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24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 20:26
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L'Égypte ancienne dans la littérature populaire.

Le sujet est tellement vaste qu'il faut d'abord le scinder. L'Égypte pharaonique ne se termine pas vraiment autour de 320 avant l'ère courante, quand la contrée, avec ses fabuleuses richesses, tombe dans l'escarcelle de l'un des généraux-héritiers (diadoques) d'Alexandre : Ptolémée Ier Lagôs, "le lièvre", dont les successeurs, les Lagides, porteront tous le même nom, enrichi d'épithètes royales : Philadelphe, Philomêtor, Philopator (= "qui aime son frère/sa sœur, sa mère, son père" ; surnoms qui ne les empêcheront pas d'assassiner les membres bien-aimés de leurs familles, d'ailleurs). Mais ces rois, non contents de se comporter en souverains hellénistiques ou βασιλες, reprennent aussi les attributs des pharaons, dont l'immortalité et l'habitude de contracter le mariage sacré avec… leur sœur. En fin de période, les reines, qui se nomment soit Cléopatre soit Bérénice – des noms parfaitement grecs – se disputent à leur tour la monarchie, et Cléopatre (N.B. : pas d'accent circonflexe, son nom vient de gr. πάτηρ et pas de lat. pastor), la septième du nom, sera "pharaone" de 48 à 30 avant l'ère courante, après avoir été associée au règne de son frère Ptolémée XIII "Aulète" (le joueur de flûte).

Pour plus de détails sur les généalogies, on verra tout simplement le portail Wikipédia "Égypte antique". Duquel je tire le cartouche ptwlmys qui désigne les Ptolémées :



Le bonheur de cette période dans la littérature populaire, c'est que l'Égypte, en décadence politique et économique depuis le IIe siècle, finit par être la proie des imperatores romains, qui y voyaient le dernier grenier à blé possible après la Campanie, la Sicile et l'Espagne : les fellahs, convaincus de travailler pour un dieu, étaient bien plus serviles que les esclaves de ces régions… et n'étaient pas des prisonniers de guerre tombés en esclavage, mais le subissaient depuis l'innombrables générations. De plus, l'Égypte, vu son climat, procurait deux récoltes par an. Donc Sulla, Pompée, César, puis Antoine et Octave, disputèrent à l'autorité légale du sénat le pouvoir sur cette province. Qui n'en était pas une, puisqu'elle restait théoriquement indépendante, mais l'emprise romaine était telle que Ptolémée XIII dut acheter son royaume à César et Pompée, moyennant une somme coquette dont le sénat romain ne vit pas le moindre sesterce.

La fameuse Cléopatre VII est une héroïne de roman : elle se fit authentiquement livrer à César en 48, enveloppée dans un tapis, alors que César était en grande difficulté ; puis elle eut une liaison diplomatique (probablement plus que diplomatique) avec Octave, et une liaison passionnée avec Marc Antoine. Les deux amants disparaissant à la fin, il y avait matière à romans et films : ce dont Hollywood profita largement, quitte à falsifier l'histoire.

Un second point d'intérêt, pour les romanciers, c'est l'extrême antiquité d'une civilisation monumentale et écrivante. Scientifiquement, ce n'est qu'une culture de l'Âge du Bronze de type urbain, comme Ur et la Mésopotamie, dont l'outillage reste très tard fondé sur le silex taillé/poli et le cuivre martelé, et ne connaît pour ainsi dire jamais le bronze, et le fer guère avant qu'il ne paraisse en Europe (Xe siècle). Un dernier point d'intérêt est que l'historien Manéthon, au IVe siècle, ait rédigé une chronologie des fameuses dynasties.

Ne nous faisons aucune illusion sur la validité de Manéthon : comme l'annalistique romaine a imaginé un Romulus pour fonder la ville de Rome en 753 alors qu'on n'a d'évidences d'une ville que vers 600, la chronologie de l'Égypte thinnite est contestée et le siècle d'origine, le XXXIVe, ramené au XXXIe par la Cambridge Ancient History. Les habitants du Delta n'étaient pas les seuls à écrire, et c'était pour compter les impôts, comme à Assur avec l'écriture proto-cunéiforme. Les méthodes modernes comme le 14C corrigent ces datations, mais peu importe  : la civilisation égyptienne est antérieure au Déluge de la Bible, et cela fait rêver les romanciers. Vers 1800 la XIIIe dynastie passe des monuments funéraires de brique crue aux monuments de pierre, exploitant des carrières de basalte autour de Thèbes sur le Nil moyen, et donc des milliers d'esclaves.

