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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 19:57

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La belle Sarah et le port de Rome

 

Hier soir (29/12/12), La5 proposait un assez long « documentaire » (docufictionconviendrait mieux) bâti comme un thriller, et prétendant tourner autour d’un port de Rome inconnu, nommé simplement Portus, qui se distinguerait d’Ostie et se situerait, grosso modo, au bout des pistes de Fiumicino.

Facile : aux USA, quand on construit un aéroport ou une highway, on ne se soucie pas de détruire un patrimoine archéologique ; en France, légalement, depuis vingt ans, en Finlande ou en Suisse, depuis plus d’un siècle, y compris sur des travaux de faible emprise ; en Italie, il est tout simplement inimaginable qu’on se soit contenté de l’affirmation de Tite-Live qui place la fondation d’Ostie (celle de la rive gauche du Tibre) à l’époque d’Ancus Martius (alors que l’Ostia antica ne comporte que des vestiges tardo-républicains et impériaux, qui ont effacé toutes traces antérieures), et que la Surintendance des Antiquités du Latium ait laissé détruire, au moment de la construction de l’aéroport Leonardo da Vinci, des vestiges antiques.

On peut arguer que le Tibre charrie beaucoup d’alluvions, surtout depuis que des canaux ont transformé son estuaire en delta, et que des vestiges de 2.500 ans se situeraient à quelques mètres de profondeur. En bonne méthodologie, on éviterait d’affabuler sur de supposés vestiges qui n’en ont que 2.000.

Or le point est important, on l’a évoqué en cours : Coarelli, suivi par Grandazzi entre autres, émet cette hypothèse que Rome ayant fatalement eu un port à haute époque, celui-ci se situait logiquement à l’extrémité de la Via Campana qui allait des champs salins (d’où son nom) au pont Sublicius, où elle traversait le Tibre pour devenir la Via Salaria ; laquelle explique la prospérité du site de Rome, attestée par les fouilles du Forum Boarium.

Mais, dans ce triste « reportage », il ne sera jamais fait allusion à la Via Campana, mais à une vague Via Flavia qui aurait acheminé les travailleurs d’Ostia antica au fameux Portus, en traversant le Tibre… où et comment ? C’est là qu’il est le plus large et soumis à des crues importantes. Rappelons-nous aussi que ces terres littorales sont à presque rien au-dessus du niveau de la mer, donc inondables.

Comment est construit ce film ? On a une héroïne, Sarah, « archéologue », jeune, mignonne et un peu potelée selon les poncifs américains. Elle a toujours, même en pleine campagne ou dans le désert, un ordinateur portable et/ou une tablette, où elle zoome à loisir sur des photos satellites d’une netteté assez incroyable par rapport à Google Earth (donc d’origine militaire) et, dit-on, avec des jeux de photos infrarouge qui permettent de voir sous terre (ce n’est pas possible par satellite, et très limité par avion) ; elle pratique la plongée, l’avion, le trekking, la montgolfière, le relevé au sol par résistivité électrique (avec un appareil bien petit par rapport à ce que j’ai vu en fonction, ceux du CNRS exigeant au moins trois personnes) et trouve sans problème un bimoteur pour une couverture LIDAR pour explorer une forêt en Roumanie (pour mémoire, le LIDAR est un radar spécial qui envoie plusieurs longueurs d’ondes, dont une partie est renvoyée par le sol et l’autre par la canopée ; on l’utilise normalement par hélicoptère parce que les avions vont trop vite et que l’appareillage est trop lourd pour un ULM, et ça coûte très, très cher).

Disons que cette universitaire est un Indiana Jones féminisé et modernisé.

L’idée générale semble être que l’impérialisme romain a dominé le monde connu avec seulement 150.000 légionnaires, en jouant surtout du prestige de son architecture. Cela dit, on nous dit que quand Trajan envoie 60.000 hommes contre Décébale, roi des Daces, ils constituent 20% des légions existantes, qui se monteraient donc à 300.000 hommes.

