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31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 18:15
L'as des as de l'égyptologie grand public, qui avait déjà fini sa thèse à 25 ans et occupa (selon sa légende transmise par Wikipédia) un poste universitaire important au Collège de France, rien de moins, puis fut éditeur (au Rocher, à Monaco) et selon Xavier Pasquini, Conseiller de l'Ordre du GODF, qui l'appelait dans Charlie Hebdo "le pharaon des supermarchés", dirige maintenant une sorte de secte déguisée en loge maçonnique sous le nom de Maison de Vie, titre sous lequel il publie aussi des opuscules maçonniques, Christian Jacq donc est aussi l'as du recyclage.
Les initiés savaient déjà qu'il a écrit – au Rocher bien sûr – sous le pseudo de J B Livingstone, assez transparent : les colonnes J(akin) et B(oaz) sont présentes à l'entrée de tous les temples maçonniques, et on y travaille sa pierre brute (sa personnalité) pour en faire une pierre polie, éventuellement cubique à pointe… comme le pyramidion des obélisques. C'est ainsi que la pierre vit, selon le mot bien connu : "je ne sème que pierres vives, ce sont hommes."
Sous le nom de Livingstone, Jacq a publié une trentaine d'enquêtes de l'ex-inspecteur-chef Higgins, et sous son nom habituel une liste impressionnante de cycles romanesques dont les héros sont le juge Ptah, Ramsès II, Toutank'hâmon, Horemheb, l'architecte Menerptah (qui rejoint dans le mythe maçonnique basique Hiram, architecte du temple de Salomon, qui ressemble étonnamment à Moïse, le demi-frère de Ramsès).
J'ai cri que ses quatre volumes sur Mozart représentaient un suicide littéraire, une fin de carrière. On sait, évidemment, que Mozart fut franc-maçon, ce qui n'est guère étonnant : tout ce qui comptait en Europe, à la fin du XVIIIe siècle, participait aux réunions musicales et aux agapes de telle ou telle Loge ou Obédience. À cette époque, mais plus encore après la campagne d'Égypte de Bonaparte, la franc-maçonnerie européenne créa des hauts grades, dépassant l'inspiration compagnonnique, avec suivant les cas 16, 30 ou 114 grades, le système qui a le mieux survécu s'arrêtant à 33. Dans ces grades, les ritualistes intègrent l'alchimie (déjà présente dans les Loges bleues, celles qui couvrent les trois grades de base), la chevalerie templière, la cabale et une mythologie égyptienne teintée d'orphisme et de pythagorisme, ainsi que la Kabbale, méthodologie juive d'interprétation de la bible. Le franc-maçon Christian Jacq fut Vénérable d'une loge d'inspiration égyptienne, bien sûr.
Dans Le procès de la momie, il récupère son inspecteur-chef Higgins, identique à celui des romans signés Livingstone. Est-ce l'arrière-grand-père de celui qui opère dans l'Angleterre des années 1960 ? Comme il est dépourvu de prénom, il n'y a pas la même filiation qu'entre le capitaine Haddock et son ancêtre François de Hadoque, amiral et peut-être fils adultérin de Louis XIV. Une mystérieuse avocate nommée Lady Suzanna (sans nom de famille, elle) sera son complément féminin dans le roman qui se déroule en 1821.
Londres est une ville double : l'East End portuaire, industriel, est menacé d'émeutes de la pauvreté menées par un nommé Littlewood qui rêve de renverser la monarchie, en commençant par tuer George IV, le roi de l'époque, un brin coureur. Ses ministres, ses diplomates, sont corrompus, sa police inefficace, se bornant à protéger les propriétés des riches du West End. Au milieu de tout cela, un archéologue de l'époque (authentique), Giovanni Battista (tiens ! encore un J B !) Belzoni rapporte et met en vente une cargaison d'objets récupérés en Égypte. Parmi ceux-ci, une momie qu'il dévoile devant un public choisi, en enlevant ses bandelettes avec l'assistance d'un anatomiste célèbre ; un prêtre anglican et un lord archaïque veulent la perte de la momie : l'un pour la brûler, l'autre pour la donner à ses chiens (la chair de momie, préparée en poudres, voire en steaks, passait pour un remède à tous les maux, et les plus riches s'offraient cette panacée en pensant se rendre immortels). Le lendemain, les deux trouble-fête et l'anatomiste sont retrouvés morts, la cervelle et les entrailles enlevées à l'aide d'un crochet comme ceux dont les embaumeurs se servaient pour vider le crâne des morts.