Dès la XVIIe dynastie, historiquement, les pharaons de Thèbes, sur le Nil moyen, affrontent les Hyksôs d'Asie mineure, mais c'est surtout la XIXe qui inspire les romanciers avec Ramsès II, qui régna de 1279 à 1213 et developpa l'art monumental dans la Vallée des Rois, créa le Ramesseum, Thèbes, Louksor, etc. Il affronta les Hittites et les Assyriens. Son successeur Merneptah eut affaire, lui, aux Achéens.

Il est donc facile d'imaginer que Ramsès II ait connu à la fois l'expansionnisme hittite et la guerre de Troie… laquelle dériverait des migrations des Peuples de la Mer, dont les Achéens, mais aussi les Étrusques… ou encore que Ramsès II aurait connu Homère. Précisément, une stèle de ce pharaon indique l'invasion de ces Peuples de la Mer, qui venaient en fait d'Asie mineure, et l'écriture hiéroglypique à base syllabique laisse penser que parmi ceux-ci figureraient les Philistins, les Turșwan (qu'on interprétait autrefois comme les Tyrrhéniens ou Étrusques), les Sardes. C'est le Bronze final, où le Moyen-Orient subit des crises économiques suivies de migrations massives dont l'archéologie ne rend pas encore compte. Une légende s'est créée à partir de ces migrations et d'autres textes, dont une partie du Pentateuque : Moïse aurait été recueilli par la nourrice de Pharaon et en serait donc le frère de lait… les sept plaies d'Égypte, l'Exode, la traversée de la Mer Rouge (ou mer des Roseaux), la fondation d'Israël, tout cela se passerait dans l'entourage de Ramsès II, dont, de fait, la longévité laisse place à de nombreux mythes.

Le gros problème est qu'on confond alors Ramsès II et Ramsès III, la XIXe dynastie avec la XXe, et les environs de 1180 sont mieux attestés historiquement pour les migrations, la guerre de Troie et l'existence, éventuelle, d'un groupe d'aèdes qu'on regroupera par la suite (sous Solon d'Athènes) sous le nom unique d'Homère.

Un autre problème chronologique est que les romanciers mélangent volontiers la période ramesside avec celle d'Amenhotep IV Akhênaton et de Toutankhâton/Toutânkhamon, soit la fin de la XVIIIe dynastie, où certains souverains semblent avoir tenté de remplacer le polythéisme archaïque par un monothéisme dont le dieu suprême était le soleil. Les prêtres, forcément conservateurs, auraient alors vraisemblablement ourdi de tortueux complots contre les pharaons "révolutionnaires'". Mais là, malgré l'imprécision des dates historiques, on remonte au XIVe siècle !

Je suis incompétent pour critiquer les romanciers et scénaristes qui confondent les dynasties antérieures à l'an mil. Et loin de moi l'idée d'imprimer et d'afficher les listes dynastiques que propose Wikipédia pour chicaner tel ou tel sur une succession improbable ou une chronologie arrangée. Non plus de relire les milliers de pages de Christian Jacq, lequel, égyptologue professionnel au départ, doit savoir de quoi il parle. Je m'arrête, pour le moment, aux aspects littéraires des différentes interprétations. Je serai sans doute plus sévère pour les ouvrages qui se prétendent historiques pour la fin de la république romaine et donc les rapports entre Rome et Ptolémée Aulète et Cléopatre.

Voici une liste provisoire d'ouvrages disponibles qui peuvent nous intéresser.

Commençons par la BD ancienne. L'égyptomanie commence (à moins que de plus anciens ne me soient pas connus) par Hergé et Jacobs. Hergé, c'est bien sûr Les cigares du Pharaon, qui datent de 1934 mais ont été réédités dans le contexte de l'après-guerre, avec Tintin au pays de l'or noir, Coke en stock, etc. L'inconvénient est que les studios Hergé, à mesure des rééditions, ont actualisé les contextes (un exemple célèbre : l'évolution de la pompe à incendie dans L'Île noire). Donc, même moi qui suis très vieux, je n'ai pas connu les versions originales, loin s'en faut. Le mystère de la Grande Pyramide, d'Edgar P. Jacobs, est paru en deux volumes en 54 et 55. Moins célèbre, et en fait "petite main" d'Hergé, qui reprit la direction de l'atelier Hergé jusqu'à sa propre disparition, Jacobs est moins réédité, mais l'on trouve à des prix des réimpressions des originaux en très grand format, plus lisibles que les A4 habituels.

