qui inaugure la république en II, 1, nous avons en I 42 une préface intermédiaire qui annonce un changement radical. Examinons le contenu idéologique :

1. "La postérite considère Servius comme le fondateur…" : cela fait de Servius le créateur des institutions républicaines que nous conservons encore ('l'ordre qui demeure encore le nôtre" voire ma note 30), sous-entendu en 27 avant J.-C., sous le prince Octave récemment surnommé Auguste.

2. Servius crée "la mesure la plus salutaire pour la grandeur future de l'empire, selon laquelle les charges militaires et civiles n'étaient plus réparties comme auparavant par tête, mais selon l'état des fortunes."

N'attendez pas que je commente très en détail comme je l'ai fait en cours lundi, après tout, les absents auraient pu se rappeler que les vacances étaient terminées. Après les grands principes de la citoyenneté pyramidale ou géométrique qui veut que les plus riches aient le plus de pouvoir, se référant à une postérité (posteri) qui ne désigne probablement que Cicéron, Tite-Live décrit pointilleusement les différentes classes de citoyens : les très très riches sont ceux qui peuvent s'offrir un cheval, des chevaux de remonte, un équipement cuirassé, sans parler des écuries et de la nourriture des chevaux ; les un peu moins très riches sont équipés aussi solidement, mais sans cheval : c'est l'infanterie lourde ; ensuite les un peu moins riches perdent le grand bouclier, puis la cuirasse, puis le casque, les jambièrs, et les pas riches du tout n'ont plus qu'une fronde. Encore ont-ils tous assez de moyens pour s'acheter un minimum d'équipement militaire, puisque l'État ne le fournit pas.

Les plutôt pauvres peuvent toutefois participer aux combats comme fabri, forgerons, ou classici, musiciens.

Ceux qui ne peuvent même pas s'acheter une fronde (?) ne combattront pas et seront proletarii, donc recensés comme citoyens simplement parce qu'ils ont engendré des enfants qui deviendront combattants plus tard ; ceux qui n'ont même pas d'enfants seront enregistrés pour leur seule personne, capite censi (caput désigne l'individu pourvu de droits civiques, sans plus).

Le sens du cens : les citoyens sont recensés, c'est-à-dire répartis, selon leur déclaration devant les magistrats (il y aura plus tard un magistrat spécialisé, le censeur), dans ou en dehors de la classis. La classis, c'est la partie de la population assez à l'aise pour s'offrir un armement, le minimum étant la fronde (invraisemblance probable : historiquement, les frondeurs sont des alliés enrôlés en Crète ou dans les Baléares). Ceux qui ne peuvent payer aucune arme ne sont pas mobilisables, ils sont infra classem, "en-dessous des mobilisables".

Il faut noter ici, par parenthèse, que dans la mentalité romaine telle que nous pouvons la connaître, combattre et mourir pour la patrie était le sort le plus beau (Horace, poète contemporain de Tite-Live). Chacun ses goûts.

Mais justement, on ne mourait pas dans l'égalité : ceux qui étaient armés le plus légèrement étaient les plus rapides, et évoluaient en première ligne ; ce sont ceux qu'on appelle maintenant "grenadiers-voltigeurs", chez les Romains "vélites" (même racine, "voler" ou "courir vite"). Les lourds cavaliers cuirassés risquaient peu de blessures, d'où il ressort que plus on est riche, moins on court de risque de tomber au combat, et plus on est pauvre, plus on est exposé…

Dans le système légionnaire qui sera en vigueur au IIIe siècle, et sans doute bien avant, les choses sont un peu différentes : la légion s'organise en trois lignes, formées chacune de pelotons disposés en quinconce, ce qui permet aux premiers attaquants de se replier quand ils sont fatigués. Les trois lignes (hastati, principes, triarii) ont un armement un peu différent, mais qui ne correspond pas aux catégories dessinées par Tite-Live. Le principe est que la première ligne charge l'ennemi et l'immobilise, puis se retire pour laisser la deuxième massacrer un peu plus, et qu'ensuite la troisième achève les plus faibles, et que les survivants s'enfuient. Si cela ne marche pas du premier coup, on recommence avec les principes qui auront eu le temps de se reposer.

