Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 20:35

Version:1.0 StartHTML:0000000237 EndHTML:0000020859 StartFragment:0000003005 EndFragment:0000020823 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Retour%20en%20%C3%89gypte%20avec%20la%205%20et%20un%20auteur%20am%C3%A9ricain.doc

Retour en Égypte avec la 5 et un auteur américain.

 

Je constate que la fréquentation de mon blog diminue depuis qu’il n’y a plus de comptes-rendus d’examens, mais bon, je continue comme certains d’entre vous l’ont demandé, et dans un mois j’essaierai de changer d’échelle, ne serait-ce que pour signaler à qui voudra bien s’y intéresser les quelques polars qu’il m’arrive de publier.

Je note par ailleurs un phénomène bizarre : l’article qui arrive constamment en tête de consultation, depuis quatre ans, est celui sur l’homosexualité à Rome. Foutre, si j’ose dire, j’avais signalé cette thèse d’une part parce qu’elle est très intéressante pour la société romaine, d’autre part parce que Florence Dupont, la directrice de thèse, est une vieille copine. Qu’on n’aille pas prendre mon blog pour un truc gay ni porno, quoique, si cela intéresse certains, je puisse balancer quelques scènes assez olé-olé sur des tombes étrusques.

Donc, venons-en aux choses sérieuses.  Vous l’avez remarqué si vous regardez les chaînes de la TNT, Arte et, maintenant, davantage la 5, nous abreuvent tout l’été de choses égyptiennes, et, il faut bien le dire, tandis que les docus d’il y a cinq ou six ans présentaient quelque intérêt scientifique, maintenant la mise en scène se fonde uniquement sur le sensationnel et le sentimental : invasion « intellectuelle » des séries amerlaudes. Sur le ton de Desperate Housewives, je suppose pour l’avoir regardé une fois cinq minutes.

Donc, le 25 juillet, on nous présentait une archéologue anglaise ou américaine, très jeune et plutôt séduisante, qui avait découvert par prospection satellitaire quelques centaines de sites inconnus au sud du delta du Nil. Scène d’ouverture : la jeune Sarah (je crois qu’on l’appelait Sarah ; en fait, c’est évidemment une actrice) se plaint que les autorités égyptiennes, en l’occurrence un sourcilleux responsable de l’archéologie de terrain, l’empêche de fouiller ; l’acteur qui joue ce responsable, ancien ministre local de la culture, ressemble plus à un caïd qui arrive essoufflé sur un chantier et commente des graffiti dus aux explorateurs anglais, alors qu’à côté se trouvent des signatures d’ouvriers, en égyptien démotique.

C’est, dit-il, le site le plus beau et le plus paisible de la terre. Est-ce que la chaîne serait subventionnée par le ministère de la culture égyptien ?

L’actrice (pardon, le Professeur) Sarah explique, en anglais mal commenté, que de petites pyramides de 40 m de côté seulement (rappel scientifique : les trois de Gizeh, à la base, équivalent à six à dix terrains de football – c’est mon unité de mesure habituelle, un terrain de foot mesure à peu près un hectare –) auraient été effacées. D’où et comment, l’on ne sait. Toujours est-il que dans un luxueux 4X4, elle prend connaissance d’une autorisation de fouilles. Il faudra attendre quelques semaines pour savoir si les fouilles sont prometteuses, ou si mes fouilles sont simplement curieuses.

 

Observation d’un vrai scientifique : la fouille est une partie d’un programme scientifique précis, fondé sur un constat de terrain et sur une problématique précise. Il ne s’agit pas de dire qu’on va trouver le trésor de Toutanmachin, mais de démontrer que de nombreuses journées de travail, coûteuses et suivies de longues études en laboratoire, vont, sur un site précis, répondre ou non à une question posée par l’environnement, les découvertes anciennes, les textes anciens, etc.

Je suis bien placé pour le savoir, parce que les autorités de Dijon m’ont parfois refusé l’autorisation de fouiller sur des tumulus, alors même que ceux de chez nous ne comportent ni chambre souterraine, ni puits, ni pièges à pilleurs, mais qu’il faut quand même nourrir et loger des bénévoles pendant, disons, trois semaines pour une vingtaine de m2. Et qu’ensuite on doit soumettre des prélèvements à divers spécialistes, ostéologues, minéralogistes, voir labos de datation par le 14C, d’étude des pollens, des sédiments, etc.

