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10 avril 2010 6 10 /04 /avril /2010 18:00

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L2/L4/04/LA

Le Borgne, le Manchot.

Bien que vous ayez l'air ou fassiez semblant de connaître Dumézil, j'ai vérifié que certains profs de terminale n'en ont au mieux qu'une vague idée. Il vaut donc mieux reprendre les choses au départ.

Georges Dumézil (1896-1986) s'inscrit dans la lignée des savants comparatistes qui ont travaillé sur les continuités symboliques entre différentes civilisations, notamment indo-européennes. Il n'en est pas le découvreur, puisque les relations linguistiques entre langues d'origine i.-e. avaient déjà été mises en lumière par l'érudition allemande de la seconde moitié du XIXe siècle, précisées par Ferdinand de Saussure, puis la continuité des relations familiales et sociales par Émile Benveniste (1902-1976).  Les analyses de Dumézil ont été sans cesse retouchées, revues, corrigées, certaines hypothèses abandonnées, beaucoup d'autres affinées, et il demeure étonnant que des universitaires dogmatiques, surtout mais pas uniquement italiens, demeurent réticents à ces théories simplement parce qu'elles relativisent le discours historiographique antique, dont nous savons pourtant bien la fragilité (voir sur ce point, au tout début d'une recherche Google sur <Georges Dumézil>, l'importante mise au point de Jacques Poucet).

De même qu'on savait depuis longtemps que les langues romanes, du portugais au roumain en passant par le ladin du Tyrol italien, le français et l'italien, le corse, le sarde, les occitans… (et même l'anglais dont les 2/3 du lexique sont empruntés au français) dérivent toutes du latin plus ou moins altéré, les linguistes du milieu du XIXe siècle ont établi que les groupes linguistiques celtique, germanique, slave, indo-iranien, dérivent d'une langue néolithique, voire plus ancienne, dont les représentants les plus archaïques seraient des langues sacrées, sanskrit en Inde, avestique en Iran (je simplifie énormément).

On doit à Dumézil et à quelques autres d'avoir relevé des éléments d'organisation sociale, de symbolique religieuse, communs à ce vaste ensemble indo-européen.

Dans le cas qui nous occupe, Dumézil a consacré un chapitre de Mitra-Varuna à deux personnages de la mythologie scandinave, le dieu borgne Oøinn et le dieu manchot Tyrr, qu'il compare aux héros pseudo-historiques romains, rappelés par Tite-Live, Denys d'Halicarnasse, Plutarque et Polybe : Horatius Cocles, le Borgne, et Mucius Scaeuola, le Manchot.

Le cas de Cocles est le plus simple : qu'il soit borgne avant le combat ou qu'il le devienne à sa suite, l'essentiel est qu'il paralyse les ennemis, très supérieurs en nombre, par une grimace et des gesticulations. La grimace est celle de Lug dans la légende irlandaise des Tuatha dê Danann, mais aussi de son adversaire (et aïeul) Balar au regard qui transperce. C'est aussi (puisqu'on explique que Balar avait eu un œil fermé par les vapeurs d'une cuisson magique) un élément de la légende de Caeculus, le fondateur de Préneste. Et encore la grimace de la Gorgone qui figurait sur les antéfixes des temples grecs et étrusques à la fin du VIe siècle, l'umbo de certains boucliers, la proue des navires, et qui détournait le mal (figure apotropaïque) en paralysant l'ennemi. Enfin Cocles est l'adaptation latine des Cyclopes, qui avaient un œil unique en forme de soucoupe, et apparaissent dans l'Odyssée homérique avec, en plus, le gigantisme qu'ils partagent avec le brigand Cacus ("le mauvais", en grec) que rencontre Hercule dans le Latium.

Il y a d'autres éléments communs entre les légendes latines, scandinaves et irlandaise, c'est que le héros effectue de grands gestes et une déambulation pour mieux terroriser l'adversaire, mais refusent le combat régulier. C'est par ce biais que Mucius, semblable à Tyrr et à Nuada, l'autre chef des Tuatha dê Danaan, rejoint son compère : faux combat, faux serment. Nuada utilise un artifice juridique contre les Fomôre pour obtenir une paix de compromis, mais il y perd un bras ; Tyrr réussit à enchaîner le jeune loup Fenrîr avec un lien magique, mais pour le convaincre de se laisser lier, il doit laisser sa main dans la gueule du loup ; enfin Mucius devient manchot (scaeua, ou scaeuos) en "mettant sa main au feu", littéralement, pour faire croire à Porsenna que 300 autres jeunes patriciens romains sont prêts à le remplacer pour le tuer, obtenant ainsi la paix de compromis et la retraite du roi.

Dumézil n'a pas parlé de la Gorgone ni de Caeculus, ce qui prouve que sa méthodologie est toujours ouverte et attend encore des confirmations. Il est un troisième élément qu'il n'a pas mentionné, c'est que Lug et Nuada sont les deux chefs de la tribu des Tuatha dê Danaan, et Cocles et Scaeuola apparaissent comme ceux du populus de Rome. Or la touta en celte et le populus en latin représentent tous deux le peuple armé.

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Published by - dans LC04
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