Hergé et Jacobs étaient curieux de tout, mais Jacobs n'alla pas jusqu'en Amérique du sud ni au Tibet ; en revanche, il publia une quarantaine d'articles ou de mini-BD, dans l'hebdomadaire Tintin et ailleurs, parce que l'Égypte le passionnait.

Dans les deux cas, nous avons des actions contemporaines (trafic de drogue, trafic d'antiquités), des personnages polymorphes et résurgents (Olrik, qui meurt à la fin de chaque épisode, réapparaît au début du suivant, ici sous l'apparence du savant fou Großgraberstein, ce qui signifie en mauvais allemand "grande tombe de pierre"), des guet-apens, des assassins de l'ombre, de vertueux héros qui viennent à bout des méchants, malgré des périodes d'amnésie dues à la drogue ou à la malédiction de quelque pharaon antique. Disons que le double arrière-plan de l'Égypte du milieu du XXe siècle et de celle d'Akhenaton, avec tous ses mystères, son monumentalisme, sa magie et sa sorcellerie, sert de fond à des detective stories parfaitement classiques.

C'est Agatha Christie qui avait commencé avec Death on the Nile, 1934. Elle était mariée, le malheureux, avec l'un de ces égyptologues à l'ancienne qui faisaient des trous n'importe comment, servis par des foules d'esclaves locaux, qui marnaient (vous apprécierez peut-être le pun) en plein cagnard tandis que les distingués archéologues sirotaient des cocktails glacés sur les terrasses des hôtels de luxe.

Il ne m'étonnerait d'ailleurs pas que les auteurs du Masque, de Fleuve Noir, les faiseurs de littérature de quai de gare comme les regrettables Jean Bruce (OSS 117, d'ailleurs il a été adapté au cinéma avec une aventure de Jean Dujardin au Caire) ou le sado-fasciste Gérard de Villiers (SAS) aient exploité le filon. Sans doute aussi, de meilleure qualité, Frédéric Dard avec ses San-Antonio. Pour ceux qui ont la patience, on trouve toutes les bibliographies commentées sur Google, et je veux bien que vous m'envoyiez des commentaires sur le blog, cela m'évitera de rechercher des bouquins sûrement lus dans ma jeunesse, mais que j'ai donnés ou mis au recyclage, s'ils ne servent pas à caler des meubles.

Continuons avec la BD récente : je relève pour l'essentiel Convard et Guillou/Smit/Terence. Didier Convard, dans sa jeunesse, était à la fois scénariste et dessinateur, puis il s'est recentré sur le scénario en s'entourant d'excellents dessinateurs et lettreurs pour créer Le triangle secret, I.N.R.I., avec Falque, Paul et d'autres. Parmi une bibliographie impressionnante, on note Les héritiers du soleil, sept volumes qu'il a créés autour de la quarantaine (nous sommes du même âge à peu près, donc je peux en parler comme d'un contemporain). Des personnages à la fosi affirmés et mystérieux, la toute-puissance de Ramsès II qui enlève, pour sa malédiction, Népheroûré à son frère qu'elle aime de manière (au moins l'auteur le suggère sans discrétion) incestueuse. Néthi, envoyé par Pharaon à la recherche périlleuse de son frère de lait Moïse et du doigt d'Osiris (toujours le mythe du frère et de la sœur), en butte aux traîtrises du clergé d'Amon, échappe à la mort, mais pas à la lèpre. Or Néphéroûré porte deux enfants, l'un de Pharaon, l'autre d'Horus, ou de Néthi ? Convard œuvre dans la symbolique et sème çà et là des symboles maçonniques que les initiés découvriront ; ses cycles plus récents, eux, renvoient explicitement à la franc-maçonnerie des Hauts Grades, à l'alchimie et à la chevalerie templière, et je regrette un peu qu'il ait commencé, lui aussi, à en tirer des produits dérivés.

