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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 20:23

Version:1.0 StartHTML:0000000178 EndHTML:0000020297 StartFragment:0000002716 EndFragment:0000020261 SourceURL:file://localhost/Users/richard/Desktop/Vercing%C3%A9torix.doc

À propos de Vercingétorix

 

J’ai retrouvé par hasard à la médiathèque municipale un bouquin d’Anne de Léseleuc intitulké Vercingétorix ou l’épopée des rois gaulois, datant de 2001. Cela m’a donné l’idée de fournir aux utilisateurs de ce blog une analyse de divers ouvrages qui ont parlé de ce personnage important.

Anne de Léseleuc, connue par d’excellents polars publiés dans la collection Grands Détectives, ne fait pas d’analyse archéologique : elle se contente de compiler les légendes, mais en ayant l’excellente idée de partir de l’année –600, celle de la fondation de Marseille par des Phocéens débarqués, sous l’impulsion d’Artémis, dans une anse miraculeuse occupée par des Ligures accueillants.

Vient ensuite Ambigatos, peut-être contemporain de Servius Tullius. Issu des grandes migrations venues de l’est, il aurait fondé un royaume biturige autour de Bourges, en Berry. Les Celtes, porteurs des techniques novatrices du fer et de la charrerie, ressentaient le besoin de bouger et d’aller vers l’ouest aux terres plus fertiles que les montagnes de Bohême. L’archéologie raconte une histoire un peu différente : ces missions vers l’ouest, que l’université allemande des années 1850-80 imagina sous le nom de Völkerwanderungen, pour satisfaire déjà à des présupposés ethno-raciaux, n’ont pas été des invasions brusques de rois montés sur des chars de guerre, mais on constate de fait une celtisation progressive de la France du nord-est jusqu’au centre, avec de petits groupes parfois très pauvres (je l’ai montré en trente ans de fouilles entre la Nièvre et l’Yonne), et les grandes tombes à char de Vix, Hirschlanden, Hochdorf, Marainville-sur-Madon, etc., ainsi que les fortifications à la grecque de Manching ou Heuneburg, entre autres exemples, sont d’un siècle plus récentes que le règne de Tarquin l’Ancien (fin du viie siècle). Quant à Bourges, dont il n’est pas totalement sûr qu’il faille l’assimiler à Avaricum, elle ne révèle de mobilier méditerranéen qu’à partir du ve siècle.

La légende dont Tite-Live se fait l’écho au livre V se trompe donc d’un siècle : si Ségovèse et Bellovèse, les fils d’Ambigat, ont émigré de Gaule centrale, ce ne peut être que quand Rome avait chassé les Tarquins. L’étude des mobiliers celtiques d’Italie du nord, menée par Christian Peyre et nombre de collègues italiens, du Tessin au Trentin et au Picenum, indique au contraire une forte imprégnation des populations italiques au ve et surtout au ive siècles, ce qui montre que l’histoire d’Arruns de Clusium, venant à Bourges avec du vin pour séduire les Gaulois, ne tient pas. Mieux fondée historiquement, la prise de Rome par des Celtes d’Italie du nord, menés par un Sénon nommé Brennos (en fait, brenn est le nom générique des chefs de guerre), vers 390, a laissé assez de mauvais souvenirs aux Romains pour que son historicité soit solide.

Quant aux noms des peuplades, suite aux écrits de César et de Strabon, il était facile de supposer qu’ils avaient migré depuis les terres où les historiens du ier siècle les avaient reconnues : la Gaule historique. En fait, les Insubres, Boïens, Cénomans et autres Sénons qui s’installèrent en Italie venaient de Tchéquie et d’Autriche, et les peuplades s’étendaient dans toutes les directions, au point qu’on trouve des Tectosages en Aquitaine et en Turquie.