Le découpage comporte quatre séquences sur l’estuaire du Tibre, entrelaçant images de synthèse et phases d’action et de dialogues avec des collègues italiens ou anglais qui découvrent enfin ce qu’ils cherchaient depuis trente ans, et trois sur d’autres régions de l’Empire, montées selon les mêmes principes. Donc : :1. Italie ; 2. Roumanie ; 3. Italie ; 4. Jordanie ; 5. Italie ; 6. Tunisie ; 7. Italie.

Je n’ai pas tout vérifié, si c’est vérifiable, mais un pont inconnu sur le Danube dont la largeur est d’1,6 km, daté par un vague marteau de fer (indatable comme tout ce qui est fer) et attribué aux légions, puis un rempart (celui de Sarmigetuza, la capitale dace) en pleine forêt, qu’on déclare romain alors qu’il a un petit air celtique pour les connaisseurs, c’est un peu gros. En Jordanie, près de Petra (peut-on éviter la ville rose quand on parle de ce coin ?), des tas de cailloux dans le désert prouveraient une densité prodigieuse de villages à l’abri de forteresses romaines ; mais, dit l’archéologue local, il faudrait trouver des tessons de céramique (bon sang, mais c’est bien sûr ! le guide le plus sûr en prospection de surface, c’est la céramique), et, comme par hasard, il montre une lèvre d’amphore (ou d’autre chose, il n’y a pas de gros plan) qui date, assurément, de l’époque de Trajan. En Tunisie, toujours parmi les tas de cailloux, on identifie un élément du limes africain, qui ne mesure jamais que 6.500 km de long (celui d’Hadrien en Angleterre, étudié, lui, scientifiquement, n’en mesure que 120), et on nous dit que cette ligne de fortins était destinée à dissuader les moutons berbères de remonter vers le nord en période estivale. Ici, la concurrence est lourde, car les survols du désert remontent à 1925, les publications sont pour la plupart françaises et de bons universitaires, Rebuffat, Reddé et Le Bohec[1] par exemple, ont largement étudié le Maghreb ; c’était une erreur de diffuser cette chose en France, où des spécialistes ont tôt fait de déceler les supercheries.

Et Portus dans tout cela ? Déjà, hormis un avion à basse altitude qu’on suppose décoller de Fiumicino, il n’existe aucun élément cartographique désignant la rive droite. On aurait un bassin suffisant pour 150 bateaux normaux et un dix fois plus grand, un phare construit sous Claude, pour que le port soit visible à 30 km en mer, et surtout un canal tout droit pour pallier à l’encombrement des méandres du Tibre ; mais ce canal, projeté de fait par Néron, est en rive gauche ! quant au phare, son assise serait de 140 sur 40 m en superficie, ce qui implique, pour 110 mètres de haut, même avec des étages de dimensions dégressives, un terrassement largement supérieur à celui du Phare d’Alexandrie, l’une des merveilles du monde… Ajoutons un amphithéâtre de 43/40 m, découvert par satellite, qu’on illustre par des vues du Colisée… à côté duquel il ressemble à un théâtre de verdure face à l’Opéra Garnier. Et, pour faire bon poids, une statue monumentale de Trajan (apparemment, pour les responsables du film, l’histoire impériale se résume à l’année 106, celle de l’annexion du royaume nabatéen, d’où la promenade en Jordanie) – statue qui est, ou fut, soit à Ostia antica, soit à Rome, je vérifierai. Et une promenade dans une nécropole, authentique, placée sur la Flavia, et qui est celle d’Ostia antica.

On a même une vraie fouille, avec stratigraphie, sur le site inconnu…

Vous aurez compris que ces gens se moquent du monde, et que le titre (Les derniers trésors de Rome) est un attrape-couillon. J’en reparlerai après quelques vérifications.



[1] . Sur ces deux derniers, vous pouvez voir ailleurs ce que je dis à propos de leur « Alésia » ; leurs erreurs en Gaule n’entachent nullement le sérieux de leurs travaux en Afrique.

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Published by - dans LC04
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