L'essentiel, ce que n'a pas vu Tite-Live, est que les cavaliers n'interviennent pas dans la bataille tant que l'infanterie n'a pas provoqué la déroute de l'ennemi. Elle reste sur les ailes (c'est pourquoi les bataillons de cavalerie s'appellent des alae) et poursuit les fuyards pour les exterminer et piller leur camp ou leur ville.

Je mets toutes ces données dans un shaker,  je secoue, et voici un cocktail que n'aurait pas désavoué Boris Vian :

La légion romaine est une machine à écraser l'ennemi, sans subir trop de pertes, et la cavalerie est un corps dont le privilège est de massacrer les survivants et de prendre le butin.

Attention, maintenant, ça va devenir pointu. Je vais donc mettre un séparateur.

 

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L'ordre servien est d'essence militaire, et l'énorme erreur de Tite-Live et de Cicéron (c'est de Cicéron qu'il parle quand il cite "la postérité") est d'avoir cru qu'il était immédiatement transposable en sens civique. J'ai d'ailleurs commis la même erreur pendant trente ans, et je ne suis pas le seul.

La première affirmation à discuter est celle des deux auteurs, selon laquelle le système censitaire garantit l'égalité des citoyens, non l'égalité arithmétique (un citoyen = une voix), mais l'égalité géométrique (chaque citoyen vote, mais selon son rang et son mérite).

Selon ce système, qui remonte à Aristote, plus le citoyen a d'aisance et de relations, plus il est impliqué dans la vie civique : lors des élections, la voix du plus riche doit, normalement, avoir plus de poids que celle du commun, parce qu'il prend davantage part à la vie de la cité. C'est un principe, dit censitaire, qui a été remis en vigueur par les gouvernements réactionnaires de Louis-Philippe ou de Napoléon III, mais de manière simpliste : à 10 000 livres de rente, on peut voter, à 40 000 livres, on peut être élu. C'est-à-dire que les électeurs sont 4% de la population et les éligibles 1%, à peu près. Je vous renvoie à mon excellent compatriote Claude Tillier, dont les pamphlets furent publiés jadis par Pauvert.

À Rome, le système était infiniment plus subtil : tout le monde votait, en principe. Mais chaque citoyen était inscrit dans une centurie, chaque centurie regroupée dans une classe, et les classes hiérarchisées selon le tableau que vous avez p. 47 (plus de précisions dans mon petit bouquin chez Hachette, 1999).

Il est évident que, selon le principe de la répartition pyramidale des richesses, une centurie (une centurie, dans la vie civique, ne signifiait pas cent têtes) de très riches pouvait comporter quarante citoyens, et une centurie très pauvre dix mille, vingt mille ou quarante mille… Or quel que fût l'effectif d'une centurie, elle ne pesait qu'une voix dans le scrutin final.

Lors des votes, les citoyens se réunissaient au lever du soleil sur le Champ de Mars et restaient debout jusqu'à la fin, qui pouvait d'ailleurs survenir avant que tous ne mourussent d'insolation. Les citoyens d'une centurie choisie par tirage au sort (la prérogative) votaient en premier, les autres suivaient dans l'ordre des classes. Chaque citoyen de la centurie prérogative devait traverser la passerelle des votes et déposer un bulletin dans une urne (oui ou non, untel ou untel, les choix étaient binaires), et une fois que la centurie avait voté, on affichait le résultat ; les autres passaient ensuite selon le même procédé ; dès que la majorité était atteinte, on arrêtait le vote.

