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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 16:43

Pour compléter le cours du 21/11, j'ai distribué deux photocopies : l'une montre comment les objets funéraires sont disposés autour de l'urne-cabane dans les tombes latiales à dolium, une tombe féminine sans aucun doute, avec des pots à cuisson, un modèle de brasero et un modèle de lébès (bassin pour chauffer la "sangria" sur pied, plus des tasses, un askosi (cruche) en forme d'oiseau… tout le mobilier funéraire est déposé à l'extérieur de l'urne, seule la parure personnelle (une fibule dessinée bien plus grande que nature) reposant avec les cendres de la défunte. Sur l'autre planche, la tombe à pozzo et pozzetto contient une urne biconique avec les cendres, et les vases accessoires sont disposés autour. Dans les deux cas, le dispositif est bien destiné à protéger le mort tout en l'empêchant de venir ennuyer les vivants (les Romains avaient deux fêtes annuelles où les fantômes étaient censés sortir du mundus, et personne ne sortait ces nuits-là).

Pour répondre à une question qui a été posée, les dispositifs qui paraissent dépasser de la structure funéraire n'étaient pas affleurantes au sol, donc visibles de l'extérieur : les coupes indiquent la limite du banc rocheux, qui était enfoui sous quelques centimètres de terre arable.

Cette planche montre aussi les plans des cités de Cerveteri et de Veii. Dans les deux cas, les nécropoles sont à l'extérieur de la ville, dans les vallées ou sur d'autres collines, et les enceintes urbaines comportent des habitats dispersés, de faible surface, liées par des routes. Les surfaces ont été calculées et apparaissent dans le livre de Jacques Heurgon, La vie quotidienne chez les Étrusques, ainsi que sur l'une des pages de ce blog. On considère que pour des villes bien fouillées comme Capoue, colonie étrusque, au moins les deux-tiers de la surface enclose n'étaient pas habités, mais réservés à la culture, au bétail et à l'accueil des paysans en cas de guerre.

Les eneintes urbaines ont fait l'objet de thèses contradictoires : pour certaines il n'y aurait pas d'enceintes de pierre avant le IVe siècle, pour d'autres elles remontent au VIIe/VIe ; c'est évidemment au moment de l'urbanisation que les enceintes ont été construites, même si leur état actuel ne permet plus de remonter au-delà du IVe. En revanche, à part le cas très particulier de Préneste, je ne pense pas qu'on puisse parler de remparts urbains avant l'extrême fin du VIIe ; donc le phénomène urbain (ou proto-urbain, suivant les sites) date bien du VIe siècle au sens large, c'est-à-dire qu'on en trouve les prodromes à la fin du siècle précédent.

Un exemple à Rome : Coarelli a remarqué, dans les tronçons exhumés du mur servien (en principe vers 550) des roches différentes, les unes issues de secteurs conquis au IVe siècle, d'autres des monts albains et des environs immédiats de Rome, en relation avec la Ville dès le VIe.

De ces deux illustrations qui pourront vous resservir pour le partiel, tirons un dernier rapprochement : le mur servien (p. 27) pouvait englober une population de 30, 40.000 individus, sans laisser de place à la population rurale en cas de guerre ; c'est pourquoi Tite-Live mentionne une douzaine de fois que les réfugiés, entassés dans les quartiers bas en période de troubles, provoquaient famines et épidémies.

C'est l'une des raisons qui ont obligé Rome à déclencher très tôt une expansion territoriale : avec une population urbaine qui ne pouvait pas se nourrir sur le petit territoire des sept collines, il fallait soumettre d'autres terres de manière durable et plus seulement avec les produits des razzias. De ce point de vue, l'histoire des trois rois latino-sabins est vraisemblable, sinon vraie : il suffit d'en abaisser la chronologie d'un siècle, et on comprend tout.

