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26 juillet 2010 1 26 /07 /juillet /2010 18:57

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Norbert Rouland, ethnologue, universitaire, journaliste et romancier.

 

Norbert Rouland est l’auteur d’un excellent ouvrage, publié chez Actes-Sud en 1981 et réédité depuis en format poche : Rome, démocratie impossible ? Juriste et ethnologue, il a soutenu une thèse sur la dépendance personnelle dont il a tiré deux ouvrages dans la collection Latomus (Université libre de Bruxelles, une garantie de sérieux), l’un sur l’esclavage, l’autre sur la clientèle. Il a aussi publié deux ouvrages sur les Inuit aux presses de l’Université Laval de Québec.

C’est par hasard que j’ai découvert le romancier. Il est modeste et ne se vante pas de cet autre aspect de ses multiples talents. Pourtant, c’est lui qui établit les principes d’un « nouveau roman historique » dès 1984, en réaction à Mika Waltari, Sienkiewicz et tant d’autres pour qui l’Antiquité n’est qu’un cadre métaphorique et exotique où ils placent des intrigues allogènes. Exemple caractéristique, mentionné par Claude Aziza dont je viens de parler sur ce blog : chez Sienkiewicz, Néron n’est que la métaphore du tsar russe qui opprimait la Pologne, et les premiers chrétiens réprésentent (mal) le catholicisme conservateur des Polonais que Nicolas Ier voulait contraindre à l’orthodoxie.

Les lauriers de cendre est un fort roman de plus de 400 pages, publié dans le format élégant mais peu commode d’Actes Sud. On peut l’aborder sous plusieurs points de vue.

Point de vue documentaire : c’est l’impression que donnent les cent premières pages ; Rouland raconte l’accouchement d’un garçon dans une famille patricienne, les craintes superstitieuses pour la mère et le nouveau-né, les expiations, puis l’éducation de Lucius Livius dans le strict conformisme d’une famille ultra-conservatrice. La carrière de Lucius, né en 115, est toute tracée : il épousera la fille de Publius Aurelius, sans l’aimer, fera ses premières armes d’orateur sur le forum après une année de service militaire comme cavalier et aide de camp (legatus), sera questeur, édile, préteur, sans doute consul…

Point de vue historique : dès le début, quelques embûches se présentent : les populares de Marius bouleversent le système électoral si bien arrangé en faveur des riches, la populace menace, pille et assassine parfois. Lucius n’en voit rien jusqu’à ce que son précepteur grec l’emmène faire ses premières armes à Subure auprès d’une prostituée, et il s’aperçoit alors que son amour pour Aurelia dépasse les relations convenues. Malgré ses fiançailles, il décide de voyager jusqu’au septentrion, cherchant suivant des récits grecs l’ultima Thulè. Il ne dépassera pas l’Irlande. Revenu à Rome après maintes difficultés, il connaîtra le deuil, puis l’esclavage avant de retrouver sa citoyenneté et d’atteindre la préture, puis finira dans une arène de fortune, contraint à combattre comme un gladiateur sous les ordres d’un Spartacus déguisé en imperatorromain.

[Le roman a manifestement été écrit sur plusieurs périodes séparées. Au départ, il semble que l’auteur ait surtout voulu présenter les coutumes aristocratiques et l’éducation de l’enfant noble, un peu comme Christian Goudineau dans Le voyage de Marcus. Puis un autre thème apparaît, l’attrait de Lucius pour les populations barbares hyperboréennes : de Marseille, grâce à la fortune familiale, il arme un bateau (descriptions très techniques de la coque, des rameurs, etc.) pour gagner le Morbihan, puis l’Irlande, où il perd son navire et ses équipiers sans pouvoir atteindre Thulè. Leçon importante : les barbares du nord sont bien aussi civilités que nous… du moins dans l’esprit de Lucius qui, accessoirement, devient l’amant d’une druidesse.]

