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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 18:41
 (cours de novembre 2009)

L'orientalisant, de quoi s'agit-il ?

Pour l'histoire de l'art, c'est une période où la civilisation étrusque, sortant tout juste de la protohistoire villanovienne qui découlerait directement de l'Âge du Bronze final des Champs d'Urnes, adopte une iconographie complexe venue, globalement, de l'Orient égyptien et mésopotamien.

Que les objets viennent à la fois d'Égypte comme le fameux vase de Tarquinia (tombe dite de Bocchoris), en albâtre, qui porte le cartouche de ce pharaon qui a régné autour de 710 et qui donne une base chronologique ; ou le collier composé de 34 statuettes d'albâtre, trouvé dans la même tombe ; ou encore un bassin d'argent doré qui figure, en une sorte de bande dessinée, la journée de chasse d'un pharaon (des farfelus, dans la revue Archéologia que j'avais connue plus sérieuse, y ont même vu une chasse à l'Almasty ou abominable homme des neiges sibérien !)…
Ou qu'ils soient originaires des régions où l'on travaillait l'ivoire des éléphants indiens, comme Nimroud ou Ziwiyé, actuellement en Arménie …
Ou encore qu'ils ne soient que des reproductions fabriquées en Phénicie, et transportées à partir des ports de Tyr et Sidon, actuellement au Liban,
Ces objets, sur lesquels on a tant raconté d'âneries, ne sont que la face visible d'un commerce qui comportait bien d'autres denrées que le sol ne conserve pas : des parfums (dont on retrouve, heureusement et en grand nombre, les alabastres et aryballes, de tout petits vases en argile rouge ou blanche, avec un orifice étroit pourvu d'un col aplati pour les appliquer ; ces vases sont quelquefois égyptiens ou phéniciens, mais la très large majorité a été fabriquée à Corinthe, qui eut le monopole du commerce de la céramique au VIIe siècle, avant d'être supplantée par Athènes) ; des étoffes, dont peut-être, déjà, de la soie fabriquée en Chine (ce commerce est attesté à la fin de la République romaine, soit six siècles plus tard) ; des matériaux bruts exotiques, dont l'ivoire, les peaux de lions, des pierres précieuses, et sans doute des métaux précieux dont le sol italien n'assurait pas un approvisionnement suffisant.
Rappelons qu'à la fin du VIe siècle les Grecs d'Italie du Sud et les Étrusques lançaient des expéditions vers les îles Cassitérides (îles anglo-normandes ou Cornouaille anglaise) pour rapporter des lingots d'étain, métal que les collines métallifères de Toscane ne fournissaient pas en quantités suffisantes pour l'énorme industrie bronzière de Vetulonia ou de Vulci. Le fameux vase de Vix est un exemple, certes massif mais loin d'être unique, des cadeaux diplomatiques que les commerçants italiens pouvaient offrir aux princes celtes qui leur facilitaient le passage.

Les scientifiques sont à peu près d'accord, depuis les travaux de Massimo Pallottino des années 30 et 40, pour admettre que les importations de mobiliers orientalisants et égyptisants sont dues essentiellement au commerce maritime phénicien, qui trouvait un relais à Carthage, à une seule journée de navigation de la Sardaigne. Ces importations ont aussi concerné la Grèce proprement dite. Les Phéniciens étaient d'habiles commerçants, concentrant sur les côtes d'Asie mineure des objets de provenance lointaine, mais aussi d'excellents imitateurs, ce qui fait que les spécialistes parlent plus souvent d'imitations phéniciennes que d'objets authentiquement ourartéens ou égyptiens.

Mais cette perspective d'histoire de l'art ne suffit pas à comprendre ce qu'on appelait jadis le "phénomène orientalisant" à propos de l'Étrurie du VIIe siècle.