En effet, les rois latino-sabins sont censés détruire Albe, prendre Politorium et Medullia, en attirer la population dans Rome et lui accorder la citoyenneté. En même temps, à chaque nouvelle population incorporée, on attribue une nouvelle colline, étendant ainsi le périmètre de la ville aux limites de Servius. Or les Tarquins et Servius vont reprendre à peu près les mêmes villes et étendre le territoire dominé au Latium du NW. Romulus, dit la légende, avait pourtant déjà vaincu ces peuples ! Qu'en penser ?

L'archéologie apporte une réponse non négligeable : le VIIe siècle voit émerger, avec les contacts méditerranéens, une aristocratie de type féodal dont les suzerains habitent des acropoles, comme Préneste ou Caere, Vetulonia…, mais qui ne semblent pas avoir conçu de structure urbaine, mais plutôt un principe de palais, comme les créto-mycéniens six siècles avant. Il en reste des fossiles au VIe : les habitats de Murlo et de S. Giovenale, fouillés récemment. Ce passage féodal est évident dans les tombes orientalisantes, mais, les fouilleurs anciens ayant préféré les objets spectaculaires à l'étude austère des habitats, une partie de la documentation nous échappe encore, et nous échappera prrobablement toujours, car les palais féodaux du VIIe siècle ont dû être rasés, quand ils n'ont pas été ensevelis sous des constructions plus récentes.

Or la période orientalisante est à peu près celle que recouvre l'histoire du VIIe siècle selon Tite-Live et Varron, avec ses trois rois sabino-latins. À Rome et dans le Latium occidental, aucune évolution ne se discerne, sinon que des sépultures villanoviennes riches (le dolium de l'illustration de lundi en fait partie, ainsi que les casques en bronze de certaines tombes villanoviennes de Tarquinia, Véies…) recèlent déjà les fossiles typiques du féodalisme : grands récipients de banquet, services à boire, fibules complexes…

Les trois rois successeurs de Romulus n'ont, évidemment, aucune réalité historique : leurs noms sont inventés, tout comme ceux des rois albains entre Iule/Ascagne et Amulius/Numitor. Leur biogrpahie est à peu près vide. Mais il est curieux de voir que l'historien leur attribue des bilans qui correspondent à la tripartition des fonctions indo-européennes : Tullus Hostilius, descendant d'Hostus Hostilius qui aurait combattu avec Romulus, est un guerrier d'appartenance évidemment martiale, d'ailleurs puni par les dieux et disparu dans une série de cataclysmes, un peu comme le Romulus guerrier en fin de règne. Son règne ne comporte que deux épisodes intéressants : un roman, celui des frères Horace et Curiace, et l'admission au sénat de familles albaines, en premier lieu les Iulii. Aucun doute que cette légende n'ait été incorporée par la propagande gentilice des Jules du Ier siècle.

Ancus, malgré son surnom qui évoque Mars, n'occupe que des fonctions qui relèvent de Quirinus : il accroît la population, inclut l'Aventin, la colline des plébéiens (= des créateurs de richesse) dans le périmètre de Rome, avec le forum Boarium qui est le premier marché de Rome, aux temps étrusques ; il crée même les salines d'Ostie et donc l'impôt sur le sel, exploitant ainsi la situation géographique de Rome au carrefour de la via Salaria et de l'une des voies commerciales entre Étrurie et Campanie. Aucun doute que ce personnage mythique ne symbolise la concentration d'activités économiques qui se réalisera à la fin du VIIe, sous le nom presque aussi mythique de Tarquin l'Ancien.