Ce qui s’est produit dans ma région est que des types équipés de détecteurs de métaux sont allés, avec ou sans mon autorisation, fouiner sur des tumulus déjà aux trois quarts démolis pour empierrer routes et voies ferrées dans les années 1880, et qu’ils ont trouvé dans l’heure des éléments de datation très précieux que la fouille programmée aurait peut-être récupérés en dix ans. Notez ce point, car j’y reviendrai : les chercheurs de trésors ont sans doute été une plaie sur le plateau de Gizeh, et le sont toujours d’ailleurs, mais quand la recherche n’a pas de moyens financiers et qu’on arrive à se concilier ces détectoristes (c’est le terme), la science avance.

 

Je reviens à mon archéologesse, qui, réflexion faite, aurait pu tourner dans un Woody Allen des années 80. Son hypothèse est donc qu’il y a des pyramides inconnues, et d’autres bricoles comme des habitats, dans la Vallée des Rois. Ce n’est pas neuf : Christian Jacq l’avait dit il y a trente ans. Mais remarquons au passage que jamais, depuis quelques années, on n’interviewe un type comme Jean-Yves Empereur, un camarade de promotion, qui est toujours, à ma connaissance, responsable des fouilles du Caire. Et du Caire à Gizeh, il n’y a que trois ou quatre kilomètres.

Donc, on arrive (comment, je n’ai pas suivi) à la ville de Tanis, qui serait quatre fois plus vaste que ce qu’on en connaît. Sans vouloir être médisant, c’est pareil pour n’importe quelle bourgade gallo-romaine en France, Levroux, Entrains, Bavay ou Grand. Alors, la croustillante actrice sort de sa poche des plans qu’elle compare à des relevés satellitaires, qui comme par hasard confirment ses dires. Vrai, la zone a concentré toutes les richesses de la vallée pendant quatre millénaires. Mais pourquoi, sur plan-séquence, passer tout de suite à Akhenaton ?

Et c’et ici que je fais le lien avec Pharaon de David Gibbins. Thriller amerlaud, très mal traduit, dont le thème principal est que Moïse serait le « frère » non de Ramsès II, mais d’Akhenaton, et que le monothéisme hébreu serait d’origine égyptienne.

C’est stupide évidemment, mais ça marche aussi bien que du Dan Brown, ou du Christian Jacq. On sait bien sûr que les Hébreux, tout comme les autres nomades, n’avaient pas besoin d’une supposée influence d’un pharaon rejeté par ses prêtres polythéistes, puisque chaque clan, ou tribu, avait son El, dieu unique de chaque tribu, et que c’est parce qu’ils ont constitué un début de confédération à la fin du néolithique que les Hébreux ont créé ce dieu unique au nom pluriel, Elôhim, « la pluralité des El ». J’y reviendrai aussi, mais vous pouvez aller chercher confirmation rue d’Assas. Imaginer que le dieu unique (le Soleil) d’Akhenaton soit figuré par le crocodile Sobek, et que Moïse ait fait trois mille kilomètres vers le Soudan (donc plein sud) pour ensuite remonter plein nord-est avec son monothéisme, c’est un peu difficile, mais enfin c’est la thèse de Gibbins, qui a par ailleurs déliré sur Troie, sur l’Atlantide et sur la Crète. Littérature facile, comme disait Sainte-Beuve. J’en reparlerai aussi, mais il faut avant cela que je me tape deux milliers de pages dudit Gibbins, de préférence en anglais car les traducteurs sont des traîtres.

 

Donc, nous voici face à des tas d’offrandes en plein désert, et en plein air, mais même pas polies par le vent et le sable. Ça fait bidon, et pourtant l’idée n’est pas stupide : on sait que, même avant la catastrophe écologique qui s’appelle le lac Nasser, fabriqué pour assouvir la soif de puissance de Staline, avant les efforts de Christiane Desroches-Noblecourt pour déplacer aux frais des contribuables français le temple d’Abou-Simbel[1], la bande irriguée par le Nil avait déjà diminué de largeur du fait des aléas climatiques et de l’abandon des cultures et des canaux. Donc, pourquoi pas ? Mais quand on voit, en plein désert, la plantureuse Sarah, impeccable dans un sarouël de la rue de la Paix, promener ses doigts manucurés sur une tablette géante et faire surgir des photos satellitaires, des agrandissements, des détails et même des vues cavalières, on se dit que quelqu’un, quelque part, se fout de notre gueule.