1. Ces objets, qui peuvent être des éventails et peignes d'ivoire, des vases et amulettes/bijoux d'albâtre, ont été importés sur une assez longue période : dès la fin du VIIIe siècle et jusqu'au début du VIe au moins.
2. Ils comportent une valeur qui se décompose en trois éléments : l'exotisme, la force de travail fossilisée dans la fabrication de l'objet, et la force de travail engagée dans leur transport. Pour évaluer un objet  d'ivoire X fabriqué en Phénicie sur un modèle assyrien, par exemple, et finalement déposé dans une sépulture de Tarquinia, il faut ajouter : le savoir-faire et le risque des chasseurs d'éléphants, quelque part au Pakistan ou en Inde, et le transport des défenses jusqu'à la côte ; le savoir-faire des artisans qui le sculptent ; et le transport trans-méditerranéen avec tous ses risques. Sans compter la plus-value due à la rareté et au snobisme de l'acheteur.
3. Ils apportent aussi une iconographie qui sera largement reprise en Occident : l'orientalisant est un style qu'adopte déjà la Grèce propre, suivie de la Grèce d'Italie et de l'Étrurie maritime, avant d'atteindre l'Étrurie intérieure… et les Celtes d'Autriche, de Bohême, de Champagne ou du Berry, avec deux ou trois siècles de retard et de multiples intermédiaires.
4. Ils véhiculent aussi une idéologie et des modèles religieux, comme la maîtresse des animaux ou la divinité solaire, lesquelles, issues du néolithique, prennent des formes imagées pendant la protohistoire. Mais il serait extrêmement dangereux d'imaginer que la roue solaire scandinave, par exemple, vient de l'Inde : sous sa forme de svastika ou croix gammée, elle apparaît à peu près partout sans qu'il soit nécessaire de supposer une filiation indo-européenne, ou aryenne, de l'Inde à la Scandinavie, comme l'a fait la folie hitlérienne. De même les triangles hachurés qu'on appelle "dents de loup" apparaissent spontanément dans le géométrique grec, dans le villanovien, chez les Mayas et les Aztèques, et la simple raison interdit de supposer qu'elles puissent indiquer la moindre filiation.
5. L'image peut faire son chemin en abandonnant son substrat idéologique : c'est ce qui se produit avec les représentations non-figuratives de l'art celtique (les monnaies de Philippe de Macédoine devenant complètement abstraites dans l'art celtique, par exemple). La maîtresse des fauves, la potnia thèrôn, devient ainsi dès le villanovien tardif une anse de vase à libations où n'apparaissent plus les corps d'animaux, mais seulement le schéma de l'homme entre deux silhouettes incurvées.
Mon maître Alain Hus disait que les arts "périphériques" se caractérisent par cette tendance à l'abstraction ; je veux bien le suivre, mais avec quelques nuances.  Car si la potnia thèrôn a bien une signification religieuse liée à l'outre-tombe en milieu assyro-phénicien, devenue totalement abstraite sur des vases à libations du côté de Bologne, il s'agit quand même de mobilier funéraire ! L'idée demeure quand la forme est réduite.

Évaluons maintenant les idées anciennes sur la migration de ces images.
1. Les fouilles du XIXe siècle, si mal menées à seule fin de remplir des cabinets d'antiques, privilégiant les objets de luxe et jetant au rebut ceux de la vie quotidienne que l'archéologie moderne considère comme plus instructifs que les pièces d'exception, ont donné lieu à cette idée fausse qu'il apparaîtrait en Étrurie, d'un seul coup, un afflux de richesse et d'exotisme qui ne pourrait traduire que l'irruption d'une race extérieure ; idée générale, "les Étrusques" ont débarqué en Toscane au VIIe siècle, chassés d'Orient avec les autres peuples de la mer mentionnés sur une stèle de Ramsès II. On voit tout de suite la confusion : Ramsès II a bien combattu des "peuples de la mer", qui selon les pseudo-historiens en question viendraient de l'intérieur des terres d'Asie… dont les déplacements seraient à l'origine de la guerre de Troie… et qui attendraient six siècles avant d'envahir l'Italie ! Malheureusement, cela se lit encore dans des revues fantaisistes, et aussi chez Werner Keller, qui dans d'autres chapitres est un peu moins délirant.
2. Pallottino, contre Raymond Bloch (qui croyait à l'invasion orientale) et avec Jacques Heurgon, sans en tirer toutes les conséquences vu l'état des connaissances il y a soixante ans, a le premier affirmé que la culture étrusque s'est formée sur place, à partir du substrat villanovien, par évolution interne avec de nombreuses influences extérieures liées au commerce des objets grecs et orientaux. Ce que les savants plus récents (Torelli, Coarelli, Briquel…) ont apporté, c'est l'idée d'une transformation interne de la société villanovienne finale qui accueille, dès la fin du VIIIe, objets et influences orientaux.