Enfin Numa Pompilius, réputé successeur immédiat de Romulus, incarne évidemment la partie lumineuse, jupitérienne et magico-juridique du pouvoir. Mais il est d'abord conçu comme le miroir inversé du Romulus final, celui qui s'était trop intéressé à l'armée et au petit peuple et en avait été puni par les dieux : l'anti-tyran, comme Auguste, après les guerres civiles, se définira comme l'inverse de son père adoptif César. C'est l'occasion pour Tite-Live de donner une leçon de politique contemporaine : il existe une double dichotomie dans le peuple romain, les Latins et les Sabins d'un côté, les patriciens et les plébéiens de l'autre ; mais tous sont d'accord sur la royauté, parce que le peuple n'a pas encore rencontré les charmes venimeux de la "liberté" (p. 28, voir le début du livre II). Numa, ce conciliateur du peuple, fondateur des temples et des cultes, ne renie pas la gloire et les conquêtes de Romulus, mais ses méthodes : il est difficile de ne pas voir dans ce personnage fabriqué un modèle du pacificateur Auguste, cité d'ailleurs nominalement à la fin du ch. 19.

Contemporain de Tite-Live mais mort jeune, Properce (p. 33-34) est un poète élégiaque, à l'érotisme soft et plutôt ennuyeux. Il compose, en tête de son quatrième livre, un poème vaguement épique et national (comme ses autres contemporains, Horace et Virgile, autres valets intéressés de la monarchie augustéenne). Ce poème laborieux rappelle que la grande Rome d'Auguste ne fut, au début, qu'une terre isolée devant l'étranger (le fleuve même est étrusque, le temple capitolin n'existe pas, le mont Tarpeius est désert) ; que son glorieux sénat se réduit à cent hommes réunis debout dans un champ. Et que même Lygmon, le guerrier, n'avait pas encore de casque en métal, que Tatius, le roi allié à Romulus, n'était riche que de moutons. C'est une image standard de la vie antique, où l'on ne connaissait pas la monnaie (il est bon de rappeler que le nom de la monnaie, pecunia, dérive de celui du bétail), mais la vertu, le travail et la piété.

Or Properce dévie sur l'explication des trois tribus mentionnées aussi par Tite-Live comme créations de Romulus, les Ramnes, Tities, Luceres, et il en donne une explication à deux faces : d'un côté les Luceres, descendant de Lucumo, en héritent la vertu guerrière, et les Tities, descendants de Tatius, héritent l'aspect économique, la prospérité. Les Ramnes, implicitement, sont liés au triomphe de Romulus sur les chevaux blancs, dont à Jupiter. Jusque-là donc, nous avons une esquisse d'interprétation trifonctionnelle, les trois noms étant liés, dans l'ordre, à Jupiter/Quirinus/Mars. Dumézil, qui a bien entendu découvert les implications du texte, n''explique pas comment un poète mondain a pu retrouver des données mythiques indo-européennes qui n'avaient pas été retranscrites depuis un millénaire : mémoire collective, tradition orale ?

Mais ce que Properce autorise aussi à dire, c'est que les trois tribus romuléennes auraient reposé sur une base ethnique : Latins, Sabins, Étrusques. Et c''est à partir de là que de nombreux historiens, surtout allemands, ont produit des délires relayés, en France, surtout par Piganiol, et que Dumézil a combattus dans de nombreux articles : les Latins, ou Ramnes, seraient ceux du Palatin ; les Sabins, Tities, ceux du Capitole, donc les vainqueurs des guerres romuléennes ; et les Étrusques, Luceres, des allogènes incorporés dans la cité par droit de conquête. Inutile de préciser que ces notions, qui se contredisent souvent (certains, n'admettant pas que les Romains aient été vaincus, veulent que le patriciat soit au départ strictement latin, et se soit accru en incorporant des Sabins comme le dit Tite-Live), ne trouvent aucune confirmation archéologique. Il faut de toute façon attendre le VIIe siècle pour qu'une minuscule part de la population se mette à écrire, en étrusque, en latin archaïque, ou en osco-ombrien, mais ce 1/‰ tout au plus de privilégiés ne révèle rien de la composition "ethnique'" de la Rome du VIIIe siècle, et au VIIe on identifie des éléments étrtusques, grecs, puniques résidents en plus des locuteurs qui écrivent le latin, qui sont majoritaires. Mais il y a si peu d'inscriptions, et le débat a été tellement faussé par un faux génial, que l'on ne peut strictement rien conclure en matière d'ethnies, nations ou races.