Quant à Guillou/Terence/Smit, leur cycle d'Aryanne (8 volumes à ma connaissance) mélange érotisme, sadisme, alchimie, ésotérisme à la petite semaine, sur fond de Nil mystérieux. Pas terrible, surtout que le graphisme incertain hésite entre la ligne claire et l'impressionnisme à la Druillet. L'unité narrative n'est pas plus recommandable, puisqu'on passe au tome 5 au Soudan, puis à Thulé, non sans intervention de dinosaures… Publié à partir de 1989 chez Himalaya. Bien que le premier tome commence par des scènes lesbiennes fort plaisantes, je n'ai pas le courage de relire ce pensum.

J'en viens, pour terminer avec la BD, aux deux gros calibres : Alix et Astérix. L'intérêt, évidemment, c'est que Jacques Martin et Goscinny/Uderzo font voyager leurs héros un peu partout, au point que leurs albums respectifs se répondent souvent l'un à l'autre, sans qu'il soit possible de déterminer si ceux d'Astérix sont des répliques à ceux d'Alix : les dates de première publication sont impossibles à trouver chez Casterman, à cause de la législation belge qui n'oblige pas à  les indiquer. Quoi qu'il en soit, on peut comparer l'Égypte de Martin, avec tous ses poncifs, et celle de Goscinny, totalement parodique. Ô Alexandrie fait débarquer, on ne sait pas trop pour quelle mission, Alix et Enak en Égypte, et ils se trouvent vite pris dans des complots confus, avec un mystère qui, bien entendu, remonte à l'époque de Ramsès II. Crucifiés, puis libérés par une Cléopatre à mauvais caractère, ils finissent par prendre congé, non sans que les dernières pages, où les deux héros en petite tenue tiennent ouvertement la main sur leurs parties intimes… et où il est évident que Cléopatre rejoint Alix dans une baignoire avant de le congédier. Tout cela sur fond de palais, temples et bateaux invraisemblables (dont la célèbre quinquérème de Ptolémée III, qui n'a jamais pu naviguer).

Astérix et Cléopâtre prend le contrepied des peplums consacrés à la reine, sans doute en partie l'Anthony and Cleopatra de Charlton Heston, de 1972, mais surtout le Cleopatra de Mankiewicz, 1963, avec Richard Burton et Liz Taylor. Liz Taylor est évidemment le modèle de la Cléopatre d'Uderzo, et le gigantisme du film (quatre heures, premier contrat à un million de dollars, des milliers de figurants, quatre ans de réalisation et d'innombrables disputes entre le réalisateur, les financeurs et les acteurs…) sert, c'est le cas de le dire, de toile de fond à la BD. Caricature totale : la couverture, puis la première garde, rappellent le gigantisme du film américain, les auteurs se complaisant à étaler le nombre de pots d'encre utilisés… caricature, toujours, du personnage dont on ne retient que les colères et le nez… or le nez, c'est un clin d'œil aux lecteurs francophones, une référence à Blaise Pascal que Mankiewicz semble ignorer. Pour le reste, on nage en pleine parodie : Cléopatre a  menacé de mort son architecte Numérobis s'il ne lui construit pas un superbe palais pour César, et le malheureux vient dans une Armorique enneigée supplier son ami Panoramix de l'aider ; il le fait en phrases de douze syllabes, forcément, "c'est un Alexandrin", dit le druide. Arrivés en Égypte non sans avoir mis à mal les habituels pirates, les quatre amis (Idéfix, qui n'apprécie pas un pays où l'on adore les chats, finit par jouer le messager de la tragédie grecque, qui dénoue l'intrigue) découvrent la reine au joli nez, dont Panoramix tombe amoureux, la maison toute de guingois du pauvre architecte Numérobis, l'ennemi satanique Amonbofis qui les fait enfermer dans une pyramide… mais le flair d'Idéfix leur permet de s'en sortir. Obélix escalade le Sphinx et lui casse le nez. Panoramix distribue la potion magique aux esclaves qui édifient le temple, puis Obélix le démolit pour écraser l'artillerie de César. Lequel finit humilié par sa reine, comme il le fut par Vercingétorix et comme il le sera par Abraracourcix dans Le bouclier arverne. Foin des ambiguïtés sexuelles dont Martin se régale, Obélix n'est sensible qu'à la bouffe, Astérix à sa mission, Idéfix ne tombe pas sous le charme de Cléopatre (alors qu'il fond quand Falbala le prend dans ses bras), seul le vieux druide laisse passer quelques allusions salaces. Mais uniquement au nez de la reine…