L'étude précise de plusieurs nécropoles villanoviennes, par exemple (pour ne mentionner que celle que j'ai illustrée sur votre polycopié) celle de Quattro Fontanili à Veii, mais aussi celles de Tarquinia, de Caere, montre qu'on passe, petit à petit, d'une société Champs d'Urnes d'apparence assez égalitaire (XIe-Xe siècles) à l'individuation d'une aristocratie balbutiante : les hommes ont un mobilier funéraire plus riche que les femmes, les guerriers se distinguent des autres, puis les cavaliers des fantassins. Les plus riches/nobles finissent par se faire inhumer, en tombes "plates" (ou à fosse) puis sous tumulus. Et rapidement on voit surgir d'énormes tumulus, taillés dans le tuf volcanique et surmontés des déblais, de 40, 50 mètres de diamètre, comme les gros tumulus de l'entrée de la nécropole de la Banditaccia, à Cerveteri.

Rapidement, pourquoi ? La tradition date la colonie phénicienne de Carthage de 814, la colonie grecque de Pithecussai de 783 ; cela correspond à un essor du commerce méditerranéen qui suit le "'moyen-âge" grec – notion d'ailleurs en cours de révision. l'Étrurie côtière réagit sur le tard : à la fin du VIIIe où apparaissent des objets d'importation orientale/égyptienne sur les sites côtiers, Tarquinia (on y trouve le fameux vase dit de Bocchoris parce qu'il porte le cartouche de ce pharaon qui régna vers 715, un collier d'amulettes divines égyptiennes, peut-être des faux phéniciens d'ailleurs), Caere, Vetulonia. Caere avec sa tombe Regolini-Galassi, Vetulonia avec sa tombe dite du Licteur. Puis vient Préneste avant 650. Je regrette de ne pas disposer des monographies de ces tombes, d'ailleurs si mal fouillées qu'on ne peut en tirer que des idées générales. Les voici toutefois :
– La tombe Regolini-Galassi comporte, autour d'une sépulture probablement féminine, des dizaines de bijoux d'or un peu antérieures à 650, qui semblent être pour l'essentiel de fabrication locale. Mais la finesse des techniques utilisées, filigrane et granulation, confère un grand prix aux objets, et leur collection est impressionnante : ils occupent toute une salle des musées du Vatican. Cela dit, le tumulus construit sur la tombe Regolini-Galassi en comporte trois autres, plus récentes, avec des importations plus modestes, dont des quantités de vases attiques et corinthiens.
– À Vetulonia, on a la tombe dite du Licteur, remarquable par son modèle de hache en fer, qui doit dater de l'extrême fin du VIIIe. Mais aussi le Circolo degli Avori, un tumulus qui a livré un nombre conséquent d'objets en ivoire – donc importés avec toute la valeur ajoutée signalée plus haut.
– À Tarquinia, à Vulci, et ailleurs sur la côte, on a encore des importations de fabrication égyptienne et phénicienne, mais surtout de la céramique protocorinthienne et corinthienne qui vaut surtout pour les parfums coûteux qu'elle contenait.
Il s'agit de villes portuaires, situées quelques kilomètres à l'intérieur des terres (toujours la crainte des pirates qu'évoque Cicéron), mais qui disposaient aussi d'un territoire fertile et pouvaient donc échanger viandes et céréales aux Phéniciens et Grecs qui en manquaient. Cette explication n'est toutefois pas suffisante.
Comme il s'est produit en Gaule à l'époque de César, les villes étrusques ont dû livrer de la marchandise humaine : des esclaves. On en a quelques traces dans l'onomastique (à Caere, un esclave porte le nom étrusquisé de Jacob), mais les inscriptions sont bien plus tardives.

Préneste prend le relais. Pourquoi ? Le commerce étant essentiellement étrusco-grec, cette ville éloignée de la côte avait un rôle privilégié de surveillance sur la voie intérieure entre l'Étrurie et la Campanie, celle qui passait aussi non loin de Veii. Préneste possède trois tombes orientalisantes, la Barberini, celle d'une princesse d'après 650, la Bernardini, celle d'un prince antérieure à 650 (d'après la collation des objets de la Villa Giulia), et une tombe C, évoquée par des articles du XIXe, reste à peu près inconnue.