D'ailleurs ces notions ont le don de me mettre en colère.

Voici pour finir, parce que je m'aperçois que je suis déjà sur le blog depuis deux bonnes heures et que je n'ai plus envie de vous parler de l'orientalisant, le faux génial dont je viens de parler.

La fibule de manios.

Vers 1860, apparut sur le marché des sociétés savantes une fibule d'or, du type présenté p. 37 et 39. Le couvre-étrier portait une inscription non pas réalisée par granulation comme p. 40, mais gravée : manios med fhefhaked numasioi, en caractères latins archaïques séparés par une ponctuation connue ailleurs : ⫶ . Je ne peux pas vousl la reproduire avec les ressources de caractères du Mac, mais je vous la reproduirai au tableau le moment venu. L'analyse est évidente et même géniale :

manios = Manius, prénom connu comme ancien

med = me, accusatif du pronom personnel avec le -d disparu en latin classique

fhefhaked ou whewhaked = fecit, parfait à redoublement, donc archaïque et parfaitement vraisemblable

numasioi = Numerio, un datif archaïque, conservant le thème vocalique -o- en même temps que la désinence -i, qui a disparu en latin classique. Luxe suprême, la forme est antérieure au rhotacisme (passage de -s- intervocalique à -r-, datable du IVe siècle), et il y même une différence de timbre vocalique parfaitement vraisemblable.

Traduction évidente : Manius m'a fabriquée pour Numerius. Nous avons tous, dans les années 80, professé que cette inscription représentait un latin archaïque expliquable et instructif. Or, coup de tonnerre, Marguerita Guarducci, une chercheuse au caractère entier, obtient de revoir la fibule que les conservateurs de la Villa Giulia refusaient de sortir de sa vitrine ; et elle fait immédiatement le lien avec un article non publié d'un universitaire américain, qui avait démontré par macrophoto que l'inscription avait été gravée… à l'acide nitrique.

La Guarducci, qui, je l'ai dit, n'était pas commode, effectue des recherches sur l'origine de la fibule ; elle découvre qu'elle a été publiée par un nommé Wilhelm Herbig, qui présidait autour de 1870 l'Istituto di corrispondenza archeologica, émanation des universitaires prussiens qui gouvernaient l'archéologie italienne à l'époque. Cet Herbig avait le malheur d'être marié à une princesse russe ateinte d'elephantiasis, ce qui n'est pas déterminant, mais qui voulait parcourir les soirées mondaines couverte de bijoux… et comme sa maladie lui conféreit un poids de 200 kg, il lui fallait une certaine superficie de bijoux. Elle avait aussi endetté le pauvre Herbig, qui s'était acoquiné avec un orfèvre, Martinetti, lequel fabriquait de faux objets étrusques qui, de nos jours, ne trompent plus personne (par exemple, il avait gravé sur une bande de bronze des scènes de l'Énéide, et remonté à partir de cela deux cistes ovales dont l'une présentait les torses et l'autre les jambes des combattants…). La Guarducci n'eut pas de peine à démontrer que l'inscription était moderne, mais qu'en est-il de la fibule et surtout du texte ?

L'objet est peut-être authentique, mais l'inscription est moderne. Au mieux, comme Herbig n'étaity certainement pas assez compétent en linguistique pour fabriquer un texte aussi apparemment authentique, on supposera qu'il a fait reproduire sur un support noble une inscription authentique, mais transmise sur un objet banal, un vase par exemple. Au mieux, qu'il a extrapolé un texte bidon à partir du vase de Duenos, apparu à la même époque : duenos med feked en mano meinom. Je préfère la première hypothèse : une inscription sur vase reproduite sur une fibule authentique. Tout ce que nous avons enseigné pendant des décennies à partir de la "fibule de Préneste", la mention de la plus ancienne inscription latine sur un objet du VIIe siècle, ne serait donc pas totalement faux… sauf que le texte d'origine, sur un vase, serait par comparaison avec quelques autres du VIe siècle, et que nous avons tous professé en chaire qu'on pouvait faire remonter un état de la langue avec parfait à redoublement au VIIe alors qu'il ne serait attesté qu'au VIe…