Est-ce assez simple ? La prérogative était toujours tirée parmi les 18 centuries de chevaliers, et sitôt que celles-ci, suivies ds 80 de la première classe, avaient voté, la majorité était acquise et les citoyens moins fortunés n'avaient qu'à rentrer chez eux. Une journée debout en plein soleil, dans l'atmosphère délétère du Champ de Mars, cela ne donnait pas envie aux plus pauvres de se rendre à Rome (car l'on ne pouvait voter que là) pour accomplir son devoir civique, d'autant qu'il fallait faire le trajet, trouver à se loger, et attendre souvent que les augures autorisent le vote, car on pouvait toujours prétendre que les dieux n'étaient pas favorables et reporter le scrutin… c'est ainsi que pendant toute l'année 55 il ne fut pas possible d'élire le moindre magistrat.

D'autres formes d'assemblées, par tribus, fonctionnaient de manière légèrement plus démocratique (p. 47 ②-③), mais comme on les connaît bien plus tard, à une époque où les candidats achetaient les votes jusqu'au pied de la passerelle, c'est hors de notre sujet.

Pour en rester au VIe siècle, si tant est que les citoyens eussent pu voter, ce ne pouvait être que par applaudissements et acclamations, ce qu'on appelle suffragium. Ce qui n'interdit pas de penser qu'ils aient déjà pu se réunir pour voter de la sorte selon un classement censitaire.

 

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Venons-en à l'essentiel : est-ce que, oui ou non, la "constitution servienne" est à la base du système censitaire républicain ?

En d'autres termes, est-ce que Servius Tullius, un suzerain étrusque inavouable, est le vrai fondateur de la république ?

Une réponse ancienne qu'on trouvera un peu partout est : non, il est absolument impossible que le système censitaire soit si ancien, pour la simple raison qu'il n'y avait pas de monnaie. Il faut donc le dater au plus tôt de 450, voire de 350. Raisonnement infondé, puisque les érudits qui ont précédé Tite-Live (on pense toujours à Varron, l'intello de César) étaient parfaitement capables de fabriquer des équivalents monétaires approximatifs, et qu'en réalité la monnaie existait déjà depuis longtemps. Simplement, on comptait en équivalent-bœuf ou en équivalent-surface labourée (ce qu'on appelle un jugère, 0,4 hectare environ, soit la superficie qu'un bœuf laboure en une journée). Les plus anciens lingots de bronze italiques à signification monétaire, qui étaient des reproductions de dépouilles de bœuf de 245 gr. environ, datent du VIe siècle, et la monnaie, en latin, se dit pecunia, de pecus, le gros bétail. La transposition en monnaie récente, as ou sesterce, que les Romains ne devaient plus comprendre tellement le système complexe avait subi de dévaluations, est évidemment dépourvue de signification, mais le principe ne l'est pas.

Deuxièmement, l'évaluation des ressources personnelles (ou familiales) est fondée sur la richesse que chacun (ou chaque famille) peut consacrer à son armement. Et de ce point de vue, il n'y a aucun problème : au milieu du VIe siècle, Rome et le Latium commencent à fonctionner selon le principe de l'armée hoplitique, où l'infanterie est prépondérante et forcément répartie selon l'armement que chaque combattant peut s'offrir. Les deux frises de fantassins, parmi quelques dizaines connues, que j'ai fait figurer p. 48, ne sont qu'un échantillon sur un ensemble qui atteste le phénomène hoplitique, autrement dit la phalange.

Ce que les Grecs appellent la phalange (= les doigts de la main) désigne un mode de combat en ordre serré, exclusivement pédestre, dans lequel les combattants forment des unités de dix ou douze individus, qui protègent le côté gauche par un bouclier, attaquent avec des javelots ou tiennent la position avec des lances pointées, et ne se détachent pour des combats singuliers à l'épée qu'en dernier recours : c'est déjà la tactique légionnaire. Cette tactique apparaît en Assyrie vers 1000, passe en Grèce vers 800, en Étrurie maritime vers 650, dans le Latium vers 550, et vers 500 dans le monde celtique, comme en témoignent des frises de combattants sur situles de bronze en Vénétie et en Autriche.