Un autre brenn d’origine tectosage mena une campagne jusqu’à Delphes en 279 : aucun doute là-dessus, Polybe est une source sûre. En 187, le consul Vulso rencontra en Turquie des Gaulois hellénisés du nom de Trocmes, de Tolostoboges et de Tectosages, dont un roi s’appelait, déjà, Lucter. Tite-Live, suivant Polybe, relate au livre XXXVIII l’exploit de la reine Chiomara, prisonnière des Romains, qui en guise de rançon fit décapiter le centurion qui la gardait.

Avec les rois arvernes en Gaule duiie siècle, l’auteur fixe une problématique indispensable et intéressante. Le gouvernement attendu dans un peuple gaulois, c’était la monarchie, mais le monarque était élu par acclamation des guerriers (le suffragium des comices centuriates, à Rome, n’est pas autre chose, le terme signifiant précisément « vacarme en commun ») ; mais un collège de savants initiés aux rapports avec les dieux (druides, « très savants » : rien à voir avec le chêne !) composait une espèce de sénat qui confirmait le monarque et pouvait le destituer. Probablement les plus riches composaient-ils une autre aristocratie. Il est évident que le pouvoir romain n’avait aucun mal à jouer entre ces ploutocrates, si proches de son sénat, l’armée et la monarchie, pour imposer ici et là un gouvernement aristocratique en lieu d’un monarque : ils avaient utilisé les mêmes techniques pour soumettre les cités étrusques, puis la Grèce et l’Asie. Simplement, il semble que les régimes aristocratiques aient désigné un seul magistrat annuel, nommé vergobret.

Mais il est un autre point que l’auteur n’a pas suffisamment mis en valeur : la Gaule est romanisée dès 150, par les effets du commerce et principalement du vin, ce qui explique la présence de nombreux negotiatores italiens à Orléans en 52. Mais elle prend aussi conscience d’une unité géographique des Pyrénées à la Manche et au Rhin, ce qu’a bien vu Strabon. Ce qui explique que, tout comme l’ont fait les Latins de Rome à partir du ive siècle, certains peuples veuillent fédérer tous les autres… mais ce qui était possible pour les Romains qui avaient toujours fait fructifier leur position centrale entre Étrurie et Campanie, aucun peuple gaulois ne pouvait le réaliser : les Bituriges ou les Carnutes, assis sur leurs plaines à blé ? Les Éduens, titulaires du château d’eau qu’était le Morvan et du bois de chauffage et de construction ? Les Arvernes, à la terre aride mais imprenable, en position centrale pour contrôler à la fois le Rhône et la Garonne ? Les Séquanes, frontaliers ? Comme il existait, nul ne sait depuis quand, une sorte d’assemblée générale sacrée dans la forêt des Carnutes, l’idée fédérative pouvait faire son chemin, surtout face au danger venu des cousins d’outre-Rhin. 

Je dois ici ouvrir une parenthèse philologique. Les Germains, germani, ce sont en romain les cousins : de langue voisine, même si avec les Arvernes ils devaient avoir autant de mal à se comprendre qu’un Toulousain et un Strasbourgeois avant le nivellement linguistique du regrettable Jules Ferry. Le Culturel Robert distingue deux mots « germain », l’un lié à la famille (le latin, donc) et l’autre gaulois, hypothétique, désignant le « peuple voisin ». Je fais toujours confiance à Alain Rey, mais est-il ici nécessaire d’admettre deux étymologies qui se seraient rejointes ? Le radical indo-européen est toujours *germ-en, qui indique une consanguinité. Les Germains étaient peut-être un peu plus grands, plus roux et plus cruels, mais il y avait sans doute moins de différences entre eux et les Gaulois qu’entre les Gaulois et les Italiques, quoique… les tombes analysées par les anthropologues n’accordent guère de foi aux descriptions de Tite-Live et de ses acolytes, selon qui les Gaulois auraient été blonds, grands… et moustachus encore moins.

