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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 17:39
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Servius Tullius.

Ce roi, le sixième sur les sept des premiers temps de Rome selon la chronologie fabriquée, à l'époque de Cicéron probablement, pose quatre questions : 1. Sa réalité historique ; 2. Sa position de fondateur des institutions républicaines ; 3. L'élaboration littéraire de sa tragédie. 4. La légitimité du pouvoir.

1. L'hypothèse d'une réalité historique : pour Tite-Live I 39 (p. 44 du polycopié, fascicule 2), 1.1. Servius est l'un de ces enfants-rois, comme Moïse, Jésus, Faustulus ou Romulus, marqué au berceau par la faveur des dieux, ici une auréole de feu qui entoure sa tête alors qu'il est allaité dans le palais du roi Tarquin Ier du nom.

1.2. Il devient enfant royal par adoption, à partir du moment où Tanaquil, qui a déjà deviné longtemps avant la prédestination de Tarquin, proclame celle de Servius. Mais comme Servius signifie "fils d'esclave", l'historiographie se sent obligée de trouver une explication plus laïque : on imagine dès lors que Servius est le fils d'une princesse de Corniculum, prisonnière de guerre donc esclave. C'est, bien sûr, une fabrication érudite dont l'auteur est peut-être Varron, officier de César et ami de Cicéron.

3.1. Premier élément du roman, ou de la tragédie : les fils d'Ancus Martius, le roi qui a précédé Tarquin, assassinent cet usurpateur ; et Tanaquil met Servius, sorte de fils adoptif, sur le trône en dissimulant la mort de son propre époux.

1.3.1. Un texte et un document archéologique de première importance offrent une autre version. Le texte est celui de l'empereur Claude, élève de Tite-Live, qui fut historien avant de devenir empereur malgré lui, et qui avait écrit une histoire étrusque en six volumes et une histoire de Carthage. Dans un discours prononcé devant le sénat des Gaules à Lyon, il affirme que Servius Tullius s'appelait en fait Mastarna et avait été insertus (intercalé) entre les deux Tarquins. Le texte ne suffit pas à dire si, selon les recherches de Claude, Servius était un personnage fabriqué de toutes pièces, ou si l'historiographie l'avait simplement déplacé chronologiquement ; mais le document suivant offre des précisions.

1.3.2. La tombe François, découverte par un ambassadeur de Napoléon Ier à Vulci, environ 100 km au NW de Rome sur la côte tyrrhénienne, est présentée p. 49 sqq. Je ne répète pas ici le cours que je lui ai consacré en fin de premier semestre, mais juste l'essentiel.

Il s'agit de la tombe gentilice d'un clan, celui des satie, refondée par un membre du clan qui s'y est fait représenter en augure et triomphateur : vel saties. Il a fait vider une tombe plus ancienne, creuser en-dessous celle que nous connaissons, et peindre un programme complexe qui comporte, liés par des effets de symétrie :

a) le sacrifice des prisonniers troyens, ancêtres des Romains, par les Achéens, Achille et les deux Ajax ;

b) la délivrance de prisonniers par des combattants étrusques, dont les frères Vibenna et macstrna, qui tuent un nomme cneve tarχunies rumaχ, c'est-à-dire Cnaeus Tarquin le Romain.

c) le portrait de vel saties en triomphateur.

Interprétation (Coarelli, Torelli, Briquel…) : Saties aurait vaincu les Romains dans quelques guerres résiduelles autour de 330 ; les événements historiques (prise du pouvoir sur Rome par des gens de Vulci autour de 550) et mythiques (fin de la guerre de Troie, vers 1190, mais qui passait pour historique) sont mis en miroir. Les ancêtres des Vulciens sont des héros achéens (Achille, Nestor, Phoenix).

Conclusion : Mastarna, alias Servius Tullius, est un personnage historique qui, à une certaine période bien fixée autour de 550 par d'autres sources, a renversé à Rome le pouvoir d'un personnage, ou d'une dynastie, du nom de Tarquin. Précisons (p. 51) qu'une famille de ce nom a laissé plusieurs épitaphes à Caere, mais qu'elle est inconnue à Tarquinia.

[Une remarque de Jacques Heurgon développée par Coarelli, à laquelle j'hésite à adhérer : macstrnasemble dériver de magister, terme qui désignait les deux grands chefs de guerre, le commandant de l'infanterie et celui de la cavalerie ; et -na est un suffixe d'appartenance, ou de filiation : Servius Tullius serait donc un subordonné des Vibenna, qui sont assez souvent cités par ailleurs et seraient des sortes de condottieri, des mercenaires au service de telle ou telle cité.]