Cléopatre, on l'a vu, a fait fantasmer Shakespeare et pas mal de cinéastes, puisque le premier Antoine et Cléopatre adapté au cinéma (muet) est de 1908. C'était une héritière du royaume macédonien d'Égypte, déjà asservi à Rome depuis que son souverain officiel, Ptolémée XIII, avait acheté son trône à César et Pompée. Quant les conseillers de Ptolémée Aulète, le général Achillas et l'eunuque Potheinos, eurent décapité par ruse Pompée qui venait d'être vaincu à Pharsale, César débarque à Alexandrie en triomphateur, mais avec une seule légion à plusieurs jours de bateau. Les Alexandrins, coléreux, n'apprécient pas le défilé des licteurs qui leur rappellent leur humiliation, et César se retrouve enfermé dans le palais d'Alexandrie. Ptolémée XIII n'est pas moins impuissant, ses sœurs Arsinoé et Cléopatre intriguent pour le déposer et prendre sa place. Ce ne seraient pas les premières pharaonnes, puisque selon la tradition égyptienne, reprise par les Macédoniens, le roi contractait un mariage symbolique avec l'une de ses sœurs. Mais l'Aulète est trop mou, trop ivrogne pour tenir tête au conquérant comme pour le protéger : Cléopatre invente alors un moyen devenu légendaire pour se soumettre à César en franchissant les gardes hostiles de son frère, elle se fait rouler dans un tapis que vient livrer son esclave (et, selon les romans, amant) le sicilien Apollodore. Passons sur les détails. Cléopatre n'obtient pas de César qu'il rétablisse la royauté pour elle, elle retrouve après son assassinat l'ancien légat Antoine, qu'elle avait connu avant, et termine sa vie avec lui, non sans avoir également connu, disent certains, son adversaire Octave, qui deviendra monarque à Rome sous le nom d'Auguste.

Michel Peyramaure, Violaine Vanoyeke, Hortense Dufour ont, dans les deux dernières décennies, publié des romans pseudo-historiques autour de sa personne romanesque (je ne tiens pas compte de ce qui a pu paraître en anglais, en italien ou en arabe égyptien, dans ce dernier cas avec des implications politiques et religieuses contemporaines). Les romans les plus informés suivent à peu près la chronologie, d'autres la bouleversent pour éviter de se faire prendre en flagrant délit d'anachronisme. Tous, évidemment, prêtent à l'héroïne encore plus d'amants qu'elle ne dut en avoir, quoique…

Selon des sources antiques, la reine, polyglotte, musicienne, chanteuse, danseuse et poétesse, était une réincarnation de la poétesse Sappho, et n'avait rien contre l'union libre ; elle n'aurait pas couché que dans des buts politiques. Enfin, bon… cela n'autorise pas à n'en parler que dans le style Harlequin : "Elle se sent la tête lourde, les muscles détendus et sans force. Toute énergie semble l'avoir désertée. Debout dans la pénombre,nue de la tête aux pieds avec seulement,sur la poitrine, un léger collier de turquoise, les seins luisant d'une sueur affleurante, elle se laisse conduire vers l'entrée dont Abdul écarte les pans de cuir. Une lumière aveuglante la fait ciller. Un souffle chaud flotte sur le camp qui, passé [sic] la canicule, commence à s'animer."

Voyons pour finir les romans qui prennent pour objet, directement, la période pharaonique.