Rome ne comporte pas d'objets orientalisants, et c'est normal puisque son essor, comme place commerciale, ne date que du VIe siècle. Veii, curieusement, n'en a pas encore livré. On trouve quelques traces orientalisantes sur la côte du Latium, par exmple à Marino, mais rien de comparable avec les énormes tombes publiées partout.

Mais quelle société ?
C'est l'archéologie celtique qui fournit, depuis quelques décennies, des explications plausibles.
En Bavière, Rhénanie, Moselle, Suisse, Bourgogne, on décrit depuis peu des Fürstensitze qui comportent : une ou plusieurs tombes à char, avec des importations étrusques et grecques, un mobilier très luxueux, dont les objets décrivent une idéologie axée sur le banquet et le combat à cheval. Les énormes vases à vin, comme le cratère de Vix avec ses douze hectolitres, indiquent des banquets servis à des centaines de convives : c'est le principe du banquet féodal bien décrit au moyen-âge en Europe occidentale.
Il n'est pas difficile de déduire que les aristocraties qui commençaient à se distinguer à la fin du villanovien se sont restreintes dans certains sites, non encore urbanisés, à un petit nombre de familles qui contrôlaient l'agriculture, l'élevage et le commerce. Ces féodaux, il n'y a aucune raison solide d'imaginer qu'ils soient venus d'ailleurs : la différenciation sociale qui apparaît au villanovien final, jointe à l'essor du commerce méditerranée, suffit à expliquer leur émergence. Peu à peu, comme le montre l'évolution du Grand Tumulus de la Banditaccia et de la nécropole cérite en général, ainsi que la naissance d'une timocratie à Rome, ces féodalités ou seigneuries laissèrent la place à une aristocratie plus large, à l'image… de la Rome des Tarquins.

La Rome des Tarquins.
Il est un peu tôt pour en parler, mais il est possible que celui que l'historiographie appelle Tarquinius Priscus, aux richesses prodigieuses, soit l'un de ces féodaux et qu'il ait été dépossédé, à la fin du VIIe, d'un fief en Étrurie du sud, et ait importé le modèle à Rome, étape commerciale essentielle. Là, il compose avec un sénat, donc une aristocratie… mais tout cela n'est pas historiquement vérifiable, et les seuls faits constants et contrôlés par l'archéologie sont les suivants : vers la fin du VIIe ou au tout début du VIe, les populations des collines de Rome se réunissent autour d'un forum où la nécropole a été enfouie sous un dallage, et la vallée du Vélabre assainie. Des temples commencent à se dresser au Forum boarium, marché au bord du Tibre, où se croisent la via Salaria (qui conduit le sel du littoral aux Marches) et le commerce entre Étrurie côtière et Grande-Grèce. La suite concerne le programme du second semestre.

Impossible d'ajouter les images que j'aurais voulu joindre. Elles feront l'objet d'un article ultérieur.



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commentaires

Thierry Teinturier 19/01/2015 15:49


A propos de la Cassitérite, je ne comprends pas que le site des mines protohistoriques de
Cassitérite d'Abbaretz (entre Nantes et Rennes), ne soit pas plus souvent nommé dans les articles sur la production occidentale de l'étain dans l'Antiquité. Apparemment en service depuis le
Bronze ancien d'après le peu que j'en sais,ces mines à ciel ouvert, exploitées plus tard par les Vénètes pour leur commerce avec les Etrusques, paraît-il encore, ont dû fournir des volumes
considérables de minerai. Le haut terril blanc issu des dernières exploitations modernes, que j'ai escaladé maintes fois, est impressionnant.  Je me suis souvent demandé s'il n'y avait pas,
aussi, une route de la Cassitérite d'Abbaretz vers la Gréce, par les vallées de la Loire et du Danube. Et si ces mines sud armoriquaines, peut-être plus importantes que les mines de Cornouialles
-?, n'avaient pas été tout bonnement oubliées des auteurs de l'Antiquité. A moins qu'ils n'en aient rien su. Qu'en pensez-vous ?