Les hypothèses restent ouvertes, et encore maintenant beaucoup de collègues exploitent ce document pseudo-authentique sans le critiquer. C'est si commode…

À propos, l'inscription authentique duenos med feked en mano meinom se traduit en latin classique par Bonus me fecit in bona mente, "un homme de bien m'a fabriqué dans un bon esprit".

 

Suite des notes précédentes

 

Une deuxième projection a permis de revenir sur le villanovien et de montrer la continuité des technologies — et au sens plus large des cultures matérielles – entre le Bronze final, le villanovien et l'orientalisant. Grosso modo, de 1000 à 600, on a une culture qui évolue par apport d'influences extérieures, sans qu'on puisse parler du moindre apport massif de populations extérieures.

Il est regrettable que le passage des originaux (en l'occurrence, surtout, L'Italie primitive d'Oskar Montelius) par le scanner de Typhanie, puis par mon Mac où je remets toutes les images à l'endroit, et par une clé USB introduite avec délicatesse dans les vieux PC de la fac, ait conclu à présenter les deux tiers des images à l'envers… et qu'il faille dis secondes pour les redresser en les déformant sur ces horribles machines. Ce n'est pas fort grave pour les fibules, davantage pour les urnes. Vous aurez lundi (s'iil n'y a pas de nouveaux problèmes de circulation) trois planches de dessins qui suffiront à caler mes propos.

 

1. L'évolution des fibules : cet artefact est un fossile directeur, c'est-à-dire qu'il évolue techniquement et artistiquement à une telle vitesse qu'on peut à la limite le dater à vingt ans près, et "loger" quelques centres de production.

1.1. L'archet de violon (arco di violino) : je vous ai dit comment mon vieux pote Serge, dans son camp de concentration où les nazis supprimaient les boutons, avait fabriqué une épingle de nourrice avec un bout de fil de fer. La fibule en archet, c'est cela, trois mille ans après : on tord un fil en lui donnant un tour intérieur, on recourbe l'extrémité de l'arc pour former un étrier, et l'extrémité effilée (l'ardillon) vient buter sur celui-ci en exerçant une force opposée à celle du ressort et de l'arc. La fibule, en bronze, a remplacé l'épingle à la toute fin de l'Âge du Bronze, donc vers —1000 en Italie, vers —850 en France de l'est, vers –700 dans le domaine armoricain.

1.2. L'évolution des technologies a très vite permis d'épaissir l'arc en le torsadant, et en même temps (autour de –900) on a eu l'idée d'enrouler en spirale l'extrémité distale de l'arc (l'appendice), puis de la marteler pour en constituer un disque, et de la décorer par incision. Parallèlement, d'autres ateliers arrondissaient le profil de l'arc et le moulaient en le rendant plus épais (fibules ad arco ingrossato, vers – 800), et pour économiser le métal on se mit à le fondre dans des moules avec un noyau de terre pour obtenir des objets aussi solides, mais à arc creux, a sanguisuga (en forme de sangsue) et a navicella (en forme de coque de navire). Ceci offre une surface à décorer d'incisions géométriques.

1.3. De Bologne à l'Étrurie méridionale, des gens plus riches ont demandé aux artisans d'insister sur le décor d'appendice, d'où des disques aussi grands que l'arc, très décorés, d'abord de motifs géométriques villanoviens, puis de motifs animaux, d'inspiration orientale : en même temps on commence à utiliser l'argent et l'or, qui se développent à partir de –700 ; autour de 650, dans les tombes Regolini-Galassi à Cerveteri, Barberini et Bernardini à Préneste, on utilise les techniques propres à l'or, le filigrane et la granulation. Le disque surdéveloppé permet de présenter la fibule sur les vêtements de manière plus spectaculaire, donc prestigieuse. Ces fibules, où l'arc et le ressort sont réduits au minimum, sont construites selon un type dérivé des fibules serpentantes (serpeggianti) du VIIIe siècle, mais l'aspect morphologique d'un serpent enroulé leur vaut le nom de fibules a drago.