Point de vue philosophique : retour (sans aucun détail sur les épisodes entre l’Irlande et Bordeaux) jusqu’à Rome, où Lucius entame sa carrière d’orateur, juriste et politicien, tout-à-fait classique, mais un peu décalée parce que son expérience des pays barbares lui a appris que les esclaves ne sont pas tout-à-fait des outils doués de mouvement et de parole, des animantes entre le ver de terre et le bœuf de labour. Les populares ne tiennent aucun compte de cette évolution intellectuelle, massacrent sa famille et le réduisent en esclavage en Sicile malgré sa qualité de citoyen. Nouvelle expérience de deux ans, à la suite de quoi il s’échappe sans qu’on sache trop comment (au profit des soulèvements serviles ou des conflits entre magistrats conservateurs et révolutionnaires ?) et reprend, comme si de rien n’était, une carrière normale de magistrat. Sans qu’on sache s’il a été édile, le voici candidat à la préture, et il donne un spectacle de gladiateurs auquel, manifestement, il ne participe qu’avec le plus grand dégoût. Sa magistrature terminée, il part à Rhodes (où il côtoie le jeune César) et apprend du stoïcien Posidonios d’Apamée une philosophie humaniste. Reprenant ensuite son travail de citoyen, il est fait prisonnier par Spartacus et condamné à se battre à mort contre son meilleur ami, devant l’ancien gladiateur qui s’est revêtu de la toge de pourpre des magistrats suprêmes.

 

Je ne vais évidemment pas vous raconter le duel final, qui n’en est pas un. Il faut une conclusion stoïcienne, et Rouland la fabrique de manière assez artificielle.

Du point de vue littéraire, ce roman est mal bâti. Il y a en fait trois épisodes mal reliés entre eux, une enfance, une odyssée et une agonie. La liaison avec l’histoire événementielle n’est pas copnstante : le héros s’éloigne souvent de la vie politique (non seulement quand il part vers l’Hyperborée, mais aussi quand malgré son père il fait le fermier en Campanie et achète la villa urbaine qu’on appelle de nos jours la Maison du Faune, et bien entendu quand il passe deux ou trois ans à pousser la meule dans une exploitation agricole de Sicile). Les hommes de l’aristocratie politique devaient s’éloigner de Rome dans le cadre précis de leurs missions de propréteurs, de proconsuls, mais ils restaient en contact avec la Ville (César, en Gaule, était tenu au courant des événéments intérieurs pratiquement au jour le jour).

Que le héros, ultra-conservateur catonien au départ, s’ouvre peu à peu à un certain humanisme, cela manque un peu de naturel. Il déteste l’obligation de recruter des gladiateurs et de baisser le pouce pour les faire égorger, c’est louable, mais la contradiction psychologique entre son engagement politique et les sentiments humains ne lui fait pas modifier son comportement. Il baisse le pouce parce que la populace l’exige, mais pourquoi, après un premier égorgement, est-il frappé par la colère et laisse-t-il assassiner les vaincus de toutes les paires de gladiateurs qui se succèdent ensuite ?

Qu’il choisisse in fine la mort volontaire, comme Sénèque, c’est parfait ; sauf que l’éducation stoïcienne n’a pas été intériorisée dans le récit, assez superficiel, de l’épisode rhodien.

 

Bon, je ne vais pas critiquer indéfiniment Norbert Rouland, qui dans le cas présent n’a pas été très pointu dans la dramaturgie. Ce roman est le premier en date d’une nouvelle vague qui refuse le prêchi-prêcha de Sienkiewicz ou de Châteaubriand, et exige une précision historique totale. Les techniques du roman policier façon thriller, issues d’Alexandre Dumas, n’avaient pas encore été plaquées sur des arrières-plans antiques.