Mais il faut noter que les fantassins de l'amphore de Bâle ont des boucliers personnalisés, alors que ceux de l'oenochoé de la Tragliatella ont un emblème unique, le sanglier. Marie-Hélène Massa-Pairault en déduit à juste titre que ces fantassins sont la troupe personnelle du personnage qui les précède, dont le nom se reconstitue en amnu arce.

On trouvera encore bien plus tard, dans les tombes peintes de Tarquinia, des boucliers portant des effigies familiales, indice que les armées privées existaient encore au IIe siècle. Mais la république romaine en tolérait aussi, puisque le père de Pompée pouvait entretenir deux légions à ses frais (8 à 9 000 hommes). La transition entre armée féodale et armée civique n'est donc pas si radicale qu'on pourrait le croire.

Et justement, il faut ici que je corrige une erreur que j'ai laissé passer pendant plusieurs années.

L'institution du cens ne signifie pas vraiment qu'on passe, autour de 550, d'une armée et d'un principe de guerre féodaux à une infanterie de type civique. C'est beaucoup plus compliqué, je ne vous donne ici qu'un état des lieux.

Dans les années 70, c'était simple : il y avait le combat homérique, le noble monté sur un char face à un autre noble, puis entre cavaliers individuels, comme dans les tournois médiévaux. Puis on passait aux razzias de cavaliers, image influencée par celles qu'on se faisait des Celtes et des Scythes. Ensuite, directement, à la phalange, corps d'infanterie lourde lié d'homme à homme, sans distinction de rang, basé sur le poids et l'immobilité. L'idée générale (je simplifie beaucoup) était qu'on ait évolué du combat individuel, entre nobles féodaux, aux batailles rangées entre fantassins. Dix ans plus tard, suite aux études d'Agnès Rouveret, de Françoise-Hélène Massa-Pairault, d'Anne-Marie Adam, de Jean-Paul Thuillier, on découvre que les fantassins n'appartiennent pas forcément à une cité, mais possiblement à un suzerain : ce serait le cas de la legio linteata des Samnites, à une date aussi tardive que 310.

Parallèlement, les travaux archéologiques suédois et français indiquent qu'il existe, en synchronie avec les cités, des sites princiers ou féodaux comme Murlo et San Giovenale.

Or, qui dit féodalité dit privilège de la cavalerie.

Il me semble donc maintenant que l'organisation servienne n'est pas totalement civique puisqu'elle laisse à la cavalerie le droit de poursuite, donc le privilège du butin. Ce qui permet de la valider pour ce milieu du sixième siècle !

Car, si les "hommes de pied", comme disait Amyot en traduisant Plutarque, sont le moteur des batailles dans la constitution servienne, les cavaliers, donc les plus riches, en sont toujours les profiteurs.

L'évolution que j'avais proposée les années précédentes, directement du combat individuel de cavalier à l'armée hoplitique organisée de manière censitaire et légionnaire, doit donc être revue, sans que cela n'enlève rien à mes conclusions précédentes (au contraire, cela les renforce) : l'enrôlement des citoyens selon leurs ressources correspond bien à une époque où l'infanterie, capable éventuellement de se constituer en troupe d'occupation (ce qu'indiquent les mentions de colonies, malheureusement invérifiables), prend le pas sur la cavalerie mais lui laisse le butin et donc la richesse.

Pour les magistratures, je dois toujours être seul de mon parti, mais je persiste et signe : quand la monarchie étrusque bat en retraite, peut-être (je trouverai des indices) à l'époque qu'on attribue à Tarquin le tyran, il doit bien y avoir un maître de la cavalerie et un maître de l'infanterie, qui vont devenir le magister populi et le magister equitum, le second soumis au premier pour des raisons qui devraient vous paraître évidentes maintenant.

 

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Published by - dans LC04
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