Il est regrettable que les manuels d'usage oublient qu'il s'agit d'une évolution à partir de technologies qui existaient au villanovien, et qu'au même moment où des féodraux très riches se faisaient fabriquer ces objets très coûteux (plus par la force de travail spécialisé qu'ils fossilisent que par le prix des quelques grammes d'or qui les composent), la population utilisait des fibules de bronze traditionnelles et très ordinaires ; on en connaît des dizaines de milliers.

1.4. Une autre tendance technologique a consisté à développer l'appendice en longueur, voire à maintenir l'aiguille dans un fourreau qui recevait soit un décor d'animaux passants, soit une inscription. Les deux décors sont habituellement réalisés par granulation d'or. La fibule de manios, gravée à l'acide nitrique, est évidemment un faux moderne. En revanche l'insciption de la fibule des environs de Chiusi (p. 40) n'aurait jamais pu être réalisée par un orfèvre du XIXe siècle, elle est donc authentique, ainsi qu'une dizaine d'autres. Son texte, mi araθias uelias simantiasas (= "j'appartiens à Velia Arathia, fille de Simanthia") – que je ne garantis pas absolument, n'étant pas spécialiste de la langue étrusque – indique la prééminence du seigneur féodal, en l'occurrence une princesse.

[Notons ici que les détenteurs de tombes extrêmement riches sont souvent des femmes : à Préneste, on a dans l'ensemble de la tombe Barberini une coupe en argent à deux anses – un skyphos dans la terminologie courante qui porte gravé le prénom vetusia, c'est-à-dire Veturia, un nom bien connu dans la noblesse latine. La personne inhumée dans la célèbre tombe de Vix, près de Châtillon-sur-Seine (photos qu'il me reste à vous projeter) était une princesse, même si les études anthropologiques ont été contestées) Notons aussi que les détenteurs/-trices de ces tombes bourrées d'objets incroyablement précieux sont des gens qui possèdent l'écriture, comme en témoignent la tablette-abécédaire en ivoire de Marsigliana d'Albegna et l'encrier en bucchero de Préneste].

1.5. Pour en finir avec les fibules, j'ai sélectionné dans Montelius des modèles italo-celtiques, par exemple ceux dont l'arc est moulé en forme de cheval, typiques de la culture d'Este en Vénétie, mais qu'on trouve jusque dans le Latium ; et d'autres types franchement celtiques, avec le ressort situé en arrière de l'arc, nettement plus solides, qu'on date maintenant à quelques années près parce que leur fabrication, en Rhénanie et Lorraine, était quasi industrielle. Ainsi, j'ai sélectionné trois types bien connus en Rhénanie, Lorraine, Bourgogne et jusque sur un oppidum que j'ai fouillé naguère, qui sont présents aussi à Bologne et permettent de dater la nécropole Benacci juste après –500.