Le début du XVe siècle av. J.-C. attire les romanciers pour plusieurs raisons : période bien documentée par les sources hiéroglyphiques, fortes personnalités d'Amenophis IV Akhenaton, "inventeur" du monothéisme, et de son épouse Nefertiti, de Toutankhamon et d'Hachepsout, tombeaux spectaculaires, problèmes dynastiques, intrigues du clergé d'Amon… il y a de quoi bâtir des intrigues policières dans la tradition des detective stories, et les romanciers anglo-saxons ne s'en sont pas privés : Anton Gill, avec six volumes dont le détective est le scribe Huy aidé d'un serviteur facétieux, dans la tradition de Scarron et de Cervantès, largement reprise par Dumas ou Gautier (La cité de la mer, La cité de l'horizon…). Lauren Haney, avec le lieutenant de police Bak (La main droite d'Amon, Le visage de Mâat, Le sceptre d'Apopis). Paul Doherty, auteur d'autres séries (Sous le masque de Rê, Meurtres au nom d'Horus, La malédiction d'Anubis), dont l'enquêteur est le juge de Thèbes Amerotkè suivi de son serviteur Shoufoy. Tous ces polars récents sont bien traduits dans la collection "Grands détectives" de 10/18. Il ne faut pas en lire trop à la suite, car les ressorts romanesques sont un peu répétitifs (personnages déguisés, meurtriers masqués, complots politiques, souterrains, labyrinthes et trahisons), mais dans l'ensemble ces auteurs accrochent bien le lecteur et ne sont pas trop redoutables pour la réalité historique, ou ce que l'on peut en savoir.

Christian Jacq, le plus vendu, a opéré sur cette époque, mais aussi sur celle de Ramsès II. Qui est Christian Jacq ? Un polygraphe boulimique, mais aussi un égyptologue très compétent, qui fut très jeune titulaire de chaire (aux Hautes Études ou au Collège de France, ses biographes sont imprécis sur ce point), honoré d'au moins un prix scientifique et de quelques prix littéraires, directeur de collection au Rocher (cela aide…) et écrivain à succès. Son œuvre peut se diviser en trois parties : des ouvrages maçonniques et la création d'une maison d'édition consacrée à la maçonnerie, "égyptienne" bien sûr, La Maison de Vie ; des polars sous pseudo,fort bien faits d'ailleurs quoique répétitifs, sous les noms de J. B. Livingstone et Mary London ; des BD (vu sur internet) ; et les fameuses sagas égyptiennes.

Jacq, qui vit maintenant largement de ses droits d'auteur, maîtrise toutes les techniques du thriller : chapitres rapides, changement de champ, érotisme discret, énigmes, traîtrises et personnages affrontés au destin ; lequel emprunte à la fois à la fatalité de la tragédie grecque et aux dieux transcendants de l'Égypte.

On verra, bien sûr, les nombreuses pages qui lui sont consacrées sur Google, mais mon avis de lecteur, éditeur et écrivain n'est peut-être pas inutile.

Quand je suis tombé, à la gare de Lyon, sur le premier volume de la geste de Pazair et Néféret (le vizir et le médecin, son épouse), j'ai lu d'une traite le premier volume – il fallait à l'époque quatre heures pour regagner ma province, à 230 km de Paris‑puis de la Pyramide assassinée à La justice du vizir, j'ai acheté les suivants sans attendre qu'ils parussent en poche. Idem pour les cinq Ramsès et les quatre Néfer le silencieux, puis j'ai arrêté : l'industrialisation nuit à la littérature, et quand je me suis lancé dans les quatre Mozart, après peu d'années, j'ai surtout reconnu les, disons, "autres mains" qui écrivent certains chapitres, pour ne pas parler de nègres. J'ai même pensé que ce ratage était un suicide littéraire, et j'en ai fait part à certains francs-maçons… qui ne le (re)connaissent pas ou plus. Cela finit d'ailleurs par agacer qu'un érudit, qui a certainement étudié à fond les hauts grades, termine chacune de ses Xlogies par un titre maçonnique, Sous l'acacia d'occident ou L'épée flamboyante, pensant détenir ainsi une clientèle captive de 80 000 francs-maçons en France et de bien davantage en pays anglo-saxons.

Le problème avec Jacq, c'est qu'il est sans doute (ou fut) authentiquement franc-maçon et authentiquement égyptologue ; mais j'en vois tant qui prennent le melon dès lors qu'ils gagnent leur vie, et très largement, à ne faire qu'écrire, si ce n'est faire écrire par d'autres : une allusion à Pierre Benoît, ou à tel autre big seller plus récent dont le nom, opportunément, m'échappe sur l'instant… ah oui, P.-L. Sulitzer… ne concernerait évidemment que les techniques d'écriture et les revenus y afférant, pas l'essence littéraire des œuvres.

Provisoirement terminé pour l'Égypte : cela fait deux semaines que je reprends d'anciennes lectures. Éventuellement, je complèterai ce dossier avec des pages annexes.

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