L’essentiel est que Celtilllos, inconnu autrement que par César, fut monarque chez les Arvernes au moment même où les Romains tentaient de « civiliser » la Gaule à leur manière, par le commerce et l’établissement de régimes oligarchiques. De monarque à tyran , il n’y a qu’un pas (voir Tarquin le Superbe), Celtillos fut mis à mort par son propre peuple et son fils, que l’auteur appelle astucieusement Celtillogenos, élevé par les druides.

Il est sûr que ce Ver-cingeto-Rix, qui apparaît soudainement au livre VII du Bellum Gallicum, porte un nom de fonction. Ver + rix, c’est non pas le « grand roi », mais le « tout-à-fait roi » ; et -cingeto s’interprète bien comme un génitif pluriel très proche du latin cinctorum, = « ceux qui sont ceints de leurs armes ». « Roi absolu des forces armées » serait un bon terme générique pour désigner celui qui se comporta en tyran et, dans son enthousiasme communicatif, sut insuffler un désir de chasser l’envahisseur brun et de petite taille (… voir ci-dessus mes doutes légitimes) aux peuplades de langue gauloise, surtout à celles qui n’avaient pas remplacé la monarchie par la ploutocratie.

D’où la résistance, les trahisons indéfiniment répétées dans l’un ou l’autre sens, de ces Éduens qui, de par leur situation géographique, étaient les premiers à entrer dans le système économique de l’impérialisme romain.

Expliquons brièvement le rôle de la géographie dans l’histoire : les Éduens seraient installés en Morvan. C’est faux : il n’y a pas une seule sépulture celtique, hallstattienne ou laténienne, dans le massif du Morvan. Tout est en périphérie. Je refuse absolument la cartographie de Peyre et Goudineau qui veulent absolument englober Auxerre (qui n’existait pas à l’époque de César), Saint-Florentin et même presque Sens dans l’empire éduen, ils ne procèdent à cette falsification que pour asseoir sur un fondement pseudo-géographique le dogme qu’Alésia soit à Alise Sainte Reine en Côte d’Or. Mais bon, que les Éduens aient dominé, par peuplement ou par alliances, une grosse partie de la Loire supérieure, avec Decize et Diou, c’est à peu près indéniable. Qu’ils aient contrôlé les ports de Cabilo (Chalon-sur-Saône) et Matisco (Mâcon), fort défendable. À partir de ces bases, puisque comme chacun sait les voies fluviales précédaient les routes, ils accédaient à la fois à la haute vallée du Rhône (donc aux cols alpins) et à Arles-Marseille, donc à l’Italie par deux voies distinctes. En aval, aux Bituriges et aux Carnutes. On se demande dans ces conditions pourquoi César aurait établi les Boïens rescapés de l’expédition helvète de 58 autour de Sancerre et non de Nevers, d’où ils pouvaient contrôler les points de contact avec l’Allier et donc les Arvernes.

Le nombre considérable d’amphores à vin découvertes dans les 8 km de port fluvial de Chalon, et même au mont Beuvray, indique des rapports commerciaux intenses au moins à partir de –80. De l’argenterie italique découverte à Chalon indiquerait une date encore antérieure.

Il n’est pas étonnant que le druide Diviciacos, plénipotentiaire à Rome, ait rencontré le consul Cicéron et en soit devenu l’ami, et même ait prêté la main, avec ses cousins allobroges, au complot de Cicéron contre le démocrate Catilina.

Mais revenons au fils de Celtillos : il faut expliquer comment il fut capable d’élaborer une contre-tactique, et même une contre-stratégie, face à César. À ces difficultés, Anne de Léseleuc répond par un roman habile : Celtillogénos, Viridomaros et Litaviccos suivent ensemble l’enseignement de l’archi-druite Gutuater, auquel Vercingétorix restera fidèle jusqu’à la mort. Devenus adultes, les jeunes hommes sont embauchés – choisis même ‑ par César pour l’accompagner, en 55, en Bretagne, comme officiers de détachements auxiliaires de cavalerie. Mais la campagne vers l’Angleterre, très mal organisée, démarre avec beaucoup de retard et les Gaulois désertent, non sans avoir beaucoup appris des méthodes militaires romaines. Voici qui rend compte de la supposée amitié entre le proconsul et son futur adversaire, sur laquelle on a pu broder et même supposer des relations homosexuelles.