2.1. Le fondateur des institutions républicaines : Tite-Live I 43 est loin d'être clair, et il décrit une répartition des citoyens selon des critères financiers forcément anachroniques, puisqu'il n'y avait au milieu du VIe siècle que des lingots prémonétaires. Les équivalents en as qu'il donne ne peuvent être datés que du milieu du IVe siècle. Ce qui ne signifie absolument pas que le principe de la réforme soit anachronique.

2.2. Le principe : les citoyens sont classés suivant leurs biens. Les plus riches sont cavaliers (18 centuries), ou fantassins lourds (80 centuries), les autres se répartissent en quatre autres classes, et les pauvres ne doivent pas le service militaire puisqu'ils ne peuvent pas s'offrir d'armement. Les catégories militaires s'appliquent à la vie civile, et chaque centurie vaut une voix, selon le principe dit de l'égalité géométrique. Ce qui signifie, et Tite-Live s'en félicite, que les citoyens les plus riches sont sûrs de l'emporter dans les élections, le vote des lois ou celui des guerres. À titre indicatif, Servius aurait recensé 80.000 mobilisables (ce qui semble un peu élevé), et les centuries les plus riches auraient donc compté quelques dizaines de citoyens, les plus pauvres des milliers.

2.3. Le caractère fondateur : jusqu'à César, les comices centuriates, réunis au Champ de Mars, éliront les magistrats dotés de l'imperium militaire, consuls et préteurs. Avec César, l'assemblée de la plèbe, sous forme de comices tributes, votera de plus en plus des lois qui s'appliquent à tous, les plébiscites. On peut donc considérer qu'un roi, ou un gouverneur imposé par les Étrusques de Vulci, est le véritable fondateur des institutions fondamentales de la république romaine, qui fonctionneront pendant cinq siècles.

2.4. Les indices archéologiques : de nombreuses scènes de peinture sur vases (p. 48) du milieu et de la fin du VIe siècle indiquent que l'infanterie était devenue dans le Latium, après la Grèce, la Grande-Grèce et l'Étrurie, l'élément essentiel des armées. Elle permettait de conquérir des territoires et de s'y installer au lieu de simplement les razzier. Ce développement de l'infanterie hoplitique est exactement reflété par l'organisation servienne.

3.2. Suite du roman : Servius a marié ses deux filles aux deux fils de Tarquin l'Ancien, mais les couples sont mal assortis : une Tullia et un Tarquin, Lucius, sont ambitieux ; ils éliminent par meurtre Arruns et l'autre Tullia, puis Lucius Tarquin se proclame roi en l'absence de Servius, qui est ensuite assassiné, et sa propre fille fait rouler sa voiture sur son cadavre… On reconnaît là des éléments de tragédie grecque qui ont contribué à fabriquer une bonne partie du récit "historique" de Tite-Live.

4. Le problème de la légitimité : Tite-Live, et ses prédécesseurs, étaient sans aucun doute bien embêtés de devoir reconnaître qu'un roi était à l'origine des institutions fondamentales de la république. Les chapitres I 46-47 sont écrits pour prouver a contrario que Servius était plus légitime que Tarquin II : celui-ci, outre sa prise de pouvoir insurrectionnelle, utilise les arguments les plus démagogiques, tirés de la propagande politique de l'époque de Sylla, de Pompée et de César, pour dénoncer le parvenu. Mais, preuve de sentiment démocratique, Servius finit par se faire élire roi par le peuple, justifié qu'il est par sa victoire sur Véies, et l'on dit même qu'il aurait voulu abdiquer pour laisser le pouvoir… au peuple, ou au sénat ? Ce n'est pas clair. L'argument des terres conquises qu'il répartit entre les citoyens pauvres préfigure la fondation de colonies ; c'est totalement anachronique, et les termes employés sont ceux même que Cicéron utilise à l'encontre de César dans les années 60.

Pour conclure, les chapitres consacrés à Servius, qui peuvent fournir plusieurs sujets d'examen, montrent comment Tite-Live, d'un point de vue purement littéraire, compose son récit : à des éléments historiques dont il n'a que vaguement conscience, et qu'il faut décrypter à partir de documents archéologiques, il ajoute une trame romanesque/tragique tirée du monde grec, et des discours idéologiques qui lui sont inspirés par la fin de la république, qu'il a connue dans sa jeunesse. Le tableau ne serait pas complet si l'on n'ajoutait, mais c'est moins clair que pour Romulus et Tarquin II, une critique de la monarchie qui était en train de se réaliser dans les années même (31-27) où il écrivait. Le portrait d'un monarque républicain, qui tire son pouvoir de la violence et le légitime ensuite par sa vertu, sa fortune et sa réforme des institutions dans un sens timocratique, devait certainement, dans son esprit, servir d'assise idéologique au tout jeune pouvoir d'Octave-Auguste.

N.B.: l'analyse de la tombe François, faite au premier semestre, n'est pas au programme du second ; il est toutefois souhaitable de connaître le résumé que j'en ai fait p. 49.

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