L’histoire offiicielle, selon ses préférences idéologiques, va insister sur les horreurs des consulats de Marius ou des proscriptions de Sulla : Rouland montre que les révolutionnaires et les réactionnaires de l’époque étaient également inhumains. Que les esclaves et les gladiateurs étaient considérés comme des choses animées, dont la vie n’importait pas. Que les familles dominantes étaient des clans mafieux, tenus par l’omerta avant la lettre, que les amicitiae étaient des contrats notariés avec éventuellement le couteau sous la gorge. Que les beaux discours littéraires dont on abreuve les étudiants reposent sur des techniques procédurières où la sincérité n’a rien à faire (une série de citations dérivées de Cicéron est particulièrement révélatrice).

Disons que l’intrigue de Rouland est dramatique mais pas tragique : ce n’est pas en punition d’une faute personnelle ou familiale que le héros subit son destin. Plus généralement, il est victime (de manière vraisemblable) de l’étaat de la République romaine à son époque. L’élément tragique, la malédiction du gladiateur agonisant, ne conditionne pas l’intrigue comme dans les tragédies grecques classiques mais constitue plutôt une réminiscence de la tragédie, contredite par les déclarations risibles du Grand Pontife : la malédiction d’un gladiateur, d’un esclave, ne signifie rien puisque les dieux n’ont pas suscité d’éclairs, ni fait naître un agneau à deux têtes, etc.
Norbert Rouland a cet immense mérite d’avoir osé le roman très documenté d’une période épouvantable, et de l’avoir restituée dans toute son horreur quotidienne.

Sa chronologie est sûre, pour l’événementiel en tout cas. Je ne le suis pas tellement sur l’idée que le suicide stoïcien ait été répandu à l’époque de Marius, mais il est sans doute mieux renseigné que moi. Je reste plus sceptique sur les chants qu’il attribue aux Vénètes du Morbihan qu’il fait chanter par un barde nommé Taliesin : tout cela remonte à l’Irlande du VIIe siècle.

 

*

*        *

 

Si Les lauriers de cendre se termine dans l’arène gladiatoriale, Soleils barbares débute par une course de chars dans l’arène de Carthage, à une époque très différente : la fin du Ve siècle de l’ère dite chrétienne. L’auteur n’a pas méprisé, au début d’un roman tout aussi épais que le précédent (400 pages), ce lieu commun inévitable, tant les spectacles et les paris étaient partie intégrante de la vie quotidienne, avec une remarquable permanence depuis six siècles, alors que  tout le reste, les institutions, le paganisme et les armées s’étaient effondrés et que les restes de l’empire romain étaient défendus par des barbares contre d’autres barbares.

Le référent historique est impeccable et d’ailleurs renforcé par un épais dossier scientifique de 80 pages en corps 8, en fin de volume. C’est le point contestable de l’ouvrage, comme du précédent dont le dossier était toutefois plus mince : d’une part il est maladroit d’appeler les notes en cours de récit, d’autre part quand elles font dix pages, on risque d’oublier l’intrigue romanesque. Les auteurs de la collection « Grands détectives » que je vous recommande sont plus adroits, qui se contentent d’un petit dossier savant en fin de volume, sans appels dans le texte. Enfin, sans vouloir critiquer un auteur dont je partage beaucoup de points de vue, il a dû rédiger ce dossier un peu vite, car il y a des fautes de grammaire, des à-peu-près, et des appels de notes qui ne correspondent à rien (par exemple vers la fin, sur la ville de Tournai).

J’ai dit que le précédent volume était dramatique sans être tragique ; ce n’est pas le cas de celui-ci, car le destin de l’héroïne, une Éthiopienne de Carthage, se trame à son insu en deux endroits éloignés, Carthage donc, où elle réside, et une villa proche de Toulouse, où vivent le riche Marcus Iulius, un noble d’origine gaulois, son fils Caius, le roi wisigoth Theodoric, l’évêque mafieux Agnusdei et, on l’apprendra par la suite, la blonde Genetina.