2. L'évolution et les variantes des urnes cinéraires. Dans l'Étrurie intérieure où les influences méditerranéennes se font sentir avec quelques décennies de retard, l'incinération est restée en vigueur plus longtemps qu'à Tarquinia ou Caere. On trouve donc, surtout à Chiusi, en plein VIIe siècle, des urnes tournées, qui n'ont donc pas besoin du montage biconique obligatoire avant qu'on ne connaisse le tour, mais qui s'ornent de couvercles en forme de masques, quelques-uns très primitifs (dédaliques, diraient les historiens de l'art), d'autres beaucoup plus modernes (ionisants, diraient les mêmes). Le style dédalique est du VIIIe siècle et l'ionisant du VIe, mais l'on ne peut pas vraiment mettre en relation les urnes et les masques, car ce qui sortait des fouilles anciennes était mis en musée n'importe comment. Mais il existe une tendance bien nette : comme à Tarquinia et Caere ou Vulci, les sépultures sont de plus en plus personnalisées à partir du VIIIe siècle. On a plusieurs types : des trônes en tuf creux, qui servent d'urne ; des urnes en argile sur des trônes en argile, mais avec des masques en bronze ; des masques en argile sur des urnes en bronze, etc. Si l'on pouvait savoir quels objets correspondent à chaque sépulture, il serait possible de créer des sériations, mais pour le moment l'on n'a qu'une impression générale, la même qu'en Étrurie du sud: une aristocratie, fondée sur la personne et non sur la famille, se développe dans la période 700-500. Apparemment elle n'a pas donné des féodalités aussi extravagantes qu'à Vetulonia, Caere, Préneste autour de 650 et dans le domaine celtique autour de 520-500, et il y a pour cela une excellente raison, mais que j'hésite à vous livrer faute de connaître la bibliographie  récente de ce secteur : l'Étrurie intérieure serait entrée dans le système urbain (avec une aristocratie riche) sans passer pas la case féodale, contrairement à l'Étrurie du sud et au monde celtique.

Reste que dans tous ces secteurs, le souci des vivants, dans la tradition villanovienne, est d'enfermer les morts avec l'apparat qui convient à leur rang social, on le voit aussi bien à Bologne qu'à Tarquinia, à Veii  et sur les collines de Rome.

 

3. L'orientalisant : que signifie-t-il ?

Je vous renvoie à un autre article de ce blog, "le prétendu orientalisant". On apportera toutefois quelques précisions.

Il faudrait être, de nos jours, de très mauvaise foi pour défendre encore l'idée qu'une population asiatique se soit présentée en masse en Italie, et précisément sur une portion de la côte tyrrhénienne, pour y "créer" une civilisation dite orientalisante.

Les vieux délires sur les Pélasges, les Tyrrhènes, les turschwa mentionnés au XIIIe siècle en Égypte, ou encore les peuples du nord (pourquoi pas les Vikings ? On l'a parfois prétendu en utilisant ce pauvre Denys d'Halicarnasse), ou pourquoi pas les ancêtres des Basques, qui se seraient précipités en masse sur une Toscane primitive, ne résistent pas à l'analyse : on a vu que les évolutions technologiques et culturelles se succèdent sans le moindre hiatus entre le Bronze final et l'orientalisant, puis l'archaïque (la période des cités, dont on parlera au second semestre).

Ce qui est venu d'Orient, c'est simplement le commerce : les comptoirs phéniciens, relayés d'un côté par les cités grecques, de l'autre par Carthage, transmettent en Occident des objets de luxe venus d'Inde, d'Arménie, de Syrie et d'Égypte. Mais aussi des modes ornementales : les défilés d'animaux, les déesses aux chevaux ou maîtresses des fauves, les palmettes, feuilles de lotus, les dragons, les gorgones, les sirènes, etc.

Il est inévitable que l'écriture se soit introduite par le même chemin, puisqu'elle était nécessaire pour les transactions commerciales et diplomatiques. L'écriture étrusque repose, comme la grecque, sur un alphabet phénicien adapté par les colons grecs de Chalcis. Or les détenteurs de l'écriture sont d'abord ceux qui se sont enrichis par le commerce et par la guerre, donc les féodaux.

Ce qui frappe en Étrurie est simplement la disproportion entre la richesse des tombes féodales (des centaines de grammes de bijoux d'or et d'argent importés, et surtout fabriqués sur place ; de l'ivoire ; des vases égyptiens…) et la modestie des sépultures du villanovien final, qui n'a évidemment pas disparu. Mais un bon siècle plus tard, il va se produire exactement la même chose dans le domaine celtique, entre l'Autriche, la Rhénanie, le plateau suisse, la Lorraine et la Bourgogne. Et cela ne durera qu'une ou deux générations :  car avec les objets de luxe importés et le commerce lointain, les féodaux importent aussi l'idée de la ville, et Manching, la Heuneburg, plus récemment le Mont Lassois, établissent des centres de type urbain, avec parfois des architectes grecs, et l'urbanisation évacue naturellement la féodalité.