Conclusion du plan, on va fouiller une structure hypothétique pour quelques millions de dollars, et commençons pas boire du champagne tandis que l’actrice susurre à mots sucrés : « il y a une gamine de cinq ans en moi qui rêve que c’est bien une tombe royale. » How scientifical ! Résultat, une quarantaine de fellahs creusent pour rien, et la connasse conclut : « mais c’aurait été chouette de trouver quelque chose. »

 

Mais l’on ne s’arrête pas sur cet échec aussi vite digéré que le champagne. Aussitôt, à l’aide d’écrans tactiles immenses (toujours alimentés par quelque dieu, en plein désert), Sarah montre d’un coup plus de 2.000 sites en Haute-Égypte, « nouveau défi passionnant ». « Au sol rien n’est visible, mais l’imagerie montre… » et on embraie sur un mélange de sites réels et d’images de synthèse. « À l’heure actuelle il n’est pas question de fouilles… » mais on filme quand même des fouilles.

C’est de l’escroquerie à tous les niveaux, et je me demande même si les réalisateurs de ce trucage ne sortent pas de quelque Psychiatric Center : comment admettre qu’une archéologue (en plus, le beau sexe n’est pas très bien vu par-là), Docteur certes, mais de quelle université, ce n’est jamais précisé (ou j’ai manqué un épisode), jamais en sueur, jamais en panne de courant, mène une campagne inutile en Basse-Égypte et aussitôt une autre en Haute-Égypte, à 1.000 km plus au sud ? J’en viens même à supposer, mais il aurait fallu que j’enregistre mes commentaires au lieu de griffonner des notes sur mes genoux, que le truc a été tourné dans le Nevada avec de faux Arabes et des céramiques en PVC. Après tout, Francesco Rosi a bien tourné des westerns en Toscane et je ne sais qui à Ermenonville…

 

C’est là qu’intervient l’artillerie lourde : Hérodote en personne ! L’écrivain du ive siècle, dont on voit à l’écran le texte en anglais (pourquoi pas en grec ?) a décrit un labyrinthe, qui est actuellement à l’air, mais on nous le montre en images de synthèse, c’est tellement mieux ; et on le reconstitue à l’indicatif, pas au conditionnel. Ce labyrinthe se métamorphose tout soudain en harem royal, celui de Toutankhamon, comme par hasard. Or sur la photo satellitaire il est parsemé de blockhaus modernes, peut-être de la guerre turco-anglaise des années 1880 ? Peu importe, c’est une ville disparue sur un bras du Nil, tout aussi disparu : ce qui, semble-t-il, veut dire qu’on est subrepticement revenu en Basse-Égypte. Et d’ailleurs nous voilà dans le Fayoum, où une carte de 150 sites commence à prendre forme, toujours sur ces grands écrans. Il y a huit mètres de sédiments boueux, peu importe, on descend une carotte, et bien entendu quand on la remonte, elle est pleine de tessons, de bijoux, de scarabées… donc c’est bien une ville… question, si l’on fait un trou de 30 cm de diamètre maximum sur une ville située huit mètres plus bas, est-ce logique qu’on remonte du matériel funéraire ?

Courage, on approche de la fin. Après cette découverte fameuse, on change tout de suite de lieu et d’époque : le pays est ensanglanté, on devine que Moubarak vient d’être déposé. Donc Sarah (expliquez-moi la logique, ça me dépasse) explore un cimetière musulman, puis de nouveau Saqqarah, à coups de satellite, et évalue les pillages. Heureusement, il n’y en a pas trop, et au passage on découvre une pyramide inconnue, qui va mériter cinquante ans de fouilles. Le responsable des fouilles, qui avait disparu depuis une heure et demi, est tout content, la télédétection lui promet de nouvelles pyramides de la xiiie dynastie et un million de tombes à fouiller. Hallelujah, fondu-enchaîné final à la façon de Cecil B. de Mille, sur musique pompier ad hoc.

 

Mes rares lecteurs, je vous laisse juges ; il est possible que vous voyiez dans ce film autre chose qu’une supercherie, pour ne pas employer de termes plus significatifs. Mais puisque vous savez, vous, naviguer sur des « réseaux sociaux », parlez-en peut-être ? Et vous pourriez aussi résumer mes propos en 140 mots à l’usage des dirigeants de ce qu’on ose appeler une chaîne culturelle.



[1]. Au passage : Christian Jacq a imaginé, voici vingt ans, un attentat terroriste qui détruirait le barrage du lac Nasser. Pas impossible… Le Caire serait noyé sans aucune chance de survie. Mais Gibbins imagine de son côté, et ce n’est pas impossible du tout, que des terroristes pourraient faire sauter les pyramides de Gizeh, anéantissant les ressources touristiques de l’Égypte et donc toute son économie. Pas impossible non plus, et même vraisemblable dans la situation politique qu’on évalue mal en Occident.

Partager cet article

Repost 0

commentaires