Avant la réunion des personnages centraux dans un trajet qui les mènera des Wisigoths d’Aquitaine chez les Francs installés en Belgique, Fusca va se trouver prisonnière d’un mystérieux Berbère sans visage, qui la mènera à travers le Sahara jusque dans un pays inconnu (le Mali actuel ?), tuera son amant grec et chrétien, avant de la renvoyer pour une raison peu évidente. Arrivée à Toulouse après bien des pérégrinations, la femme noire devient l’esclave de Marcus, mais aussi matriculaire dans l’église d’Agnusdei, avec mission d’espionner le riche gallo-romain qui correspond secrètement avec les Francs de Childéric en espérant faire chasser les Wisigoths d’Aquitaine.

Le dernier combat de Fusca est une ordalie cruelle : elle doit marcher sur neuf socs de charrue chauffés à blanc (car les Francs la prennent pour une envoyée de quelque diable du simple fait qu’elle a la peau noire). Je ne vous dis pas comment l’ordalie se termine.

Rouland fait vivre de manière assez convaincante les villes et les campagnes de l’Occident un peu christianisé, où la civilisation urbaine tend à régresser tandis que la crise économique et la tendance des Germains à massacrer un peu tout le monde réduit la population à 500.000 habitants (selon Georges Duby) pour toute la Gaule, que les voies romaines s’effacent et que les forêts regagnent du terrain.

L’ouvrage a été publié en 1987, mais l’état des connaissances sur lequel il repose est antérieur : depuis, l’archéologie a montré que la situation qui sera celle de l’époque mérovingienne, avec plusieurs paroisses, églises et nécropoles sur le territoire de la plupart des communes rurales actuelles, était en germe deux siècles plus tôt.

J’ai apprécié l’intrigue, assez prenante malgré des invraisemblances, et les personnages dont la psychologie, compte tenu des pressions religieuses omniprésentes, est habilement imaginée. À part le médecin Flaviniius et le sauvage Gedomo qui sont de solides agnostiques, tous les personnages sont victimes du fléau des superstitions et de son corollaire, le juridisme : c’est ainsi que Fusca est condamnée d’avance partout, comme ancienne esclave, fugitive, espionne, femme stérile et aussi (mais pas chez les Romains, il faut leur reconnaître au moins cela) pour la couleur de sa peau. Le comte franc Arnolf doit par exemple la livrer à une famille en deuil qui la déclare sorcière. Mais ce qui est extrêmement plaisant pour un esprit éclairé, c’est qu’aucune des religions de l’époque n’échappe à la critique : les homoousiens (= catholiques, dont le nom dévoile l’impérialisme) se sont bien accommodés des dieux anthropomorphes du paganisme hellénique, et les Romains ne voient aucun inconvénient à s’agenouiller, en plus de Vénus et de Bacchus, devant Chrestos (dont le nom transcrit en grec signifiait « profitable » et qu’on ne comprenait pas comme « oint »), puisqu’après tout, comme tous les dieux font des miracles, pourquoi pas un de plus ? Les Wisigoths sont arianistes (refusent l’identité de nature entre le Fils et le Père) et l’évêque arriviste Agnusdei s’appuie sur eux pour s’emparer des propriétés des gallo-romains ; les Francs sont des fanatiques sanguinaires, etc. Mais, c’est un leitmotiv qu’on avait déjà entrevu dans le volume précédent, Rouland évoque deux anciennes religions de la terre-mère et de la ffécondité, l’une issue du désert saharien, l’autre des terres hyperboréennes où le soleil ne se couche pas pendant la moitié de l’année, et qu’il recrée à partir d’un manuscrit que Fusca déchiffre dans la bibliothèque de Marcus. Manière de signifier que toutes les religions dérivent des cultes néolithiques de la déesse-mère, de la terre, de l’eau et du soleil.

 

Voici donc deux ouvrages épais, qui peuvent constituer d’excellentes lectures de vacances, mais qu’on ne trouve probablement plus qu’en bibliothèque.

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Published by - dans LC02
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