Un officiel corrompu, qui sera un temps chef de cabinet du ministre de l'Intérieur, embauche Higgins, non pour résoudre ces trois meurtres, mais surtout pour faire disparaître Littlewood. Higgins, arraché à son manoir campagnard (bâti selon le nombre d'or,  Livingstone le répète à chaque volume) où il aime tant cultiver ses roses, son chien Deb et son chat Trafalgar, devine tout de suite que la momie et Littlewood sont liés aux trois meurtres ; en même temps, il tente de réformer la police pour la rendre plus efficace et moins corrompue.
Il faudra une sacrée pirouette pour tenter d'expliquer pourquoi Littlewood, lui aussi, s'intéresse à la momie au point de compter sur elle pour prendre le pouvoir. Tout le monde, donc, cherche la momie (qui avait l'apparence du vivant et avait gardé ses viscères). On sait par ce courts interchapitres qu'un mystérieux "sauveur" s'mploie à maintenir sa survie osiriaque à l'aide de prières mystérieuses (et authentiques, ce sont des extraits de ce qu'on appelle "le livre des morts"). En 400 pages, tandis que Belzoni est trahi par tous ses commanditaires et frôle la ruine (mais est constamment soutenu par sa femme, Sarah l'irlandaise – ce personnage aussi vient d'une mythologie maçonnique peu représentée –), Higgins et Lady Suzannah isolent sept suspects. Comme Frère et Sœur, ils enquêtent, Higgins à découvert et Lady Suzannah à couvert… Higgins allant jusqu'à interroger le Grand Maître de la Grande Loge Unie d'Angleterre, qui ne reconnaît pas la Loge égyptienne à laquelle est affilié Belzoni.
Bien sûr, Jacq connaît la maçonnerie, infiniment mieux que les journalistes de certains hebdomadaires, mais chez lui aussi cela tourne au marronnier. Ce qui est encore plus agaçant, c'est sa méthode narrative qui tourne, je ne dirais pas au marronnier, mais au naveton.
Je m'explique : la technique du thriller, inventée par Alexandre Dumas, Eugène Sue, Paul Féval, est devenue une simple technique d'écriture pour produire des best-sellers, et des auteurs américains comme Clive Cussler, Patricia Cornwell, Dan Brown y sont passés maîtres. Mon ami Henri Loevenbruck se débrouille plutôt bien dans le genre. Quant à Christian Jacq, il adapte ici la technique du thriller à la vieille detective story façon Agatha Christie, dont, par parenthèse, le mari était égyptologue et franc-maçon. Ainsi, le lecteur croit à chaque chapitre avoir identifié l'assassin, et finalement l'Hercule Poirot local dévoile… que c'est celui qu'on attendait le moins.
La technique, donc, consiste à aligner de courts chapitres en changeant constamment de point de vue. Le défaut, on le percevait dès la quadrilogie sur Mozart, c'est qu'on subodore deux ou trois mains différentes, ce qu'on appelle en littérature des nègres. Celui qui a rédigé les brefs sous-chapitres sur le maintien en vie de la momie rame, car sa partie d'intrigue n'avance pas. Le reste est de meilleure venue, et Jacq/Livingstone réussit sa dénonciation de l'entourage de George IV, sa description des bas-fonds de l'East End (mais ceux-ci, après Dickens, ont été mis à contribution par d'autres écrivains), et il réussit aussi à glisser l'impressoin que la belle avocate pourrait bien être le mystérieux Littlewood dont personne ne connaît le visage. En fait, bien sûr, c'est la sœur-épouse, et on sait que le grisonnant Higgins à la moustache finement alignée est un séducteur discret, mais efficace.
Accessoirement, Higgins est présenté comme le fondateur de Scotland Yard, pas du frère opposé au Higgins de Livingstone, Scott Marlow. Mais tous deux préfèrent largement le whisky écossais au thé, sans négliger les excellents vins de Bourgogne et de Champagne, et l'on sait que les deux principaux rites de hauts grades qui subsistent actuellement en maçonnerie sont… le rite écoassais ancien et le rite écossais rectifié. Le rite de Memphis-Misraïm, ouvertement égyptien, a moins de succès. Mais il n'est pas indispensable de renvoyer à ces non-dits (dont on trouvera l'essentiel sur Wikipédia, bien sûr) pour lire, sans "prise de tête", ce roman qui occupe bien un aller-retour ferroviaire entre Paris et Venise… excepté qu'à mon avis, il pourrait être réduit à un aller simple.

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Published by - dans LC02
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