Il reste, et le problème ne sera pas résolu de sitôt, cette une langue non italique, ni indo-européenne, qu'on ne retrouve que sur l'île de Lemnos (une seule inscription, du VIIe siècle, sur une stèle qui évoque beaucoup celles de Bologne) et en Anatolie. Une langue micrasiatique, disent les linguistes complices de l'idée d'une immigration brutale ; une survivance des langues antérieures au néolithique, prétendent les partisans de la thèse autochtoniste, proposée par le seul Denys d'Halicarnasse, mais qui plaisait beaucoup aux fascistes de Mussolini.

Peut-on faire un bilan ? À l'évidence, des comparaisons avec la Gaule et le Bosphore cimmérien le prouvent, mais aussi le Moyen--Âge occidental, les seigneurs de guerre, maîtres du commerce, sont bien capables d'émerger de la population globale pour acquérir une puissance et des richesses peu imaginables, c'est le principe du féodalisme, bien connu. Nul besoin d'imaginer des apports de populations massifs pour réaliser qu'on passe facilement, dans certaines conditions économiques, de sociétés relativement égalitaires, type néolithique (encore qu'au néolithique on ait déjà les détenteurs de grandes haches en roche verte, et que si l'on visite le musée de Carnac l'existencce d'une aristocratie soit parfaitement discernable) – ou Bronze final, ou la Germanie et la Gaule après la chute de l'empire romain, à des agrégats de pauvres pris en charge par des féodaux qui ont tous les pouvoirs. Les gens du peuple deviennent dès lors des ambacti, chez les Gaulois, des serfs, en Gaule médiévale, des plébéiens à Rome, des lautni, peut-être, chez les Étrusques. On l'a vu, c'est une pahae économique qui s'accompagne en général de gros remous sociaux, et, qu'on étudie le Moyen-Âge français, il arrive que ça dure longtemps quand s'en mêle une religion officielle qui ordonne aux humbles de le devenir encore plus… rappelons à ce propos que les seuls qui ont profité des stupides croisades ordonnées par la papauté romaine ont été les possesseurs des bateaux : les aristocrates de Gênes et de Venise.

Je lance une piste de recherche originale : les féodaux actuels, les traders, les hackers, parlent pas une langue qui leur est propre, une espèce de novlangue comme l'avait prévu le grand Orwell, ou encore l'immense André Franquin quand il a imaginé le dictateur Zorglub qui oblige ses agents à parler à l'envers… sans parler de la langue de bois de nos ministres. Est-ce que les féodaux étrusques auraient tenu à parler une langue non-italique ? 

Je ne suis pas, je vous l'ai dit, spécialiste de la langue étrusque, mais j'en connais quand même assez pour constater que les noms des dieux, ceux des familles, des personnes, se retrouvent aux 3/4 dans les langues italiques, surtout en latin. Il y a des formes grammaticales communes (on a vu mi qui correspond au latin me), des parfaits à redoublement, des suffixes en -na qu'on retrouve dans la noblesse romaine (Spurinna, Calpurnius, Camille…) et une bonne moitié des prénoms (Spurius, Marcus, Titus, Tiberius…) sont communs au latin et à l'étrusque. Comme toutes les inscriptions étrusques compréhensibles sont des dédicaces, il faudrait rechercher si l'étrusque ne serait pas une langue finalement italique… après tout, on sait que l'étrusque tular a le même sens que le latin terminus (la borne), mais personne n'a prétendu que le nom de famille Tullius n'est pas italique…

Peut-être, si je survis jusqu'à la retraite, me lancerai-je dans cette étude qui déplaira aux chers collègues…

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