C’et un roman sympathique, mais purement fictif… pas davantage toutefois que ce qu’ont pu raconter les historiens d’époque impériale. Pour la suite, comme César a raconté le détail à sa manière et que l’auteur ne veut pas s’écarter de la doctrine universitaire (et napoléonienne) qui place Gergovie à Merdogne et Alésia à Alise en Auxois, le récit sera extrêmement conventionnel. Un élément romanesque complémentaire est que César, après avoir capturé Vercingétorix, l’ait obligé à suivre toutes ses campagnes, prisonnier dans un chariot… ce qui n’est pas prouvé, mais conforme à la cruauté du Romain. L’auteur excuse César en disant que Vercingétorix n’a pas été moins cruel, et compare les Mandubiens chassés d’Alésia pour mourir de faim aux combattants d’Uxellodunum dont César fit couper la main droite. Face-à-face anachronique et inutile, l’inhumanité est de tout temps chez les fanatiques qui mènent une guerre qu’ils croient sainte.

Je passe sur d’assez méchantes invraisemblances, peut-être dues à Appien ou à Plutarque que je n’ai pas vérifiés : que Vercingétorix, toujours prisonnier dans son chariot, ait été approché par les Pompéiens à Lerida, en 48. Par exemple. Et une histoire d’amour avortée avec la fille de Litaviccos… mais Anne de Léseleuc n’en fait pas des tonnes comme certains pseudo historiens dont j’ai pu rendre compte sur ce blog.

Restent beaucoup d’erreurs matérielles dont l’éditeur, Ellipses, fait bon marché, ce qui ne m’étonne pas. Mais quand même, que Tasgetios soit d’un bout à l’autre appelé †Tagestios, que le Tureau de la Roche (au Beuvray) devienne Taureau, et la Comme-Chaudron la †Caume, que Tite-Live se voie attribuer des Épîtres au lieu d’épitomes, que le grand celtisant Dottin devienne †Dorrin et Lucius César †Lucillus, qu’un consul devienne « conseil » p. 263, les dolia dolii, et mieux, que l’année 49 commence le 1er mars et non le 1er janvier, ce n’est qu’une liste raccourcie des mastics qu’un éditeur compétent n’eût pas laissé passer.

 

À suivre…

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commentaires

Yannick Jaouen 18/10/2013 15:58


Je ne crois pas que la page de L'AAB-CEDAJ ait beaucoup évolué récemment: peu d'éléments nouveaux sont venus s'ajouter au dossier d'Alise ou de Chaux depuis la floppée d'ouvrage ayant accompagné
l'ouverture d'Aliisialand. Si je vous suis bien, nous aurons donc le plaisir de lire un Tome 3 (Goudineau) et un Tome 4(Porte) sur le dernier grand chef gaulois, considéré souvent comme le
premier grand chef français...non sans anachronisme!

22/10/2013 19:42



Patience… et merci de votre attention.



Yannick Jaouen 27/09/2013 18:46


Très intéressante analyse. J'attend avec impatience votre avis sur l'ouvrage de Danielle Porte récemment publié sur le même sujet, chez le même éditeur (Danielle Porte, « Vercingétorix. Celui qui fit
trembler César », éditions Ellipses, juin 2013, 527 p), affranchi, celui là, du dogma
alisien, vous vous en doutez.

Adam 05/10/2013 19:45



Ça vient, patience… je viens de traiter Bordonove pour me reposer de Jullian, un gros morceau, en attendant Goudineau et l'expo du MAN 94. Mais la Danielle, c'est un sacré morceau, ne le prenez
pas en mauvais termes ! et je devrai relire ses deux précédents ouvrages, suivre son blog, etc.


Merci de votre attention et à bientôt,